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Full text of "Revue des deux mondes"

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DES 



DEUX MONDES 



LXXXII» ANNEE. — SLXIÈVIE PÉRIODE 



TOME VU. — !«'■ JANVIER 1912. 



REVUE 



DES 



DEUX MONDES 



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LXXXII* ANNÉE. — SIXIÈME PÉRIODE 



TOME SEPTIÈME 



PARIS 

BUREAU DE LA REVUE DES DEUX MONDES 

RUE DE l'université, 15 

1912 



é)fl^Jl^ 



MADELEINE JEUNE FEMME 



TROISIEME PARTIE (2) 



VU 

Ce qui m'esl arrivé de commun avec toutes les femmes, 
pourquoi le raconter? Les douleurs et les joies maternelles, si 
nous nous mettons à parler de cela, il faut négliger complè- 
tement le reste. Pendant quatre ou cinq ans environ, c'est-à-dire 
pendant que cela m'a donné le plus de mal, je sens que cela a 
pris le pas sur tout, et qu'en dépit de t^ut, cela m'a rendue 
heureuse. Je pourrais dire : j'ai eu d'abord ^ne petite fille, puis 
j'ai eu un petit garçon, et, là-dessùs, en dire long, sans avoir à 
exprimer rien qui tienne à mon aventure personnelle. A peu 
près toutes, nous savons ce que sont ces événemens-là ; et 
si dans le cours de ma vie j'ai eu quelques émotions, quelques 
épreuves dont le sens m'a paru valoir que je les cite, j'affirme 
que, pendant le temps que les soins de mes enfans m'ont 
absorbée, j'ai été la femme la plus ordinaire, la mieux disposée 
à trouver que le monde est bien fait, la moins désireuse de 
s'enquérir s'il pourrait l'être autrement. J'ai eu alors l'assu- 
rance que ma vie avait un but précis, clair, incritiquable, et 
qu'elle n'en avait même qu'un seul, et que je le touchais par 
une aussi belle courbe, que celle de la flèche qui va se ficher 

(1) Copijriyht by Calmann-Lévy, 1911. 

(2) Voyez la Revue des 1" et 15 décembre. 



C REVUE DES DEUX MONDES. 

au centre de la cible. Quelle curieuse, quelle magnifique, quelle 
reposante impression que de se sentir indubitablement dans sa 
voie, dans la seule voie, de se dire : « Je suis sûre que ce que 
je fais est ce que j'ai à faire, est ce que j'ai de mieux à faire, 
est ce que j'ai à faire de par la loi de Dieu, de par la loi de la 
nature, de par la loi de Thomme. » Et quelle grâce d'état nous 
est accordée, pour que nous soyons maintenues, tout le temps 
voulu, dans cette disposition favorable! 

Oh ! ce n'est pas que nous soyons privilégiées au point de 
no plus souffrir des misères de ce monde, mais, franchement, il 
nous semble qu'elles aillent leur chemin sur une autre ligne 
que la nôtre, qu'elles puissent passer tout près de nous, sans 
doute, nous frôler même, mais, — on a de ces illusions-là 
dans les rêves, — qu'elles ne sachent point nous atteindre, en 
vertu d'un privilège extraordinaire attaché à notre fonction. 

Il y avait bien des choses contre moi, au moment où j'eus 
la certitude de ma première grossesse. Il fallut, comme de 
juste, que ces affaires suivissent leur cours, atteignissent comme 
une maladie leur période aiguë, et enfin leur dénouement. Eh 
bien ! je contemplai ces péripéties, de ma chaise longue, aA'ec 
un quasi-désintéressement qui m'étonne aujourd'hui encore, 
avec une sorte de recul, de confiance présomptueuse, et comme 
un passager muni d'amulettes, pendant la tempête. « Tout peut 
arriver, me disais-je, mais il faut que je vive pour mon 
enfant! » 

J'en étais venue à un détachement si grand, que je ne 
saurais me souvenir aujourd'hui avec précision de ce qu'il en 
fut du procès Grajat. Pourtant, mon pauvre mari était aux 
abois, et il se crut, pendant un certain temps, un homme 
perdu, (c Un homme perdu ! » lui, si réservé, si fier de son 
état, et si confiant? Ah! c'est que, justement, il avait été toute 
confiance en ses rapports avec son ami Grajat, et rien que cela ; 
et le sentiment de la confiance étant ébranlé soudain, tout lui 
manquait; il était « un homme perdu. » Ce que je sais, c'est 
que Grajat l'avait iniquement trompé, l'avait entraîné dans des 
entreprises hasardeuses et prétendait leurs sorts liés jusque 
dans certaines spéculations que mon mari avait répudiées. Or, 
il s'était produit, avant la fin de l'Exposition, un grave échec 
des entreprises, un effondrement des spéculations. L'entière 
bonne foi de mon mari fut établie de la façon la plus nette, 



MADELEINE JEUiNE FEM3IE. 



mais il fallut l'établir. Quelles longueurs ! quelles attentes ! et 
quelles impatiences 1 II n'y avait pas jusqu'au mariage d'Isabelle 
Voulasne et d'Albéric Du Toit, qui ne fût suspendu à la conclu- 
sion de ces événemens, M. Du Toit faisant mine de temporiser 
tant que le sort de mon mari n'était pas complètement disjoint 
du sort de Grajat. Il y employa d'ailleurs toute son influence, 
toute son autorité, et cest à lui, assurément, plus qu'à la 
loyauté incontestée de mon mari, que nous dûmes de sortir 
indemnes de cette crise, car la loyauté, toute seule et même 
éclatante, m"a-t-on appris plus tard, n'eût peut-être pas suffi. 
Grajat s'était accolé de longtemps mon mari en escomptant la 
« puissance financière » de ses cousins Voulasne, en escomp- 
tant ensuite le crédit du président Du Toit. 

Gros balourd, connaisseur d'afiaires mais non de gens, faute 
de finesse d'esprit, le Grajat n'avait pas su prévoir deux choses : 
c'est que les Voulasne fussent partis en croisière autour du 
monde pour peu 'qu'on eût fait mine de les vouloir ennuyer 
avec une aventure de cette sorte, et c'est que le président 
Du Toit était homme à ne se dévouer qu'aux bonnes causes. Le 
président Du Toit ne fut pas pour Grajat, en l'occasion, le 
grand secoui's sur lequel notre ancien ami avait fait fond ; mais 
mon mari me laissa entendre à plusieurs reprises que, sans la 
mémorable intervention de Grajat en faveur du mariage 
d'Isabelle, nous n'eussions pas eu. très probablement, pour 
nous servir, tout le zèle de M. Du Toit. C'est très possible. 

Grajat avait une fortune assez bien assise pour ne point 
sombrer sous le coup, mais il subit une forte saignée et jugea 
à propos d'entreprendre un voyage d'études qui dura deux ans 
et demi. Nous fûmes quittes, nous, pour faire notre deuil 
de tous les gains que mon mari avait espéré tirer de l'Expo- 
sition, joints à tous ceux qu'il avait sacrifiés, un an durant, 
à préparer l'Exposition. Mais de quel prix n'eussé-je pas payé 
l'avantage d'être débarrassée, deux ans et demi, de Grajat 1 Ah ! 
oui, adieu la voiture ! adieu le domestique en livrée!... adieu 
Grajat 1... Mais mon mari, lui, souffrit beaucoup de ces priva- 
tions. 

Il était sans rancune contre Grajat. Grajat était pour lui un 
homme qui lui avait autrefois rendu des services. Il lui devait 
fidélité. Il me disait à moi : « Si les choses avaient bien tourné, 
j'aurais eu ma part dans les bénéfices .. >^ — « Mais, non! 



8 REVUE DES DEUX MONDES. 

puisqu'il a été prouvé qu'il n'était millement engagé envers 
vous! Il vous aurait volé quand même... » — « On est tout 
autre, affirmai t-il, quand la fortune vous sourit. » Il n'en vou- 
lait pas démordre. C'était à lui d'avoir des scrupules! Si 
j'attaquais Grajat, il me disait que ce n'était pas généreux, 
Grajat étant à terre. Il avait une longue habitude de confiance 
et d'amitié contre laquelle rien ne put prévaloir. 

Lorsque Grajat revint, il revenait d'Amérique, et personne 

ne se souvenait plus exactement des motifs qui l'y avaient 

envoyé. Il était flambant, remis à neuf, et il écrasait jusqu'à 

vos ressenlimens sous les images gigantesques qu'évoquaient 

ses propos. Il avait vu des choses nouvelles, des ouvrages de 

Titans, des mœurs invraisemblables, des fortunes dont le 

chiffre fabuleux n'est presque plus perçu par nos sens. Les 

Voulasne, sur sa prière, et peut-être par l'entremise de mon 

mari, consentirent sans aucune difficulté à le recevoir. Les 

Voulasne, qui n'avaient point été atteints personnellement par 

les affaires de Grajat, n'en conservaient aucune mémoire; ils 

étaient enchantés de revoir un homme dont Tenlrain et la bonne 

humeur étaient connus, et un voyageur. S'il est vrai que 

d'autres ne lui sautèrent pas immédiatement au cou. chez les 

Voulasne, il est non moins certain que, dès le potage, Grajat 

parlant de l'Amérique avait accaparé l'attention de tout le 

monde, et qu'il devint, de ce moment, un centre d'attraction 

sans rival, car il n'y avait ni homme ni femme qui n'eût quelque 

chose à lui demander. Et il se trouva relancé, comme cela, par 

l'intérêt qu'avait chacun à être informé ou par l'étrange plaisir 

qu'ont la plupart des gens à être ébahis par le « colossal. » 

Sans qu'il racontât rien de lui-même, rien de ce qu'il avait fait 

là-bas, on le trouvait grand à cause des choses géantes qu'il 

avait vues. Qu'il eût vu grand ou petit, je ne pouvais, quant à 

moi, m'empêcher de penser : C'est un homme malhonnête. Je 

ne me privais pas, d'ailleurs, de le lui dire en face. Je n'ai jamais 

souffert qu'il embrassât mes enfans. Je le traitais comme il 

disait que les Américains traitent les hommes de couleur. Je 

lui disais: « Vous avez l'âme noire, pour moi vous êtes nègre... 

pouah!... » Mon mari était beaucoup plus affecté que Grajat 

de ce qu'il nommait mes lubies. Chez mon mari, comme chez 

ceux qui accueillaient Grajat, ce n'était pas de lindulgence 

envers un homme coupable d'une grande faute, c'était de l'indif- 



MADELEINE JEUNE FEMME. 9 

férence pour la faute, c'était de l'apathie morale absolue. Le 
sens moral était atrophié à ce point chez la plupart, qu'il n'y 
avait point dexplication possible entre nous en cas de différend : 
qu'eussé-je pu dire à Grajat, par exemple, qui demeurait con- 
vaincu que ma mauvaise humeur à son endroit ne résultait que 
du dépit d'avoir manqué par lui « ma voiture?» 

Toute manifestation de l'horreur qu'il m'inspfrait me faisait 
passer à ses yeux pour plus bassement intéressée ! J'en vins 
petit à petit à ravaler mon dégoût et à lui faire presque bon 
visage, uniquement pour lui prouver que je ne pensais pas à 
'( ma voiture. » Mais si je' désarmais, il voyait en mon armistice 
le signe que je consentais, pour avoir « ma voiture, » à l'autre 
moyen, celui qu'il m'avait proposé un jour... El il redevenait 
galant. Si je dénonçais à mon mari ses entreprises et le cynisme 
avec lequel elles étaient tentées, mon mari, sans s'émouvoir, 
me répondait : 

— Ouelle importance cela a-t-il, puisque vous n'êtes pas 
femme à lui céder jamais? 

Je crois que les galanteries de Grajat flattaient plutôt mon 
mari, parce qu'il était sûr de ma résistance, et parce que 
chaque siège victorieusement repoussé augmentait ma valeur, 
ma valeur morale. Il était fier de ma valeur morale; il savait ou 
sentait que (îrajat lui-même était impressionné par ma valeur 
morale et devait dire de lui : « Cet animal de Serpe a une petite 
femme qui tient comme un bastion!... » Curieux phénomène: 
ils se gaussaient de la valeur morale, et c'est d'elle qu'ils 
tiraient dans leur maison le plus de vanité ; ils la réduisaient 
à n'être qu'objet de luxe, mais parmi les objets de luxe qu'ils 
prisaient, elle était encore le plus rare et le plus apprécié. 

Ma belle-sœur Emma avait eu la chance de se remarier 
avec un jeune homme charmant, de cinq ou six ans moins âgé 
qu'elle, il est vrai, mais follement épris, et qui possédait une 
grosse fortune. Emma le conduisait par le bout du nez, roulait 
carrosse, se faisait habiller chez les couturiers renommés, 
donnait des dîners, rajeunissait elle-même, positivement, était^ 
ma foi, fort jolie, et jurait à tout venant qu'elle se ferait 
couper en quatre plutôt que de manquer à son « joli petit 
mari. » Malgré mille excentricités, elle lui était en effet fidèle. 
Elle s'était mariée à peu près à l'époque de la naissance de 
ma petite Suzanne, à la fin de mars 1890. C'est en juillet 93 que 



10 REVUE DES DEUX MONDES. 

Grajat revint d'Amérique. Aux environs du jour de FAn, Emma 
trompait son « joli petit mari » avec cet homme presque sexa- 
génaire, de qui elle se moquait outrageusement au temps où 
elle était sa maîtresse. Le petit mari se fâcha tout rouge; il 
gifla Grajat, dans un cabaret à la mode, devant plus de cin- 
quante personnes; on se battit; ce fut une histoire; et on se 
battit si sérieâsement que Grajat promena sept à huit semaines 
son gros bras en écharpe, fier, à son âge, d'une aventure de cette 
sorte. Et Ion divorça bel et bien, au grand désespoir d'Emma 
qui retomba du liant de sa fortune d'un jour sur ses pieds nus, 
et revint, le premier de chaque mois, faire la gentille avec son 
frère, et lui demander cinq minutes d'entretien. Grajat l'avait 
abandonnée aussitôt après l'aventure. L'ex-jeune mari la reprit 
comme maîtresse, mais la traita en fille. Et la pauvre Emma, 
avec cela, allait sur ses trente-luiit ans! C'était une grande 
pitié. 

Mon mari rompit net avec sa sœur, il lui interdit de jamais 
repasser le seuil de sa porte. Ce fut la maman Serpe qui 
revint, chaque mois, à la maison, après le déjeuner, avec des 
cheveux d'un blond de plus en plus flamboyant, son petit chien 
favori, Zuli, sous le bras, seul vieillissant, lui, asthmatique, 
toussicotant et râlant. 

Autour de nous, les Kulm avaient divorcé, après vingt et un 
ans de mariage, lui pour épouser une femme de sport, cham- 
pionne de je ne sais plus quels matches; elle, abandonnée, à 
quarante-cinq ans, sans autre ressource qu'une pension alimen- 
taire, après la vie la plus insoucieuse et la plus aisée, et avec 
deux jeunes filh^s à marier!... 

Un autre exemple attristant, près de nous, était celui du 
mariage d'Isabelle Voulasne et d'Albéric Du Toit. Isabelle, pen- 
dant près de deux ans, avait, par amour pour Albéric, adopté 
tous les goûts et dégoûts de la famille Du Toit. La conversion 
spontanée d'Isabelle avait eu les allures d'une vocation tout à 
coup révélée ; elle avait frappé les Du Toit et n'avait pas contri- 
bué pour peu à leur faire agréer le mariage; gagner une âme, 
et par elle, qui sait? spiritualiser ces pauvres Voulasne em- 
bourbés dans les joies épaisses, c'était, n'est-il pas vrai, une 
œuvre? Or, dès que la période de lutte avait cessé, fort peu de 
temps après le mariage, on avait vu la noble ardeur d'Isabelle 
s'afl'aiblir, une naturelle nonchalance remplacer son beau zèle 



MADELEINE JEUNE FEMME. 11 

à s'instruire, un égoïsme paresseux transpercer cet accoutre- 
ment de sœur charitable qui avait fait l'émerveillement de la 
bonne M""" Du Toit. Une fois mariée, et malgré un réel amour 
pour Albéric, Isabelle était redevenue elle-même en devenant 
heureuse, et était redevenue Voulasne en redevenant elle-même. 
Voulasne, elle ne songeait qu'à se distraire, à se laisser porter 
et agiter par la vie extérieure, et, faute d'un tel mouvement, 
tombait en une torpeur insipide, état inadmissible absolument 
chez les Du Toit. Chez les Du Toit, la vie était réglée une fois 
pour toutes et composée exclusivement de devoirs qu'on ne 
discutait pas, et qu'il s'agissait de trouv^er agréables si l'on tenait 
absolument à avoir du plaisir. Albéric, rompu aux austères 
plaisirs de sa famille, mais amoureux de sa jeune femme, se 
trouva quelque temps perplexe. Il s'ingéniait à établir un com- 
promis entre ses habitudes disciplinées et la mollesse propre à 
Isabelle. Installés dans un appartement à eux, chez eux, indé- 
pendans en somme, ils se partageaient également, à jours fixes, 
entre les deux familles. Isabelle était d'un naturel fort doux. 
Albéric aussi. Ce n'était pas qu'Isabelle récriminât, ou exigeât, 
mais elle avait besoin d'agrémens qu' Albéric eût jugé inhumain 
de lui refuser. Il arriva une chose que de plus avertis que moi 
eussent pu prévoir, c'est qu'après quelques mois de concessions 
faites à Isabelle, Albéric se laissait gagner par le goût des dis- 
tractions quelles qu'elles fussent, par cette espèce de lourdeur 
qui vous entraîne à descendre dans Paris chaque soir, par ce 
goût pour l'oubli de soi, par cet étourdissement quasi niais, 
quasi spirituel, quasi répugnant, quasi savoureux, que vous 
procurent, comme une drogue de fumerie, les plaisirs dits pari- 
siens. A la compagnie de son père, de sa mère, cent fois 
supérieure en ressources profondes, il préféra bientôt celle de 
ses beaux-parens, stupides, mais si faciles, si dépourvus de sens 
critique, et à un tel point incapables de vous adresser une 
observation, de vous donner même un avis ! de ses beaux- 
parens qui le jugeaient le gendre le plus accompli, pourvu 
qu'il fût de leur bande et de leur perpétuelle fête. Gomme dans 
toute la nature, la paresse et le moindre effort l'emportaient 
jusque sur les habitudes d'activité les mieux organisées. Les 
Du Toit, à cent lieues d'avoir prévu pareil détournement, et 
qui s'étaient flattés au contraire de gagner à eux leur belle-fille, 
étaient stupéfaits, désolés, abîmés. Les Voulasne, eux, et leur 



12 REVUE DES DEUX MONDES. 

entourage ne jugeaient pas le phénomène, ne le remarquaient 
même pas : Albéric était avec eux, tant mieux ! car plus on est 
de fous plus on rit. 

Nous avions, dans notre monde, bien d'autres transfuges 
venus de familles analogues à celle des Du Toit! Notre monde, 
et j'entends, par là, celui qui était résolu à mener la vie joyeuse 
et sans entraves, faisait la boule de neige, se grossissait chaque 
jour en s'entraîiiant mutuellement au confoit, au bien-être, au 
luxe, à une élégance audacieuse et à une bravade du lendemain 
qui n'allait pas parfois sans un certain courage. Tout y était au 
rebours des anciennes mœurs de la bourgeoisie française, essen- 
tieliemenl composées de contrainte, d'abstention, de prudence 
craintive, (.l'économie de toutes les forces et de terreur de l'opi- 
nion. C'était une société qui semblait s'être retournée boul pour 
bout, la réserve ayant à sa place la dilapidation, le souci do 
l'avenir, du sort des enfans, de la maison, du nom, obstrué par 
la frénésie de consommer pendant que notre propre jour luil 
encore ; l'argent jadis volontiers secret : maintenant, la jactance 
d'ime fortune souvent fictive ; les femmes, les familles entières ne 
craignaient jadis rien tant que le bruit fait autour d'elles, le seul 
nom, imprimé dans une feuille publique, froissait une pudeur 
que j'ai bien connue : désormais les elTorts et le but des femmes, 
voire des familles, était qu'il fût parlé d'elles et il n'y aurait pas 
grand paradoxe à ajouter : de quelque façon que ce fût. La dis- 
crétion, le silence, le vase clos où tant de groupes ont préparé 
des valeurs réelles, semblaient des geôles ou des tombeaux; et 
qu'importait à présent la valeur réelle, si la parade et le boniment 
en donnaient l'illusion à un public jobard et dégradé ? 

L'évolution du ménage d'Albéric eut pour moi des consé- 
quences fort inattendues et des plus graves. Comme tout s'en- 
chaine dans la vie, mon Dieu! et par les moyens les plus éloi- 
gnés de tous ceux qu'on eût pu se plaire à prévoir!... Dés que 
j'avais connu les Du Toit, j'avaii; souhaité me réfugier quelqut;- 
fois près d'eux. Les Du Toit de leur côté semblaient aussi m'avoir 
« reconnue; «et ils m'avaient fait des avances. Cependant nous 
en étions demeurés là. 

jM"^ Du Toit me rencontra une après-midi aux Champs- 
Elysées où j'allais dans ce temps-là, régulièrement, promener 
ma pelile tille, paice qu'il y avait de la coqueluche au paie 
Monceau. Su/anne commençait à marcher seule; j'étais grosse 



MADELEINE JEUNE FEMME. 13 

de son futur petit frère ; nous parlâmes naturellement des enfans ; 
elle me félicita d'en avoir, tout en me contant, les larmes aux 
yeux, les peines que les siens lui avaient causées. 

— Et quand vous allez être grand'mère, lui dis-je, ce sera 
tout à recommencer ! 

Elle ne demandait pas mieux que de recommencer. Mais 
elle hocha la tête : 

— Ils ne se pressent pas, dit-elle, de me rendre grand'mère : 
ce n'est plus la mode, aujourd'hui, dans un certain monde, 
d'avoir des enfans 1... 

Je m'écriai : 

— « Dans un certain monde!... » mais heureusement 
que... 

— Oh! me dit-elle, vous comprenez parfaitement ce que 
j'entends parla! Vous avez du trop souffrir, ma chère enfant, 
avec votre nature délicate et votre parfaite éducation, des 
milieux auxquels je fais allusion, pour ne pas deviner mon 
chagrin... 

Elle me prenait par l'amour-propre, par l'intuition sympa- 
thique, par la maternité. Elle me fit ses contidences, elle en 
provoqua de ma part, et sut, par là, m'être agréable. Mais tout 
ceci avec un tact remarquable, sans précipitation excessive, sans 
débordement. Elle ne parlait d'elle-même qu'en s'en excusant 
pour ainsi dire, et en essayant d'envelopper son propre cas, 
qu'elle ornait d'idées, de citations très appropriées. Elle m'en 
imposait comme tous les esprits plus et mieux nourris que le 
mien ; mais sans me paralyser, sans me gêner môme. Nous 
bavardions bientôt comme de vieilles amies. 

Je l'étonnai, moi, pai- mon indulgence. Elle crut s'être 
trompée en m'énumérant mes maux, attendu que je ne m'éle- 
vais pas contre un état de mœurs qui en était responsable ; elle 
était entière, et exclusive, elle était convaincue que le monde 
sans principes et sans culture morale était « corrompu jusqu'à 
la moelle. » L'expression qu'elle employait me fit protester. Moi 
qui vivais, depuis plusieurs années, au milieu de ce monde, et 
qui avais été par lui blessée, je ne le jugeais point cependant 
d'une façon si définitive. L'animation de notre premier entre- 
tien vint de ce différend. Je lui citai maintes femmes qui, sous 
les dehors les plus évaporés, étaient, au demeurant, excellentes 
et très pures: je lui disais : « Les apparences de ce monde-là 



14 REVUE DES DEUX MONDES. 

sont aussi trompeuses que Test, par exemple, le théâtre qui 
prétend représenter la vie, et qui, en réalité, attire le public 
en l'épouvantant par des mœurs aussi inédites qu'inexistantes; 
la, c'est une coquetterie de paraître sans conduite comme c'en 
est une, ailleurs, de paraître vertueuse, le bon naturel et le 
mauvais se retrouvent de part et d'autre. » Elle me répliquait 
que j'étais trop bonne et trop jeune, que le mal passait ina- 
perçu à mes yeux, mais qu'une complaisance comme la mienne 
était des plus pernicieuses, car c'est avec ce libéralisme qu'on 
encourage ou facilite toutes les décadences. 

Je me laissai entraîner par M""" Du Toit à mener ma petite 
fille, une ou deux fois par semaine, jusqu'au Luxembourg, qui 
était d'ailleurs, affirmait-elle, beaucoup plus sain que les 
Champs-Elysées saupoudrés de poussière. Je rencontrais au 
Luxembourg M""^ Du Toit qui, pour une ondée, pour un nuage 
menaçant, voulait à toute force m'abriter chez elle, rue de 
Vaugirard, dans le voisinage. La pauvre femme semblait ne plus 
pouvoir vivre sans me voir, parce qu'elle ne pouvait vivre sans 
parler de son fils et parce qu'elle ne parlait de lui, tout à fait à 
l'aise, m'affirmait-elle, qu'avec moi. Elle comptait aussi sur 
moi pour « le ramener. » Elle disait « le ramener, » comme si 
le cher Albéric eût embrassé quelque schisme. 

A voir le jeune ménage de plus près, je ne tardai pas à 
m'apercevoir qu' Albéric, après avoir oscillé un moment entre 
les parens de sa femme et les siens, était allé à ceux à qui il 
eût été le plus difficile de faire comprendre pourquoi il ne leur 
fût pas venu ! Albéric, qui n'était pas un sot, mais qui avait 
le tort de ne vouloir blesser personne, avait jugé que ne point 
partager les diverlissemens de ses beaux-parens, c'eût été rompre 
avec eux, car aucune bonneiraison ne leur était accessible, tandis 
qu'il comptait sur l'esprit supérieur de son père et sur la bonté 
de sa mère pour lui passer cette complaisance envers les parens 
de sa femme. 

Ainsi, et par une malignité des choses qui souvent dans la 
vie m'a frappée, de deux familles, l'une intelligente et l'autre 
bornée, c'était la bornée qui l'emportait en influence, à cause 
et en raison même de son inaptitude à concevoir quoi que ce 
fût, hormis son étroit et égoïste plaisir. 

M""* Du Toit me suppliait de ne pas manquer sou jour, 
surtout lorsqu'elle attendait sa belle-fille. Mon Dieu ! je sen- 



MADELEINE JEUNE FEMME. 15 

tais bien qu'elle m'employait à lui « ramener » son fils en agis- 
sant sur Isabelle; elle me plaisait par ailleurs, m'instruisait, 
me prêtait des revues et des livres, et je croyais faire une 
bonne action en contribuant à empêcher ce pauvre Albëric de 
s'enlizer davantage dans un monde de fêtards et de noceurs 
imbéciles. Je venais donc aux jours de M""" Du Toit. Il y avait 
là toutes les femmes de la magistrature et du barreau, la plu- 
part honnêtes mères de famille, sans coquetterie; on parlait sur- 
tout collèges et pensions, grippe, scarlatine, projets ou souvenirs 
de vacances, Suisse ou « petits trous pas cher. » Les plus en- 
tendues étaient préoccupées de l'avancement de leurs maris, 
les infortunes conjugales étaient matière à chuchoteries 
pudibondes. Il venait aussi des messieurs, beaucoup encore à 
favoris, dans ce temps-là, et en redingote de drap, boutonnée ; 
quelques jeunes aussi, portant la barbe, et jusqu'à des stagiaires, 
qui m'entouraient volontiers, bien que je fusse grosse de cinq 
mois, mais parce que j'étais mieux mise que la plupart des 
autres femmes. 

Mon Dieu ! que l'on était loin, là, des Kulm ou des Lestaffet! 
On m'y présentait beaucoup plutôt comme petite fille de ma- 
gistrat et comme fille d'avocat renommé que comme femme 
d'architecte. Isabelle se montrait assez ponctuelle aux jours de 
sa belle-mère, amenée de force par son mari, car elle ne s'était 
jamais soumise à des obligations, et la mine aussi boudeuse 
qu'au temps où, chez ses parens, on ne mettait pas d'empresse- 
ment à lui donner son Albéric... Elle venait à moi d'assez bonne 
grâce, parce que, chez les Du Toit, c'était encore moi la moins 
« rive gauche, » disait-elle. Elle était jolie, très élégante, un peu 
trop parfumée, même pour la rive qu'elle habitait. 

Moi, j'étais contente de rencontrer là M. Juillet dont la cau- 
serie me plaisait toujours. Il n'y venait pas régulièrement, mais 
lorsque j'avais la bonne fortune de l'y voir, le temps me parais- 
sait court. Il causait assez souvent avec moi, ou plutôt se 
laissait entendre par moi en particulier, car par crainte de lui 
déplaire, je surveillais particulièrement avec lui mes paroles. 
Il philosophait devant mol, sur le contraste des milieux si divers 
où il voyait que je passais tour à tour et qu'il connaissait, l'un 
et l'autre, mieux que moi. Il lançait, contre l'un et l'autre, des 
traits aigus, ce qui m'amusait sans provoquer chez moi la réac- 
tion, comme les attaques de sa tante. Et il me prouvait que, 



16 REVUE DES DEUX MONDES. 

dans quelque société que l'on soit, on ne peut manquer de 
trouver à redire. Ce qui l'étonnait en moi et me rapprochait de 
lui, c'était qu'avec ma nature respectueuse, je pusse rire de ses 
épi grammes sans me froisser. Je lui affirmais que des caractères 
de l'espèce du mien ne sont pas rares dans mon pays, et que 
l'on peut être profondément sérieux et admettre la raillerie, et 
aimer la raillerie et la pratiquer sans laisser entamer par elle le 
sentiment de gravité que la vie nous inspire. 

— Aujourd'hui, me disait-il, les gens qui se moquent, se 
moquent à fond, sans plus croire à rien, même pas à leur mo- 
querie qui n'est qu'an procédé, et dont on sent tout l'artifice et 
l'effort; quand notre race était plus pure, ou la vie moins usée, 
si vous aimez mieux, le rire, avec toute sa malice, « châtiait les 
mœurs » et ne les détruisait pas... Ainsi, par exemple, ce n'est 
pas parce que je plaisante le dessus de cheminée, les tableaux 
et les meubles de ma bonne tante Du Toit, que je manque le 
moins du monde, en mon cœur, à vénérer cette très digne et 
excellente femme... Ce n'est pas parce que je n'aborde plus mon 
cousin Albéric sans lui glisser à l'oreille, comme une nouvelle 
sensationnelle : « On ne peut contenter tout le monde et son 
père ! » — ce qui le met en fureur, — que je manque à mon 
affection très réelle pour ce brave garçon. 

On aurait eu, en effet, bien du mal à garder son sérieux 
devant l'attitude d'Albéric chez sa mère. On eût juré qu'il ren- 
trait d'escapade; il tendait le dos, garait ses oreilles comme un 
petit garçon, comptait à tout moment que M""^ Du Toit allait lui 
donner la fessée, publiquement, pour avoir découché. Et 
M. Juillet disait : 

— C'est qu'il a l'air, aussi, le coquin, d'avoir introduit ici 
sa maîtresse !... 

Tel était un peu, ma foi, l'effet que produisait la trop par- 
fumée, la trop élégante Isabelle. 

Je demandai à M. Juillet sa franche opinion sur le mariage 
d'Albéric : 

— Mais, ce n'est pas son mariage qui est béte, disait-il, c'est 
lui ! Et il rendra son mariage absurde à cause de son urba- 
nité trop exquise. La petite Voulasne. mal élevée, ou pas 
élevée du tout, mais je parie qu'elle vaut la plupart des pim- 
bêches que lui eût choisies ma tante Du Toit ! et d'abord elle 
l'aime... Mais, ce qu'il fallait, c'était avoir le courage, — si 



MADELEINE JEUNE FEMME. 17 

courage il y a, — de tenir à distance les parens Voulasne... 

— Vous en parlez à votre aise ! repli quais-je à M. Juillet. 
Mais Isabelle aime infiniment ses parens I Elle a joué toute sa 
vie avec ses parens comme avec des camarades. Ses parens ne 
l'ont jamais grondée, jamais contrainte, jamais ennuyée : il y a 
un attachement tout particulier des jeunes filles mal élevées à 
leurs parens, c'est une espèce de complicité... Isabelle n'eût 
jamais consenti à s'éloigner de sa famille... 

Je me souviens, que nous fûmes interrompus par M""" Du 
Toit, qui, nous voyant causer très attentivement, et à part, 
venait s'enquérir de ce qui nous absorbait à ce point. M. Juillet 
lui dit : 

— Mais, ma tante, nous nous occupons de vos intérêts!... 
Elle lui avait confié, à lui comme à moi, ses soucis. Elle 

comprit aussitôt ce dont il s'agissait. Elle joignit les mains et 
leva les yeux au ciel, appelant sa bénédiction sur notre entre- 
prise commune. Elle parut fonder tout de suite un grand espoir 
sur cette entente entre M. Juillet et moi, qu'elle n'avait pas 
prévue. Je crus devoir lui confesser que notre premier échange 
de vues était assez pessimiste. 

— Qu'il ne soit pas le dernier ! dit-elle. C'est une bonne 
œuvre à accomplir, ne l'oubliez pas : une bonne œuvre !... 

Elle n'avait pas une confiance parfaite en son neveu Juillet, 
à cause de ce quelle appelait « son esprit sarcastique, » et parce 
que, tout intelligent qu'il fût reconnu, il n'avait pas de situa- 
tion officielle et stable. Son intelligence même paraissait trop 
vive, et inquiétante, car elle faisait constamment le tour com- 
plet de chaque chose, en la considérant avec une égale complai- 
sance, des points de vue les plus opposés. Cependant tous les 
articles et notamment un certain ouvrage, qu'il avait publiés, 
jusqu'ici, étaient à conclusion tout à fait propre à rassurer la 
famille. Ses articles comme son ouvrage avaient été, je le voyais 
bien, extrêmement remarqués; néanmoins, j'entendais qu'on 
lui reprochait je ne sais quelles contradictions. 11 répondait: 
« La vie est un champ d'expériences, les paroles un moyen 
d'essayer les idées; la vie passe, les paroles volent; les écrits 
restent, eux seuls comptent, ils sont le résultat. » Mais M"* Du 
Toit devait trouver la vie et les paroles de son neveu aussi 
louables que ses écrits, du jour où son neveu partait pour la 
croisade en ma compagnie. 

TOME VII. — 1912. 2 



18 REVUE DES DEUX MONDES. 

Le singulier départ! Prémédité? voulu? Aucunement. Par 
personne. Il dépendait d'un mot jeté au hasard. Que d'entre- 
prises, que d'aventures n'ont pas d'autre fondement !... 

En me parlant de son neveu, entre nous, JM"'" Du Toit disait 
à présent « votre allié, » pour me raj^peler la bonne œuvre à 
accomplir de concert. Point d'allié qui pût être pour moi com- 
promettant, étant donné la situation où j'étais, situation qui 
dut même, bientôt, interrompre mes promenades au Luxem- 
bourg, ma croisade et mes visites chez M""^ Du Toit!... 

VIII 

]y|me j)^ Jq-^^ g^ji^ pour moi des soins vraiment maternels au 
moment de la naissance de mon petit garçon. Elle ne venait à 
peu près point chez moi auparavant; elle ne laissa presque 
pas un jour sans prendre de mes nouvelles, et elle me fut 
fort utile. C'est un avantage que d'avoir près de soi, en ces 
momens-là, une femme d'autant d'ordre et d'expérience. Elle 
me procura un médecin plus sérieux, plus consciencieux et 
quatre fois moins coûteux que celui qui m'avait soignée lors de 
mes premières couches, et, comme il me fut interdit de nourrir, 
cette fois, elle sut me dénicher dans un certain village de Bre- 
tagne une nourrice magnifique. On connaissait l'élevage des 
enfans dans le monde de M""^ Du Toit! Enfin elle me tint com- 
pagnie, sans me peser jamais et même sans m'ennuyer de ses 
chagrins personnels. Notre amitié se trouva consolidée à la 
suite de ces quelques semaines, et après une connaissance ainsi 
plus intime, M""^ Du Toit me fit dans son entourage une répu- 
tation qui me flatta, je lavoue, bien que je sentisse qu'au fond, 
cette femme, toute sincère qu'elle fût, ne m'eût peut-être pas 
tant appréciée si elle n'eût attendu de moi un important ser- 
vice. En tout cas, et ma modestie étant sauve par celte réserve, 
je ne saurais dissimuler la joie et le réconfort que me causèrent 
Lestime éclatante et la considération nettement particulière que 
me témoigna M'"* Du Toit. 

Je m'étais accoutumée jusque-là, dans le monde des Voulasne, 
Kulm, LestalTet et C''', à me contenter de l'état d'étrangère à peu 
près tolérable; et, mon Dieu, mes années de jeunesse m'avaient à 
ce point rompue à ne pas vivre pour mon agrément, que cela 
pouvait, à la rigueur, continuer ainsi. Mais j'éprouvai une 



MADELEINE JEUNE FEMME. 19 

grande douceur à me sentir estimée, et estimée pour ce qui, 
en moi, était vraiment moi-même, et non pour les complai- 
sances, concessions, ou petits tours de force destinés, ailleurs, 
à me faire seulement agréer. Mon amour-propre Jut très sen- 
sible aux hommages dont je me vis entourée chez M™^ Du Toit. 

JV retournai, dès que ma santé me le permit, entre mon 
énorme nounou et ma petite Suzanne, et y pris une part plus 
franche et plus active qu'auparavant aux questions de coupage 
de lait, de diarrhée infantile et du choix d'une plage pour les 
marmots à la prochaine saison. Pendant toute une année, mon 
dernier né, que nous avions nommé Jean, étant assez délicat, 
ces conversations m'intéressèrent même plus que celles de 
M. Juillet. Je ne m'en étonnais pas, je n'y prenais seulement 
pas garde ; il y avait une chose qui m'absorbait tout entière, 
c'était la santé de mes enfans ; aucune préoccupation du même 
ordre, autour de moi, ne me paraissait excessive ni importune, 
et tout ce qui ne s'y rapportait pas directement me semblait un 
peu oiseux. M. Juillet me taquinait à ce propos, sans me piquer 
le moins du monde. 

Il m'annonçait qu'il s'abstiendrait de revenir au jour de sa 
tante parce qu'il se trouvait dépaysé dans une « nursery, » el il 
avait même confié à sa tante elle-même, qui me le répéta, 
qu'elle réussissait à faire de moi une « popote » comme toutes 
ses amies, que les femmes intelligentes étaient rares et que ce 
qu'elle pratiquait là était « un étouffe ment criminel. » Je revois 
toujours la bonne M"'" Du Toit redisant l'expression : « un 
étouffement criminel! » Elle en riait, car elle était faite aux 
paradoxes de son inquiétant neveu ; elle voyait bien que moi 
aussi j'en riais, et elle était llattée que M. Juillet, sous cette 
forme dépitée, reconnût lui-même en moi, outre les qualités 
qu'il prisait, lui, pour son agrément personnel, celles que sa 
tante plaçait au-dessus de tout. M. Juillet ne mit pas à exécu- 
tion ses projets de ne plus reparaître au jour de M"" Du Toit; 
et, bien qu'il me jurât qu'il ne contribuerait certes pas à rendre 
la femme d'xVlbéric aussi « bourgeoise » que moi, il y travail- 
lait tout de même un peu avec moi, tout en causant vaccine 
et dents de lait. Et il me manifestait, malgré lui, une sorte de 
vénération. 

Aucune parole n'avait prise sur Isabelle; il fallait jouer avec 
elle pour retenir son attention, et encore ne se prêtait-elle qu'au 



20 REVUE DES DEUX MONDES. 

plaisir de la facétie et puis, aussitôt, son esprit s'évaporait sans 
retenir la moindre conclusion. Elle ne jugeait rien, ni gens ni 
choses, si ce n'est par rapport à leur caractère <■ rasoir » ou 
« rigolo. » A la notion de la valeur morale son esprit était 
impénétrable. Cette lacune, pour moi si stupéfiante, produisait 
chez elle, et autour d'elle, une simplification extrême de la vie. 
Elle était sans antipathie et n'en inspirait aucune, car nul défaut 
ne l'indignait et sa bonhomie désarmait ceux qui s'indignent. 
Son mari, dont l'esprit avait peu d'exigence, trouvait près d'elle 
une paix, au moins provisoire, qu'il n'avait jamais goûtée dans 
le milieu assez rigoriste, un peu tatillon, de sa famille, et il 
s'abandonnait à la tiédeur d'une vie assez saugrenue, mais si 
aisée! Il n'était pas, il ne serait jamais, lui, un contempteur 
des mœurs traditionnelles; il ne se ferait pas davantage l'apo- 
logiste des mœurs opposées, mais il appréciait, au fond de soi, 
la séduisante mollesse et le laisser aller d'une vie dépourvue de 
tout commandement et de toute sanction. 

M. Juillet ne pouvait absolument pas prendre son cousin au 
sérieux, et, dans notre entreprise commune, il ne voyait qu'une 
croisade un peu comique, qui le divertissait, en faisant grand 
plaisir à sa tante. 

— Je vous affirme, madame, me confiait-il, qu'Albéric a 
fait précisément le mariage qu'il mérite. Albéric n'a jamais 
compris ce qu'il y avait d'auguste dans l'éducation que ses 
parens se sont exténués à lui fournir. C'est une erreur de 
beaucoup d'hommes éminens, comme mon oncle Du Toit, 
de s'imaginer que leurs rejetons non seulement sont dignes 
d'eux, mais doivent s'élever plus encore : supposez qu'AlbiM-ic 
eût entretenu cette illusion par un mariage et une conduite 
conformes aux souhaits de son père, on l'eût poussé à des em- 
plois dont il n'est certainement pas digne. Son amourette pour 
une petite Voulasne, c'est la revanche de sa nature médiocre; 
c'est Texplosion de ce qu'il y a d'essentiel en lui : elle détruit 
en un clin d'a3il l'échafaudage savant, mais arbitraire, com- 
biné par une famille hors ligne ; elle le fait dégringoler à son 
niveau véritable où il se trouve, lui, comme vous voyez, tout à 
fait bien !... 

Il n'était pas très encourageant, M. Juillet, dans la croisade 
entreprise en commun ! Et Ton voyait si bien que le sort 
d'Albéric et celui d'Isabelle l'intéressaient peu ! Il en revenait 



MADELEINE JEUNE FEJIiME. 21 

toutefois de lui-même à cette question, lors de nos rencontres, 
parce cjue c'était le pacte convenu entre nous et devant l'auto- 
rité de M""' Du Toit ; mais il s'en évadait vite, en biaisant avec 
une rouerie qui ne m'échappait pas et qui me faisait l'avertir 
d'un sourire que nous quittions la grande route sinon la bonne. 
11 aimait avant toutes choses à agiter des idées, et il avait 
un insurmontable dédain pour tout ce qui ne fournissait pas 
matière à ce jeu supérieur. Le cas d'Albéric et d'Isabelle était 
un prétexte excellent, il est vrai, à mille réflexions, à mu 
portée, sur les mœurs, les caractères, la vie; mais d'Albéric 
et d'Isabelle, mon Dieu! que son souci était loin! 

Ce que j'ap|)renais eu écoutant M. Juillet, et sans y prendre 
garde, ou, si l'on veut, l'invitation, sur un ton enjoué, à réflé- 
chir et à méditer, que je recevais de lui, me causait une sorte 
de plaisir, naturel et profllablc, dont je ne saurais comparer 
l eflet qu'à la belle coulée de lait qui passait du gros sein de 
ma nourrice bretonne dans la petite bouche heureuse de mon 
enfant. Je ne songeais pas à m'écrier : « Comme c'est bon! qui! 
cela me fait de bien! » parce que, grâce à mes préoccupations 
maternelles, j'étais garantie de toule exubérance et même 
garantie de croire que je pusse éprouver quoi que ce fût 
d'étranger à mes deux petits ; mais, comme celui qui était à la 
mamelle, je me nourrissais avidement, sans le savoir, avec un 
bonheur serein, et je me nourrissais de ce qui était mon ali- 
ment, de ce qui était fait pour communiquer à mon âme négli- 
gée un bien-être égal à celui que manifestait au physique mon 
joli gros bébé. Cette exquise et délicate nourriture spiriluellu 
m'était offerte au moment même où, par la maternité, toule 
une portion de moi-même et, me semblait-il, tout mon cœur 
venaient de recevoir satisfaction et triomphaient. Je me croyais 
comblée; je me sentais heureuse. 

Ah! la charmante époque de ma vie! Est-ce que tout n(! 
me souriait pas à la fois? Il me semblait que mon ménage éttiit 
beaucoup plus heureux. Pourquoi? Je n'aurais pas su le dire. 
Qu'est-ce qu'il y avait donc de changé? Mon mari, incorrigible, 
avait toujours Grajat pour ami, et travaillait pour Grajat en 
pure perte. Il ne faisait pas de brillantes affaires, cela était évi- 
dent, si je considérais le budget qui était le nôtre. Nous étions 
bien tassés dans notre petit appartement depuis que notre seule 
pièce de réserve était abandonnée à la nounou et au petit 



22 REVUE DES DEUX MONDES. 

Jean, et ma fille couchait dans notre chambre. Mon mari avait 
beaucoup d'ennuis par sa sœur qu'il ne voyait plus et m'inter- 
disait absolument de fréquenter, et il avait été afïecté, d'une 
façon qui m'étonna, par la mort de son vieux père. Du vivant du 
bonhomme, il le voyait peu, en efîet, ne parlait presque pas de 
lui et semblait réserver toute son indulgence pour sa mère : il 
le pleura pendant des semaines avec un véritable chagrin. Est-ce 
qu'il avait un cœur caché?... Depuis que nous avions deux 
enfans, je le voyais beaucoup moins. Sous le prétexte, d'ail- 
leurs vraisemblable, que l'appartement était encombré, il allait 
à ses ateliers aussitôt après le repas; il voyait d'un bon oA\ mon 
amitié avec M""^ Du Toit, mes relations nouvelles avec le monde 
de M""^ Du Toit, et la renommée dont on m'y gratifiait et qui me 
suivait et me faisait respecter jusque dans son monde à lui; car 
c'était ainsi!... En tout ce qui dépendait de moi, mon mari 
semblait être parvenu à ses fins ; malgré mon origine provin- 
ciale, je m'étais assouplie aux exigences de Paris, malgré 
l'éblouissement et les périls de Paris, j'avais gardé de mon 
éducation première ce sur quoi il avait fondé précisément le plus 
d'espoir : j'étais assez exactement la femme qu'il s'était proposé 
d'avoir; et maintenant que je lui avais donné, en outre, une 
petite famille, loin d'être pour lui un motif d'inquiétude, je lui 
représentais la paix du ménage assurée ; il se reposait entière- 
ment sur moi, et, à cause de cette sécurité même, je sentais 
que toute son activité s'écartait de moi, de son ménage ordonné, 
pour se reporter, selon les habitudes que Ton n'a pas menées 
en vain jusqu'à trente-sept ans, avant de se marier, vers ses 
amis, vers ses affaires, vers le dehors. Je crois qu'il eût été retenu 
davantage à l'intérieur, s'il eût acquis le moyen d'avoir un 
domestique mâle, en livrée, et de me procurer une voiture... 
Oui; il se reprochait de n'avoir pas su ajouter ce colifichet à son 
ménage, et il croyait aussi, — comme Grajat!... — que je lui 
reprochais secrètement le défaut d'un tel luxe. D'ailleurs, il 
voyageait assez fréquemment, à cause de ses constructions ou 
restaurations de vieux manoirs. Il restait deux ou trois jours 
absent, quelquefois une et même deux semaines. 

Et c'est en le voyant parlir ainsi, que je prenais conscience 
de ce qui manquait à mon bonheur : ce qui me manquait, 
c'était d'avoir un grand chagrin lorsque je voyais partir mon 
mari. Le reste du temps, je ne pensais plus qu'il pût me man- 



MADELEINE JEUNE FEMME. 23 

quer quelque chose. Mais, devant cette valise que je faisais pour 
lui, et dans cet air de départ, j'aurais dû pleurer, n'est-ce pas? 
si j'avais été tout à fait heureuse chez moi... Non, je ne pleu- 
rais pas. Même, depuis que j'avais des enfans, je ne m'inquiétais 
pas après le départ de mon mari. Je lui recommandais bien 
de ne pas oublier de m'envoyer une dépèche, mais il m'arrivait 
de ne pas attendre la dépèche, et un jour, je le confesse, la 
dépêche me surprit... J'en devins toute rouge devant ma femme 
de chambre qui me dit : « Mais, Madame, c'est la dépèche de 
Monsieur! » Ma petite fille aussi, à présent, pensait tellement 
à son père et parlait de lui si souvent que, c'était évident, je 
pensais à lui moins qu'elle... Nous l'appelions « papa » comme 
les enfans ; j'étais heureuse d'avoir enfin trouvé ce terme fami- 
lier qui m'épargnait de le nommer de ce prénom d'Achille que 
je n'avais jamais pu prononcer. 

Cependant, quand je me reporte par la pensée à l'époque 
dont je parle, il me semble que jetais heureuse. J'étais contente 
de moi, je croyais fermement ne m'être pas trop mal tirée 
d'une situation qui avait failli être si difficile. Et un je ne" sais 
quoi me remplissait d'aise. Pour la première fois de ma vie, je 
sentais une espèce de dilatation en tout moi-même. Et cela 
était visible aux yeux de tous, il faut le croire; je m'en aperce- 
vais bien dans la rue, à la façon dont on me regardait; chez les 
Voulasne, chez leurs amis et ceux de mon mari, quand par 
hasard j'y allais, les femmes me disaient, en me faisant rougir, 
que j'étais jolie; les hommes, c'était plutôt chez M™" Du Toit 
qu'ils m'eussent fait un peu la cour, mais de cette façon qu'on 
la fait, lorsqu'on sait que ce sera sans conséquence... 

IX 

Dès les premiers temps de ma vie à Paris, j'avais remarqué 
qu'une période de l'année soulevait un peu partout, dans les 
familles, des difficultés. C'est la période dite des vacances, pen- 
dant laquelle il faut s'éloigner de chez soi. Nous autres, en 
province, il y a vingt ou trente ans, nous voyions se succéder 
les quatre saisons dans le clos ou sur les plates-bandes du 
parterre, sans songer jamais à nous demander quelle figure 
elles eussent pu faire ailleurs. 11 en devait être désormais tout 
autrement. L'année de l'Exposition, nous eûmes un prétexte 



2i RKVUE DES DEUX MONDES. 

pour demeurer chez nous; mais la suivante, déjà, la question 
des vacances s'était posée. Comme il était à prévoir, mes vieux 
parens avaient tout de suite offert de nous accueillir à Chinon ; 
c'était, d'ailleurs, le séjour qui me paraissait, à moi, le plus 
agréable, et j'étais fière de revenir dans mon pays avec une 
enfant gentille et que je nourrissais encore. Mais il se trouva 
que ces vacances ne nous donnèrent point les bons résultats 
espérés. Je ne croyais cependant pas avoir été gagnée par 
Paris, mais j'avais été touchée assez par Paris ou par ma vie 
nouvelle, pour ne plus me sentir à l'aise entre mes grands- 
parens et maman, àqui je devais taire la plupart des sujets qui 
me préoccupaient, mes malaises moraux, mes tristesses intimes, 
les moindres détails sur la famille de mon mari, sur ses amis 
et sur ses affaires ; ils en auraient été bouleversés. La contrainte 
à observer vis-à-vis d'eux m'était à présent plus pénible que 
celle dont je souffrais au milieu du monde le plus hostile. Et 
(le celui-ci même j'avais, peut-être malgré tout, adopté quelque 
chose : le préjugé qui fait que la vie de province semble bien 
petite, bien étroite et systématiquement ignorantede la fameuse 
découverte que Paris croit faire chaque matin et chaque soir, 
fumée, vapeur, vains bruits dès le lendemain, mais qui nous 
enveloppent quotidiennement d'une vaniteuse illusion. 

Outre cela, mon mari, si patienta Chiiion durant mes lon- 
gues fiançailles, y était pris d'un mortel ennui, inventait mille 
prétextes pour le fuir, y produisait à mes parens et à nos 
connaissances le plus déplorable effet et y laissait finalement 
l'impression que notre ménage était mauvais. 

Par-dessus le marché, nous fûmes favorisés, cette année-là,' 
d'un été torride ; la Touraine est chaude, on le sait, et Chinon 
exposé contre son rocher, en espalier, en plein midi; ma petite 
fille en souffrit, mon mari déclara que le climat de ce pays était 
mortel. Qu'on juge de l'état de ma famille, l'année suivante, 
lorsqu'il fallut leur signifier, de par messieurs les médecins, 
(jue leur vieille maison, que leur jardin planté par leur arrière- 
grand-père, que leur ville où j'étais née, moi, et où j'avais 
passé sans maladie mon enfance, ma jeunesse, étaient dange- 
reux, au premier chef, pour la santé de ma fille! D'autre part, 
nous n'étions guère en fonds pour nous payer une saison à la 
mer; notre embarras était grand. Moi, je disais à mon mari: 
« Mais nous allons avoir le parc Monceau à nous tout seuls!... » 



MADELEINE JEUNE FEMME Jo 

Il accueillait cela comme une plaisanterie de mauvais goût, 
et il avait lair plus malheureux qu'au temps critique de ses 
alTaires. Ce que je redoutais, moi, arriva : les Voulasne nous 
invitèrent à Dinard. Une saison dans un des « petits trous » 
dont il était si souvent question chez M"* Du Toit nous eût 
coûté moins cher que le séjour gracieux dans Topulente villa 
des Voulasne, avec les abonnemens au Casino, le jeu des petits 
chevaux, le poker, les voitures et la valetaille. Mais mon mari, 
de la meilleure foi du monde, donnait lête baissée dans ce 
faste. Il était excellent père, et chérissait tendrement sa petite 
fille: on l'avait vu, l'année précédente, tempêter à cause de la 
santé de Suzanne compromise à Chinon! Eh bien! à Dinard, 
cette enfant eut à souffrir d'une indisposition qui lui fut 
beaucoup plus néfaste que la chaleur de Touraine: cela ne 
compta point. Le papa disait: « Au moins, ici, est-elle entre les 
mains d'un excellent médecin! » Il était parfaitement tranquil- 
lisé parce que sa fille, même gravement malade, était entre les 
mains d'un médecin excellent. Et je le sentais sincère. L'année 
suivante, où il fallut à tout prix me montrer à Chinon, sous 
peine de blesser irrémédiablement mes parens, il se contenta 
de ne point m'accompagner, et il oublia de m'objecter la cha- 
leur. Un sort malin voulut qu'elle fût, cette fois-ci, précisément, 
accablante. Nous en fûmes incommodées, moi autant que mon 
enfant. J'avais perdu l'habitude du climat de mon pays; je me 
jurai de n'y plus revenir avant la fin de septembre. C'était 
rouvrir moi-même la question épineuse des deux mois qu'on 
ne doit pas passera Paris. 

Et voici que mon amitié nouvelle avec la famille Du Toit, 
ou, si l'on veut, la politique de M""* Du Toit, faisait surgir à 
présent, sous un aspect nouveau le spectre des vacances. 

jyjme Y)yj foit f^Q consentait pas à se séparer de moi pendant 
une période aussi longue. M""" Du Toit, à qui je n'avais pas 
caché les ennuis que me valait cet exil annuel, croyait ferme- 
ment résoudre pour moi la question en m'invitant avec mes 
enfans à passer sept ou huit semaines dans sa propriété de 
Fontaine-l'Abbé, en Normandie. Là, rien à redouter de la 
canicule, sous des ombrages séculaires et si abondamment 
arrosés par les pluies ; là, en rase campagne, point d'épidé- 
mies: de l'espace, de l'air, et, ajoutait ma vieille amie, «pres- 
que rien de changé dans nos habitudes, quant aux figures... » 



26 REVUE DES DEUX MONDES. 

L'invitation de M"^ Du Toit fut l'objet d'une discussion qui 
dura deux jours, car il ne s'agissait pas de compter seulement 
avec nos convenances personnelles, mais avec la façon dont ma 
famille prendrait la chose. (Ju'allàit-elle dire, à Chinon, si je n^e 
laissais héberger, à la campagne, chez des étrangers, plutôt que 
chez eux? 

Nous en étions là, et nous discourions à perdre haleine sur 
l'aimable proposition de M"^ Du Toit, sans pouvoir adopter un 
parti, lorsque la décision nous fut fournie par une visite ino- 
pinée du jeune ménage Albéric. Albéric et Isabelle, nous n'y 
songions pas, se trouvaient agités par la question des vacances 
tout autant que nous-mêmes; ils avaient deux familles à con- 
tenter: les Voulasne, jugeant que leur saison de Dinard était 
gâchée, sans la présence d'Isabelle ; les Du Toit brandissant la 
sentence de leurs médecins d'après laquelle le bord de la mer 
était néfaste à Albéric. Quant aux deux époux, ils étaient 
d'accord; ils voulaient aller à Dinard et point au manoir de 
Fontaine-l'Abbé. 

— Mais, votre santé? dis-je à Albéric, l'opinion des méde- 



cins?... 

Albéric se moquait des médecins. D'ailleurs, il répliquait 
galamment : 

— Il y a aussi la santé de ma femme. Isabelle est accoutumée 
aux bains de mer. 

— Mais enfin, leur disais-je, rien n'est plus simple que de 
mettre tout le monde d'accord : passez trois semaines à Dinard, 
le temps de la saison, et le mois de septembre à la campagne; 
c'est logique. 

Isabelle me dit : 

— Que nous quittions Dinard au bout de trois semaines, 
comme au bout de six, du moment que nous le quittons avant 
eux, papa et maman sont fâchés comme si nous n'y étions pas 
allés, ça c'est réglé. Mais il faut vous dire qu'au mois de 
septembre, ils ont l'intention de faire un voyage, peut-être en 
Italie, et de nous emmener. Alors, vous comprenez, pour le 
manoir, zut et zut !... 

Albéric sourit. Il dit qu'il s'était « rasé » au manoir depuis 
sa tendre enfance. 

Je ne soupçonnais pas ce qu'ils semblaient attendre de moi 
en cette affaire. 



MADELEINE JEUNE FEMME. 27 

Eh bien ! voilà. Ils venaient me dire, tout uniment, que si 
j'acceptais d'aller au manoir, pour être agréable à M""" Du Toit, 
— car ils ne concevaient même pas que cela pût me plaire, — 
leurs projets de Dinard, leur voyage d'Italie, tout en un mot, 
était « fricassé. » 

— Comment cela ? 

— Mais, c'est bien simple. Supposez que vous soyez à Dinard 
avec nous, dit Albéric, maman se console parce qu'elle s'ima- 
gine que ce n'est pas du temps complètement perdu : vous allez 
nous y <' travailler... » Oui... enfin, vous allez travailler au 
salut de notre âme... Ne vous défendez pas! c'est son idée... 
Je la connais, maman, peut-être!... A Dinard, avec vous, tout 
s'arrange, j'en réponds. A Dinard, sans vous, ce n'est pas 
l'émeute, c'est la révolution. Nous à Dinard, vous à Fontaine- 
l'Abbé... oh! ça, alors !... 

Albéric n'acheva pas sa phrase, il allait dire : « C'est la 
gaffe!... » et me l'aire entendre par là qu'il ne doutait pas que 
sa mère ne m'eût invitée que pour l'édification de ses enfans. 

Pour achever de me convaincre, Albéric m'esquissa un petit 
tableau du séjour au manoir qui était de nature à m'en détour- 
ner, quand je m'en fusse déjà fait ouvrir la grille. 

Ils n'y allaient pas par quatre chemins, les Albéric ! Que 
leur démarche fût de la plus grave indiscrétion, ils n'en avaient 
cure; quelle me mît dans le plus grand embarras, voilà qui 
leur était bien égal ! J'étais « bon type, » comme ils disaient 
eux-mêmes, mais je n'aimais pas que l'on se jouât de moi. 
J'étais en train de me creuser la cervelle, afin de trouver la 
réponse qu'il fallait, lorsque mon mari, moins patient que moi, 
et qui avait assisté à l'entretien sans y prendre part, y intervint 
pour le clore d'un mot : 

— Mais, Madeleine, dit-il, il me semble que vous discourez 
en vain sur une question qui est jugée : n'avez-vous pas écrit ce 
matin à M""^ Du Toit que vous acceptiez son invitation ? 

La lettre n'était pas écrite, il est vrai, mais elle le fut un 
quart d'heure après. 



* * 



C'était, ma foi, un fort joli château que le manoir de Fon- 
taine-l'Abbé, et je poussai une exclamation lorsqu'il nous 
apparut, au débouché d'un bois épais où M™" Du Toit nous 



28 REVUE DES DEUX MONDES. 

avait invités à faire une petite prière près de la source, lieu de 
très ancien pèlerinage, qui donne son nom au pays. Après 
l'avoir deviné, entre les troncs bossus des ormes et sous le 
feuillage des châtaigniers, si bien égalisé par en bas, je le vis 
tout à coup, entier, ses trois corps de logis d'époques diffé- 
rentes juxtaposés simplement : un gros pavillon carré, sur la 
droite, coiffé d'un immense toit Louis XIII ; le centre, moins 
élevé, allongé, simple, noble, pareil à un bon vieil hôtel cossu 
du Marais; une aile enfin ajoutée au xviii^ siècle; tout cela sans 
façon, s'harmonisant si heureusement que je regrettai beaucoup 
que mon mari ne fût pas avec nous pour apprécier une si rai- 
sonnable architecture. Comme nous abordions le château par 
une pelouse spacieuse et doucement inclinée jusqu'au petit 
pont flanqué de deux lions de pierre, qui traversait le fossé, 
nous discernions très nettement la lanterne au-dessus du pavil- 
lon central, et par delà, la campagne lointaine et feuillue qui 
semblait s'évanouir dans la brume. 
Je dis à M"'' Du Toit : 

— Gomme vous êtes discrète!... Je ne vous ai jamais en- 
tendue parler de cette merveille que sur le ton dont vous auriez 
décrit une maison de campagne ordinaire. 

— J'y ai toujours vécu, l'été, me dit -elle, depuis mon 
enfance, c'est un endroit qui n'a pour moi rien d'extraordi- 
naire. Et vous voyez que mon fils, lui, ne le trouve guère 
séduisant... 

« Mon fils... » Ah ! je vis que ce serait là le point épineux 
de notre séjour, et que peut-être le château ne m'avait tourné 
que sa plus jolie face. L'absence d'Albéric nous promettait un 
sujet de conversation monotone... Pourvu que M. Juillet fût là 
pour me soutenir! Etait-il là-? Y devait-il seulement venir? On 
ne m'en avait rien dit, mon « allié » étant absent de Paris 
quand le sort de nos vacances s'était décidé. 

M. Juillet n'était pas à Fontaine-l'Abbé, je m'en aperçus au 
dîner, et je ne sus que le lendemain qu'il viendrait peut-être, 
quelques jours, entre deux excursions ; il était, comme beaucoup 
de ses contemporains, en mal de voyage, — encore une disposi- 
tion chez lui que les Du Toit comprenaient peu. — Nous nous 
trouvions à table, en très petit nombre et presque entre femmes, 
les vacances des cours et tribunaux n'étant pas ouvertes, et il 
y avait une demi-douzaine d'enfans que l'on ne devait mettre à 



MADELEINE JEUNE FEMME. 29 

une table à part cfue lorsque seraient arrivés ces messieurs. Ma 
Suzanne était dans la joie, malgré l'absence de son père. Dès 
que je fus tranquillisée pour elle au sujet des fossés emplis 
d'une eau courante, mais que je vis partout garnis de balus- 
trades, je ne voulus plus songer qu'au charme incontestable de 
cette belle demeure ancienne et des magnifiques soirées d'été 
que nous pourrions goûter là. 

L'intérieur était très simple, garni presque partout de 
meubles de l'Empire et de la Restauration, dont M""' Du Toit 
s'excusait comme de vieilleries qui eussent dû être au grenier; 
il y avait aux murs quantité de gravures et d'estampes colo- 
riées du xviu'^ siècle ou du commencement du suivant. Le seul 
meuble moderne était un piano, un piano à queue tout récem- 
ment accordé, à propos duquel ou me dit : « J espère bien 
que vous allez vous y remettre!... » 

La salle à manger et le salon, une grande bibliothèque aussi, 
prenaient l'air par la façade opposée à celle qui m'avait souri 
à mon arrivée. Les portes ouvertes, on donnait de plain-pied 
sur une terrasse dallée, ornée de grenadiers en caisse, et qui, 
par une douzaine de marches enjambant le fossé, donnait accès 
aux allées du parc. 

— Le parc, disait modestement M"* Du Toit, c'est de l'herbe. 
Il me faudrait dix jardiniers pour entretenir ici ce qu'on 
appelle un parc... Quand l'herbe est trop haute et s'oppose à la 
promenade, on la fauche, voilà pour le parc ; mais je vous 
montrerai mon potager... 

Pour le premier soir, nous restâmes assis sur la terrasse 
entre les caisses de grenadiers. Jl avait fait dans la journée un 
peu d'orage, de lourds nuages couraient encore dans le ciel et 
on recueillait la fraîcheur comme une rareté précieuse. 

Il me semblait n'avoir rien goûté d'aussi bon depuis des 
années. Parfois un mouvement de l'air remuait les branches 
des platanes penchés sur la douve, et le contact des feuilles et 
de l'eau imitait le bruit infinitésimal du poisson qui gobe une 
miette de pain à la surface; et il y avait uu parfum indéterminé 
qui venait des feuillages, ou de l'eau, de l'herbe fauchée ou de 
la nuit même. 

A part un vieux célibataire, nommé M. Froulette, qui tenait 
à faire l'empressé et le boute-en-train, les quelques hôtes de 
^{me ]j^ j^jj étaient paisibles et troublaient peu le beau silence. 



30 REVUE DES DEUX MONDES. 

Moi, je n'ai jamais pu être témoin de ces momens du soir, à la 
campagne, sans que mon cœur se contractât; et il est curieux 
c[ue cet effet soit en moi à peu près le même que celui d'un gros 
chagrin. Je jurerais que je suis comblée de bien-être, et j'en 
suis à me demander si cela ne me procure pas la vision de 
toutes les choses heureuses que j'ai rêvées, appelées éperdu- 
ment, et qui m'ont fuie... C'est à moitié le bonheur, à moitié 
la déception douloureuse, et c'est si bien l'un et l'autre parfois, 
que je n'y discerne plus rien, sinon ce qu'on appelle le « trouble » 
plus déchirant qu'une peine réelle, et plus attrayant que le 
bonheur défmi. 

Lorsque j'eus couché mes enfans, j'ouvris ma fenêtre, une 
vieille et haute fenêtre à crémone avec des volets intérieurs et 
donnant sur un balcon à appui de fer. On voyait la lueur de la 
lime baigner au loin la cime moutonneuse des bois, et elle 
rendait plus sombres, auprès de moi, les dessous obscurs des 
platanes qui flanquaient le château, à droite comme à gauche. 
De grandes prairies semblaient des lacs de lait. Un aboiement, 
un vulgaire aboiement de chien, qui avait l'air de venir d'une 
lieue, augmentait, je ne sais pourquoi, le charme de la nuit 
tranquillç, et se balançait, d'une façon tantôt plaisante et tantôt 
pénible, et comme aux deux bouts de la nuit, avec la voix de 
M. Froulette qui, sur la terrasse, au pied des grenadiers, conti- 
nuait à faire glousser les dames. Ici, pensais-je, la nuit des 
hommes, qui rapetissent tout avec leur manie de rire ou leur 
préoccupation pratique de mettre un peu d'ordre dans leur vie ; 
là-bas, partout, la nuit de la majestueuse sérénité des choses, 
qui nous grandit, nous ennoblit et qui inspire le besoin de 
tomber à genoux... Mais je me souvins que M. Juillet avait 
discuté devant moi ce genre d'impression, un jour, et m'avait 
beaucoup étonnée en soutenant que la noblesse de l'homme est 
d'un tout autre ordre que la grandeur apparente des spectacles 
de la nature, et que de la contemplation de la terre, de la mer 
et des cieux, il ne résulte pour nous qu'un état d'exaltation assez 
vague, dont nous ne saurions rien tirer de bon pour notre per- 
fectionnement humain, si ce n'est des images à rendre nos pen- 
sées plus sensibles, et qui mène infailliblement à l'ennui, à 
l'inaction, à la désespérance. « Oui, oui, me disais-je, on sou- 
tient cela dans un salon, mais s'il eût été là, ce soir, et s'il eût 
vu cette belle nuit 1... » 



MADELEINE JEUNE FEMME. 31 

Je pris la résolution de faire de mon séjour à la campagne 
une retraite, un peu analogue à celles qu'on nous imposait au 
couvent, chaque année. Cela consistait à éteindre pendant plu- 
sieurs jours tous les bruits de la vie, et, sous l'œil de Dieu, à se 
retrouver soi-même, à renouer ses anneaux si souvent rompus 
sans qu on y ait pris garde, exercice excellent, mais bien plus 
avantageux aux femmes qu'à de toutes jeunes filles. Et je fis un 
effort pour commencer de suite, en me couchant, ces oppor- 
tunes méditations sur moi-même. Mais les images de la belle 
nuit couvraient mes tentatives de réflexion, avec cette imperti- 
nente assurance que mettent toutes les choses qui flattent les 
sens, à se substituer aux travaux de l'esprit. 

Oh! les réveils, le matin, à Fontaine-lAbbé, lorsque, par 
une de mes fenêtres, le soleil, entre les volets mal clos, m'appe- 
lait, comme un grand cri de joie ! Malgré mon goût de sommeil 
prolongé, je sautais à bas du lit, j'ouvrais, et toute la jeunesse 
embaumée et heureuse qui est dans lair matinal pénétrait en 
tumulte, emplissait ma chambre et m'environnait de caresses. 
Cet air incomparable et charmant, qui vient des prairies et des 
bois, m'ar rivait avec le soleil par une grande trouée entre les 
feuillages déchiquetés des platanes; et, par la même ouverture, 
un champ très éloigné, de seigle ou de blé, apparaissait, oii 
une faucheuse mécanique, tirée par un cheval, avançait lente- 
ment, virant à angle droit, rognant insensiblement le beau 
carré dépis droits et pressés qui, en tombant, perdaient le 
lustre de leur couleur blonde. Au-dessous de moi, le murmure 
de l'eau qui, de la douve, par un barrage, se déversait dans un 
canal souterrain allant rejoindre la rivière. Des abeilles 
entraient en bourdonnant et saft'olaient longtemps, à l'intérieur, 
en faisant contre les vitres de pénibles marches forcées, avec 
leurs pattes lourdes, comme des jambes de zouaves. Pourquoi 
ce détail me revient-il agréable, délicieux?... Mais aussi, qu'est- 
ce qu'il y avait, dans l'air de ces matins d'août, à la campagne, 
pour que jusqu'au fait de marcher, pieds nus, sur4es nattes de 
paille, me parût, à moi si sérieuse, un jeu irrésistible, auquel 
je m'adonnais, quasi courant et dansant, à la grande hilarité de 
ma petite Suzanne et de la grosse nounou elle-même, qui 
disait, d'un si drôle d'air : « Oh! Madame a de la vie!... » 

Pendant une quinzaine de jours, ces messieurs n'étant pas 
arrivés, le séjour de Fontaine-l'Abbé ne fut pour moi qu'une 



32 REVUE DES DEUX MONDES. 

récréation. Je m'étais promis de faire retraite en moi-même: 
ah ! bien, ouiche !... Je réHéchissais beaucoup moins qu'à Paris ; 
javais beaucoup moins de temps à moi qu'à Paris. Le soleil, 
les ombrages, l'eau, les routes poussiéreuses, les champs de 
pommiers clos de haies, les petits chemins entre les clôtures, et 
lau-delà de chacune de ces haies vives : la vue longue et tou- 
jours diverse sur une vallée, son ruisseau, son clocher, m'atti- 
raient, m'enchantaient; j'étais une marcheuse infatigable. Une 
ou deux dames m accompagnaient, et le boute-en-train M. Frou- 
lette qui, par coquetterie, ne se fût jamais plaint, mais rentrait 
invariablement fourbu. Par ces randonnées nous échappions à 
l'antienne de la bonne M"* Du Toit, plus fatigante que la 
marche, et au désespoir qui suivait toute arrivée du facteur 
sans une lettre de Dinard ! En compensation, une ou deux fois 
par jour, je donnais mon bras à la pauvre maman désolée, et 
elle m'entraînait avec elle au potager. 

On parvenait au potager par une longue allée couverte, où 
les enfans jouaient l'après-midi à l'abri du soleil ardent ; on y 
voyait une balançoire, entre deux fourches de tilleuls, des bancs 
de bois, un peu vermoulus, et un rouleau de pierre destiné à 
égaliser le sol, qui n'avait jamais servi, disait M'"'' Du Toit, qu'à 
encombrer le passage depuis plus de soixante ans. Un mur bas, 
noirci par la vieillesse et l'humidité, longeait l'allée, sur la 
droite, derrière les troncs d'arbres ; sa crête écorchée en plu- 
sieurs endroits était toute velue de lichens, et, en passant, on 
entendait;, de l'autre côté, les hoquets grognons et la toux de 
coqueluche des poules. Au bout, un escalier dune douzaine de 
marches descendait au potager, assez semblable à tous les 
potagers du monde, mais dont M""* Du Toit était fière parce que 
c'était la partie la plus cultivée de son jardin. Là, du moins, elle 
consentait parfois à cesser de parler d'Albéric, pour me donner 
à goûter ses petits pois dans leur gousse, une grappe de gro- 
seilles ou de cassis, ou bien une belle fraise couleur de rubis, 
qu'elle me présentait entre ses deux doigts dégantés tout 
exprès. 

Combien de fois, aussi, au bas de la dernière de ces marches? 
me tira-t-elle tout à coup de son corsage une lettre arrivée par 
le courrier de midi ou bien une lettre datant de plusieurs jours 
et qu'elle m'avait lue déjà, mais où elle venait de découvrir 
quelques lignes ambiguës qu'il s'agissait d'interpréter à nous 



MADELEINE JEUNE FEMME. 33 

deux. La pauvre femme! tout en m'efforçant de lui prouver 
l'inanité de ses imaginations, je la comprenais et j'avais pitié 
d'elle. Les lettres qu'elle recevait et qu'elle analysait avec une 
telle application étaient d'une incurable aridité ; c'était le 
compte rendu obligatoire, officiel et impersonnel de la semaine 
de Dinard, texte bâclé ou élaboré avec efforts pour couvrir 
jusqu'au verso une carte de correspondance, amphigouri quasi 
comique, destiné à laisser entendre la possibilité d'un départ 
pour Fontaine-l'xVbbé sans nul engagement toutefois de l'exé- 
cuter; misérable dissimulation, plaisanterie lugubre. Le plus 
maladroit était Albéric; Isabelle plus spontanée, inaccoutumée 
à feindre, racontant les farces de sa sœur Pipette, qui n'étaient 
pas toujours du meilleur goût, quoique innocentes, et racon- 
tant d'autres farces aussi, celles de la plage, celles du cercle et 
celles de la ville, qui valaient beaucoup moins. Albéric ne 
racontait point tout cela, mais on voyait trop qu'il le cachait et 
qu'il avait négligé de lire telle lettre de sa femme où, naïve- 
ment, s'étalait le témoignage du rôle tenu par lui en telle ou 
telle de ces aventures. Par un hasard heureux, mon mari ne se 
trouvait pas alors à Dinard, étant retenu par des travaux dans 
la Dordogne, sans quoi il eût fallu nous livrer, en confrontant 
ses lettres avec celles du jeune ménage, à un véritable travail de 
chartiste, afin de découvrir la vérité, la seule vérité impor- 
tante : les Albéric avaient-ils ou n'avaient-ils pas l'intention de 
venir? 

Et tout à coup, M""* Du Toit posait le pied, repliait la lettre, 
pour me désigner un poirier planté par elle, l'année où Albéric 
avait fait sa première communion, un bassin d'arrosage, à Heur 
de terre, où il avait failli se noyer à l'âge de six ans et demi : 
aussi le potager était-il absolument interdit aux enfans. 

Un jour, ce fut une autre affaire. Un paragraphe d'une lettre 
d'Isabelle se terminait ainsi : « Enfin, chère mère, il se passe 
ici quelque chose d'assez intéressant, de triste ou de gai, c'est 
comme on l'entend, et dont nous vous parlerons sans doute à 
mots couverts, quand nous aurons le plaisir de vous voir... » 

M""" Du Toit me dit : 

— Ou j'ai la berlue ou ceci signifie qu'elle a l'espoir d'être 
enceinte... 

En effet, cela pouvait avoir cette signification. 

— Comment! cela peut avoir cette signification! s'écriait 

TOUR VII. — 1912. 3 



34 REVUE DES DEUX MONDES. 

]yjme j)^^ Toit, mais il n'y a pas de doute possible, tout y est : 
mystère, pudeur, attente d'une certitude, et jusqu'à, hélas ! jus- 
qu'à cette réserve qui est bien de nos jours, « triste ou gai, c'est 
comme on l'entend ! » Cela, c'est toute la malheureuse qui n'ose 
pas se réjouir franchement d'être bientôt mère!... 

M™^ Du Toit écrivit une lettre débordante de joie, gonllée 
de félicitations, mais très explicite, et qui lit à Dinard l'eiTet le 
plus déplorable, parce qu'on n'y découvrait point du tout ce qui 
l'avait pu motiver. Albéric y vit même une taquinerie, voire 
une satire de la part de sa mère, et lui répondit sur un ton 
fielleux, qui nous valut, à Fontaine-l'Abbé, de tristes heures de 
lamentation, de discussion dans les allées du potager, dans les 
corridors frais, sinon jusque sur la terrasse, le soir, et nonobs- 
tant les vieilles fusées de l'excellent M. Froulette. 

C'est en voyant M"" Du Toit à ce point possédée d'une seule 
idée et, pour parler franc, un peu ennuyeuse, que je remarquai 
l'extrême habileté qu'elle avait déployée, dans les premiers 
temps de nos relations, pour me conquérir, car, alors, elle 
m'avait charmée par une conversation variée, aisée, dont elle 
était, je le voyais bien encore, capable devant le monde, mais le 
fond d'elle-même, aussitôt qu'il se découvrait, n'était qu'une 
maternité passionnée. 

Pour échapper un peu à ses redites et au sentiment que 
j'avais d'être impuissante à la consoler, je me remis un jour au 
piano. Lorsque je n'étais ni dans ma chambre à regarder au loin 
les travaux des champs ou à me laisser bercer par le murmure 
rafraîchissant du barrage, ni par les chemins et les routes, 
à user les jambes de M. Froulette, je demeurais au salon, et 
essayais de dégourdir mes doigts de pianiste, inertes depuis 
mon mariage. 

J'ai dit combien la musique m'avait passionnée lorsque 
j'étais jeune fille, et que j'avais failli avoir quelque talent 
d'exécution, mais mon mari, insensible à la musique, s'était 
trouvé d'accord avec ma grand'mère pour réprouver qu'une 
jeune femme se donnât en spectacle et provoquât des applau- 
dissemens. Le renoncement à ce qui m'avait donné d'aussi 
grandes joies m'eût été bien dur, s'il ne se fût trouvé mêlé à 
tant d'autres dépits, à un si grand nombre de sentimens refoulés; 
il avait passé dans la cohue ! D'autre part, lorsque j'avais entendu 
à Paris, aux Concerts Lamoureux, de vrais artistes, j'avais 



MADELEINE JEUNE FEMME, 35 

compris combien mes succès de province étaient dérisoires, et, 
quel que fût mon chagrin de dire adieu à la musique, j'avais 
lîni par donner raison à mon mari de ne pas croire à cette 
« vocation » que mes amis Vaufrenard et mon cher vieux maître 
Topfer m'attribuaient à Chinon. Retournée près d'eux, à 
l'époque des vacances, je n'avais pas seulement ouvert un 
instrument, et il ne s'était pas trouvé une personne pour ne 
point me féliciter, aussi vivement qu'on le faisait jadis de moi? 
prétendu talent, de n'avoir plus désormais qu'une vocation, 
celle d'être une mère de famille, et rien d'autre. 

Il y avait dans la bibliothèque de Fontaine-l'Abbé d'an- 
ciennes partitions de Beethoven et de Bach que je me mis à 
déchitfrer, une après-midi de grande chaleur, dans l'ombre du 
salon aux volets clos, le ne/ penché sur le papier vergé à 
tranches jaune serin, qui sentait la poussière, le rat et je ne 
sais quel parfum d'amandes séchées. Le bourdonnement d'une 
mouche et toujours aussi de quelque abeille en détresse, 
accompagnait le bavardage de mes doigts; j'étais seule; il 
faisait bon dans cette pièce, et je m'y plaisais à renouveler mon 
émotion d'autrefois, avant même que j'eusse recouvré ma faci- 
lité. Le plaisir aidant, j'eus la surprise de me voir en posses- 
sion de tous mes moyens, et me voilà de nouveau transportée, 
comme au temps où la vie, pour moi, n'était qu'illusion et 
qu'espérance. Ce n'était pas, je le crois bien, le seul agrément 
musical qui m'animait; c'était, en même temps que lui et par 
lui, la nostalgie de l'époque de ma vie où j'avais connu une 
immense allégresse... Ah! mon Dieu! pourquoi avez- vous mis 
en nous tant de dispositions au bonheur?... Plus que mes 
rêveries à ma fenêtre, plus que mes promenades dans la cam- 
pagne, voilà que ce piano maintenant m'enivrait ! 

Pendant que je jouais ainsi, l'après-midi, dans une tran- 
quillité bienheureuse que M™* Du Toit tenait à faire respecter, 
j'avais remarqué plusieurs fois que la porte s'entr'ouvrait der- 
rière moi, comme si le pêne, mal introduit, eût fait ressort 
tout à coup. Je m'étais levée à plusieurs reprises pour refermer 
la porte. Un jour, elle fut poussée avec d'infinies précautions, 
et je vis entrer ma grosse nounou avec le bébé sur le bras. Elle 
me dit : 

— Que Madame ne se dérange pas, c'est le petit qui veut 
de la musique à toute force... 



36 REVUE DES DEUX MONDES. 

Il me semblait que si le petit eût voulu de la musique à 
toute force, caprice d'ailleurs étonnant, il l'eût manifesté d'une 
façon bruyante qui m'était familière; je me contentai de sou- 
rire, mais la nourrice et l'enfant demeurèrent là, sur une chaise, 
et au fond de la pièce obscure, sans bouger, un bon quart 
d'heure durant. Je me levai pour aller embrasser mon petit 
Jean, et le complimenter de sa sagesse ; la nourrice me dit, 
avec ce regard de bon grand chien enthousiaste et tendre, 
qu'elle avait souvent devant moi : 
— Madame a tant de grâces ! . . 

Je trouvai cela drôle et éclatai de rire, puis j'allai refermer 
la porte qu'elle avait laissée entr'ouverte ; et je me remis au 
piano. Je n'avais pas déchiffré dix mesures, que le bouton cette 
fois tourna et la porte demeura encore entr'ouverte. Ah ! à la 
lin, par exemple !... J'y courus et ouvris brusquement la porte 
toute grande, pour regarder dans la galerie. Qu'est-ce que je vis là ! 
On avait disposé, dans la longue galerie qui donnait sur la cour 
du Nord, une dizaine de sièges, et presque tous les hôtes du 
château y étaient installés, immobiles comme la nounou et le 
petit, et m'écoutant dans un religieux silence. Ce furent des 
exclamations, des excuses, des complimens, une confusion: on 
était pris, car on était là en fraude, en dépit des traités, et moi, 
j'étais bien attrapée, qui ne prétendais qu'à m'adonner, pour 
moi seule, à d'ingrats exercices. Mais Tincident tourna court 
parce qu'il y avait là, parmi les personnes qui m'avaient 
entendue, M. Juillet, arrivé depuis une demi-heure, inopiné- 
ment, à bicyclette, et qui devait promptement repartir. 

Je ne voulus pour rien au monde recommencer de jouer. 
Je savais M. Juillet musicien, et je ne voulais pas qu'il se 
moquât de moi ; de plus, je me disais : Pour un peu de temps 
qu'il est là, profitons de la causerie avec lui. 

M. Juillet, que rebutait parfois le rigorisme intransigeant de 
M. Du Toit, était beaucoup plus agréable en la seule présence 
de sa tante et d'un petit nombre de personnes. Il parla presque 
de la] même façon qu'il le faisait avec moi lorsque j'avais 
la chance de le rencontrer dans un coin. Ce que son esprit 
avait de libre et d'un peu effarouchant était compensé par la 
sagesse de ses conclusions. Sa conversation, c'était un voyage, 
avec son imprévu, ses péripéties, le charme de son air vif et 
de ses grands espaces, mais aussi avec ses dangers, ses mi- 



MADELEINE JEUNE FEMME. 37 

nutes d'angoisses, ses frissons, et enfin son retour calme et 
sûr au port d'attache. On lui reprochait dans la famille le vaga- 
bondage de son esprit, ses audaces de pensée périlleuses. Moi, 
c'était cela que j'aimais dans ses discours ; il retombait toujours 
sur ses deux pieds, et si juste ! Quelques-uns, je le savais, à 
propos de lui, murmuraient : « Acrobate ! » Enfin, comme 
nous étions enfermées presque entre femmes, à Fontaine-l'Abbé, 
depuis une quinzaine de jours, la présence de M. Juillet nous 
fit sentir à toutes quelles ressources commençaient à nous 
manquer, et on lui fit si bien fête qu'il ne partit pas le soir 
même, et qu'après le dîner je pus avoir avec lui une grande 
dispute à propos de l'influence morale de la campagne et des 
beautés de la nature. Mais là, ce fut moi qui, à la grande sur- 
prise, me trouvai tenir le rôle dangereux! Ce fut tnoi l'avocat 
de la nature ! Mon éloquence ne valait pas celle de M. Juillet, 
assurément, et mes idées, jointes à ma conviction, ne purent 
lutter contre sa dialectique savante et ses conclusions si exacte- 
ment orthodoxes, si bien que j'allais tout simplement faire la 
ligure d'une hérétique, moi, tout en invoquant à hauts cris le 
grand saint François d'Assise à mon secours!... M. Juillet pré- 
disait qu'avec notre penchant de plus en plus marqué pour la 
nature et pour les beautés physiques, nous aboutirions rapide- 
ment à un « paganisme d'Opéra, » disait-il, séduisant au premier 
abord, accueilli avec faveur par les érudits, les sensibles, les 
artistes, et le troupeau qui suit, mais destiné à choir infailli- 
blement dans la sensualité déréglée, dans le matérialisme 
bestial, dans la plus basse animalité. Cette opinion me parais- 
sait à cette époque-là un peu outrée, artificielle, « livresque, » 
elle me mécontentait et me blessait môme. Il me fâcha sérieu- 
sement, ce soir-là, M. Juillet! et d'autant plus qu'il eut pour 
lui une imposante majorité, mon parti à moi étant réduit à la 
voix de deux jeunes filles et à celle de M. Froulette : « le parti 
de la jeunesse ! » dit celui-ci, mais il n'y avait pas de quoi être 
fière. Je lui déclarai tout net, à M. Juillet, que je ne voulais 
plus discuter avec lui. Et je lui dis en particulier qu'il avait des 
opinions de vieille dame et qu'il parlait comme un prédicateur 
de carême !... 

Il ne comprit pas, personne d'ailleurs ne comprit que j'étais 
fâchée, mais tout le monde s'étonnait de me voir si animée. 
Mais, ne voilà-t-il pas qu'une fois dans ma chambre, moi, je me 



38 REVUE DES DEUX MONDES. 

mis à pleurer, mais à pleurer comme si j'avais d'un coup perdu 
toute ma famille! Moi qui, depuis quinze jours, ici, me sentais 
si dilatée, si heureuse, il me semblait que tout craquait sous 
mes pas, que le sol s'elîondrait, que quelque chose, je ne savais 
quoi, — je n'ai jamais su ce que je rêvais quand j'ai rêvé d'un 
bonheur possible, — que quelque chose d'infiniment bon, appelé 
de tout mon désir, était détourné de moi, rejeté violemment et 
perdu à jamais. Cette impression, atroce, mais vague, se con- 
fondit graduellement avec le cauchemar et je me réveillai 
plusieurs fois en sursaut, durant la nuit, le pied au bord d'une 
déchirure de l'écorce terrestre, de la largeur du Pas de Calais^ 
un gouffre dont la seule pensée me tord encore aujourd'hui les 
entrailles. 

Et le lendemain, dès le matin, apprenant que M. Juillet 
était parti sans que j'eusse pu lui exprimer le regret de mon 
désaccord avec lui, je fus désolée davantage, et je dus m'appli. 
quer toute la journée à dissimuler ma nervosité, mon véritable 
chagrin, afin qu'on n'allât pas s'imaginer que je fusse attristée 
par le départ de M. Juillet ! 

L'idée qu'on allait me croire attristée par le départ de 
M. Juillet m'aborda tout à coup, ne me fut inspirée par aucun 
fait, par aucun mot prononcé, par aucune réticence, aucune 
allusion, aucun signe de qui que ce fût. Et cette crainte 
n'avait pas été précédée cliez moi par une idée qui s'en pût 
rapprocher. Je n'en savais pas alors l'importance; mais cette 
crainte m'envahit et me gêna. Elle me gêna d'autant plus 
qu'elle me parut en complète disproportion avec le mince évé- 
nement d'où provenait ma tristesse : mon regret de savoir 
M. Juillet parti sans que je me fusse réconciliée avec lui. En 
effet, je vis bien que l'on conservait à peine souvenance de la 
discussion de la veille, que le lourd sommeil d'une nuit à la 
campagne avait réduit cette soirée à l'importance d'une soirée 
ordinaire, ou que, peut-être donc, cette soirée et cette discus- 
sion n'avaient eu de réalité qu'en moi-même. Etais-je une 
visionnaire, une folle, moi que, de toutes parts, on tenait pour 
la plus raisonnable des femmes? L'inquiétude de ne plus voir 
les choses au point vint s'ajouter à ma tristesse. Elle était de 
nature à dissiper et à remplacer ma tristesse, puisque je ne me 
lamentais que de ne m'être pas réconciliée avec M. Juillet, et 
que tout concourait à me prouver que lui-même n'avait pas dû 



MADELEINE JEUNE FEMME. 39 

s'apercevoir que j'étais fâchée avec lui. Subtilités ! écheveau 
embrouillé d'idées fiévreuses, très surprenantes à la suite d une 
période si équilibrée, si saine, et où tout, en moi, paraissait si 
tranquille... 

J'avais redouté la venue, à Fontaine-l'Abbé, d'une com- 
pagnie plus nombreuse, je n'étais pas pressée de voir M. Du Toit 
et ses amis, qui allaient évidemment secouer notre torpeur 
champêtre ; eh bien! je me souviens que je fus heureuse de les 
voir arriver, car, sans m'expliquer pourquoi, j'avais peur de 
moi-même. Un ennui m'avait envahie, que j'attribuais à la 
mélancolie du soir trop beau, trop silencieux, au murmure 
incessant de l'eau filtrant à travers le barrage, à cette elfrayante 
immobilité des champs sous la clarté de la lune... Il n'y avait 
qu'à fermer ma fenêtre et à ne point contempler cela, me 
dira-t-on! Mais j'étais attirée par cela comme on l'est si souvent 
par ce qui peut vous faire le plus de mal; j'aimais mieux ces 
iDelles nuits attristantes que les journées ensoleillées et épa- 
nouies ; l'immensité du ciel me causait une espèce de vertige; 
le nombre incalculable des étoiles, ces millions de milliards de 
mondes m'inspiraient une terreur sacrée et, quand je me 
mettais à genoux au pied de mon lit, troublaient la simplicité 
de ma prière... 

Et je me sentais partagée entre un grand désir de m'aban- 
donner à ces rêveries sans fin que les beautés naturelles nous 
inspirent, et un autre qui consistait à reconnaître que M. Juil- 
let avait raison de juger cet attrait mauvais. « Il a raison, il a 
raison! » me disais-je. J'éprouvais bien un plaisir secret va 
trouver que M. Juillet avait raison... 

Comme je l'avais prévu, la vie fut changée par l'arrivée de 
M. Du Toit et de ses amis. M. Du Toit n'était pas un homme à 
bayer aux corneilles, à rêver à la lune ; son activité était 
extraordinaire, et il fallait que tout s'agitât bon gré mal gré 
autour de lui. Emprisonné dix mois de l'année au Palais, il 
tenait, durant les vacances, à prendre sa revanche, et il secouait 
ces pauvres messieurs, ses amis, conseillers, avocats, maîtres 
des requêtes, dont plusieurs étaient obèses ou apoplectiques, de 
la façon la plus désinvolte. Avec cela, il voulait que les dames 
fussent de la partie. Il professait sur les gens en vacances les 
théories de mes anciennes maîtresses de pension : empêcher 
à tout prix l'oisiveté, troubler par la distraction forcée les col- 



40 REVUE DES DEUX MONDES. 

loques particuliers entre femmes, généralement contraires à la 
charité, disait-il, et néfastes au bon ordre. Ce n'était rien que 
nos promenades ordinaires ; il les doubla d'excursions en voi- 
tures ; deux grands breaks sortirent des remises, un troisième 
fut réquisitionné dans le pays, on loua deux chevaux supplé- 
mentaires et il n'y eut pas une curiosité des environs qui 
échappât à notre visite. Il faut rendre cette justice à M. Du Toit 
qu'il était un archéologue remarquable et qu'il savait être inté- 
ressant jusque dans les dissertations les plus savantes et les plus 
arides, mais il n'était tout de même pas compris par tout le 
monde, et il ennuyait maintes gens, y compris sa femme. 

A peine de retour au château, il faisait l'impossible pour 
organiser les jeux : grâces, croquet, boules, si le temps ou 
l'heure le permettaient, et, si le ciel était pluvieux, échecs, 
jacquet, jeu de dames, etc. Pour le soir, il aimait beaucoup la 
lecture en commun; il lisait d'ailleurs lui-même fort bien et 
comme personne ne sait plus lire, et je crois qu'il y mettait une 
certaine coquetterie; ou bien il passait le volume à M" Vaudois, 
un avocat très connu alors, qui avait aussi des prétentions à 
l'art de lire, mais non justifiées, et qui faisait valoir d'autant 
plus le talent du maître de la maison. La plupart des romans 
contemporains étant proscrits, on lisait des traductions de 
Dickens que tout le monde connaissait déjà, ou du Jules Verne, 
pour que les enfans apprissent à écouter; on lut même 
Rohinson Criisoë. 

Il va sans dire que l'on me réclama à cor et à cris de la 
musique. M. Du Toit admettait et prisait la musique classique; 
il avait ignoré jusqu'alors que je fusse musicienne. Il commença 
de m'écouter avec un sourire narquois qui me fit trembler. Je 
savais qu'il fréquentait les concerts et je l'avais entendu juger 
avec goût les dieux de la musique, il avait seulement horreur 
de tout ce qui était nouveau 11 me dit, presque aussitôt : 
(( Tiens! tiens! mais c'est que vous avez de la méthode !...» Et, 
du moment qu'il eut constaté que j'avais de la méthode, il eut 
pour mon jeu beaucoup d'indulgence et parut m'entendre avec 
satisfaction. Il approuva la récréation que j'offrais à ses hôtes, 
lit venir des partitions, et je me sentis haussée dans son estime 
d'une façon tout à fait sensible. Il me connaissait jusque-là re- 
lativement peu, parce que je ne dînais pas chez lui à Paris, et, 
bien qu'il eût foi complète en l'opinion de sa femme, il gardait 



MADELEINE JEUNE FEMME. 41 

une méfiance contre toute femme jeune et pas trop laide, en qui 
il voyait un élément possible de « grabuge. » Mais dès qu'il eut 
découvert en moi une qualité éminente,et surtout éminemment 
utile à la vie commune, il m'accorda sans plus ample informa- 
tion toutes les autres. J'assistai avec surprise à cette évolution 
rapide de son jugement sur moi, qu'il manifesta avec la fran- 
chise et la décision qu'il apportait en tout. Il parlait beaucoup, 
il parlait net et haut. Et je me disais : « Est-ce curieux ! un 
homme de cette gravité et de cette importance, un homme 
accoutumé à juger, comme un seul point de vue a vite fait, 
pour lui, de déterminer tous les autres!... Mais, c'est presque 
de la légèreté!... » Et je m'épouvantais moi-même de ma 
hardiesse à juger un homme si haut placé. 

Toujours est-il qu'il se trouva pleinement d'accord avec sa 
femme pour m'accorder toutes les vertus. Je ne disais, je ne 
faisais plus rien sans que l'un comme l'autre, à qui mieux 
mieux, s'entraînassent à m'applaudir, et si je soutenais encore 
l'excellence des charmes de la nature, tout en rappelant les 
objections de M. Juillet, M. Du Toit prononçait avec un 
sérieux qui impressionnait la compagnie: « Allez, allez! ma 
jeune amie, vous avez cent fois plus de bon sens que tous ces 
savantasses !... » Cette opinion me llattait personnellement, 
mais je l'estimais absurde : M. Du Toit ne me semblait jamais 
être tout à fait juste envers son neveu. 

La secousse que nous avait imposée l'activité du maître de 
la maison dura peu de temps. M""^ Du Toit m'en avait douce- 
ment prévenue ; son mari ne mettait ainsi toute la maison en 
branle que lorsqu'il était lui-même inoccupé, mais du jour de 
l'ouverture, il rendait la liberté à chacun, ses seuls compagnons 
de chasse exceptés. Dès qu'il chassa, nous fiimes à nous-mêmes, 
la lecture du soir et même la musique étant toutefois abrégées 
par la somnolence plus rapidement venue de ces messieurs. 

Un jour, en déjeunant, M"^ Du Toit annonça que son neveu 
Juillet avait abandonné le voyage projeté par lui, et qu'il venait 
passer une semaine ou deux à Fontaine-l'Abbé. Toutes les 
dames, qu'il avait charmées dernièrement, crièrent : « Bravo ! » 
Moi, je rougis, stupidement, en me demandant pourquoi, en 
maudissant mon imbécillité ; mais je rougis. Et pour mettre ma 
rougeur à l'abri de l'animation générale, je m'animai moi aussi, 
et je criai comme tout le monde : « Bravo! bravo ! » Mais j'étais 



42 REVUE DES DEUX MONDES. 

furieuse contre moi, parce que je faisais de l'hypocrisie, ce cfui 
n'était pas du tout ma coutume. On dit des choses flatteuses sur 
M. Juillet. Moi je dis : « Jane suis guère d'accord avec lai, mais 
c'est un homme très charmant... » On ne pouvait être ni plus 
banal, ni plus faux. Comment cette phrase, que j'entends encore, 
était-elle sortie de moi? Je ne prétends pas que je fusse pré- 
servée de jamais dire des banalités, mais du moins j'étais ré- 
fléchie, je me surveillais et j'étais assez maîtresse de mes 
paroles ; enfin, surtout, je n'étais pas fausse. Pourquoi éprouvais- 
je le besoin de dire que je ne m'entendais pas avec M. Juillet? 
Avais-je peur d'être soupçonnée de m'entendre trop bien avec 
lui, comme j'avais eu peur, une dizaine de jours auparavant, 
que l'on me crût chagrinée de son départ? Mais jamais pareille 
idée ne fût venue autour de moi, à personne! J'étais, dans l'en- 
tourage de M""" Du Toit, et par la réputation que son autorité 
m'avait faite, insoupçonnable. J'avais non seulement tous les 
mérites, toutes les vertus, mais j'étais « une sainte! » Elle le 
disait, je le savais, et d'une façon qui n'admettait et ne laissait 
aucun doute. Outre cela, jNI. Juillet, tout agréable qu'il fût, dans 
la conversation, n'avait certes rien du beau séducteur, il n'était 
pas du tout de ces hommes dont toute femme se dit, dès le 
premier abord : « Ah ! à qui va-t-il faire la cour ? » Il n'était 
ni bien ni mal, on pouvait presque dire que son physique ne 
comptait pas. Moi, je lui voyais dans les yeux des dessous pro- 
fonds oii l'intelligence flambait et je trouvais que sa bouche, 
même sur des dents irrégulières, avait un mouvement et je ne 
sais quelle grâce qui pouvaient plaire ; mais je ne voyais point 
que personne, hormis moi, s'avisât de cela. Alors, pourquoi 
avais-je peur qu'on me soupçonnât? Est-ce que j'avais peur de 
me soupçonner moi-même? Non, je le jure, non! je ne me 
soupçonnais pas. Oh! oh ! j'étais joliment furieuse contre moi. 
Il me semblait que, pour la première fois de ma vie, je ne me 
gouvernais plus. C'était un peu fort! 

Heureusement que je retrouvai mon assiette aussitôt que 
M. Juillet fut là. Quand il fut là,àdemeure,pour quelque temps, 
je me trouvai avec lui comme j'avais été toujours, sauf à son 
brusque dernier passage, très à l'aise, et infiniment contente 
d avoir à qui parler, plus exactement, d'avoir qui écouter parler, 
et contente aussi de me sentir sans cesse augmentée, je n'ose 
dire améliorée, ce n'était pas tout à fait cela, mais enfin de 



MADELEINE JEUNE FEMME. 43 

sentir cfiie j'avais gagné quelque chose à chaque quart d'heure 
e' coulé près de lui. 

C'est lui, plutôt, qui parut changé. Il y avait en lui du mys- 
tère, c'était visible, et une certaine nervosité qui le rendait à la 
fois plus passionné dans ses discours et plus détaché que de 
coutume. Et pourquoi avait-il abandonné soudain un voyage 
dont le plan était si méticuleusement préparé? Les motifs qu'il 
donna furent embarrassés. M""" Du Toit le taquina doucement, 
moi de môme, autant du moins qu'il était possible de le taquiner, 
car sans en être offensé, il s'attristait, ce qui est pire. Sa tante 
me dit : « Pourvu, mon Dieu, qu'il s'agisse d'une inclination 
sérieuse!... Un bon mariage lui ferait tant de bien; il a besoin 
d'être retenu, adouci, humanisé; il est trop cérébral. Et si c'est 
autre chose, tout est à redouter d'un pareil garçon!... » 

Elle l'aimait beaucoup, un peu comme un orphelin qu'on 
imagine plus volontiers capable de désordres, faute de l'éduca- 
tion familiale. Elle l'eût aimé davantage s'il eût été moins 
compliqué, moins énigmatique, moins tourmenté de contradic- 
tions et toujours garanti du tendre abandon par une raillerie 
elle-même incertaine; car maudissait-il ce sourire paralysant et 
fm, ou bien le tenait-il au contraire comme l'expression d'un 
dédain supérieur? On ne savait. 

Je le trouvai un peu gêné et contraint avec moi, et cela 
m'ennuya parce que j'en revins à l'imaginer fâché de cette dis- 
pute d'un soir; mais, quand je lui fis part de mon scrupule, il 
parut tomber des nues. La dispute ? il était bien loin de me 
l'avoir reprochée, il ne se souvenait que « d'une soirée déli- 
cieuse. » 

— Oh! lui dis-je, vous employez des mots convenus; je 
vais vous dire alors que vous êtes « un homme exquis » et nous 
serons quittes!... 

Mais il n'y avait pas moyen de le faire parler d'un sujet qui 
nous fût tant soit peu personnel, à l'un ou à l'autre. 11 semblait 
même le fuir systématiquement, et il ne se retrouvait lui-même 
qu'en abordant les idées générales. Tantôt il avait l'air satisfait 
de me rencontrer, au hasard des allées et venues dans le 
château, dans le parc, dans le potager ou sous l'allée couverte, 
tantôt j'aurais très bien pu croire que ma vue lui était pénible. 
Mais tant de personnes remarquaient en lui des lubies que je 
n'étais pas autorisée à me croire, de sa part, l'objet d'un trai- 



44 BEVUE DES DEUX MONDES. 

tement particulier. Tout cela était agaçant, irritant; je n'avais 
jamais séparé la pensée de M. Juillet de celle d'une causerie 
attrayante pour moi au delà de toute espèce d'agrément. Lors- 
qu'il n'était pas là, au moins, je me remémorais avec un plaisir 
inépuisable ces momens heureux; mais le savoir là, le voir, et 
sentir à tout moment qu'une haie broussailleuse s'interposait 
entre lui et moi, plutôt que cela, j'aurais aimé cent fois qu'il 
poursuivît sa tournée à bicyclette! A bien des signes, pourtant, 
je reconnus qu'il n'était pas mal avec moi, quoiqu'il me parlât 
rarement en particulier; en s'adressant à tous, il s'oubliait ou 
bien il oubliait une attitude qu'il s'était sans doute imposée, et 
il avait l'air de s'adresser à moi, de me dire : « Vous me com- 
prenez bien, vous... » Est-ce que quelqu'un par hasard l'eût 
accusé de galanterie à mon endroit? Non, non, cela, encore une 
fois, n'était pas dans l'esprit do sa tante Du Toit ni d'aucune des 
personnes présentes à Fontaine-l'Abbé, étant donné l'auréole qui 
m'entourait, le caractère intangible de ma personne dans la 
maison Du Toit. Quelquefois aussi, en m'adressant la parole, 
ses yeux se baignaient d'une façon très sensible et nouvelle, et 
j'attribuais cela à la préoccupation amoureuse dont le soupçon- 
nait sa tante, mais au lieu de me toucher le cœur de compas- 
sion, cela m'indisposait; je trouvais sans gêne ou déplacé qu'il 
ne se maîtrisât pas, au moins en mon honneur I Que diable, il 
avait bien le temps de songera sa Dulcinée quand il filait tout 
seul au fond du jardin ou dans la campagne ! Et je niQ souviens 
bien que je lui opposais im visage dur, et dune austérité 
outrée, qui, en efTet, le rappelait à lui-même. Souhaitait-il faire 
de moi sa confidente? Je le crus un moment. Gela eût remis de 
la clarté et de l'ordre entre lui et moi. Mais cela ne me parut 
pas une chose tolérable, cela me rendait furieuse, tout sim- 
plement... 

Et puis, cet homme dont le cerveau me semblait si admi- 
rablement organisé, si supérieur à celui de la plupart, le voir 
ainsi diminué ou tout au moins troublé, et Dieu savait pour 
quelle cause! peut-être par une passion avilissante, c'était 
triste... Pourquoi lui supposais-je une « passion avilis- 
sante?... » 

Ce n'était pas moi, d'abord, qui avais inventé cette expres- 
sion; elle était de M""^ Du Toit, et je l'avais adoptée de son 
expérience, mes connaissances en ces matières étant fort ré- 



MADELEINE JEUNE FEMME. 43 

duites. Lui-même, d'ailleurs, contribua à me confirmer dans 
cette désolante opinion, en tenant devant deux personnes, dont 
j'étais, un langage tout à fait insolite chez lui, et qui me 
scandalisa. 

Nous nous promenions sous l'allée couverte, après une ondée 
qui avait trempé la terrasse et les pelouses, mais non pas tra- 
versé la voûte épaisse du feuillage; nous marchions de front, 
lui, moi et M. Froulette à l'àme légère, et nous nous entrete- 
nions d'un crime dit « passionnel » qui avait fait assez de bruit 
durant la deraière session du jury de la Seine. Je ne me rap- 
pelle plus bien l'afTaire, qui ne m'intéressait que médiocre- 
ment, étant donné mon peu do goût pour ces faits divers. 
M. Froulette, parlant de cela avec son âme de moineau, me 
faisait la chose plus détestable encore. Tout à coup, M. Juillet 
nous déclare que les plus furieux déportemens de l'amour, où 
les sens seuls interviennent, sont moins désastreux pour un 
homme que les transports sentimentaux. 

Une goutte d'eau tombant du feuillage fit devant nous un 
petit trou dans le sol poussiéreux ; je ne sais pas pourquoi je 
fis attention à ce rien, ni pourquoi je me dis : « Si quelqu'un 
de nous marche sur la trace de cette goutte d'eau dans la pous- 
sière, quelque chose en moi va mourir... Nous eûmes un mo- 
ment de silence ; on entendait derrière nous les cris pointus 
des enfans. M. Froulette marcha sur la trace de la goutte 
d'eau, et, en homme du monde, crut devoir combattre la décla- 
ration de jNI. Juillet; mais ce qu'il trouva à objecter était si 
bète que tout l'avantage appartenait à son adversaire. J'avais 
cru que j'allais bondir contre M. Juillet, mais la fade repartie 
qu'on venait de lui adresser m'en ôta l'envie. Je restai silen- 
cieuse, et blessée de ce qu'il avait dit. 

Je connaissais jbien peu les hommes et je n'avais guère de 
finesse! D'abord, M. Juillet pratiquait couramment le para- 
doxe; ensuite, celui qui lui avait échappé, ne pouvait-il prove- 
nir de la rage ou du dépit? Qui m'affirmait que M. Juillet ne 
fût pas précisément affecté par ce qu'il devait juger « le plus 
désastreux pour un homme? » Peut-être encore sa sortie brutale 
n'était-elle suscitée que par un mouvement de réaction contre 
les écœurantes sucreries que distillait M. Froulette? M. Juillet 
était nerveux, surtout depuis quelque temps, et l'on sait à 
quels excès contraires à nos sentimens les plus intimes peuvent 



46 REVUE DES DEUX MONDES. 

nous porter les aphorismes d'un homme médiocre trop bien 
élevé! Mais pourquoi n'avoir pas corrigé, un peu après, la 
rudesse de sa pensée ? pourquoi ne s'être pas excusé d'avoir 
tenu devant moi un propos si contraire à ses habituelles con- 
clusions? M. Du Toit disait qu'en son neveu, le cerveau, seul, 
était chrétien... sans préciser davantage ce que le reste pouvait 
être . Et c'était à cause de cela qu'il ne donnait pas sa confiance 
à M. Juillet, malgré l'estime qu'il avouait pour son intelligence. 
Etait-ce un des bons jugemens du président? Il ne m'avait pas 
frappée quand je l'avais entendu prononcer ; il me revenait 
aujourd'hui à la mémoire parce que je me creusais la tête. Avec 
moi, M. Juillet, malgré son penchant à la satire et son esprit 
naturels, avait le langage d'un grand moraliste. Que de fois 
n'avaii-il pas enflammé mon zèle trop négligent! Ses conversa- 
tions, bien plus que les meilleurs sermons, m'avaient souvent 
ramenée jusque même à la pensée religieuse que ma vie attiédis- 
sait par trop. S'il n'est pas tout à fait chrétien, me disais-je^ 
c'est qu'il a perdu dans les écoles l'habitude des pratiques reli- 
gieuses, mais il ferait des conversions!... Et il vient me dire 
que l'instinct animal est moins mauvais pour un homme que 
les plus beaux sentimens!... 

Que je me tourmentais I Et encore à ce moment-là, je ne 
me demandais pas pourquoi j'attachais une importance si 
considérable à l'opinion de M. Juillet. 

Je ne me demandai cela que lorsque je fus sur le point de 
l'interroger lui-même. Alors, et à l'instant oii j'allais lui poser 
ma question, je sentis une émotion extraordinaire m'envahir, et 
j'eus conscience, pour la première fois, que je commettais une 
inconvenance, une inconvenance inouïe !... 

Gomme il arrive ordinairement en pareil cas, je tâchai de 
dissimuler ma confusion dans le rire, dans un rire stupide? 
soudain, sans cause plausible, un rire de fillette, et M. Juillet 
crut que je me moquais de lui, et en souffrit. 

Dès que je sentis, moi, que je lui avais fait de la peine, 
j'oubliai le motif même qui m'avait amenée jusqu'au bord d'une 
interrogation si sotte, je lui pardonnai de bon cœur les motifs, 
fussent-ils les plus odieux, qu'il avait pu avoir de lancer son 
aphorisme, et je n'avais plus qu'une envie, c'était de le conso- 
ler en lui disant : « Oh! non, oh ! non, ne croyez pa-s surtout 
que je me sois moquée devons ! » Mais, comment lui dire cela? 



3IADELEINE JEUNE FEMME. 47 

Il me boudait un peu, il m'évitait presque. Aux yeux du 
monde, nous n'avions pas l'air du tout d'être bien ensemble ; je 
fournissais à tous la confirmation de ce que j'avais dit un jour 
si étourdiment : « M. Juillet, je ne m'entends pas avec lui... » 

Il eût très bien pu se produire, à ce moment-là, entre lui et 
moi, une rupture. Quand je songe à la raison qui fit que cette 
rupture ne se produisit pas, c'est alors que je suis tentée de 
croire à la malignité qui gouverne certaines destinées. 

Le séjour que faisait M. Juillet à Fontaine-l'Abbé ne lui 
réussissait pas, c'était évident. Ce séjour avait été improvisé 
par lui, avait été le résultat d'un caprice inexpliqué, et tour- 
nait mal. M. Juillet ne se sentait pas en sympathie profonde 
avec son oncle, il ne recevait de sa tante qu'une grande indul- 
gence affectueuse ; il avait une personnalité trop peu commune 
et trop peu sociable pour s'accommoder de l'esprit systéma- 
tique, ou de l'absence totale d'esprit, ou même des idées très 
saines, très fermes, mais pour lui trop béatement assises, de la 
plupart des magistrats, avocats, et momentanément surtout... 
chasseurs, qui étaient là; les femmes présentes n'avaient ni 
jeunesse ni grand charme, et un démon voulait qu'entre lui et 
moi, il y eût, cette année, une espèce de persécution secrète. 
Je pressentais qu'il allait repartir. 

Là-dessus, M"^ Du Toit reçut une lettre de Dinard auprès 
de laquelle toutes celles qui l'avaient tant alarmée précédem- 
ment n'étaient que plaisanterie; le voyage d'Italie était décidé, 
les Voulasne emmenaient Albéric et Isabelle, et cela non pas 
demain, mais tout de suite : ils partaient, ils étaient partis à 
l'heure où la nouvelle nous en parvenait. Ils étaient partis sans 
avoir paru à Fontaine-l'Abbé ; cela dépassait les prévisions les 
plus sombres pour M""' Du Toit; la pauvre femme, au déses- 
poir, en demeura un jour entier alitée ; le médecin fut appelé; 
on eut une sérieuse inquiétude, et, quoique debout par un 
effort de volonté, et rétablie, grâce à beaucoup de courage, elle 
nous émut tous et nous inspira la plus sérieuse compassion. 

J'osai dire à M. Juillet: 

— Ne nous abandonnez pas I 

Il me répondit assez gentiment : 

— Ah ! puisque c'est vous qui m'en priez!... 
Et, peu après : 

— Mais, comment saviez-vous que j'allais partir? 



48 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Par vous-même ! 

— Vous en ai-je parlé? 

— Il n'y a pas de danger ! 

Il sourit, il fronça les sourcils, il semblait partagé entre des 
sentimens divers. Mais j'étais contente que, sur mon mot, il eût 
consenti à rester. Et d'autant plus que le service que je lui 
demandais n'était pas drôle. Dieu de Dieu! qu'allions-nous lui 
dire, à la tante Du Toit? 

Ce que j'eus à lui dire, moi, fut très simple, et je n'eus 
guère de peine à le chercher : c'est que je me trouvais, vis-à- 
vis de ma famille, dans la même situation, à bien peu près, que 
ses enfans vis-à-vis d'elle, c'est que je recevais des lettres de 
ma grand'mère, pleines de réticences, dallusions, de paraboles, 
et d'autres de maman, explicites celles-ci et toutes franches, me 
faisant souvenir que mon entêtement à séjourner loin d'elles 
était inqualifiable. Et je dus dire à M"'' Du Toit : 

— Vous voyez! vous voyez bien! Je ne suis pourtant pas 
méchante, je ne suis pas une fille irrespectueuse, j'aime mes 
parens de tout mon cœur, et cependant je les mécontente en 
prenant mes vacances chez vous et non chez eux!... 

Mais la mère d'Albéric ne voulait point admettre l'analogie. 
A son avis, j'étais et je demeurais à Fontaine-l'Abbé pour la 
santé de mes enfans, ce qui prime tout ; si mes parens ne vou- 
laient pas l'admettre, c'est qu'ils étaient des parens aveugles. 
Tout autre était la situation d'Albéric et d'Isabielle chez qui le 
mépris des convenances les plus élémentaires était sans excuse, 
sans aucune circonstance atténuante. M. Du Toit, d'ailleurs, 
malgré la chasse qui lui épargnait de penser, était de l'avis de 
sa femme; et il dissimulait, alTirmait-elle, une colère froide 
beaucoup plus dangereuse que son désespoir à elle, impossible 
à contenir. 

Il était clair que nous ne pouvions rien, ni M. Juillet nr 
moi, par nos argumens, pour la consoler, et il l'était non 
moins, que l'alliance cimentée par elle entre nous dans l'in- 
tention d'agir par la persuasion et l'exemple sur le ménage 
Albéric était vaine ; mais l'habitude était prise, chez elle, de 
s'appuyer sur nous en poursuivant ce but toujours fuyant ; et, 
si inutile que fût notre secours, il valait du moins à entretenir 
en elle une illusion très chère. Elle se reposa sur nous comme 
tme convalescente ; elle faisait tête à sa douleur quand elle était 



MADELEINE JEUNE FEMME. 49 

devant son monde, et réservait pour nous ses épanchemens. 
M. Juillet s'en impatientait, je le voyais, mais je me plaisais à 
obtenir de lui une docilité d'écolier, en lui imposant la corvée 
d'écouter sa tante et de la réconforter par des paroles menson- 
gères comme celles qu'on adresse aux malades incurables. 
u Pour vos péchés... » lui disais-je, à part, en pensant à la mal- 
honnête passion que nous soupçonnions en lui. Mais il sem- 
blait embarrassé de mon mot, il ne savait comment le prendre. 
Je lui trouvais aussi, depuis quelque temps, un certain air 
gauche. N'était-ce que de la nonchalance, de l'ennui? Mais 
nop, c'était de la gêne allant jusqu'à la maladresse. 11 m'éton- 
nait. Depuis qu'il était avec moi ce qu'il appelait '< de service » 
près de sa tante, il avait, tout en gagnant de la timidité, perdu 
son goût de sauvagerie, son humeur âpre, sa mystérieuse 
irritation; il était redevenu beaucoup plus simple et plus 
gentil; il était comme ces gens insupportables tant qu'ils ne 
savent pas ce qu'ils ont à faire, qui deviennent charmans dès 
qu'ils ont une occupation. M'"' Du Toit me rapporta qu'il lui 
avait dit : « Je me faisais scrupule de rester à Fontaine-l'Abbé... » 

— Quel étrange garçon! me disait-elle. 

Et je ne pouvais m'empêcher de me demander : « Est-ce 
qu'il a si grand'peur d'être rendu à sa liberté?... que craint-il 
donc d'en faire?... Ou bien alors, est-ce qu'il se plairait ici?... 

Il m'intriguait de plus en plus. Je l'épiais à tous les momens 
du jour, car il ne chassait pas. 11 nous accompagnait dans nos 
promenades, où je dois reconnaître qu'il n'avait pas près des 
dames le succès de M. Froulette, complimenteur et vieux 
conducteur de cotillon; mais avec quelques-unes d'entre elles, 
et avec moi, depuis qu'il m'avait entendue jouer, il causait 
musique; et le soir, au piano, il me tournait les pages. 

11 me tournait les pages... 

Pourquoi, la première fois que je m'aperçus que c'était sa 
main qui touchait la corne de la page et s'appliquait, vivement, 
les doigts écartés, sur le verso; pourijuoi eus-je une surprise, 
une secousse qui me fit manquer ma mesure ? Ce n'était pas 
qu'il me troublât, lui, personnellement : j'étais très calme en 
sa présence ; ce n'était pas la surprise de voir que c'était lui qui 
me tournait la page : il n'y avait à cela rien que de naturel; 
avant qu'il fût là, c'était un de ces messieurs, plus âgé, ou une 
femme qui me rendait ce service. Il s'était trouvé là, musicien, 

TOME VII. — 1912. 4 



50 REVUE DES DEUX MONDES. 

et le plus jeune de la compagnie; il était venu tout simplement 
se placer près de moi au piano; et j'étais si préoccupée, si 
émue, moi, avant de commencer à jouer, que je n'avais même 
pas remarqué sa présence. Mais en reconnaissant sa main, je 
me souviens que je songeai tout à coup, qu'étant jeune fille, 
j'étais devenue bêtement amoureuse d'un jeune homme qui me 
tournait les pages. Ce souvenir fut sans durée ; mais il se repré- 
senta à moi une heure plus tard, pendant que je montais à ma 
chambre ; et, à mon balcon, devant la nuit toujours trop belle, 
je me plus à revivre, en songerie, des heures d'été sur les ter- 
rasses de Chinon, pendant lesquelles, avec toute l'innocence et 
l'embrasement aussi d'un cœur de dix-huit ans, j'avais aimé ce 
jeune homme presque inconnu et avec qui je n'avais pas 
échangé trois paroles. 

En vérité, je n'avais plus jamais pensé à lui depuis mon 
mariage ; cette aventure purement imaginaire, malgré toute son 
intensité, m'avait paru bien pâle aussitôt qu'avait commencé 
mon corps à corps avec la réalité ! Toute la grâce, toute la 
séduction étaient du côté de mon rêve, de ma fumée, mais le 
goût du réel ne laisse guère subsister au palais le parfum des 
douces sucreries. Et ce souvenir me revenait ce soir. Il me 
revenait comme un peu nigaud, un peu charmant; sans grande 
importance en somme, tout juste assez gracieux et assez mépri- 
sable pour qu'une honnête femme l'accueillît sans scrupule et 
en usât comme d'une intrigue falote et suave à situer dans un 
décor nocturne. De ces petites comédies, n'est-ce pas? où l'on 
est tout près de pleurer, mais dont, aussitôt, on est tout près 
de rire... Ah ! que cela est joli, au clair de lune!... 

J'entendais toujours, au-dessous de moi, ce murmure d'eau 
que produisait le barrage ; en face de moi les beaux arbres 
touffus semblaient se refouler les uns les autres jusque dans 
les profondeurs du parc, arrêtés tout à coup par la chute de 
terrain du potager, et laissant à découvert la vallée large de 
rOuzonne, imprécise et sans fin. Par la trouée dans les feuil- 
lages, mon joli cadre rustique, la paix lourde des champs, où 
un cri d'oiseau, aigu, solitaire, révélait la vie endormie. Il fai- 
sait trop bon, j'aimais la fraîcheur de la nuit, je m'y exposais 
en peignoir, les pieds nus, avec toute l'inconscience du corps 
jeune, ignorant de la maladie. La chauve-souris, seule, m'en- 
nuyait, mais elle était cause que je demeurais là plus long- 



aiADELEINE JEUNE FEMME. 51 

temps, parce que, de peur qu'elle n'entrât, j'éteignais ma bougie, 
et parce que la paresse de rallumer me maintenait à la fenêtre. 
Et la chauve-souris, je l'avais connue à Chinon, sur la pelouse 
du clos Vaufrenard, par les soirées torrides du mois d'août, 
petit bout de chiffon oscillant et tremblant suspendu à un fil 
invisible que tient, je l'ai toujours cru, quelque diable qui 
nous taquine. 

Le temps où j'avais aimé !... Comme c'était triste, et comme 
c'était bon !... J'avais dix-sept ans environ ; j'aimais avec les 
espérances les plus chimériques, et, tout à coup, avec des illu- 
minations de raison qui me montraient le néant de mes 
espoirs ; c'étaient des ascensions exaltantes et des chutes verti- 
gineuses ; quelle torture, mais quelle ivresse 1... Il n'y avait pas 
beaucoup d'années de cela... Mais cela était si éloigné de moi, 
et d'un retour si impossible, que je pouvais bien à présent me 
permettre de songer à ce roman de ma vie de jeune fille... 

J'y songeais presque tous les jours, et tous les soirs, inva- 
riablement. Pourtant, cet amour de pensionnaire en vacances 
me semblait un peu puéril, et ce jeune homme aimé de moi 
autrefois ne m'ap paraissait plus sous des traits enchanteurs... 
Je souriais de tout, sauf des battemens de mon cœur. 

Mais un jour, mon sourire m'effraya. Ce n'était pas à l'heure 
de ma songerie nocturne propice aux illusions, ce n'était pas 
en face de ce paysage d'ombres feuillues, de champs lointains, 
d'eaux murmurantes dont chaque détail est comme un person- 
nage travesti qui nous intrigue et nous leurre ; c'était dans le 
plein soleil de midi ; nous revenions d'une promenade sous 
l'allée couverte ; un domestique se tenait à la porte du vesti- 
bule donnant sur le parc ; je revois son jabot blanc et ses yeux 
clignaient à cause de la lumière aveuglante ; ce domestique 
signifiait : « Madame est servie ; » l'on était même en retard ; 
nous nous dépêchions de rentrer. Je posais le pied sur la 
première marche du perron ; M. Juillet, qui m'avait précédée 
de deux pas, se retourna vers moi sans me parler ; je n'avais 
rien dans l'esprit, sinon la pensée que nous étions en retard, 
lui, moi et deux autres personnes. J'eus tout à coup un sou- 
rire que M. Juillet, sensible et susceptible, interpréta contre 
lui, parce quil contenait une malice secrète. La malice n'était 
pas dirigée contre M. Juillet, et elle n'était même pas de moi; 
elle était de je ne sais qui ou quoi, en moi, qui se moquait de 



52 REVUE DES DEUX MONDES. 

moi-même : dans le temps d'un éclair, je venais de m'apercevoir 
qu'en rêvant au jeune homme qui m'avait tourné les pages, à 
Chinon, je ne faisais que commettre une hypocrisie envers 
moi, je me mentais, je me jouais indignement ; je pensais au 
jeune homme de Chinon pour ne pas m'avouer que je pensais 
à M. Juillet. 

Il faut donc, parfois, de tels détours, pour que nous voyions 
clair en nous-mêmes ? 

Eh bien ! à cette révélation, — j'en demeure encore stupé- 
faite, après vingt ans écoulés, — je n'ai éprouvé ni épouvante, 
ni indignation. Tout ce que je croyais savoir de moi-même me 
donnait à penser que j'allais bondir ou me trouver mal. Ou bien 
je n'étais plus moi-même, ou bien je devais repousser avec 
horreur le sentiment que je venais de découvrir ! C'est donc que 
je n'étais plus moi-même. Je n'éprouvai ni horreur, ni révolte. 
Comme on constate qu'un bassin s'emplit d'eau, je m'aperçus 
simplement que j'étais envahie. De toutes les choses qui m'ont 
frappée dans le cours de ma vie, létrange douceur de la péné- 
tration en moi d'une puissance si redoutable demeure la plus 
étonnante. 

Oh ! il est bien certain que cela ne m'apparut pas si tôt sous 
son aspect « coupable. » Je n'imaginais en aucune façon qu'il 
pût jamais s'établir entre M. Juillet et moi des relations dont 
pût être atteinte la dignité de ma vie conjugale. La vérité est 
que je n'imaginais rien, que je ne pensais pas à la dignité de 
ma vie conjugale, que l'idée d'une faute ne se présentait pas à 
mon esprit, mais que je venais de découvrir qu'en songeant à 
mon ancien amour avec délices, c'était à M. Juillet que je son- 
geais. 

Il semble impossible que je ne me sois pas aperçue plus tôt 
que c'était à M. Juillet que je songeais ? Sans doute 1 et son 
image s'approchait bien de celle du jeune homme d'autrefois, 
mais je me disais : « C'est qu'il me tourne aujourd'hui les 
pages, comme faisait l'autre ; et j'étais sûre d'avoir aimé l'autre, 
ce qui lui donnait le pas sur M. Juillet. 

mon Dieu ! après un long temps écoulé, après une si 
grande révolution accomplie en tout moi-même, et malgré toute 
la confusion que j'éprouve aujourd'hui à revivre la période 
d'aveuglement que je traversais alors, pardonnez-moi d'avoir 
évoqué cette saison de Fonlaine-l'Abbé !... 



MADELEINE JEUNE FEMMli:. 53 

Lorsque je me la remémore, mon impression dominante est 
qu'une espèce de sorcellerie m'environna constamment. Je ne 
dis pas cela pour m'innocenter ; je ne suis pas du tout de celles 
qtii n'acceptent aucune responsabilité ; je sais trop bien ce que 
nous pouvons sur nous-mêmes et quelle veulerie se cache sous 
l'opinion que nous sommes le simple jouet des choses. Non, 
mille fois non ! nous ne sommes pas que le seul jouet des 
choses ! Mais nous sommes sollicités par elles d'une façon 
étrange et sournoise ; et que leurs appels sont puissans, pour 
peu que nous ne soyons pas sur nos gardes ! Ils sont si forts, 
oh ! je l'avoue, que c'est une bien sotte présomption de s'ima- 
giner que nous puissions trouver en nous-mêmes la force de seu- 
lement lutter contre eux. Les charmes qui m'environnèrent à 
partir du moment où j'eus mis le pied dans ce domaine, ils 
dansèrent autour de moi, sans relâche, comme une ronde de 
génies aux formes attirantes, et qui ne me cachaient que leurs 
visages... 

Si j'étais demeurée plus longtemps à Fontaine-l'Abbé, après 
le moment où la lumière se lit en moi, pendant que je mettais 
le pied sur la marche du perron, je crois pourtant que je me 
serais ressaisie, que la trop grande facilité de contact avec 
M. Juillet m'eût elîrayée et eût suscité la résistance de toute ma 
volonté. Favorisée que j'étais par ma réputation de femme 
inattaquable, ma liberté était trop grande. Je crois que j'aurais 
eu honte d'en profiter outre mesure. Les femmes qui, comme 
moi, ont de tout temps été prévenues contre le bonheur, se 
réveillent devant une perspective trop séduisante, et l'approche 
même d'un plaisir un peu vif les fait cabrer. A présent que je 
me regarde de loin, sans complaisance et sans parti pris, je 
crois sincèrement que si je me fusse abandonnée à un sentiment 
pourvu à mes yeux de toutes les apparences les plus pures, et 
puis qu'à un moment donné, l'extrême intensité de ce sentiment 
ou son changement de nature m'eût épouvantée et rendue tout 
à coup très malheureuse, je fusse partie alors, mais partie, de 
moi-même, volontairement, avec la satisfaction, du moins, 
d'agir comme je le devais, et sans dépit contre personne. Je 
n'affirme pas que je me fusse guérie, après, mais j'eusse fait le 
premier pas, accompli le premier acte parmi ceux qu'il faut 
exécuter si l'on essaie de guérir de cela. 

Mais voici ce qui arriva. 



54 REVUE DES DEUX MONDES. 

Depuis des semaines, comme je l'ai dit, je recevais de 
Ghinon des lettres de ma^rand'mère et de maman qui, en tout 
autre temps, m'eussent l'ait quitter M""* Du Toit sans hésiter une 
seconde. Je reçus, coup sur coup, une lettre de maman qui me 
disait que j'étais décidément tout à fait inhumaine, pour laisser 
mes pauvres vieux dans l'état de mécontentement où les met- 
taient mon absence obstinée et mon séjour dans une maison 
étrangère. Mon grand-père n'était pas très bien d'ailleurs, et l'on 
me laissait entendre que ma conduite ne contribuait pas peu à 
l'aggravation de son état. Pour que maman se décidât à m'écrire 
sur ce ton, il fallait que le cas fût alarmant. Et d'autre part, 
elle avait averti mon mari de ce qui se passait à Ghinon ; et 
mon mari, de son côté, m'écrivait pour me supplier de con- 
tenter ma famille ; il revenait, lui, de la Dordogne, oii il avait 
tous les ans des travaux, et il arriverait en même temps que 
moi à Ghinon, « ce qui ferait très bon effet, » si je voulais 
bien quitter la Normandie aussitôt réception de sa lettre. 

Je ne pouvais plus retarder mon départ, je montrai mes 
deux lettres à M""" Du Toit qui, elle-même, dut s'incliner devant 
la nécessité. Je fis en hâte mes valises. 

Quelle femme étais-je donc devenue? Je pleurais, en faisant 
mes valises, et ce n^était pas à la pensée de mon pauvre grand- 
père, vieux, et désolé de mon absence; ce n'était pas à la pensée 
des tourmens que j'avais dû causer à ces bonnes gens, un peu 
solitaires, enfermés dans leur petite ville avec l'idée fixe, et 
bien légitime, de nous voir auprès d'eux, moi, mes enfans, mon 
mari. Non! non! je pleurais à l'idée de quitter Fontaine- 
l'Abbé. 

Ces deux petites chambres, à demi mansardées, que nous 
occupions, depuis six ou sept semaines, l'une tendue de sombre 
andrinople, l'autre d'une perse à dessins bleus, elles m'étaient 
devenues le lieu du monde définitif, celui qu'on a cherché, 
rêvé, désiré, appelé toujours, celui qui fait que le reste de 
l'univers devient le lointain, rétranger... 

En empaquetant, entre ma nounou, si gaie, et ma petite 
Suzanne, aussi heureuse de s'en aller qu'elle l'avait été de venir, 
il me semblait que j'accomplissais un rite funèbre et que 
j'ensevelissais dans ces boîtes, avec mes bibelots de toilette et 
mon linge, ma jeunesse, ma vie, et encore je ne sais quoi de 
mieux et de plus précieux que cela!... J'allais à mon balcon, 



MADELEINE JEUNE FEMME. 55 

de temps en temps, au-dessus du barrage au bruit entêté ef 
charmant; je disais adieu à ma jolie trouée sur les champs 
éloignés dont j'avais vu, en arrivant, tomber les épis de blé; 
puis, penchée à la grande lucarne de façade, adieu à la ter- 
rasse, aux grenadiers, à la douve, au perron dominant la pelouse, 
à l'allée couverte, et, là-bas, à l'amorce de l'escalier qui descend 
au potager... 

Je pleurais. La nounou avec ses phrases innocentes qui, 
parfois, me faisaient peur comme des intuitions mystérieuses, 
me disait : 

— Oh ! on le voyait dès le premier jour, que Madame avait de 
l'affection ici!... 

Et Suzanne, qui montrait déjà l'esprit positif de son père : 

— As-tu pensé, au moins, à retenir des chambres pour 
l'année prochaine? 

,1e pleurais. 

On entendait, sous l'allée couverte, les voix de ceux qui 
seraient encore ici ce soir, quand nous roulerions dans le train. 
Les arbres avaient jauni un peu. L'horizon ressemblait toujours 
à la mer. Sur la pelouse, un grand éventail d'eau jaillissait; les 
couleurs de l'arc-en-ciel jouaient au travers de ses tines perles 
retombantes, et son léger bruit frais, que j'aimais tant, ne par- 
venait pas jusqu'à moi. A cause de cela, peut-être, ce paysage 
me semblait déjà séparé de moi, réapparu déjà dans un songe à 
venir. 

On frappa doucement à ma porte; c'était M""* Du Toit. Elle 
me surprit m'épongeant les yeux, et fut touchée des larmes 
que je versais en quittant sa maison, à un point qui m'incom- 
moda. Elle m'apportait un petit panier garni des plus belles 
poires de son potager, fourré de reines-Claude et de mirabelles, 
dans les intervalles, et qui embauma l'atmosphère autour de 
nous. Elle me lut une carte postale datée de Florence, portant 
quatre mots seulement, dont les deux signatures d'Albéric et 
d'Isabelle! Et elle se mit à pleurer avec moi. Elle me dit que, 
moi partie, c'était l'àme de la maison qui s'envolait; elle 
m'affirma qu'elle m'avait voué une tendresse que son fils aurait 
le droit de jalouser, s'il se souciait seulement des sentimens de 
sa vieille mère; enfin, l'heure s'avançant, elle m'annonça qu'elle 
avait fait servir une petite collation où tout le monde était 
réuni pour me dire adieu. « Gomment! tout le monde?... » 



56 REVUE DES DEUX MONDES. 

Oui, oui, tout le monde, et ces messieurs eux-mêmes étaient en 
bas, M, Du Toit ayant renoncé à la chasse, cette après-midi, 
pour me rendre ses devoirs, jusqu'au dernier moment. J'étais 
confuse! et de plus j'avais les yeux rougis... 

C'était une véritable petite manifestation que Ton organisait 
en mon honneur. J'avais vu déjà plusieurs hôtes partir, et de 
plus gros personnages que moi, par le train que j'allais prendre, 
sans que M. Du Toit désorganisât sa journée et celle de ses 
amis; il se contentait ordinairement de faire toutes ses politesses 
après le déjeuner. Mais il avait adopté complètement la très 
ancienne opinion de sa femme à mon égard, et il me juchait 
sur un piédestal; il y avait de l'afîection, de l'admiration et 
jusqu'à de la vénération dans toute son attitude envers moi; et 
il fallait que j'acceptasse cela d'une façon vraiment bon enfant 
pour que toute la compagnie ne me prît pas en grippe. 

Pendant les vingt minutes que dura cette collation, je fus 
ballottée de l'un à l'autre, j'appartins à tous ceux, ou qui avaient 
une sincère amitié pour moi, ou qui voulaient faire la cour aux 
maîtres de la maison, et il n'y eut guère que M. Juillet avec 
qui je ne dis à peu près rien ; je le quittai, en lui serrant la main 
comme à tout autre, et il fut certainement autorisé à croire 
que je ne lui laissais, à lui, rien de plus qu'à n'importe qui. 

Il y avait une grande guimbarde attelée, dans la cour pavée, 
où personne ne put monter pour nous accompagner jusqu'à la 
gare, tant nous l'emplissions, ma grosse nounou, mes deux 
bébés et nos bagages. Nous nous retrouvions sur la façade Nord 
du château, celle qui m'était apparue la première, du haut de 
l'allée en lacets, le jour de mon arrivée. En remontant cette 
allée sinueuse, je regardai du côté du château, je revis le des- 
sin des douves, des toitures, la lanterne, la cloche où avaient 
sonné des heures que je n'oublierais plus, et, par delà, ces 
beaux lointains vaporeux que j'avais tant caressés des yeux par 
ma lucarne; et, l'impression de mon arrivée ici se juxtaposant 
à celle de mon départ, je me sentis tout à coup étranglée et me 
remis à pleurer, bien contente que personne n'eût pu nous 
accompagner dans la voiture. 

René Boylesve. 
(La quatrième j)ci,rtie au prochain numéro.) 



LETTRES D'UN PHILOSOPHE 



ET D U > E 



FEMME SENSIBLE 



CONDORCET ET MADAME SUARD 

D'APRÈS UNE CORRESPONDANCE INÉDITE (1) 



III 
L'ENVERS DE LA SENSIBILITÉ 

Le jour où Turgot fut nommé contrôleur général, il y eut 
beaucoup de joie parmi les philosophes. La philosophie triom- 
phait; ils ne doutèrent pas qu'ils ne dussent triompher avec 
elle. Donc on les vit, sur l'heure et d'instinct, se mettre en 
marche; ils arrivèrent en rangs pressés, ils envahirent les 
bureaux, ils prirent possession des places, ils se partagèrent les 
honneurs et les bénéfices : il y en eut partout. Morellet fut 
chargé de dépouiller la correspondance; De Vaines fut premier 
commis, Suard historiographe, le comte d'Angivilliers direc- 
teur des bâtimens, Le Noir lieutenant général de police. Turgot 
se laissait faire, non sans trouver qu'il y avait beaucoup de 
philosophes en France, et qu'il fallait beaucoup de places pour 
contenter leur philosophie. Et M""" du Deffand exagérait à 
peine, quand elle écrivait : « On fait revivre en faveur des 
philosophes les charges qu'on avait supprimées. D'Alembert, 
Bossut, Gondorcet sont, dit-on, directeurs de la navigation de 

(1) Voyez la Revue des 15 septembre et 15 octobre 1911. 



§8 REVUE DES DEUX MONDES. 

terre, avec chacun 2 000 écus d'appointemens. Je ne doute pas 
que la demoiselle de Lespinasse ait quelque paraguanle. » Le 
paraguante de M^^^ de Lespinasse, — heureux temps oii il n'y 
avait pas de mot français pour dire pot-de-vin ! — fut l'entrée 
de Guibert à l'état-major de la Guerre. Pour Condorcet, appa- 
remment le poste que lui destinait l'ironie de M"* du Deffand 
était déjà distribué : il eut la place d'Inspecteur des monnaies, 
qui comportait cinq mille francs d'appointemens. 

Ce même jour, il coula bien des pleurs dans le phalanstère 
de la rue Louis-le-Grand. L'hôte principal, le membre le plus 
important de la petite colonie, allait la quitter. Un très beau 
logement était attaché à la place que Condorcet venait d'obtenir 
C'était un avantage des plus appréciables, et le nouvel Inspecteur 
ne songea pas un instant qu'il y pût renoncer. Mais vous con- 
naissez la sensibilité de M™^ Suard : comment pourrait-elle sup- 
porter un tel coup? Elle déclara que la séparation était au-dessus 
de ses forces, et que, si elle devait cesser d'habiter sous le même 
toit que le cher philosophe, elle ne ferait plus que languir. 
Devant un tel désespoir, Condorcet s'effraya; et ses craintes lui 
suggérant le seul moyen qu'il y eût de concilier les devoirs de 
sa fonction avec ceux de son amitié, il fit une proposition : que 
les Suard vinssent partager son installation à la Monnaie, 

M"'^ Suard fut très embarrassée. Un combat se livra en elle 
dont elle nous confie ingénument le secret : « C'était pour moi 
un véritable malheur que de cesser de vivre avec Condorcet 
sous le même toit... Mais c'en était un autre, que je n'envisa- 
geais pas tranquillement, que d'abandonner toute ma société pour 
aller vivre au delà des ponts. » Elle tenait à ses relations, par- 
tant à son quartier : dans le Paris d'autrefois, un même quar- 
tier groupait les gens d'un môme monde. De la rue Louis- 
le-Grand, M"' Suard était, en quelques minutes, rue de Cléry où 
habitaient les Necker, ses bienfaiteurs, rue Saint-ffonoré où 
M"'' Geoffrin avait son royaume, rue d'Argenteuil chez les Sau- 
rin dont elle faisait sa plus habituelle société, place Vendôme 
chez l'abbé Morellet, rue Royale chez les Grouchy, rue Gaillon 
chez le conseiller Fréteau, rue des Capucines chez M""" de Meu- 
lan, etc. Tout ce monde, à son tour, lui rendait visite. Elle avait 
un salon : pouvait-elle décemment le tenir chez Condorcet? La 
raison l'emporta sur le sentiment. Elle lui fournit même une 
excuse spécieuse pour colorer son refus : « Votre amitié n'est 



CONDORCEÏ ET 3IADAME SUARD. 59 

pas de celles que les distances effraient, dit-elle à Condorcet; en 
vous suivant, je romps toutes mes habitudes et peut-être tous 
les liens de ma société: en ne vous suivant point, j'ai toujours 
un grand sacrifice à faire, celui de vous voir moins; mais je 
conserve mon ami. » Au fond, elle n'était pas dupe et son propre 
sophisme ne l'abusait pas. C'en était fait de leur ancienne 
amitié. Toutefois, elle ne mesura pas les graves conséquences 
que cette brisure pouvait entraîner. Ah ! si elle avait pu lire 
dans l'avenir et prévoir l'événement auquel elle laissait ainsi 
le champ libre!... 

On s'était promis de se voir tous les jours. On se tint parole, 
pendant quelques jours. Condorcet repassa les ponts. Mais la 
distance est si grande, à Paris, d'une rive à l'autre, et les empê- 
chemens si nombreux! Ajoutez les absences forcées, les tour- 
nées d'inspection, les voyages. Ce qui naguère était l'habitude 
de chaque jour, devient un dérangement auquel il faut faire une 
place parmi des occupations auxquelles suffit à peine la journée. 
Les interruptions se multiplient. Les silences se prolongent. 
Or, quand on ne s'est rien dit depuis longtemps, c'est étonnant 
comme on a peu de choses à se dire. 



Un voyage ! Est-ce le nom qu'il faut donner à l'expédition 
que fit M"'^ Suard, justement en cette année 1773? Un autre 
mot ne conviendrait-il pas mieux : celui de pèlerinage? Aucun 
temps plus que cet irréligieux xvin« siècle ne connut les dévo- 
tions particulières. Il rendait aux vivans le culte que nous 
n'adressons qu'aux morts. Jean-Jacques avait eu ses convulsion- 
naires et Franklin aura ses fanatiques. Pour lors Ferney était la 
Mecque des incroyans. M""" Suard avait longtemps désespéré d'y 
entrer, lorsqu'une occasion se présenta qu'elle saisit avec enthou- 
siasme. Son frère Panckoucke allait soumettre à Voltaire le 
projet d'une édition de ses œuvres qui, d'ailleurs, ne parut 
jamais. Elle obtint qu'il l'emmenât. Ce « Voyage à Ferney » est 
resté célèbre, et la relation qu'en rédigea M""" Suard, sous 
forme de lettres à son mari, fait partie intégrante de la bio- 
graphie du patriarche : c'est un chapitre de l'histoire des 
religions au xvni'^ siècle. 

En ce temps-là, c'était une affaire qu'un voyage en Suisse, 



60 REVUE DES DEUX MONDES. 

et dont on ne laissait pas de retirer quelque considération. 
M"° Suard fit à ses amis de Paris des adieux en règle. Ceux-ci 
la félicitèrent de son courage et la bourrèrent de lettres de 
recommandation. Il y en avait une de d'Alembert, une autre 
de La Harpe qui profitait de l'occasion pour faire porter au 
grand homme ses éternels Barmécides. Celle de Condorcet 
était la plus galamment tournée. La voici, d'après une copie 
que Suard en fit tirer : « Vous recevrez cette lettre, mon cher 
et illustre maître, des mains d'une jeune et jolie femme qui 
abandonne pour vous son mari qu'elle aime passionnément et 
ses amis dont elle est tendrement aimée : vous êtes plus sage 
que Salomon et elle est plus blanche que la reine de Saba. Si 
vous n'étiez pas rassasié d'admirations, je vous parlerais de son 
enthousiasme pour vous. Si elle avait besoin de recommanda- 
tions, je compterais assez sur votre bonté pour aous dire que je 
n'ai point d'amie qui me soit plus chère. Mais ou l'auteur de 
Zaïre a bien changé, ou elle n'a besoin auprès de vous que de 
son visage. Si vous aviez le temps de la connaître, vous sauriez 
cependant que son esprit vaut mieux que son visage, et que 
son âme est encore mille fois au-dessus... » Une seule ombre 
à ce portrait enchanteur : l'amitié pour Necker. « Je ne lui 
connais qu'un défaut, c'est de croire au génie du Genevois qui 
a voulu donner des leçons à M. Turgot, chez Pissot, quai de 
Conti (1). Mais Newton croyait à l'Apocalypse. » La voyageuse 
se chargea encore de diverses commissions, nouvelles à donner, 
complimens à transmettre, souvenirs à rapporter, notamment 
des montres qui étaient une spécialité de Ferney. Enfin elle se 
confia aux hasards de la route : on était aux premiers jours de 
mai. 

Les aventures commencèrent aussitôt. Il faut dire que la 
France, dans ces années qui précèdent et annoncent la Révo- 
lution, était toute frémissante. Sur tous les points, on se heur- 
tait à cette anarchie que Taine a qualifiée de spontanée et qui, 
plus d'une fois, serait mieux appelée l'anarchie organisée. Ce fut 
le cas pour les troubles qui portent dans l'histoire le nom de 
« guerre des farines. » Turgot, en arrivant au pouvoir, s'était 
empressé de mettre en pratique une des théories chères aux 
philosophes, et notamment à Condorcet : la libre circulation 

(1) L'ouvrage de Necker, sur lu Législation et le Commerce des grains, venait 
de paraître chez Pissot, libraire, quai des Augustins. 



CONDOUCET ET MADAME SUAlîD. ^ 61 

des grains. L'essai avait mal tourné, et, la récolte ayant été 
mauvaise, on craignit la famine. Le prix du pain séleva jus- 
qu'à près de quatre sous la livre. Dans plusieurs provinces, le 
mécontentement prit une forme violente. On manifesta contre 
la vie chère. Des bandes se formèrent qui arrêtèrent les convois, 
saccagèrent les bateaux, pillèrent les marchés. A Versailles, 
les 2 et 3 mai, les émeutiers pénétrèrent jusqu'aux grilles du 
château. Les troupf^s envoyées pour les contenir furent mal 
commandées par le prince de Poix, qui perdit la tète et 
promit tout ce qu'on voulut. Le résultat de ces concessions 
l'ut que, le lendemain, Paris était en ébuUition; on se battit 
faubourg Saint-Antoine; les boutiques furent fermées faubourg 
Saint-Honoré. Mais voici le plus curieux de l'affaire : la disci- 
pline avec laquelle opéraient les insurgés, des distributions 
d'argent dont on eut la preuve, enfin l'extraordinaire mollesse 
de la répression donnèrent fortement à penser qu'on se trouvait 
en présence d'un mouvement concerté. Quel but poursuivaient 
les meneurs? Et s'ils en voulaient à Turgot, n'en voulaient-ils 
qu'à lui? M""" Suard se fait, dans cette curieuse lettre, l'écho 
des bruits qui circulaient : 

DE MADAME SL'ARD A CONDORCET 

J'ai reçu les adieux de tous mes amis et ce soir je quitte mon bon 
ami, je quitte Paris dans un moment de trouble. Vous aurez su qu'il y a 
eu des révoltes dans tous les environs et qu'hier il y eu a eu une ici. On 
croit que les révoltes sont fomentées; on a envoyé des détachemens, mais 
il semble que ce n'a été que pour les rendre spectateurs tranquilles des 
violences du peuple. A Versailles, on l'a laissé piller et voler les boulangers 
et enfoncer deux maisons de particuliers, sans faire le moindre acte de 
vigueur. Le prince de Poix a dit à la populace pour l'apaiser qu'on lui 
donnerait le pain à deux sols. En conséquence, hier, à Paris, le peuple a 
fait la loi aux boulangers. Les plus honnêtes l'ont payé à ce prix, et les 
brigands ont voulu l'avoir pour rien. Une preuve que le peuple n'était point 
disposé à la révolte, c'est qu'il indiquait lui-même les plus mutins. Ils ont 
été cette nuit à Montmartre, ont renversé deux moulins et dispersé tout le 
bled. Le Roi a écrit à M. Turgot avec la plus tendre estime, il lui dit aussi 
qu'il est désespéré de la sottise de M. de Poix. Combien je me suis félicitée 
que vous ne fussiez pas témoin de toutes ces attaques contre M. Turgot ! 
On m'écrit que M. Le Noir perd sa place de lieutenant de police et qu'on 
la donne à M. Albert. C'est sans doute un homme qui convient à votre 
ami, à celui de tous les gens de bien. 

En cours de route, M"^ Suard note avec soin ses impres- 



62 # REVUE DES DEUX MONDES. 

sions. La descente du Rhône lui laisse, comme souvenir, celui 
d'une extinction de voix. A Avignon, elle va voir les remparts, 
et en pense, cent ans d'avance, ce qu'en pensera iM. Pourquery 
de Boisserin. La fontaine de Vaucluse, consacrée par les poètes 
et par les amans, la trouve plus indulgente. A Marseille, elle 
fait rencontre de trois assassins, et, faute de pouvoir se réfu- 
gier dans le sein de M. Suard, elle se jette dans celui d'un jeune 
M. de Fléchier, neveu du fameux évêque. A Aix, elle voit un 
portrait de M"^ Sévigné et s'étonne qu'une femme ait pu conci- 
lier tant d'embonpoint avec tant de sensibilité . Enfin elle touche 
au terme de son voyage et de ses désirs : elle voit le dieu ! Elle 
connut alors les ravissemens de l'extase. C'est elle qui nous le 
dit : ses transports surpassèrent ceux de sainte Thérèse. Du 
moins, elle se l'imagina, et c'est ce qui donne au récit qui va 
suivre son accent, sa valeur et sa signification. 

Quand arriva M""^ Suard, Voltaire était à la promenade : on 
l'alla prévenir, u II parut bientôt, en s'écriant : Où est-elle cette 
dame, où est-elle? C'est une âme que je viens chercher. » Et 
comme je m'avançai : « On m'écrit, Madame, que vous êtes toute 
âme. — Cette âme, monsieur, est toute remplie de vous et sou- 
pirait depuis longtemps après le bonheur de s'approcher de la 
vôtre. » Une âme! L'expression était de Condorcet : elle nous 
jette d'emblée en pleine atmosphère de mysticité. M""" Suard 
avait toujours eu l'élocution facile, et l'émotion, au lieu de tarir 
les sources du langage, produisait chez elle l'effet justement 
contraire. Elle accabla Voltaire de complimens. Lui, de temps 
en temps, essayait de l'interrompre d'un : « Vous me gâtez. 
Vous voulez me tourner la tête. » Mais il fallait laisser passer 
le flot. Cette première visite s'acheva par une promenade où les 
quatre-vingt-un ans du vieillard se trouvèrent plus alertes que 
les trente printemps de sa compagne. Fut-ce la fatigue inu- 
sitée de cette promenade, la griserie du grand air, l'éner- 
vement du voyage ou le trop de l'émotion ? De la nuit, Amélie 
Suard ne put dormir. 

Elle revint, le lendemain; elle trouva Voltaire au coin de 
son feu, l'air abattu : il avait une indigestion de fraises. Tant 
d'enthousiasme et un déplacement si considérable valaient bien 
une invitation : M""^ Suard fut priée de passer deux jours à 
Ferney. Elle remercia comme elle savait remercier. Ce fut, de 
nouveau, le dialogue de la flagornerie et de la galanterie. 



CONDORCET ET MADAME SUARD. 63 

« Donnez-moi votre pied, s'écriait Voltaire ému, donnez-moi 
votre pied, que je le baise. » Installée chez le grand homme, 
M"" Suard put ainsi le voir à toute heure du jour et sous tous 
ses aspects. Elle le vit au lit. <( Il était sur son séant, droit et 
ferme comme un jeune homme de vingt ans : il avait un bon 
gilet de satin blanc, un bonnet de nuit attaché avec un ruban 
fort propre; il n'a, dans ce lit où il travaille toujours, d'autre 
table à écrire qu'un échiquier. » Le portrait de M'"" du Châtelet 
n'est qu'à côté de son lit; celui de la famille Calas est à l'inté- 
rieur. Ce matin-là, on vint à parler du christianisme. « Il 
repassa une partie de la vie de Jésus-Christ, s'égaya sur ses 
miracles, s'indigna contre son fanatisme. Je pris sa défense 
comme celle d'un des législateurs religieux que j'aime le plus : 
je n'avouais de lui, lui disais-je, que ce qui était d'accord avec 
lensemble de sa vie, son amour pour les faibles et les malheu- 
reux, ces paroles que plusieurs fois il avait adressées aux 
femmes et qui sont ou d'une philosophie sublime ou de la plus 
touchante indulgence. » Au moins, voilà une belle défense I 
Mais n'est-ce pas Voltaire qui a dit : Mon Dieu, préservez-moi 
de mes amis?... Elle le vit à dîner où il avait fait toilette pour 
lui plaire. « M. de Voltaire, lui vint-on dire, qui sait que vous 
le trouvez fort beau dans toute sa parure, a mis aujourd'hui sa 
perruque et sa belle robe de chambre. » Elle le vit en seigneur 
de village, et parcourut ses bois en carrosse avec lui. Elle le vit 
qui avait pris médecine. Ce sont quelques-uns de ces événe- 
mens qu'elle relate, à l'usage de Condorcet, dans cette lettre 
écrite de Genève : 

MADAME SUARD A CONDORCET 

Je reviens de Fernai, mon ami, où j'ai couché cette nuit. J'ai déjà vu 
plusieurs fois M. de Voltaire : rien n'égale le transport, le ravissement, 
l'ivresse où m'a jetée la vue de ce château qu'il habite. Le cœur me battait 
avec violence ; je me sentais saisie de crainte, de respect; je redoutais de 
voir celui pour qui j'ai abandonné ce que j'ai de plus cher, celui que [j'ai] 
toujours compris dans le bonheur de ma vie de voir une fois. Toutes mes 
craintes se sont évanouies à l'aspect de cette divinité tutélaire de 
Fernai. Sa vue m'a étonnée autant que charmée. Il n'a de la vieillesse que 
le respect qu'elle inspire : elle ne me montrait que sa gloire, une vie toute 
chargée de bienfaits. J'imagine que ceux qui rendaient autrefois les 
oracles avaient quelque chose de ce caractère qui m'a frappée dans sa 
physionomie et qui a quelque chose de plus qu'humain, mais c'est une 



64 ^ REVUE DES DEUX MONDES. 

divinité plus aimable encore qu'imposante. J'ai osé lui dire, même dans 
les premiers momens, toulo la tendresse, toute la vénération qu'il m'inspire, 
lia bien voulu trouver aimable tout ce que me dictait l'ivresse où sa pré- 
sence m'avait jetée. Un de ses amis m'a dit le lendemain que, "quoique 
rassasié d'hommages, il avait pourtant joui du mien, parce qu'il l'avait 
trouvé vrai. Après lui avoir beaucoup parlé de lui, j'ai pu enfin lui parler 
de nos amis communs. Vous êtes celui dont il m'a parlé avec le plus 
d'estime et de tendresse. 11 dit que vous lui ressemblez par votre zèle pour 
la vérité et votre amour pour l'humanité. Il m'a fait votre portrait comme 
si toute sa vie il avait vécu avec vous. 11 m'a donné à votre occasion un 
conseil bien cher, car en prouvant beaucoup d'estime pour vous, il 
montre aussi quelque intérêt pour moi; et puis, il ne me conseille que ce 
que je fais depuis longtemps : « Distinguez bien, madame, cet ami de tous 
les autres; préférez-le à tous. C'est de toutes les âmes que je connais celle 
qui convient le plu.=: cà votre sensibilité et à votre raison. » Il vous trouve 
heureux, m'a-t-il dit, de vivre avec moi; il se félicite bien de vous voir avec 
M. Dalembert à la tête de nos Académies, mais il voudrait que vous ne 
vous exposassiez ni l'un ni l'autre aux persécutions qu'il a éprouvées. Il vit 
toujours dans la crainte du Parlement et de ses arrêts. Cela m'attriste pour 
sa tranquillité que je crois qu'on n'oserait troubler. J'ai été un peu scanda- 
lisée de la manière dont il m'a parlé de l'ouvrage de M. Necker. Je ne vous 
répéterai point ses expressions, cela vous ferait trop rire, méchant que 
vous êtes. On m'écrit de Paris que tous vos écrits sont toujours plus 
violens et que M. et M™^ Necker sont fort contristés. C'est vous qu'il faut 
que j'accuse de tout cela et cependant je ne puis cesser de vous aimer, 
tout cruel que vous êtes. 

Tâchez d'être à Paris pour mon retour, que je me voie entourée en 
arrivant de tout ce que j'aime. Le patriarche est au désespoir que vous 
ayez fait de Pascal un si grand homme ; nous sommes, dit-il, de grands 
sots, si M. de Condorcet a raison. Nous vous avons acheté une montre, 
M, de Voltaire n'entendait pas trop cet article de votre lettre, il croyait la 
montre commandée ; et quand je lui ai dit que vous le priiez simplement de 
vous acheter une montre de sa petite colonie, il m'a dit que je ferais un 
meilleur commentateur que Grossius. Adieu, mon ami, je vous embrasse 
bien tendrement. 

Tel fut ce voyage à Ferney qui représente pour M""^ Suard 
l'épisode principal, et l'heure la plus brillante de sa vie. Elle 
pouvait, au retour, se déclarer satisfaite, j'entends : satisfaite 
d'elle-même. Au moment où la religion de Voltaire était dans 
son plein, elle avait trouvé le moyen de se distinguer par 
l'excès de son enthousiasme : c'était un résultat. Elle laissa des 
souvenirs. C'est à elle que fait allusion M""* de Genlis, dans le 
chapitre de ses Mémoires où, racontant sa propre visite à Ferney 
en 1776, elle écrit: « Il était d'usage, surtout pour les jeunes 
femmes, de s'émouvoir, de pâlir, de s'attendrir, et même de se 



CONDORCET ET MADAME SUARD. 65 

trouver mal en apercevant M. de Voltaire. » M"* de Genlis avait 
rompu avec l'usage et contemplé Voltaire les yeux secs. Au fait, 
le témoignage de ces deux dames concorde-t-il? M""* Suard avait 
vu en Voltaire un jeune vieillard, un châtelain galant et dame- 
ret. Le Voltaire que nous dépeint M"® de Genlis est tout autre. 
« Il était fort cassé et sa manière gothique de se mettre le vieil- 
lissait encore ; il avait une voix sépulcrale qui lui donnait un 
ton singulier, d'autant plus qu'il avait l'habitude de parler exces- 
sivement haut quoiqu'il ne fût pas sourd... Il me parut qu'il ne 
supportait pas que l'on eût sur aucun point une opinion diffé- 
rente de la sienne : pour peu qu'on le contredît, son ton prenait 
(le l'aigreur et devenait tranchant. Il avait certainement beau- 
coup perdu de l'usage du monde qu'il avait dû avoir, et rien 
n'est plus simple : depuis qu'il était dans cette terre, on n'allait 
le voir que pour l'enivrer de louanges... » Je sais bien que le 
témoignage est sujet à caution. Je vous signale à ce propos une 
étude très distinguée que vient de publier M. Harmand sur 
Madame de Genlis (1). Tout de même, les yeux de M"* Suard 
étaient prévenus. Soyons prudens, une fois déplus; corrigeons 
une ^déposition par l'autre; et tenons-nous sagement dans le 
juste milieu. 

II 

Cependant, à mesure que l'expérience tentée par Turgot 
s'acheminait vers un échec et que l'opinion semblait se pro- 
noncer pour les idées de Necker, la colère de Condorcet ne 
connaissait plus de bornes. Necker venait, comme on l'a vu, de 
publier son ouvrage sur la Législation et le commerce des grains, 
où il reprenait pour les développer les idées qu'il avait déjà 
exposées dans son Éloge de Golbert : nous savons dans quel état 
violent elles avaient plongé Condorcet. De nouveau, avec plus 
d'insistance et surtout d'abondance, il faisait honneur à Colbert 
de l'établissement de plusieurs lois prohibitives soit contre la 
sortie des blés, soit contre l'entrée des fabriques étrangères. « Ces 
précautions, aujourd'hui calomniées, ne sont point des insti- 
tutions sauvages, injustes, ni barbares... » Telle était la thèse 
qu'il soutenait en quatre cents pages aujourd'hui parfaitement 

(1) 1 vol. -chez Perrin. 

TOME VII. — 1912. b 



66 REVUE DES DEUX MONDES. 

illisibles, mais qui, à l'époque où le livre parut, répondant à 
des questions d'une brûlante actualité, eurent un immense 
retentissement. 

Condorcet, pour réfuter ce gros traité, multiplie les bro- 
chures. Elles figurent dans les œuvres complètes du philosophe : 
elles sont d'une violence inouïe. Mais cela ne suffit pas à sou- 
lager son cœur gonflé de fiel. Et après ce débordement d'in- 
jures, qui coulent à flots dans ses écrits destinés au public, il 
lui reste un trop-plein de rage à déverser dans sa correspon- 
dance privée. Dans chaque lettre qu'elle reçoit de lui, M"^ Suard 
est assurée de trouver un paquet de sottises à l'adresse d'un 
homme pour qui elle a de la reconnaissance. « J'ai des blés au- 
jourd'hui par-dessus la tête (l'ouvrage de M. Necker avait paru, 
et il en combattait tous les jours les principes par de petits pam- 
phlets); il est dur de passer son temps à réfuter des amphi- 
gouris ; mais je suis V édile chargé de balayer les rues. » M"* Suard ^ 
avant son départ pour Ferney, étant allée voir Necker à Saint- 
Ouen, et l'ayant trouvé fort attristé par les événemens publics : 
(( Je souhaite, riposte Condorcet, que votre ami n'ait pas d'autre 
raison de s'attrister que le sentiment de sa sottise... Que ne 
conduit-il son commerce, sans se mêler de donner son avis au 
gouvernement? Que ne se contente-t-il d'aspirer à la fortune 
de La Borde, sans prétendre à la gloire de iNIontesquieu? » Les 
termes les plus injurieux, les noms les plus décriés, noms de 
banqueroutiers fameux ou de vulgaires escrocs, sont ceux 
qu'il lui applique. Non content de combattre les idées du 
futur ministre, il s'attaque à l'homme, à ses actes et à son 
caractère. C'est le procédé de polémique qui consiste à dire : 
« Vous ne pensez pas comme moi, donc vous êtes un coquin. » 
Ecoutez le ton de ce réquisitoire adressé à Suard, contre celui 
que, par opposition à Turgot, il appelle F Autre. « // est certain 
qu'il a augmenté sa fortune dans le discrédit de nos effets 
publics et par leur commerce, et que cela s'appelle de l'agio- 
tage. // est certain qu'il a obtenu des permissions de faire sortir 
du blé pour Genève dans le temps que l'exportation était défen- 
due et qu'il a, par conséquent, très mauvaise grâce à venir 
faire l'entendu sur l'exportation; qu'il a acheté le grain ail- 
leurs qu'au marché par permission particulière et qu'ainsi il 
ne devait pas venir nous dire de ne vendre qu'au marché. // est 
certain qu'il voyait Le Brun et qu'il le recevait .chez lui. 



CONDORCET ET MADAME SUARD. 67 

1/ est certain qu'il avait la confiance de l'abbé Terray. On pré" 
tend que, le jour de l'émeute, les Savoyards ont crié : Vive 
M. Necker! et qu'il y avait à la Halle plusieurs exemplaires 
de son livre. Ce qu'il y a de sûr, c'est que ses principes sur la 
propriété vont à légitimer le pillage, comme les principes des 
Jésuites sur la compensation à légitimer le vol ; ce qu'il y a de 
plaisant, c'est que ses raisons sont les mêmes que celles des 
Jésuites. )) Ne croit-on pas lire déjà un de ces actes d'accusa- 
tion qui bientôt, dans les assemblées révolutionnaires, feront 
parlera la justice le pur langage de la haine? N'est-ce pas le 
même système d'inquisition, la même perfidie à détourner une 
question, à présenter des on-dit pour des faits et des racontars 
pour des certitudes ? Et chacun de ces il est certain ne retombe- 
t-il pas avec une implacable précision de couperet ? 

A quel point M""^ Suard était gênée, blessée, ulcérée par 
■cette attitude de Condorcet, on le devine. Elle se plaignait j 
prêchait le calme et la mesure, invoquait le bon sens, les con- 
venances, le sentiment même de sa dignité, que n'aurait pas dû 
oublier un homme de la valeur et du rang de Condorcet. 
« Ayez soin de votre santé. Tâchez que la colère ne la dérange 
point. Ménagez, de grâce, vos expressions dans la suite de votre 
réponse. Faut-il que le meilleur des hommes, celui à qui je 
reconnais, avec un sentiment si délicieux, le plus de vertus, 
s'établisse la réputation d'un homme violent et injuste? Adieu, 
je vous embrasse bien tristement, mais bien tendrement. » 
Le temps n'était plus où Condorcet promettait de renoncer à ses 
idées les plus chères et de n'avoir plus d'opinion sur rien ni 
sur personne, plutôt que de contrister son amie. D'ailleurs, à 
peine y avait-il de sa faute : il n'était plus maître de lui, il ne 
se possédait plus. Et on était bien obligé de s'apercevoir, dans 
son entourage, que certaines questions le plongeaient aussitôt 
dans un état singulier, où il cessait d'avoir nettement conscience 
de ses actes et de ses paroles. M""* Suard lui écrit, comme à 
un irresponsable, avec une nuance de pitié. « Vous croyez n'être 
plus en colère, et vous m'adressez quatre pages d'injures atroces 
contre un homme que j'aime et que j'estime ! Vous avez, mon 
bon ami, la fièvre chaude, ou plutôt le diable au corps, comme 
le dit M. d'Alembert. » Et, dans une note, elle nous donne ce 
renseignement : « J'ai déchiré presque toutes les lettres de M. de 
Condorcet où le caractère de M. Necker était insulté. Je ne les 



68 REVUE DES DEUX MONDES. 

achevais presque jamais et le disais à M. de Condorcet que cela 
n'arrêtait point. » Au contraire, en vertu d'une loi connue, cela 
l'excitait. , 

Bien entendu, chaque fois qu'elle gourmandait son ami sur 
ses incartades, M""^ Suard s'empressait d'ajouter que leur amitié 
n'en était pas altérée. Elle le disait, mais le croyait-elle? Dans 
les momens d'effervescence politique et quand certaines affaires 
d'Etat passionnent l'opinion, les relations sociales sc«it toutes 
troublées : nous en savons quelque chose. La séparation, la diffé- 
rence des intérêts, la divergence des idées sur certains points 
essentiels, tout concourait à amener entre M"" Suard et Con- 
dorcet un refroidissement sur lequel il était difficile de se faire 
illusion. Nous-mêmes, à la seule lecture de cette correspon- 
dance, nous en sommes frappés. Les lettres se font plus rares, 
plus courtes, et toute intimité en a disparu. On sent qu'elles 
ont été écrites à la diable, en accomplissement d'un devoir 
ancien qui tourne à la corvée. 11 fallut bien que M"* Suard 
s'en aperçût ; elle commençait à douter de cette amitié jadis si 
tendre; elle se plaignit du changement. Gondorcel, comme il 
est juste, protesta que son cœur était toujours le même : « Je 
serais bien affligé si vous aviez quelque inquiétude sur mon 
amitié. Soyez sûre qu'elle est toujours la même, c'est-à-dire 
qu'il n'y a personne au monde pour qui j'aie un sentiment 
plus tendre : l'expression seule a changé. Peut-être sont-ce les 
années, peut-être est-ce l'ouvrage des circonstances. Autrefois 
j'étais absolument indépendant; je me livrais à mes idées et à 
mes sentimens aussi longtemps que je voulais. Ce bonheur 
n'existe plus pour moi. Livré à des occupations forcées, je ne 
dispose que de momens très courts, très coupés, et mes lettres 
doivent s'en sentir. Dans ce moment, par exemple, je vous écris 
dans un cabaret... » Le cabaret ne faisait rien à l'affaire, ni les 
occupations. Jamais les occupations d'un homme, si absor- 
bantes soient-elles, ne l'ont empêché d'écrire, chaque fois que 
son cœur avait besoin de s'épancher. L'amie négligée prit l'ex- 
cuse pour ce qu'elle valait, et s'alarma davantage. Bientôt cer- 
taines bizarreries de Condorcet, des signes auxquels la jalousie 
féminine ne se trompe pas, la mirent sur la Aoie du véritable 
danger. Une femme pouvait seule avoir ainsi bouleversé la vie 
du philosophe et changé son cœur. 



CONDORCET ET MADAME SL'AHD. 



IH 



C'était une femme, en effet, et quelle femme! 

Grande, élancée, avec cette liberté dans la^iémarclie et celte 
aisance dans le i,^esle qu'ont les femmes très bien faites, Sophie 
de Groucliy était remarquablement belle. A la beauté elle joi- 
gnait la grâce. Ses portraits nous montrent un visage charmant 
de jolie femme. Les yeux ont ce lon^ regard si troublant, les 
lèvres sont spirituelles, fines, ironiques, malicieuses. Elle était 
de celles qu'on ne peut approcher sans en devenir tout de suite 
un peu amoureux. Les séductions de l'esprit le plus brillant 
et le plus orné continuaient l'enchantement. Née dans une famille 
de vieille noblesse, la « belle Grouchette » avait dans le sang, 
.elle aura dans les sentimens et dans la conduite, cette manière 
aristocratique que rien ne remplace. Elevée à la campagne, au 
château de Villelte, elle y avait pris une sève de plante poussée 
au grand air. Puis on l'avait envoyée au couvent, dans un de ces 
chapitres nobles qui étaient le meilleur apprentissage de la vie 
mondaine. A Neuville, elle avait beaucoup dansé et lu davan- 
tage. La hardiesse de la pensée moderne l'avait gagnée ; quand 
elle rentra chez les siens, elle était acquise aux idées nouvelles 
et décidée à mettre à leur service son ardeur conquérante. 
C'étaient aussi bien celles qui défrayaient les conversations 
d'hommes de lettreset de magistrats, auxquelles elle prenait part 
chez ses oncles, le conseiller Fréteau et le président Dupaty. Du 
reste, nullement d'humeur à se perdre dans les vagues rêveries, 
elle possédait, à un degré rare, le sens de la vie, Abeaucoup de 
raison qui la distinguait de la plupart des femmes de son temps 
et de tous les temps, elle mêlait une fantaisie toute féminine; 
à une élégance d'ancien régime, une indépendance d'allures et 
une absence de préjugés qui annonçaient la société du lende- 
main. Tels étaient les élémens riches et variés qu'elle résumait 
en elle, comme une fleur superbe. 

Comment le pauvre Condorcet eût-il résisté? Lui qui, jadis, 
avait si tendrement soupiré pour la coquette Meulan, il allait 
subir un charme autrement capiteux. Il ne chercha d'ailleurs 
aucunement à s'en défendre, en fut aussitôt enivré, et succomba 
de tout son faible cœur. 

C'est chez le président Dupaty qu'il avait connu Sophie de 



70 REVUE DES DEUX MONDES. 

Grouchy. On va voir dans quelles circonstances : elles peignent 
une époque et un milieu. Cette lin du xviii*' siècle était, comme 
on sait, fertile en « Affaires. » Après l'affaire Calas, l'affaire La 
Barre, et plusieurs autres, l'affaire des « Roués de Gtiaumont » 
apporta à l'annéô 1786 son lot de scandale, de sensiblerie 
et de fièvre révolutionnaire. Le bailliage de Chaumont avait 
condamné aux galères perpétuelles trois paysans, les nommés 
Bradie;", Si marre et Lardoise, accusés d'avoir volé et maltraité 
le fermier Thomassin. L'affaire vint au Parlement de Paris sur 
l'appel a minima du ministère public. Le conseiller Fréteau, 
chargé d'instruire l'affaire, conclut à réformer le jugement pour 
irrégularités de procédure. Le Parlement ne fut pas de cet avis; 
il éleva la peine : les paysans furent condamnés à la roue. 
Fréteau ne lâcha pas la partie, et, sachant bien ce qu'il faisait, 
il communiqua son mémoire à son beau-frère Dupaty. Celui-ci, 
avocat général au Parlement de Bordeaux, s'y était rendu im- 
possible par sa manie d'en user librement avec les lois qu'il 
était chargé d'appliquer. Il était le protecteur attitré de tous 
ceux à qui la police, la justice et autres autorités tracassières 
font des ennuis. C'était le « bon juge. » Ne pouvant le main- 
tenir en province, on l'avait envoyé à Paris. On le déplaçait avec 
avancement. Mis en possession du dossier des trois paysans, il 
écrivit un mémoire justificatif où il ne releva pas moins de 
vingt-trois cas de nullité, et en appela au Conseil du roi de 
l'arrêt du Parlement de Paris. Après une série de péripéties 
que nous n'avons pas à raconter ici, le Conseil du roi cassa le 
jugement de Chaumont et renvoya les accusés devant le bail- 
liage de Rouen qui les acquitta, en décembre 1787. Leur 
défenseur alla détacher leurs fers — en famille. 

Quelques récits qu'on ait pu faire de cette scène touchante 
et larmoyante, aucun ne vaut celui qu'en adressait, peut-être 
à sa cousine de Grouchy, la fille du président Dupaty encore 
toute remuée du spectacle auquel on venait de la faire assister 
pour qu'elle en fût attendrie. Comment la lettre s'est-elle trouvée 
dans les papiers de Suard? Je ne sais; mais je me ferais scru- 
pule de ne pas donner en son entier ce document incompa- 
rable, une merveille en son genre. 



CONDORCET ET MADAME SUARD. 71 

LEITRE d'ÉLÉONORE DUPAÏI ÂGÉE DE SEIZE ANS A SA COUSJNE DE GROUCHY 

SUR l'affaire: CRIMIiVELLE (1) 

Je t'ai écrit plus de vingt lettres, sans avoir reçu aucune réponse de 
toi, ma chère amie. Ce silence m'afflige. Est-ce que tu n'aimes plus 
Éléonore? Mais j'ai à te manderj des choses qui t'intéresseront peut-être 
davantage, et si l'amitié ne t'est pas précieuse, du moins sois sensible à 
l'humanité. Je vais te parler de trois hommes que la calomnie a plongés 
dans les plus affreux malheurs. Ils habitaient une humble chaumière ; ils 
n'avaient pour tout bien qu'un petit troupeau: il n'en fallait pas davan- 
tage pour faire leur bonheur. Dès le lever du soleil, ils allaient travailler 
aux champs, et retournaient le soir dans leui's cabanes, où ils trouvaient 
un repos délicieux avec leurs femmes qu'ils aimaient et avec leurs enfans 
dont ils recevaient mille tendres caresses. 

Un soir que ces bonnes gens étaient assis autour de leur feu, et qu'ils 
écoutaient avec une grande attention la lecture de la Bible, que leur fai- 
sait leur grand-père, deux hommes armés entrent avec bruit dans la pai- 
sible chaumière, regardent autour d'eux, et, en voyant les trois pères de 
famille, ils disent: « Voilà ce que nous cherchons. » Alors ils les lient, les 
garrottent, et les' Barbares les enlèvent, sans être touchés des cris des 
femmes et des enfans, et des pleurs du vieillard. On les mène dans de 
noirs cachots ; et c'est là qu'ils apprennent qu'on les accuse d'avoir assas- 
siné des hommes. « Grand Dieu! Est-ce possible! s'écrient-ils. Nous, cou- 
pables d'un crime si noir ! » Cette première idée les met au désespoir ; mais 
leur conscience les rassure. 

On les interroge; on ne trouve dans leurs réponses que le langage de 
l'innocence, et quoiqu'il n'y eût contre eux aucun témoignage qui prouvât 
le crime dont on les chargeait, le juge inhumain les condamne à expier 
sur la roue. Le Barbare ! Sou àme était donc sourde à tout sentiment 
d'humanité ! 

ma bonne amie ! Gomment exprimer ma douleur en Aboyant ces mal- 
heureux marcher au supplice? Gomme ils sont pâles, défigurés !... Ils vont 
donc à la mort !... Hélas ! ils ne verront donc plus leurs enfans... Mais que 
vois-je ? Qu'entends-je? Un homme dont le seul regard annonce ce qu'il 
va dire, accourt et s'écrie : c Arrêtez, arrêtez, ils sont innocens ! » Le Roi 
ordonne que le supplice soit retardé. Aussitôt un cri de joie part de tous 
les cœurs. Cet ami de l'humanité les arrache des mains des bourreaux, et 
les reconduit dans leurs cachots. Alors il s'occupe de faire connaître leur 
innocence. Il y consacre ses jours, ses nuits : il en est sans cesse occupé. 
Enfin, il fait paraître un ouvrage qui les justifie. 11 croyait déjà jouir du 
doux plaisir de les délivrer; mais ces hommes qui sont toujours ennemis 
du bien qu'on fait, retardent par de noires méchancetés cet heureux 

(1) Je reproduis ici l'indication donnée par M"" Suard. Mais la lettre n'est cer- 
tainement pas adressée à l'une des jeunes de Grouchy, — qui s'appelaient Marie- 
Louise-Sophie et Félicité-Charlotte, — et non Henriette. De plus, elles étaient trop 
au courant de l'affaire pour avoir besoin d'en être informées dans le détail. Peut- 
être est-ce une composition adressée aune amie imaginaire, un « devoirde style. « 



72 REVUE DES DEUX MONDES. 

moment. Dieu ! Est-il possible de trouver des ennemis lorsqu'on veut faire 
du bien? Ils mettent en oeuvre la calomnie, l'injustice contre le plus 
vertueux des hommes, l'accablent d'injures, condamnent au feu le mémoire 
qu'il avait fait pour défendre ces trois malheureux. 

Ici, ma chère Henriette (?), permets que j'interrompe mon récit. Mon 
cœur ne peut te cacher davantage quel est cet homme généreux. C'est le 
protecteur de l'humanité, le meilleur de tous les pères, l'ami de ses 
enfans... Ne le devines-tu pas, ma chère Henriette, c'est mon papa... Oui, 
c'est mon cher papa. Cela ne t'étonne pas sans doute. Tu sais combien son 
cœur est bon, combien il se plaît à soulager les malheureux. Ah! je 
remercie le ciel d'avoir un tel père. J'aurais voulu que tu eusses été témoin 
des peines qu'il s'est données dans cette affaire. Il y pensait toujours, et, 
pendant les deux années qu'il s'en est occupé, son zèle ne s'est pas ralenti 
un seul instant. Pour se délasser de ses travaux, il allait souvent les voir. 
J'y allais aussi avec lui. Nous leur disions des choses consolantes ; nous 
tâchions d'adoucir leurs peines. Ah ! que je me sentais attendrie en les 
voyant, ces malheureux! Surtout, en songeant que, sans papa, leurs 
membres innocens auraient été mutilés sous les mains barbares des 
bourreaux! Que ces idées sont déchirantes ! Et combien ton âme en doit 
être émue ! Mais consolons-nous, ma chère amie, et livrons-nous à la joie 
la plus pure. La vertu a sauvé l'innocence des mains de l'oppression. 
Enfin, aujourd'hui, le Conseil a cassé l'arrêt qui les condamnait. Ils 
seront donc sauvés, ma chère amie. Ah ! je ne me sens pas de joie ! 

Mais j'ai encore une scène bien touchante à te peindre. Tu dois bien 
penser que nous avons été aussitôt leur annoncer cette bonne nouvelle. 
Nous les trouvons tristes, abattus. Mais quelle est leur surprise, quand 
papa leur dit en les embrassant : « Consolez-vous, mes amis. Votre inno- 
cence est reconnue ; bientôt vous irez consoler vos femmes et a'os enfans 
désolés, reprendre cette vie paisible et innocente que vous avez toujours 
menée, et, au lieu de l'air infect des prisons, vous respirerez enfin l'air 
doux et pur de la liberté. » Ils ne peuvent exprimer leur joie en enten- 
dant ces paroles. Ils embrassent les genoux de mon papa, et l'appellent 
leur ange tutélaire. Ah ! ma bonne amie, qu'il est doux de sécher les 
pleurs des malheureux! 

Voilà, ma chère Henriette, un récit qui, j'espère, t'intéressera, malgré 
ses longueurs. Pardonne cette négligence. Je t'écris sans apprêts, et tel 
que mon cœur me le dicte : le langage du sentiment n'est-il pas celui qui 
convient à l'amitié ? 



Que dites-vous de la lettre et du style? Berquin, l'ami des 
enfans, n a pas de page plus touchante ni plus édifiante. C'est 
la scène type de la jeune fille sensible et du forçat innocent. 
L'afl'aire des roués ne pouvait manquer de mettre en mouve- 
ment Gondorcet qui s'était déjà employé activement pour le 
jeune d'Etallonde, ce Français, officier du roi de Prusse et pro- 
tégé de Voltaire. Au premier bruit de ce scandale judiciaire, il 



CONDORCET ET MADAME SUARD. 73 

arrive cliez Dupaty, se concerte avec lui, publie, pour lui venir 
en aide, ses Réflexions dun citoyen non gradué sur un procès 
très connu. Ainsi la grâce des roués de Chaumont fut un peu 
son œuvre. Un bienfait oblige. Il prit à son service un de ces 
innocens. Ce fut un désastre dans son intérieur. Il ne faut pas 
mêler les questions... Au cours de ses visites chez Dupaty 
Condorcet avait rencontré la nièce du Président, la belle Sophie 
de Grouchy. 11 revint un peu plus souvent et s'attarda un peu 
plus longuement que ne l'exigeait l'intérêt des trois honnêtes 
cambrioleurs. Le souci de la justice et de la vérité l'avait 
amené : l'amour le retint. 

De son côté, M""^ Suard était en relations, déjà anciennes et 
très affectueuses, avec les Grouchy. Nous en avons pour preuve 
un aimable billet à elle adressé par Sophie, Il s'agissait de la 
garder à Villette où elle était en visite avec Garât. « Nous 
voulons vous enlever M°" Suard jusqu'à lundi, monsieur, écri- 
vait Sophie de Grouchy à M. Suard. Cest un complot formé, et 
il est absolument nécessaire que vous y entriez, si vous voulez 
que papa, maman et toute la société vous pardonne de n'en 
être pas aussi l'objet. Mon oncle Dupaty part lundi. Ainsi vous 
voyez bien que rien ne pourra empêcher M™^ Suard d'obtenir 
des chevaux ce jour-là pour partir d'ici. Pardonnez-nous de la 
garder. Elle se porte à merveille, elle se plaît avec nous, et 
cela est au moins réciproque. M. Garât trouve ce vallon digne 
de quelques momens de ses vacances ; un peu de soleil et beau- 
coup d'amitié ne nous donnent- ils pas quelques droits, monsieur, 
de vous garder ainsi ce que vous chérissez davantage'^ » La 
lettre est datée du 4 octobre 1786. Nous sommes à la veille du 
drame intime qui va déchirer le cœur de la sensible Amélie. 

Bien des signes auraient dû lui donner l'éveil, et d'abord les 
fréquentes visites de Condorcet chez Dupaty. Mais elle savait 
Dupaty en procès avec le Parlement pour la cause des trois roués ; 
elle voyait, nous dit-elle, Condorcet écrire sans cesse des mor- 
ceaux contre le réquisitoire de Séguier et le Parlement : n'était- 
ce pas une explication suffisante? D'ailleurs, comment l'idée lui 
serait-elle venue que son ami songeât à se marier? Elle ne ces- 
sait de l'entendre répéter qu'il était trop vieux, ayant quarante- 
deux ans, l'âge d'Ariiolphe, et d'ailleurs à jamais guéri de la 
passion par une première expérience. Cela l'arrangeait trop 
bien pour qu'elle songeât à en douter. 



74 REVUE DES DEUX MONDES. 

Cependant de grandes perturbations se nianilestaient dans la 
vie, jusque-là si réglée, du philosophe. Lui, qu'on n'avail jamais 
.vu déroger à son habitude de se coucher à dix heures, il restait 
maintenant chez Dupaty jusqu'à minuit! Un acte inqualifiable, 
une extraordinaire inconvenance dont il se rendit coupable 
avec une espèce de cynisme fut la révélation. Il avait écrit à 
M"^ Suard qu'il s'ennuyait à Paris et l'avait priée d'y revenir. 
Elle n'était plus habituée à ces marques d'un tendre intérêt; 
charmée, elle s'empressa de déférer à ce vœu d'une amilié qui 
peut-être se réveillait. Mais, à sa grande surprise, elle ne vit 
pas accourir Gondorcet. Cependant elle apprenait, avec un 
trop légitime dépit, qu'il allait chaque soir à quelques pas de 
là, chez Dupaty. C'est que Sophie de Grouchy était revenue de 
Villetie avec sa mère : Condorcet ne s'ennuyait plus à Paris. 
La nécessité simposait d'une explication qui n'avait que trop 
tardé. 

MADAME SUARD A CONDORCET 

Je croyais que mon retour à Paris était une chose agréable pour vous : 
vous m'aviez écrit que vous le désiriez. Cependant je doute que je vous 
eusse vu quelques momens, si je ne vous avais rencontré chez 'Sl'^'^ Du- 
paty. Je trouve très simple que vous ayez un vif intérêt pour sa nièce; 
j'ai toujours pensé que la beauté, la grâce, lesprit devaient faire de vives 
impressions. Pourquoi donc ne me diriez-vous pas tout ce qui se passe 
dans votre àme, puisqu'il ne peut s'y rien passer que je n'approuve? Ne 
dois-je pas me croire quelques droits à votre confiance, quand la mienne 
pour vous a été sans réserve?... Voilà plusieurs jours de suite que vous 
m'avez profondément affligée en passant devant maporte sans y entrer. Être 
si près de moi sans sentir le besoin de me voir un moment, c'est une indif- 
férence à laquelle votre amitié n'a pu me préparer, que la mienne ne peut 
concevoir et dont elle est bien éloignée d'être capable... Si vous êtes amou- 
reux de Sopliie, pourquoi ne me l'avoueriez-vous donc pas, puisque votre 
amour deviendra une si bonne excuse de vos torts envers l'amitié?... 

Condorcet ne demandait qu'à avouer... Du joui- où ce fut 
pour parler de Sophie de Grouchy, il ne fit })lus dil'liculté de 
retourner chez M"'* Suard. Ici commence un chapitre de leurs 
relations qui n'est pas le moins piquant. M'"*" Suard, en elFet, 
s'institue aussitôt sa confidente et sa conseillère : c'était ren- 
trer dans son élément. Elle va se prodiguer dans ce rote qui 
lui convient si bien, et renaître au coutact d'une intrigue dont 
la complication la ravit. 



CONDORCET ET MADAME SUARD. 75 

Ce projet d'union soulevait en effet une objection. Il en 
soulevait dix, il en soulevait cent : ni 1 âge, ni les goûts n'étaient 
en rapport; cette brillante personne que fut Sophie de Grouchy 
était, entre toutes les femmes, celle que ce timide, ce naïf, ce 
maladroit de Gondorcet était fait pour ne pas épouser. Mais ce 
genre d'objections ne compte pas. Il y en avait une autre. 

Le dernier biographe de M""^ de Gondorcet, M. Antoine 
Guillois, s'est fait l'écho indigné d'un bruit auquel j'avoue bien 
que ni l'autorité de Michelet, ni celle de Lamartine, ne suffi- 
raient à prêter beaucoup de consistance. « Michelet, dans son 
livre sur les Femmes de la Révolution, a parlé d'un roman 
d'amour antérieur au mariage du 28 décembre 1786 et dont 
Sophie aurait été l'héroïne; les noms de La Rochefoucauld, de 
La Fayette, de l'abbé Fauchet et d'Anacharsis Klootz ont été 
prononcés; Sophie aurait prévenu loyalement son mari que son 
cœur n'était pas libre et elle n'aurait aimé réellement Gondorcet 
qu'après trois ans de mariage, et lorsque le philosophe aurait 
conquis son cœur par ses enthousiasmes généreux au lende- 
main de la Bastille. (Michelet a écrit textuellement : « L'unique 
enfant qu'ils aient eu, naquit neuf mois après la prise de la 
Bastille, en avril 90.) ... Qu'on dise donc si la vie de Villette... 
se prêtait à une pareille intrigue; qu'on dise aussi, quelque 
opinion sévère que l'on puisse professer à son égard, si Gondorcet 
aurait été homme à supporter de pareilles conditions (1)! » 
C'est précisément ce que M"" Suard va nous dire. Sur l'effet 
qu'aurait produit la prise de la Bastille dans les ménages de 
philosophes, nous laisserons à Michelet la responsabilité de 
cette vue historique. Mais sur la réalité d'une intrigue senti- 
mentale avouée par Sophie et connue de Gondorcet, voici que 
nous arrive un témoignage nouveau et dont il est difficile de 
contester l'authenticité. C'est une des révélations, telles quelles, 
de cette correspondance. 

Le témoin est prévenu, je l'accorde. Mais il y a des détails 
qu'on n'invente pas, et qui ont pour garantie leur étrangeté 
elle-même. Au cours de la visite où il lui avoua son intention 
d'épouser M^'*" de Grouchy, M°" Suard tint à Gondorcet ce 
propos : « Vous voyez, lui dis-je, que son cœur est engagé, qu'il 
l'est par un premier sentiment qui d'ordinaire jette dans l'âme 

(1) Antoine Guillois, la Marquise de Condorcef, p. 72. 



76 REVUE DES DEUX MONDES. 

de profondes racines, et qu'il ne faut point penser à lui en 
demander le sacrifice dans ce moment. Il me dit qu'il attendrait 
aussi longtemps qu'on le voudrait, qu'il ne prétendait qu'à son 
amitié, et qu'elle lui en montrait beaucoup... » M""^ Suard n'a 
pas inventé ce bout de dialogue si singulier, pas plus que les 
négociations bizarres auxquelles va la mêler sa vocation d'éter- 
nelle intermédiaire. 

Ce furent, pendant des semaines, des scènes violentes et 
baroques. On vécut dans une atmosphère chautVée de passion et 
teintée de ridicule. On joua au vrai une de ces pièces qu'on 
trouverait à la scène par trop invraisemblables, ambigu de 
drame et de vaudeville. Il semble en eli'et que le roman, joù 
Sophie était engagée, fût en voie de languir. L'arrivée d'un 
prétendant corsa la situation et ranima des feux qui s'étei- 
gnaient. « L'amant se montra alors aussi passionné que dans les 
premiers jours de son amour; et Sophie y retrouva un charme 
quelle voulait bien concilier avec son mariage, mais qu'elle ne 
voulait pas sacrifier. Sa mère... était présente à tous ces 
combats; elle allait de sa tîlle à son amant; elle le conjurait de 
ne pas la priver d'une destinée qu'il ne pouvait lui assurer, 
piiisqu il était tyiarié \ ici plusieurs lignes bilTéesl. » M""" Suard 
était admirable dans ces cas-là, ingénieuse, autant que personne 
au monde, à trouver, pour les situations les plus embrouillées, 
la formule libératrice. Elle émit cet avis que l'amant devrait 
lui-même accorder au futur mari la main de Sophie et lui en 
faire cession. Restait à persuader le principal intéressé : ce n'est 
pas Condorcet que je veux dire. « La mère et la fille partirent 
pour leur terre. M. de Condorcet lui écrivit en lui promettant 
tout le bonheur que la tendresse peut donner. Lamant écrivait 
de son côté que sa vie dépendait de son amour, et que ce sacrifice 
était au-dessus de ses forces. La mère se jetait aux genoux de 
sa fille et lui demandait son bonheur comme on demande la 
vie. » Enfin l'amant envoya son consentement. Tout le monde 
fut d'accord pour brusquer les choses, sauf pourtant M'"" Suard; 
mais alors on cessa de la consulter. « La mère n'eut pas de 
repos que tout ne fût terminé. M. de Condorcet n'eut pas le 
courage d'éloigner son bonheur. Je désapprouvais fort cette 
précipitation ; elle m'annonçait tous les orages qui depuis ont 
éclaté. Mais il faudrait jeter un voile sur tout <-ela et sur M. de 
Condorcet qui, depuis ce moment, n'a plus été lui, n'a plus été 



CONDORCET ET MADAME SUARD. 77 

à lui. Ah ! que de vertus et de bonté lamour a dégradées ! » Telle 
est cette déposition d'un témoin qui fut mêlé à toute l'affaire 
et qui y eut un rôle. Il est impossible de n'en pas tenir grand 
compte. — Quel est d'ailleurs le nom de l' « amant » marié? je 
l'ignore. Je crois fermement que le mot, d'usage courant dans 
notre littérature classique, doit s'entendre dans un sens très 
différent de l'acception précise et spéciale que nous lui don- 
nons aujourd'hui. Enfin et surtout, je laisse à de plus avisés 
que moi le mérite d'apporter dans cet imbroglio un peu de clarté 

IV 

Le mariage de Gondorcet fut le coup de grâce pour une 
amitié qui, depuis des années, languissait. A vrai dire, les 
relations ne furent jamais interrompues complètement. Sophie 
avait môme demandé qu'il n'y fût rien changé : « Nous nous 
partagerons M. de Gondorcet. Vous viendrez vivre avec lui, si 
le sort vous condamne à pleurer votre mari. » C'était charmant 
pour Suard : il pouvait mourir... Mais, en fait, on se vit rare- 
ment, le moins souvent possible. Gondorcet était gêné. M™" Suard, 
chaque fois qu'elle pensait à lui, sentait les larmes lui monter 
aux yeux. Ge n'était pas de s'être marié qu'elle lui reprochait ; 
non certes, et on pouvait l'en croire, puisqu'elle-même, jadis, 
lui avait conseillé le mariage. Mais pourquoi s'était-il marié 
ainsi? Elle eût accepté toute autre femme: pourquoi avait-il 
fait précisément le choix qui devait lui être le plus pénible? Elle 
fut éperdu ment jalouse. 

L'amour passe pour être aveugle, mais la jalousie est clair- 
voyante. M""* Suard sentit confusément le contraste que formait 
avec elle la nouvelle venue, et combien c'était peu de chose 
qu'Amélie Suard auprès de Sophie de Gondorcet. Celle-ci grande 
dame, ayant de la race et du sang; elle, bourgeoise et provin- 
ciale, passée de la boutique d'an marchand au petit ménage d'un 
professionnel des lettres. La première, brave et même hardie, 
regardant tous les genres de périls en face et sans baisser les 
yeux, l'autre assaillie de vapeurs et toujours au bord de l'éva- 
nouissement. Devant la beauté rayonnante d'une telle rivale, 
que devenaient les grâces mignardes qui avaient énioustillé Vol- 
taire? J'ai dit que l'amitié de Gondorcet et de M"* Suard avait été 
irréprochable; ce ne fut qu'une amitié, mais une de ces amitiés 



78 REVUE DES DEUX MONDES. 

entre homme et femme, dont on découvre, à l'instant de la 
déchirure, l'étroite parenté avec l'amour. L'amie délaissée 
souffrit de toute son âme. 

Les années venaient. Ce n'était certes pas encore la vieillesse, 
et pas même ses premières atteintes, mais c'était déjà le tour- 
nant de (a vie où l'on a derrière soi sa jeunesse. Le portrait que 
nous avons de M"'" Suard est de cette époque. C'est un médail- 
lon, non signé, peut-être du peintre Duplessis, qui était en 
relations avec la famille. La mode était aux étoffes simples, aux 
linons, aux mousselines, aux petites robes que revêtait Manon 
Philipon pour aller le dimanche dans les bois de Meudon, aux 
coiffes à la paysanne qu'affectionnait la grande bergère du 
hameau de Trianon. Tout enveloppée ainsi dans son joli fichu 
et sa grande fanchon. M"'" Suard donne une première impres- 
sion de grâce souriante dont il est impossible de ne pas être 
séduit. Les traits sont délicats, encore affinés par la coiffure 
volumineuse. Le front est découvert, les sourcils saillans, les 
pommettes proéminentes, la bouche grande, les lèvres mobiles. 
Le teint est animé, sans qu'on puisse démêler si c'est leffet de 
la nature, ou de la convention du genre, ou peut-être d'un 
peu de fard. Aucune régularité. Un visage tout en expres- 
sion. Approchons-nous : ce qui manque à ce portrait d'une 
femme qui dut être charmante, c'est un peu plus de géné- 
rosité, d'aisance et d'abandon : il y a de la sécheresse dans les 
traits, et les coins des lèvres sont déjà un peu fripés. L'âge 
se fait sentir. Le fond de la nature se révèle. Quelle faute pour 
une femme de laisser après soi une image qui est celle de son 
déclin ! 

Bien des amis, et des meilleurs, étaient disparus. Le cercle 
des relations se resserrait. M""^ Geoffrin et M'^" de Lespinasse, 
Helvétius et d'Holbach, d'Alembert et Saurin étaient morts. 
M. Necker, condamné à une longue retraite, attendait que son 
heure sonnât de nouveau, et redoutait qu'elle arrivât trop tard. 
Une vague rumeur précédait les catastrophes prochaines. L'in- 
quiétude grandissait. Le séjour de Paris devenait de plus en 
plus pénible. Pour y échapper, M'"" Suard se réfugiait dans 
cette petite maison de Fontenay, récemment acquise, une jolie 
maison, plaisante surtout par sa situation, où, de son salon et 
de sa <'hambre, elle découvrait « un amphithéâtre de bois 
superbes et très étendus, dont le paysage était aussi varié dans 



CONDORCET ET MADA3IE SUARD. 79 

ses aspects que dans ses productions, et offrait au printemps 
d'immenses cliamps de roses et de cerisiers en tleurs, sur un 
terrain en mouvement, qui formaient un coupd'œil enchanteur. » 
C'était le temps où il y avait des roses à Fontenay-aux-Roses. 
Dans cet asile, au milieu de cette paix des choses qui fait croire 
à la bonté des hommes, les nouvelles qu'on recevait de la ville 
furieuse semblaient les visions d'un cauchemar. 

V 

C'est là que se dénoua, à la manière d'un sombre drame, 
€e long roman d'amitié. 

Depuis le commencement de la Révolution, et à mesure que 
Condorcet se rangeait davantage au parti des violens, le désac- 
cord avec ses amis d'autrefois s'accentuait. On n'échangeait plus 
que des lettres d'obligation. Dans une longue note, dont elle 
<i fait suivre la copie de leur correspondance. M""' Suard a 
conté cette fin de leurs relations : « Lorsqu'il fut nommé à la 
seconde législature, dit-elle, je lui écrivis un mot d'honnêteté 
et je le priai, en lui faisant le tableau de tous les malheurs et 
de tous les crimes de la Révolution, de nous en épargner une 
seconde. Il n'a point répondu à cette lettre. Un jour, je le ren- 
contrai dans la cour des Feuillans : il vint à moi les bras ouverts, 
m'appela sa bonne amie. Mon cœur ne put lui répondre, je me 
trouvai froide dans ses embrassemens. Je lui fis quelques 
reproches d'un ton doux sur sa conduite politique. Il en parut 
embarrassé et me quitta. Sa figure était aussi changée que ses 
principes. Ce n'était plus ce caractère de douceur qui attirait la 
confiance et l'affection. C'était une figure désordonnée, hâve 
et presque hagarde... » M""" Suard ne devait plus le revoir, mais 
seulement l'apercevoir — une fois, dans quelle posture et dans 
quelles circonstances! 

Nous avons dit que proscrit par la Convention, et forcé de 
quitter la maison de la rue Pérou, Condorcet sortit de Paris, 
prit la route de Fontenay et vint demander asile aux Suard. 
Que se passa-t-il alors? Il était impossible que M"^ Suard, en 
publiant ces lettres, se dérobât au devoir de nous fournir sur 
ce dernier épisode un renseignement que guettait la curiosité 
Ju lecteur. On lit, en efl'et, à la dernière page de son manuscrit : 
Il se présenta le matin à Fontenay-aux-Roses, en carma- 



80 REVUE DES DEUX MONDES. 

gnole, un bonnet de coton sale sur la tête, et une barbe qui 
n'avait pas été faite depuis longtemps... » Et c'est tout. La 
suite manque. Le manuscrit est-il resté inachevé? A-t-il été 
mutilé? Que ce soit hasard ou calcul, le secret nous échappe. 

Mais y a-t-il un secret? Et M°" Suard aurait-elle fait autre 
chose que répéter la version déjà donnée par elle? La partie de 
ses Mémoires où elle raconte l'arrivée de Condorcet et l'accueil 
qui lui fut fait à la villa de Fontenay, est, dans ses réticences 
et ses habiletés, suffisamment explicite. D'après ce récit, un 
homme mal vêtu et ayant une très longue barbe se serait pré- 
senté à neuf heures du matin. La servante l'aurait introduit 
auprès de M. Suard, qui resta enfermé avec lui deux heures, en 
laissant ignorer à sa femme le nom du visiteur mystérieux. 
M""^ Suard, postée à sa fenêtre, guettait la sortie de l'inconnu. 
« Je vis sortir cet homme, mais je ne vis que son dos, et son 
attitude seule m'inspira la pitié la plus profonde... Il partit, et 
M. Suard vint me dire que c'était M. de Condorcet qui nous 
avait été si cher. Ah ! quelle satisfaction qu'il ne se fût pas pré- 
senté à moi la première ! Un cri de douleur, en le voyant en cet 
état, serait sorti de mon cœur, l'aurait perdu, et je ne m'en 
serais jamais consolée. » Voilà de belles phrases autour d'une 
vilaine conduite. M""' Suard allègue comme excuse qu'ils avaient 
une domestique dont ils n'étaient pas sûrs, une « servante pa- 
triote. » Suard promit à Condorcet de lui procurer un passe- 
port; qu'il revint le soir à dix heures: on le garderait la nuil. 
Le soir, les Suard attendirent vainement Condorcet: le lende- 
main, ils apprirent son arrestation à Clamart et sa mort, proba- 
blement volontaire. 

En résumé, Condorcet est venu demander asile aux Suard. 
Ceux-ci ont refusé, et l'ont envoyé mourir ailleurs. M""" Vernet, 
une simple logeuse, avait hébergé Condorcet pendant des mois, 
au risque de ses jours. La marquise de Condorcet, deux fois 
par semaine, déguisée en paysanne, venait à pied d'Auteuil à 
Paris pour visiter son mari dans sa retraite, et, afin de ne pas 
être remarquée, se mêlait à la foule qui allait voir la guillotine. 
M"" Suard se contenta d'épier derrière sa fenêtre la silhouette 
courbée, misérable, du proscrit en route vers le suicide... On a 
beaucoup reproché aux Suard cette défaillance de l'amitié. Je ne 
les défends pas. Ils sont indéfendables. Mais où sont, dans les 
rangs des philosophes et des humanitaires, les actes d'héroïsme, 



CONDORCET ET MADAME SUARD. 81 

OU simplement de courage et de dévouement? La moisson s'en 
est faite ailleurs, dans l'aristocratie ou dans le peuple, Poui: 
apprendre à braver la mort, aucune philosophie ne vaut les 
enseignemens de la tradition et de la foi. 

Et maintenant, les extraits que j'ai donnés de cette longue 
ei intime correspondance en auront-ils fait comprendre le 
double intérêt? L'intérêt historique d'abord. La ligure de Gon- 
dorcet s'y éclaire d'un jour tout nouveau, et les sentimens de 
l'homme privé expliquent à merveille la conduite de l'homme 
public. Cette tournure d'esprit romanesque, qu'il a portée dans 
ses relations d'amour et d'amitié, sera aussi bien celle qu'on 
retrouvera dans la conception qu'il se fait d'une humanité idyl- 
lique, telle qu'il l'expose dans son Esquisse des progrès de l'es- 
prit humain. La passion est le fond même de sa nature, et il 
est incapable de dominer sa passion. Il s'en faut d'ailleurs que 
la responsabilité de son rôle politique retombe, comme vou- 
drait le faire (;roire M""^ Suard, sur la marquise de Condorcet. 
Qu'on relise les premières de nos lettres, datées de 1770, quinze 
ans avant le mariage : le sectaire y est déjà tout formé, en 
armes, et prêt à l'attaque. Ensuite, cette lecture présente un 
intérêt et comporte un enseignement humain. Parmi toutes les 
morales qu'on s'est avisé d'inventer, — faute de vouloir se sou- 
mettre à la morale, — une des plus recommandées est la morale 
du sentiment. Qu'on en juge par l'exemple que nous venons 
d'avoir sous les yeux ! L'étalage d'une certaine émotivité est 
toujours pour faire impression. Un jargon vertueux, une phra- 
séologie sentimentale donnent le change. Regardons-y de plus 
près et nous verrons que la valeur réelle des âmes est en rai- 
son inverse de ces vaines démonstrations. Le « bon » Condorcet 
fut un des hommes les plus haineux qu'il y ait eu dans ces 
temps de violence et de haine ; la « sensible » Amélie Suard 
est un modèle d'égoïsme : tel est l'envers de la sensibilité'. 

René Doumic. 



TOME VII. — 1012. 



I/ORGANISATION 



DE 



L'EMPIRE BRITANNIQUE 



LA CONFERENCE IMPERIALE DE LONDRES 
LES ÉLECTIONS CANADIENNES 



L'année 1911 a été pour l'Angleterre une année impériale 
par excellence. Les fêtes du couronnement, la conférence impé- 
riale qui a réuni à Londres, en mai et juin dernier, les prin- 
cipaux ministres des colonies autonomes et les représentans du 
gouvernement britannique, les retentissantes élections cana- 
diennes du 21 septembre, où la plus grande colonie de TAngle- 
lerre a affirmé sa volonté de resserrer ses liens avec la 
métropole, eniîn le somptueux durbar de Delhi où, pour la 
première fois, un roi d'Angleterre esl venu parmi ses sujets 
hindous se faire proclamer empereur de l'Inde, au milieu des 
plus éblouissantes pompes orientales, voilà bien des événemens 
divers, comme est prodigieusement divers cet Empire britan- 
nique lui-même, si traditionnel et si moderne pourtant, réunis- 
sant en lui des démocraties nées d'hier, des tribus encore 
sauvages, et des peuples attachés aux plus vieilles civilisations. 
Les amis de la paix n'auraient qu'à se réjouir, si toutes ces 
manifestations, jointes à la crise internationale de l'été dernier, 
déterminaient les Anglais, tout absorbés depuis quelque temps 
par leurs affaires intérieures, à regarder de nouveau ce vaste 



l'organisation de l'empire britannique. 83 

monde où leur Empire tient une si grande place et constitue 
l'appui le plus précieux de l'équilibre universel. 

I 

La conférence ouverte à Londres le 22 mai dernier est la 
sixième d'une série qui a commencé en 1887 par une assez mo- 
deste réunion de délégués des gouvernemens anglais et colo- 
niaux, à laquelle lord Salisbury, bon prophète, prédisait, en 
ouvrant ses séances, « une longue progéniture, » et qui s'est 
continuée par les conférences coloniales d'Ottawa en 1894, de 
Londres en 1897 et 4902. Le verbe ardent et les ambitieux 
projets de M. Chamberlain donnèrent à ces dernières un reten- 
tissement particulier. Quoiqu'il fût tombé du pouvoir, son esprit 
parut dominer encore celle de 1907, qui décida que ces assem- 
blées se réuniraient tous les quatre ans sous le titre plus solen- 
nel de conférences impériales. 

Ce changement de nom a sa signification. Il traduit le 
caractère nouveau qu'ont pris les relations entre la métropole 
et les grandes communautés autonomes qui font partie de 
l'Empire Britannique. Celles-ci ne sont plus des colonies, mais 
des Do)ninions, mot traduit quelquefois en français par celui de 
Puissances. Les conférences que leurs représentans tiennent 
à Londres avec les gouvernans britanniques n'ont plus lieu à 
intervalles variables, quand il plaît à la mère patrie de convoquer 
ses filles. Ce sont des assemblées périodiques, où siègent les repré- 
sentans de six nations également libres, quoique unies dans un 
même Empire. Les jeunes Dominions traitent sur le pied d'éga- 
lité avec la vieille Angleterre. Voilà ce qu'on a voulu affirmer, 
et l'on ne s'en est pas caché, en modifiant le titre de la conférence. 

Les honneurs, inconnus jusqu'ici, dont les représentans des 
Dominions ont été l'objet, ont témoigné également de l'impor- 
tance qu'ils ont prise dans l'Empire. Par une heureuse ren- 
contre, la conférence impériale aAait lieu l'année même du 
couronnement de George V, et l'on avait fait coïncider les deux 
événemens. Les conférences de 1887, 1897 et 1902 av^aient déjà 
concordé avec de grandes solennités britanniques, les jubilés 
de Victoria, le couronnement d'Edouard Vil. Pourtant, les repré- 
sentans des Dominions n'avaient pas joué dans ces fêtes de rôle 
tout à fait officiel- bien que le roi Edouard eût ajouté au litre 



8i REVUE DES DEUX MONDES. 

de ses prédécesseurs celui de roi des Dominions Britanniques 
d'au delà des mers. Cette fois, il en a été autrement. Dans le 
compte rendu, plein de si fins aperçus politiques et sociaux, 
que M. le comte d'Haussonville a donné du couronnement aux 
lecteurs de la Revue, il n'a pas manqué de l'observer : « Ce qui 
est le plus remarquable, le plus nouveau, le plus significatif, 
ce sont les onze étendards. On ne voit pas seulement, en effet, 
l'étendard royal porté par lord Lansdovvne, l'étendard de 
l'Union porté par le duc de Wellington, l'étendard de l'Inde 
porté par lord Curzon de Kedleston, mais encore les étendards 
des différens Dominions qui, pour la première fois, figurent dans 
un couronnement royal. » Et plus loin : « Hier une place a 
été faite à Westminster aux drapeaux des colonies. Aujour- 
d'hui, dans le cortège royal, une place plus importante encore 
sera faite à leurs troupes et à leurs représentans. C'est la fête 
des Dominions presque autant que la fête de l'Angleterre (1). » 

Ainsi les gouvernans des jeunes et lointaines démocraties 
qui vivent libres en union avec la Grande-Bretagne sont venus 
s'asseoir à côté des Pairs du Royaume, des rajahs de l'Inde, des 
représentans de tous les rois du monde. La personne même de 
ces hommes témoigne de la vitalité de l'Empire, de la mer- 
veilleuse combinaison de l'esprit de conquête et de l'esprit de 
liberté qui en a fondé la puissance et en assure la durée. Des 
cinq colonies autonomes de l'Angleterre, deux, la Nouvelle- 
Zélande et Terre-Neuve, sont des pays insulaires, d'une éten- 
due inférieure à celle de la mère patrie. Elles ne sont point 
dénuées de ressources. Mais ce qui permet surtout « les longs 
espoirs et les vastes pensées, ■» ce sont ces immenses territoires 
de l'Australie, du Canada, de l'Afrique du Sud qui couvrent 
des millions de kilomètres carrés et compteront bientôt des 
dizaines de millions d'habitans. Quels sont donc les premiers 
ministres qui sont venus les représenter dans ce monument 
essentiellement uational et traditionnel qu'est pour la Grande- 
Bretagne l'abbaye de Westminster? 

L'un a gardé l'aspect fruste du mineur écossais que fut 
Andrew Fisher, avant de quitter les houillères de Kilmarnock 
pour passer en Australie, où, après s'être enrôlé dans des 
syndicats presque révolutionnaires, il est devenu le chef d'un 

(1) Voyez la Revue du 15 juillet 1911, 



l'organisation de l'empire bbitanmque. 85 

gouvernement socialiste. L'autre, vieillard alerte, aux traits 
lins et mobiles, depuis quinze ans premier ministre du Canada, 
est un Français de pure race; les aïeux de sir Wilfrid Laurier 
ont combattu contre les hommes qui l'entourent aujourd'hui 
et l'appellent dans leurs conseils. Du moins un siècle et demi 
a-t-il passé depuis lors. Mais que penser en portant les yeux sur 
la haute et massive silhouette du premier ministre de l'Afrique 
du Sud? Le général Bolha est un Boer et non des moindres. Il 
n'y a pas dix ans, il a rencontré déjà quelques-uns des hommes 
([u'il retrouve à Westminster ; mais c'était dans l'immensité du 
veld et les armes à la main. Il a commandé le feu sur les 
troupes de lord Roberts, qui se trouve à quelques pas de lui. 
Aujourd'hui, porté par les sulTragos des hommes de sa race à 
la tête de l'Afrique du Sud, il vient en leur nom collaborer avec 
les gouvernans du pays qui a mis le sien à feu et à sang. En 
vérité, chacun des trois premiers ministres peut s'écrier, au 
milieu des pompes du couronnement : « Ce qui m'étonne le 
plus ici, c'est de m'y voir. » 

C'est bien là le chef-d'œuvre de la politique anglaise et le 
résultat admirable de la collaboration des deux partis qui 
divisent la nation, ou mieux des deux tendances qui se partagent 
l'àme britannique, qui en prennent alternativement la direction 
et qui, pour contraii es quelles semblent, concourent au même 
but. Le réalisme, souvent brutal, des uns conquiert à l'Empire 
le Canada et le Transvaal; l'idéalisme libéral, qui confine par- 
fois à l'idéologie, des autres sait réconcilier en quelques années 
les Canadiens français et les Boers. OEuvre plus grande encore 
que celle qu'ont accomplie les Romains, qui n'ont conquis que 
des Barbares, faciles à assimiler, ou des peuples aveulis inca- 
pables de révolte. Pleins de vigueur, les Canadiens et les Boers 
ne se sont point assimilés à leurs conquérans. Ils ont gardé 
intacte leur culture, qui vaut bien celle des Anglais, et leur 
énergie; pourtant ils ont accepté leur incorporation dans l'Em- 
pire britannique, avec le gouvernement duquel leur propre 
gouvernement collabore loyalement aujourd'hui. Certes, il est 
difficile de sonder le tréfonds des cœurs, tant sur les rives de 
l'Orange que sur celles du Saint-Laurent; mais la franche 
acceptation des faits accomplis paraît incontestable d'un côté 
comme de l'autre. Tels sont les bienfaits de la liberté. La 
conquête a pu fonder l'Empire. C'est la liberté qui le maintient. 



86 REVUE DES DEUX MONDES. 

Il 

Suffîra-t-elle pourtant à le faire durer toujours? A l'heure 
actuelle, la liberté dont jouissent, les uns vis-à-vis des autres, les 
divers membres de l'Empire Britannique semble à beaucoup un 
peu anarchique. Chacune des colonies est absolument maîtresse 
de sa législation intérieure, civile, criminelle, administrative, 
commerciale, sociale; elle est maîtresse de ses tarifs douaniers, 
à l'égard de la mère patrie comme des pays étrangers; elle est 
maîtresse d'organiser sous la forme où elle l'entend, ou de 
n'organiser point, des forces de terre ou de mer pour concourir 
en cas de guerre à la défense de l'Empire. Il n'existe aucune 
institution qui représente l'ensemble de cet Empire et puisse 
légiférer pour lui. Sur le terrain judiciaire seulement, le 
Conseil privé de la Couronne, recruté exclusivement en Grande- 
Bretagne, constitue une Cour de Cassation générale. C'est le 
dernier vestige, maintenu grâce à l'extrême prudence de ses 
arrêts, de l'autorité de la métropole sur les colonies. L'unité 
politique de l'Empire apparaît comme plus théorique que pra- 
tique; elle ne repose que sur le bon vouloir des parties compo- 
santes; au point de vue commercial comme au point de vue 
militaire, comme au point de vue législatif, elle ne se traduit, 
ou du moins, il y a quelques années encore, elle ne se traduisait 
effectivement par rien. L'impérialisme, dans le sens le plus 
large du mot, n'est autre chose qu'une tendance à resserrer, à 
fortifier les liens actuellement si lâches entre la mère patrie et 
ses filles émancipées, et le rôle des conférences coloniales d'hier, 
des conférences impériales d'aujourd'hui et de demain, c'est de 
trouver les moyens d'opérer ce resserrement. 

Jadis, ;iu début du règne de Victoria, disait M. Asquith, premier 
ministre d'Angleterre, le 23 mai dernier, en ouvrant la Conféi^ence impé- 
riale, il se présentait deux solutions brutales et simples de ce que les 
hommes d'État d'alors considéraient avec quelque impatience comme « le 
problème colonial. » L'une était la centralisation, — consistant à gouverner 
toutes les dépendances de l'Empire d'un bureau situé à Londres. L'autre 
était la désagrégation, — d'aucuns acquiesçaient, si même ils ne l'encou- 
rageaient, à un processus d'essaimages successifs, grâce auxquels, sans 
l'amertume que laissent les tentatives de coercition, chaque communauté 
coloniale, au fur et à mesure de son accession à la majorité politique, sui- 
vrait l'exemple des colonies américaines et se mettrait à vivre de sa vie 
propre, indépendante et souveraine. 



LORGAMSATiUN DE l'kMI'LRE BRITANNIQUE. 87 

Tel était bien letat de ropinion entre 1840 et 1850. C'était 
le temps du grand débat entre la protection çt le libre-échange, 
le temps aussi oii, à côté de l'Empire colonial britannique, com- 
mençait à se constituer un nouvel empire colonial français. D'un 
côté, les hommes attachés aux vieux principes, au mercanti- 
lisme, à la domination absolue de l'Angleterre sur toutes les 
mers, tenaient que les colonies étaient la chose de la métropole, 
qu'il fallait leur mesurer strictement la liberté et n'avaient, 
d'ailleurs, aucune foi dans la fidélité des Français du Canada 
ou des Hollandais du Cap. D'autre part, les gens avancés, 
croyant à la venue prochaine de la paix et du libre-échange 
universels , jugeaient fort inutile d'encombrer indéfiniment 
l'Angleterre de colonies qui, selon leurs vues de l'avenir, ne 
pouvaient lui être d'aucune utilité. Les deux points de vue sem- 
blaient irréductibles. Pourtant, comme il est presque toujours 
arrivé dans l'histoire du peuple anglais, ils ont perdu, sous l'in- 
iluence des faits, beaucoup de leur raideur première et peu à 
peu un rapprochement s'est fait, non certes complet, mais très 
appréciable. Ecoutons encore le premier ministre : 

Après soixante-dix ans d'expérience de l'évolution impériale, on peut 
dire avec confiance cfu'aucune de ces deux théories (la centralisation ni la 
désagrégation) ne reçoit aujourd'hui le plus léger appui, soit dans la 
métropole, soit dans aucune portion autonome de notre Empire. Nous 
avons été préservés de leur adoption, soit par la faveur de la Providence, 
soit (pour prendre une hypothèse plus flatteuse) par l'instinct politiciue de 
notre race. Et, dans la proportion même où la centralisation a paru de plus 
en plus absurde, la désagrégation a semblé de plus en plus impossible. 

Ce que l'on recherche aujourd'hui, c'est une combinaison de 
l'autonomie coloniale, — à laquelle les plus ardens impéria- 
listes se défendent de vouloir porter atteinte, — avec le dévelop- 
pement et la défense des intérêts communs, sans lesquels l'unité 
de l'Empire paraît vaine et fragile. C'est ce qu'exprime encore 
M. Asquith en disant aux délégués coloniaux : 

Que ce soit en xVngleterre ou dans ces grandes communautés cjue vous 
représentez, chacun de nous entend rester maître dans son ménage. C'est, 
ici comme dans les Dominions, le principe de vie de notre politique. C'est 
Vartlculus stantis aut cadentis Imperii. 11 n'en est pas moins vrai que nous 
sommes et entendons rester des unités, mais des unités dans une unité 
plus grande. Et c'est le premier objet, et le principe dirigeant de ces 
conférences périodiques, que de prendre librement conseil les uns des 
autres sur les sujets qui nous concernent tous. 



88 REVUE DES DEUX MONDES. 

Voilà des idées générales sur lesquelles tout le monde, ou 
à peu près, s'accorde effectivement en Angleterre comme aux 
colonies. Seulement, comme toujours quand il faut concilier 
deux principes qui, à première vue, semblent opposés, qui le 
seraient certainement, si on les poussait à leurs conséquences 
extrêmes, — l'autonomie locale et l'unité impériale, — il se 
trouve des gens qui préfèrent conserver un peu plus de l'un, 
mais il en est aussi qui sont disposés à retenir davantage de 
l'autre. C'est entre eux qu'est aujourd'hui le débat, et l'écart 
entre leurs points de vue reste considérable. 

Quelles sont donc les deux conceptions en présence, qui se 
sont nettement affirmées à la Conférence impériale ? Et d'abord, 
quel est le programme des impérialistes proprement dits, de 
ceux que frappe avant tout l'unité impériale? Le premier d'entre 
eux fut Disraeli; puis, venus des deux partis opposés, lord Kose- 
bery et lord Salisbury se rallièrent l'un et l'autre à lidéal 
impérialiste; mais c'est M. Joseph Chamberlain qui s'en fit le 
champion. Dès juin 1896, devant le Congrès des Chambres de 
commerce de l'Empire britannique, il formule tout le plan 
d'action de l'impérialisme pur. 

Je crois, dit-il, qu'une connaissance jdus approfondie doit tendre à 
compléter notre entente et qu'elle fera entrer dans le domaine de la poli- 
tique pratique ce magnifique rêve qui a enchanté tous les plus grands et 
les plus patriotes de nos hommes d'État, aussi bien dans la métropole 
qu'aux colonies; ce rêve de nous voir réaliser une union, au sein de laquelle 
des États libres, jouissant chacun de leurs institutions indépendantes, 
seront cependant inséparablement unis pour la défense d'intérêts communs 
et l'accomplissement d'obligations réciproques... 

Pour atteindre ce but, la première étape, déclare M. Cham- 
berlain, consiste à réaliser lunion commerciale de l'Empire; 
celle-ci faite, il existera naturellement, pour en surveiller le 
fonctionnement, un conseil qui examinera toutes les mesures 
relatives aux voies de communication et au commerce impérial. 
Il aura même, ajoutait le ministre des Colonies, à s'occuper 
de tout ce qui regarde la défense de l'Empire, — cette défense 
n'étant autre chose que la protection du commerce impérial, — 
et, par voie de conséquence, il ne pourra se désintéresser des 
affaires extérieures. « Graduellement, conclut-il, nous arrive- 
rions ainsi à un résultat qui différerait peu, s'il en différait 
aucunement, d'une fédération complète de l'Empire. » 



l'organisation de l'empire britannique. 89 

M. Chamberlain aurait voulu cfu'on se mît à l'œuvre sans 
désemparer en commençant par ce qui doit intéresser le plus ses 
pratiques compatriotes, par l'union commerciale. Il en donnait 
la formule générale, mais pourtant précise : établissement du 
libre-échange ou d'un régime très voisin dans l'intérieur de 
l'Empire, chacune de ses parties composantes restant libre de 
traiter comme elle l'entendrait les marchandises étrangères; 
toutefois, afin d'offrir aux colonies des avantages corrélatifs à 
ceux qu'elle en obtiendrait, la métropole s'engagerait à frapper 
de droits modérés les principaux produits étrangers similaires 
des leurs, notamment les grains, les viandes, la laine, le sucre. 
Ainsi la Grande-Bretagne sacrifierait le libre-échange sur l'autel 
de l'impérialisme. 

Ce plan, qui parut singulièrement audacieux quand il fut 
exposé, n'a pas varié depuis. Suivant les circonstances, ses 
adeptes ont mis plus ou moins en lumière telle ou telle de ses 
parties. Mais, à chaque conférence coloniale, les impérialistes 
ont tenté de s'en rapprocher et, dans l'intervalle des conférences, 
une propagande active a été faite autour de lui, dans la mère 
patrie comme dans ses dépendances. Le parti conservateur 
anglais, de plus en plus imprégné de protectionnisme, en est 
grand partisan. Dans un discours prononcé le jour même de 
l'ouverture de la conférence impériale à V Albert Hall de Londres, 
M. Balfour affirmait que l'institution de tarifs de faveur réci- 
proques, entre la Grande-Bretagne et ses colonies, était la con- 
dition sine qua non de la durée de l'Empire. Lors de la clôture 
de la conférence, le 20 juin dernier, lord Rosebery, présidant 
un banquet de 500 couverts donné en l'honneur des membres 
des parlemens coloniaux venus à Londres pour le couronne- 
ment, indiquait de son côté le but suprême, la constitution d'un 
parlement fédéral. 

Aucun parlement au monde, dit l'ancien premier ministre, n"est arrivé 
à sa forme définitive. Ne pouvons-nous le dire ici avec plus de force qu'en 
aucun autre pays? Ne voyons-nous pas dans la Conférence impériale qui 
siège actuellement au milieu de nous le germe d'une assemblée plus puis- 
sante, qui représentera les aspirations impériales de toutes les parties de 
notre communauté, qui représentera un Empire uni dans une forme 
permanente et définie, et qui sera le Parlement le plus auguste que le 
monde ait jamais vu? Ne voyons-nous pas dans le banquet d'aujourd'hui, 
où, pour la première fois, les représentans élus des divers parlemens se 
trouvent autour de nous, les germes de cette assemblée permanente où. 



90 REVUE DES DEUX MONDES. 

sans empiéter le moins du monde sur les utfaires domestiques d'aucun des 
Dominions, régnera une coopération cordiale et constante pour les atîaires 
d'ordre impérial"? 

Nous, les hommes deV Imper lai Fédération League, dont on avait coutume 
de se gausser quelque peu pafce que nous regardions trop loin en avant, 
— nous qui sommes, dans cette question, la Vieille Garde, voire peut-être 
l'Hôtel des InA-^alides, — nous limitions nos aspirations, dans nos jours 
d'iiumble travail, à ces conférences quadriennales qui ont lieu maintenant 
à Londres, parce que nous nous apercevions qu'il n'était pas possible d'ob- 
tenir plus alors. Il est possible au contraire d'obtenir davantage aujour- 
d'hui, où si l'on mène les choses sagement et sans forcer le pas, il doit 
résulter de ces conférences quelque chose de plus permanent, de plus con- 
stant, de plus puissant. Nous ne pouvons dire ce qui arrivera demain; mais 
les choses vont vite de nos jours... et je ne crois pas que la réalisation de 
ce rêve soit aussi éloignée qu'il pourrait paraître, parce que je crois qu'en 
raison de la pression extérieure du monde autour de nous, et avec des 
moyens de communication tellement plus rapides et plus commodes 
qu'aux jours de ['Impérial Fédération Leaguc, je crois, dis-je, que notre 
cause marche à pas de géant, et qu'un jour nous nous réveillerons et nous 
nous ti'ouverons constitués, pour ce qui concerne les affaires impériales, 
en un Empire fédéré. 

Aux impérialistes de la mère patrie répondent ceux des 
colonies. Si la résistance des Canadiens français a refroidi le 
zèle de sir Wilfrid Laurier, d'autres, et non des moindres, sont 
restés ou devenus des adeptes de l'impérialisme pur. Tel sir 
Mackenzie Bowell, déclarant, en réponse au toast de lord Rose- 
bery, « que ses propres idées sur la confédération de l'Empire 
étaient profondément en accord avec celles du président; que 
la grande majorité du peuple canadien désirait vivre dans une 
plus étroite union sentimentale et commerciale avec l'Empire, 
et qu'il croyait que le jour n'était pas loin où Je rêve de 
M. Joseph Chamberlain serait réalisé. L'opinion prédominante 
dans le Dominion, ajoutait-il, est que la marine canadienne ne 
doit pas former une unité à part, mais doit être à la disposition de 
la Vieille Angleterre, sans un instant d'hésitation, toutes les fois 
qu'il sera fait appel à ses services. » Confédération, union com- 
merciale, union militaire, ce sénateur canadien parle la langue 
de l'impérialisme le plus pur. Les élections qui viennent de 
précipiter du pouvoir sir Wilfrid Laurier semblent prouver que 
ce n'est pas de son côté, mais du côté de sir Mackenzie Bowell, 
qu'est la majorité des Canadiens. 

C'est un autre colonial, venu de la plus lointaine des dépen- 
dances britanniques, sir Joseph Ward, premier ministre de la 



l'organisation de l'empire britannique. 91 

Nouvelle-Zélande, qui s'est chargé de préciser lé premier, à la 
conférence impériale môme, un plan de constitution fédérale. 
Dès sa première séance, il a présenté un projet de résolution 
qui portait en termes d'appar«ence modeste : 

Que l'Emi^ire est maintenant arrivé à un degré de développement qui 
rend expédient l'institution d'an Conseil d'État impérial, comprenant des 
représentans de toutes les parties de l'Empire se gouvernant elles-mêmes, 
et chargé de donner des avis, en théorie et en fait, au gouvernement 
impérial sur toutes les questions affectant les intéi'êts des Dominions de 
Sa Majesté au delà des mers. 

Il semble qu'il ne s'agisse que d'un conseil consultatif, mais, 
en réalité, c'est un véritable Parlement fédéral que sir Joseph 
voudrait constituer. C'est ce que montre l'exposé développé 
qu'il en a fait et dont nous empruntons les principaux passages 
au compte rendu officiel de la conférence (1) : 

Le Canada, l'Australie, l'Afrique du Sud, la Nouvelle-Zélande, Terre- 
Neuve nommeraient des membres d'une Chambre impériale des représen- 
tans, sur la base d'un membre par 200 000 âmes de population. Ceci donne- 
rait 37 membres au Canada, 25 à l'Australie, 7 à l'Afrique du Sud, 6 à la 
Nouvelle-Zélande, 2 à Terre-Neuve. Le mode d'élection des représentans 
serait laissé au choix de chacun des Dominions, Le Royaume-Uni nomme- 
rait ses représentans sur les mêmes bases, ce qui lui donnerait 220 membres 
^sur un total de 297). Ces membres seraient élus pour cinq ans. Le 
Koyaume-Uni, le Canada, l'Australie, l'Afrique du Sud, la Nouvelle-Zélande, 
nommeraient deux représentans, chacun, au Conseil impérial de Défense, 
ou Chambre haute. 

A l'énoncé de ces étonnantes propositions, où le représen- 
tant des neuf cent mille habitans d'une possession lointaine, 
perdue dans le Pacifique, conviait la vieille Angleterre et son 
vénérable Parlement à abdiquer leur souveraineté entre les 
mains d'un nouveau Conseil fédéral, le premier ministre de la 
Grande-Bretagne ne put retenir une exclamation, que mentionne 
le compte rendu officiel. « Ainsi, s'écria M. Asquith, le Royaume- 
Uni aurait là deux représentans et les Dominions dix! » Mais 
le Premier néo-Zélandais continua imperturbablement : 

Sir Joseph Ward dit que les fonctions de cette Chambre haute seraient 
surtout consultatives. Il y aurait, en outre, un exécutif, — un ministère 
impérial, — ne comprenant pas plus de 15 membres, dont un seul serait 

(1) Compte rendu reproduit par le Times des 24 ef 26 mai 1911. 



92 REVUE DES DEUX MONDES. 

choisi parmi les membres de la Chambre Haute. A ce « Parlement impérial 
de Défense y seraient renvoyées exclusivement les affaires communes à 
l'Empire entier, les questions de paix ou de guerre, les traités, les rela- 
tions extérieures en général, la défense impériale, et la création de res- 
sources pour le soin des susdites atTaires. Pendant les dix premières années, 
le « Parlement impérial de Défense » n'aurait cependant pas le droit 
d'établir des impôts ; mais la part de dépense incombant à chaque Dominion 
devrait être considérée par lui comme une dette. Après ces dix années, les 
divers Dominions auraient à régler d'accord la manière dont leurs contri- 
butions seraient levées... Les représentans des Dominions étant en faible 
minorité, relativement à ceux du Royaume-Uni. pour éviter toute taxation 
oppressive, leur contribution par tête de population blanche ne pourrait 
dépasser 50 pour 100 de la contribution par tête imposée au Royaume-Uni. 

Afin de mettre en valeur les heureux efîets de son système 
sur la défense de l'Empire, sir Joseph Ward ajoutait, à titre 
d'exemple : 

Sur une base de 13 millions d'habitans blancs dans les divers Dominions 
(l'évaluation est modérée), 10 shillings (12.fr. 50) par tête donneraient 
6 millions et demi de livres sterling, ce qui permettrait de construire trois 
Dreadnoiig lits par an. Si l'on préférait faire de ces contributions le gage 
d'un emprunt, on pourrait se procurer la somme nécessaire à la construc- 
tion de 25 Dreadnoughts, soit 50 millions sterling, et l'amortir en quinze 
ans. 

Telles sont les propositions concrètes par lesquelles sir 
Joseph Ward entend réaliser les (( rêves » de lord Rosebery. 
On observe qu'il est surtout question ici dunion militaire, tan- 
dis que, dans la propagande de M. Chamberlain, l'union com- 
merciale se trouvait au premier plan. C'est pure affaire de 
tactique. Un ministère libéral et nettement libre-échangiste 
détenant le pouvoir, les dernières éleclions anglaises ayant 
paru marquer peu d'enthousiasme pour le Fair T?'ade et la 
Tar'iff Rcform, le traité de réciprocité entre les Etats-Unis et 
le Canada, — dont la ralilication semblait alors probable, — 
paraissant constituer un obstacle à l'union commerciale, il n'eût 
guère été adroit, de la part d'un colonial surtout, de mettre 
celle-ci trop en avant. Par ce temps de revendications ouvrières, 
la menace de renchérissement de la vie, conséquence bien pro- 
bable de tarifs protecteurs, môme légers, eût soulevé, dans le 
parti au pouvoir en Grande-Bretagne, une opposition immédiate 
et absolue. Toutefois, les paroles de M. Balfour, comme celles 
de sir Mackenzie Bowell, que nous avons rapportées, montrent 



l'organisation de l'empiiœ britannique. 93 

que le programme commercial de l'impérialisme nVst nullement 
abandonné. On s'est borné à n'en point trop parler à la confé- 
rence parce qu'on le sait peu goûté du public officiel. Peut-être 
espérait-on, au contraire, que l'offre d'une large contribution des 
colonies à la défense de l'Empire serait favorablement accueillie 
des libéraux, effrayés par l'augmentation des dépenses navales, 
et qu'ils verraient ainsi d'un bon œil l'aurore du Parlement impé- 
rial qui est la condition nécessaire de cette contribution. Du 
reste, sir Joseph W ard ne dissimule pas l'argument : 

Si les Dominions d"outre-mer veulent bien contribuer à la création et à 
l'entretien de la flotte, ils ont assurément droit à une voix dwns ces ques- 
tions qui les touchent d'une manière si vitale. La question d'un Conseil 
impérial de Défense est même plus importante encore pour le Royaume- 
Uni que pour les Dominions, étant donné le poids écrasant que lui impo- 
sent ses besoins navals. L'Empire consiste en un groupe de nations libres, 
et le jour d'une association entre elles pour les affaires impériales est 
arrivé. La question est de savoir sur quelle base cette association doit 
reposer. Ce ne peut être sur la base des relations actuelles, car une asso- 
ciation ne mérite pas ce nom, si elle ne donne pas aux associés une voix 
dans la direction des affaires. 

Voilà bien le dernier mot. Selon la conception purement 
impérialiste, l'Empire britannique n'est rien si les diverses unités 
qui le composent n'ont pas voix au chapitre dans toutes les 
questions intéressant l'ensemble : défense militaire et navale, 
relations extérieures. Or, la seule manière de leur donner cette 
voix, et d'une façon permanente (ce qui est indispensable, car 
les affaires les plus importantes peuvent surgir inopinénienl), 
c'est de créer entre la mère patrie et les Dominions autonomes 
une véritable confédération, avec un Parlement fédéral et un 
ministère fédéral. Au fond, c'est la vieille conception centralisa- 
trice, à laquelle M. Asquith faisait allusion dans son discours 
d'ouverture, qui revient transformée, évoluée, plus libérale 
assurément. 

Ce n'est plus le gouvernement, le Parlement anglais qui 
aura la haute main sur les gouvernemens coloniaux ; ce sera 
un gouvernement, un Parlement fédéral. Sans doute dans ce Par- 
lement toutes les colonies seront largement représentées; sans 
doute aussi son autorité sera limitée à certaines matières. 11 
n'en est pas moins vrai que l'autonomie de chaque colonie s'en 
trouvera restreinte. En cas de dissentiment, la minorité devra 



94 REVUE DES DEUX MONDES. 

s'incliner devant la majorité. Une colonie donnée pourra être 
obligée d'adopter un système de défense militaire navale ou un 
régime douanier qu'elle désapprouve et voir ainsi troublés sa 
vie économique aussi bien que son système financier. En un 
mot, elle pourra se voir imposer, par une autorité du dehors, 
des mesures qu'elle juge nuisibles et qui auront une répercus- 
sion profonde sur sa vie intérieure. Qu'on le croie bon ou mau- 
vais, voilà la conséquence nécessaire de toute fédération. 

TU 

C'est de cela, précisément, que ne veulent à aucun prix les 
hommes politiques de l'autre école, ceux qui se disent aussi 
impérialistes, — au moins pour la plupart, — mais sont avant 
tout soucieux de préserver d'aucune atteinte l'autonomie locale, 
condition nécessaire, à leurs yeux, de l'existence même de 
l'Empire. Aussi ne veut-on pas de ce côté entendre parler de 
fédération, ou du moins ne consent-on pas à envisager de 
pareils projets comme « entrés dans la sphère de la politique 
pratique, » selon l'expression habituelle aux Anglais. A peine 
a-t-il entendu lexposé de sir .loseph Ward, à la séance de la 
conférence du 25 mai, que M. Asquith lui oppose la fin de non- 
recevoir la plus nette. 

A quoi aboutirait en pratique, dit le premier ministre, le projet de sir 
Joseph? 11 affaiblirait, s'il ne la détruisait complètement, l'autorité du 
gouvernement du Royaume-Uni sur des questions aussi graves que la po- 
litique étrangère, la conclusion des traités, le maintien de la paix ou la 
déclaration de la guerre. La responsabilité du gouvernement impérial de- 
vant le Parlement britannique, en pareilles matières, ne peut être par- 
tagée. La coexistence du gouvernement du Royaume-Uni et du corps 
fédéral proposé aurait des conséquences fatales pour le système actuel de 
responsabilité. Le nouvel organe aurait d'ailleurs le droit d'imposer aux 
Dominions une politique que l'un ou plusieurs d'entre eux pourraient 
désapprouver, et qui, en bien des cas, entraînerait des dépenses; à ces 
dépenses il faudrait subvenir par l'imposition de taxes sur le peuple même 
des Dominions qui seraient hostiles à cette politique. Le gouvernement 
britannique ne saurait accepter un projet en opposition si complète avec 
les principes fondamentaux, sur lesquels l'Empire a été établi et grâce 
aux(iuels il s'est maintenu. 

Non moins énergique que l'opposition du premier ministre 
d'Angleterre est celle des autres Premiers coloniaux : ■ 



l'organisation de l'empire RRITAXNIQUE. 95 

Ce quQ propose sir Joseph Warcl, s'écrie sir Wïlfrid Laurier, ce n'est 
pas un conseil consultatif, c'est un corps législatif ayant le droit d'or- 
donner des'dépenses sans responsabilité pour trouver les ressources cor- 
respondantes. Un tel système est indéfendable. Ce corps pourrait déclarer 
que 5, 10 ou 20 millions de livres sont nécessaires, — tant pour chaque 
partie de l'Empire, — et les gouvernemens respectifs des Dominions ne 
seraient plus que des agens d'exécution muets. Ils auraient simplement à 
trouver l'argent qu'on leur demande. Une pareille proposition est absolu- 
ment impraticable. 

L'institution du nouvel organisme, dit sir E. Morris, premier ministre 
de Terre-Neuve, aurait pour effet de supplanter le gouvernement impé- 
rial actuel;, le gouvernement britannique ; l'un et l'autre ne pourraient 
subsister ensemble. Quel que soit le système de représentation, les Domi- 
nions d'outre-mer auraient d'ailleurs nécessairement dans tout Parlement 
ou Conseil une représentation si faible qu'elle n'aurait pratiquement pas 
de valeur pour eux. 

L'opinion la plus caractéristique est peut-être celle du gé- 
néral Botlia. Elle contient un grave avertissemenf. 

Nous sommes tous profondément désireux de rapprocher autant qu'il 
est possible les diverses parties de l'Empire; mais je cr(>is qu'un organe 
tel que celui qu'on propose arriverait à s'immiscer constamment dans les 
affaires particulières de ces diverses parties, ne causerait que des frotte- 
mens et des désagrémens... C'est la liberté dont jouissent les divers 
peuples sous le drapeau britannique qui les unit à la mère patrie, et tout 
projet qui méconnaîtrait ce principe n'entraînerait que désillusion. 

Le premier ministre australien, M. Fisher, aurait admis 
l'utilité d'un conseil purement consultatif; mais Tancien mi- 
neur écossais devenu premier ministre socialiste de l'Austra- 
lie a sur l'avenir de l'Empire des vues tout autres que celles 
des impérialistes de l'école de M. Chamberlain ou de lord Rose- 
bery. Ceux-ci veulent organiser fortement l'union militaire et 
commerciale de l'Empire en face des autres nations du monde. 
M. Fisher rêve au contraire de fondre l'Empire dans les Etats- 
Unis du inonde. Il a esquissé ses idées, pleines de générosité et 
d'utopie, dans maints banquets donnés à l'occasion de la 
conl'érencet II les a confiées plus complètement à x\I. Stead, le 
publiciste pacifiste bien connu qui les reproduit dans sa Revieiv 
of Revi'ews'. 

Ne me parlez pas d'Empire; nous ne sommes pas un Empire! L'usage 
de ce moita fait un mal infini. Nous sommes une association très lâche de 
nations dont chacune est indépendante, mais consent, pour le temps présent, 
à demeurèt-fin union fraternelle et coopérative avec la Grande-Bretagne et 



9b REVUE DES DEUX MONDES. 

avec les autres, à condition toutefois que si un jour quelconque, pour 
quelque motif que ce soit, nous décidons de mettre un terme à cette union, 
nul ne viendra nous dire non... Nous sommes des communautés indépen- 
dantes, se gouvernant elles-mêmes, sans être assujetties par aucune loi, 
traité ou constitution. Nous sommes libres de suivre notre voie conformé- 
ment à ce que nous croyons notre intérêt, sans que personne puisse nous 
en empêcher. 11 n'est pas nécessaire pour nous de dire que nous voulons 
ou non prendre part aux guerres que ferait l'Angleterre... Au cas où nous 
serions attaqués, nous aurions à décider, ou de nous défendre, ou, si nous 
jugions la guerre injuste, d'amener VUnion Jack, d'arborer notre propre 
drapeau et de voguer de nos propres voiles. Mais nous ne comptons pas 
être attaqués, ni ne songeons à proclamer notre indépendance, parce que 
nous n'aurions rien à y gagner et pourrions y perdre beaucoup. 

— Vous avez parlé à plusieurs reprises, remarque l'interviewer, d'élargir 
le cadre de la Conférence impériale de manière à y faire entrer les États- 
Unis d'Amérique. 

— C'estvrai, reprend M. Fisher. Je regarde cette conférence dite impériale 
comme une réunion, en un conseil amical, de six nations indépendantes 
qui sont d'accord pour considérer la guerre entre elles comme une guerre 
civile inadmissible et qui n'ont, en conséquence, d'autre intéiêt que 
d'examiner comment arranger au mieux les différends susceptibles de 
surgir entre elles et comment se prêter une aide mutuelle aussi efficace 
que possible pour le bien commun. La proposition américaine en vue de 
la conclusion d'un traité d'arbitrage général montre que les États-Unis se 
sont joints à la fraternité des nations entre lesquelles toute guerre serait 
une véritable guerre civile. Toute autre nation acceptant ce traité d'arbi- 
trage général devrait, à mon avis, entrer dans le groupe des pacifiques 
nations-sœurs qui seraient représentées dans une conférence du genre de 
celle-ci... Considérant la guerre comme inadmissible entre ses adhérens, 
cette conférence concentrerait son attention sur les mesures pratiques ayant 
pour but d'améliorer les communications matérielles, d'établir des prin- 
cipes législatifs communs dans les affaires d'intérêt général, et de promou- 
voir tout ce qui peut tendre à rendre la vie meilleure aux citoyens des 
nations associées. 

Comme on lui fait observer que le « Bureau des républiques 
américaines » de Washington, issu des congrès panaméricains, 
s'efforce d'accomplir une tâche analogue pour toutes les répu- 
bliques du Nouveau-Monde : 

Qu'ils viennent tous parmi nous ! s'écrie M. Fisher. La Ligue de la paix 
du monde ne doit rejeter aucune recrue qui s'en tient à son principe essen- 
tiel. Pas de guerre, mais aide mutuelle pour les œuvi'es de paix. La 
fraternité des nations est peu à peu reconnue. Ce qu'il faut, c'est saisir 
l'occasion offerte par la réunion actuelle des peuples de langue anglaise 
pour jeter les fondemens de l'état mondial de l'avenir, dont les bases 
seront la paix et la justice, avec une diplomatie qui cherche à aider, et 
non à gêner le progrès vers le bien de tous les membres de la fédération. 



l'organisation de l'empire britannique. 97 

L'idéal pacifiste du Premier australien, qui ne veut voir dans 
l'Empire britannique que la préface des Etats-Unis du monde, 
est trop en dehors de la politique pratique pour représenter les 
vues de la généralité des impérialistes modérés d'Angleterre ou 
des colonies, d'hommes comme M. Asquith et ses collègues ou 
comme M. Laurier. Quel avenir conçoivent donc ceux-ci pour 
l'Empire britannique et, puisqu'ils rejettent la fédération, qu'en- 
tendent-ils faire à la place? 

Peu de choses par eux-mêmes, ou du moins pas de choses 
trop ambitieuses, ils n'hésitent pas à l'avouer. Laisser agir le 
temps, qui est un grand maître, et avant tout (( ne pas perdre 
de vue la valeur de l'élasticité et de la flexibilité dans notre 
organisation impériale, ni l'importance qu'il y a à maintenir 
pleinement chez chacun de nous la responsabilité ministérielle 
devant le Parlement. » C'est ainsi que s'exprimait M. Asquith 
dans son discours d'ouverture, que le très impérialiste Times 
jugeait « bon et clair, mais peu calculé pour inspirer l'enthou- 
siasme dans l'auditoire plus vaste, auquel il aurait dû se sou- 
venir qu'il parlait par-dessus la tête de ses auditeurs immé- 
diats. » Ce qui est essentiel aux yeux des libéraux et des 
radicaux actuellement au pouvoir en Grande-Bretagne, comme 
à ceux de la plupart des ministres coloniaux qui assistaient à la 
conférence, c'est de ne pas se jeter imprudemment dans des 
projets d'union trop étroite et trop rigide, qui risqueraient 
d'aller contre leur but parce qu'ils seraient interprétés dans les» 
diverses parties de l'Empire comme diminuant l'autonomie 
locale, et que, d'ailleurs, il est bien difficile de soutenir qu'ils 
ne la diminueraient pas en efîet. 

Avant de s'unir par des liens trop serrés, ne faut-il pas 
d'abord se bien connaître ? La grande utilité des conférences 
impériales, c'est précisément qu'elles établissent le contact entre 
les représentans les plus qualifiés des parties les plus distantes 
de l'Empire, M. Fisher, sir Wilfrid Laurier, sir Joseph Ward 
lui-même l'ont proclamé à plusieurs reprises et le 20 juin der- 
nier, M. Asquith y insiste dans son discours de clôture : 

Si je devais définir quel a été le trait dominant de cette Conférence, je 
dirais que c'est l'effort pour arriver à une coopération plus étroite par le 
vieux système britannique de libre et franche discussion. Vous tomberez 
d'accord avec moi, messieurs, que la valeur de cette Conférence ne doit 
pas être jugée entièrement par les résolutions fermes qu'elle a prises et 

TOME VII. — 1912. 7 



■^8 REVUE DES DEUX MONDES. 

les propositions qu'elle a adoptées. Je suis d'accord avec sir Joseph Ward 
pour dire que l'un des emplois les plus importans, sinon le plus important 
que nous ayons fait de notre temps, a été la discussion de questions sur 
lesquelles nous nous sommes volontairement abstenus de conclure pour 
le moment. Nous avons éclairci l'atmosphère, nous avons défriché le ter- 
rain, nous sommes arrivés à mieux comprendre nos besoins respectifs et 
réciproques. Nous voyons, dans une perspective et une proportion plus 
exacte, l'importance de plusieurs de nos problèmes impériaux. C'est un 
résultat que nous n'aurions pu atteindre autrement qu'en assemblant les 
hommes d'État responsables des différentes parties de l'Empire, pour leur 
permettre d'échanger leurs opinions en parfaite liberté, chacun d'eux 
exposant la manière de voira laquelle l'a conduit son expérience locale... 

L'un des principaux ministres anglais, lord Haldane, dit, de 
son côté, au National libéral Club, lorsque y furent reçus les 
délégués coloniaux : 

Si Ton me demandait ce qu'il y a lieu de faire à l'avenir, je répondrais 
qu'il faut développer ce qui s'est fait dans le passé. Ce dont nous avons 
besoin, c'est de faire de ces réunions des hommes d'État de l'Empire une 
sorte d'habitude. Ces conférences doivent être développées et étendues, et 
si elles ne se tiennent pas toujours à Londres, tant mieux. [De cette ma- 
nière, nous unirons l'Empire par des desseins communs et des intérêts 
communs, — intérêts et desseins qui seront toujours présens, consciem- 
ment ou non, à l'esprit des hommes. 

De ces conférences multipliées et développées que les repré- 
sentans de l'Empire tiendraient tantôt à Londres, tantôt au 
Canada, en Afrique australe ou en Australie, — ceci est un 
vœu très cher aux ministres coloniaux, — sortirait graduelle- 
ment, si elle répond vraiment à un besoin, une constitution de 
l'Empire, dont il serait imprudent de tracer un plan préma- 
turé. Dans bien des cas il en résulterait, en attendant, des 
résolutions positives, comme il en est sorti déjà des conférences 
antérieures et de celle de l'année présente. M. Asquith, en 
passant en revue l'œuvre de la conférence de 19H, n'a pas 
manqué d'insister sur cette possibilité de l'action pratique, 
parfaitement compatible, sous certaines conditions, avec le plus 
strict respect de l'indépendance locale. 

La caractéristique de l'espritde la Conférence, c'est que, si nous devons 
tous conserver sans aucune entrave, ni aucune atteinte, notre absolue 
autonomie locale, cependant, là où l'uniformité, du moins la similitude, 
ou la coopération, est possible en ce qui concerne la législation aussi bien 
que l'administration, telle doit être la clef de voûte de notre politique. 



l'organisation de l'empire britannique. 99 

On ne nie donc point, cliez ceux qu'on pourrait appeler les 
impérialistes modérés, la possibilité d'une action commune. 
Seulement, tandis que les impérialistes avancés rêvent d'une 
fédération, où il pourra arriver que l'un des Dominions se voie 
imposer par la majorité des résolutions qu'il désapprouve, où 
son autonomie sera ainsi nécessairement atteinte, les modérés 
rejettent absolument une pareille hypothèse. Ils n'admettent 
que des décisions prises à l'unanimité, ou, si cette unanimité 
fait défaut, ils veulent que ceux-là seuls soient liés qui auront 
donné leur consentement. La différence de principe entre les 
deux conceptions est, en somme, très simple. Selon la pre- 
mière, l'organe essentiel de l'Empire est un Parlement fédéral, 
où la minorité doit s'incliner devant la majorité. Selon la 
seconde, il n'y a point de Parlement, mais simplement des 
conférences entre les représentans de chaque colonie, confé- 
rences que l'on pourra multiplier autant que l'on voudra, aux- 
quelles on pourra déférer tous les sujets que l'on jugera utiles, 
mais qui seront en quelque sorte des conférences diplomatiques, 
chaque Etat n'étant lié que par les résolutions qu'il aura lui- 
même acceptées, sans pouvoir jamais être lié par la volonté 
des autres, fût-il seul contre tous. 

A cette méthode, qui semble plus conforme à la tradition bri- 
tannique, les impérialistes purs font une objection capitale, c'est 
qu'elle ne peut conduire qu'à de bien faibles résultats et que, si 
elle a pu être bonne au début, les temps sont mûrs pour la rem- 
placer par la leur. Ils ajoutent que ceux qui la soutiennent ne 
le font point seulement par prudence, mais surtout par scep- 
ticisme, qu'au fond ils ne croient pas à l'avenir de l'Empire, 
et que ce consentement unanime qu'ils exigent, ils ne sou- 
haitent même pas de l'obtenir, au moins pour aucune œuvre 
importante. Ces reproches contiennent une part de vérité et 
une part d'injustice. En Angleterre, comme partout, la plupart 
des radicaux extrêmes se confinent dans les affaires inté- 
rieures, où ils rêvent de profonds changemens, et se soucient 
peu de celles du dehors, qu'ils considèrent plutôt comme 
un embarras. Ceux-là sont les sceptiques, les vrais Little 
Englanders. Mais beaucoup d'autres reconnaissent aujourd'hui 
l'importance du problème impérial et c'est très sincèrement, 
par prudence autant que par attachement de principe aux 
libertés locales, qu'ils ne veulent point trop hâter le pas. 



100 REVUE DES DEUX MONDES, 

Oaaiit à refficacité de leur méthode de libre coopération, il 
suffit, disent-ils, pour l'apprécier, de considérer les changemens 
survenus dans TEmpire, depuis que les conférences impériales 
ont pris de l'importance et de jeter un coup d'oeil sur les 
débats de cette dernière conférence même, qu'un impérialiste 
pur, M. Garvin, voudrait baptiser du nom de the conférence that 
failed, la conférence qui a fait faillite. 



IV 



Qu'a donc, jusqu'ici, réalisé l'impérialisme? L'union com- 
merciale et l'union militaire de l'Empire ne sont certes pas 
faites. Mais, même en ces matières délicates, aucun progrès ne 
s'est-il accompli ? Il y a vingt-cinq ans, il y a quinze ans même, 
la mère patrie était, au point de vue douanier, traitée absolu- 
ment en étrangère par ses filles lointaines; elle ne recevait 
d'elles aucun concours pour sa marine; même pour la protec- 
tion de leur territoire, les colonies ne possédaient aucune orga- 
nisation digue de ce nom. En est-il ainsi aujourd'hui ? 

Dès 1897, le Canada octroyait un tarif « préférentiel » aux 
marchandises importées du Royaume-Uni. Les droits de douane, 
abaissés d'abord en leur faveur de 12 et demi pour 100, le sont 
aujourd'hui de 33 pour 100 en moyenne à la suite de nouvelles 
mesures prises en 1901 et en 1904. L'Australie et la Nouvelle- 
Zélande, en dernier lieu l'Union Sud-Africaine, ont imité cet 
exemple. Toutes ces décisions ont été prises par les colonies 
sans rien demander en retour et spontanément. Elles n'ont été 
nullement imposées par les conférences coloniales qui se sont 
succédé; mais elles sont le résultat de ce contact plus intime, 
de cette libre et franche discussion des intérêts communs et 
des points de vue divers que vantent, ajuste titre, M. Asquith 
aussi bien que M. Fisher, sir Wilfrid Laurier aussi bien que 
sir Joseph Ward. 

Il n'est pas très aisé de discerner encore l'effet de ces dé- 
taxes en Australie et en Afrique du Sud, où le commerce bri- 
tannique a toujours joui d'une prépondérance énorme, et où il 
est difficile à concurrencer ; le jour où l'ouverture du canal de 
Panama mettra les centres industriels américains plus près des 
Antipodes que ceux de la Grande-Bretagne, le tarif préférentiel 



l"orgamsatio:v de l'empire britannique. 101 

y sera peut-être d'un secours précieux pour ces derniers. Dès 
aujourd'hui, l'on peut juger ses effets au Canada. 

Sous l'efTort de la concurrence américaine, les importa- 
tions d'Angleterre qui, de 1885 à 1890, oscillaient au Canada 
entre 8 et 9 millions de livres sterling contre 9 millions à 
10 millions et demi sterling importés des Etats-Unis, sur un 
total général de 21 à 23 millions, s'affaissaient peu à peu depuis. 
En 1896-97, elles tombent à 6 millions de livres contre plus de 
12 millions et demi d'importations américaines ; en 1897-98, 
elles remontent un peu, à 6 700 000 livres ; mais les américaines 
bondissent au-dessus de 16 millions, tandis que le total général 
s'élève à près de 27 millions. Ainsi la mère patrie ne fournit plus 
à sa principale colonie qu'un quart de ses achats au lieu de près 
de la moitié dix ans plus tôt, et la part des Etats-Unis, qui 
naguère la dépassaient de peu, se trouve deux fois et demie 
plus forte que la sienne. C'est à ce moment que le tarif préfé- 
rentiel est adopté pour être renforcé plus tard. Dès lors, les 
importations américaines cessent de croître plus vite que les 
importations anglaises. Dans le grand développement du com- 
merce canadien qui marque les dix dernières années, la part de 
la métropole et celle du puissant voisin du Sud augmentent 
sensiblement dans la même proportion : en 1909-1910, les 
importations britanniques au Canada se chiffrent par 19 mil- 
lions sterling, les importations américaines par 44 millions et 
demi sur un ensemble général de 73 millions. L'Angleterre 
maintient donc complètement l'importance relative de son 
commerce ; en valeur absolue, elle le développe même beau- 
coup. Le résultat est remarquable, en présence de l'avantage aue 
l'extrême facilité des communications, la contiguïté des terri- 
toires, la similitude des conditions naturelles assurent aux 
Etats-Unis. C'est depuis l'adoption du tarif préférentiel qu'il a 
été obtenu. 

Dans les questions militaires aussi, le progrès est certain. 
Leur étude a fait l'objet d'une conférence impériale de Défense 
convoquée, en sus des conférences coloniales ordinaires, en 
l'année 1909, à la suite de l'augmentation des arméniens navals 
allemands, qui suscitèrent, dans tout l'Empire britannique, une 
profonde émotion. Le gouvernement anglais aurait souhaité que 
les colonies lui versassent simplement des contributions en 
argent pour augmenter la flotte impériale, tandis qu'elles orga- 



J02 REVUE DES DEUX MONDES. 

niseraient, en s'inspirant de l'avis des chefs militaires compé- 
tens de la métropole, un bon système de milices pour leur dé- 
fense terrestre. Au point de vue de refficacité militaire, c'eût 
été le plus sage; mais l'amour-propre des gouvernemens colo- 
niaux, la crainte qu'ils ont toujours de blesser les sentimens 
d'indépendance de leurs ombrageuses démocraties ne leur ont 
pas permis de l'accepter, sauf dans l'Afrique du Sud. Il ne s'en- 
suit pas qu'ils n'aient rien fait. 

La conférence de Défense de 4909 a décidé la création de 
trois unités navales nouvelles dans le Pacifique et l'océan 
Indien. Chacune d'elles, dites groupe de l'Inde, groupe de la 
Chine et groupe de l'Australie, doit se composer d'un bâtiment 
cuirassé, de trois croiseurs protégés rapides, de six destroyers 
et éventuellement de sous-marins. Les deux premières seront 
entièrement sous le contrôle et à la disposition de l'Amirauté 
britannique ; la Nouvelle-Zélande fournit le cuirassé du type 
Dreadnought du groupe de Chine, en imposant comme seule 
condition que Wellington, sa capitale, sera l'une des bases 
navales de ce groupe. Au prix où sont les Dreadnoughts, ce 
n'est pas un effort négligeable pour un pays d'un million d'ha- 
bitans. L'Australie en fait un considérable aussi, puisqu'elle a 
accepté de construire et d'entretenir entièrement les navires du 
groupe qui porte son nom, en y comprenant trois sous-marins 
et de plus les installations à terre que comporte une pareille 
force navale. C'est une dépense de plus de 175 millions de 
francs selon les prévisions. Le personnel sera, autant que pos- 
sible, australien, mais sera complété par des officiers et des 
matelots anglais, si le besoin s'en fait sentir, — ce qui est, 
d'ailleurs, bien certain. En cas de guerre, cette flotte sera mise à 
la disposition du gouvernement britannique, si le gouvernement 
australien ea décide ainsi. Ce dernier en conservera seul la 
direction en temps de paix. 

C'est assurément un inconvénient. Dans un pays où l'on 
n'est guère au courant des choses militaires, et en dépit de 
l'établissement d'une école navale auquel procède l'Australie, 
on peut douter que la marine soit aussi parfaitement entre- 
tenue et entraînée qu'il le faudrait; mais la crainte du Japon 
sera sans doute le commencement de la sagesse et le gouverne- 
ment de Melbourne écoutera assez volontiers les suggestions 
de l'Amirauté britannique. 



l'organisation de l'empire britannique. 103 

Le Canada s'est montré plus réfractaire. On aurait voulu 
qu'il se chargeât, pour sa part, d'organiser sur son littoral du 
Pacifique une unité navale pareille aux trois autres qui, groupée 
avec elles en temps de guerre, aurait pu constituer une flotte 
sérieuse de quatre cuirassés avec les bâtimens légers correspon- 
dans. Tout ce qu'a accordé sir Wilfrid Laurier, c'a été de faire 
construire quatre croiseurs et six destroyers, stationnés partie 
sur le Pacifique, partie sur l'Atlantique, d'acheter à l'Angle- 
terre deux vieux croiseurs comme vaisseaux-écoles et d'ouvrir 
une école navale. Ce n'est plus là qu'un médiocre programme 
de défense des côtes ; mais l'opinion coloniale ne permettait pas 
d'obtenir davantage. Encore M. Laurier a-t-il été violemment 
attaqué par certains de ses compatriotes canadiens-français pour 
excès d'impérialisme et a-t-il dû, plus formellement encore que le 
gouvernement australien, spécifier que les navires canadiens ne 
seraient mis à la disposition de la métropole en cas de guerre 
que si le gouvernement du Dominion approuvait la lutte dans 
laquelle l'Angleterre s'engagerait. 

Au point de vue de la défense terrestre, l'Australie et la 
Nouvelle-Zélande ont réorganisé leurs milices, conformément 
aux décisions prises à la conférence de 1909 et suivant un plan 
tracé par lord Kitchener. La première pourra mettre en ligne, 
en temps de guerre 127000 hommes et la seconde 30 000, y 
compris de l'artillerie et de la cavalerie. La dépense annuelle, 
pour ces forces de terre, ne montera pas à moins de 50 mil- 
lions de francs pour l'Australie et de 10 millions pour la 
Nouvelle-Zélande; c'est 10 francs par tête d'habitant. Le Canada, 
toujours plus hésitant, a pourtant consenti à refondre son sys- 
tème de milices, suivant un programme indiqué par le général 
French, commandant en chef de l'armée britannique, et qui 
prévoit l'organisation de six divisions comprenant chacune les 
trois armes et tous les services complémentaires ; un officier 
britannique serait attaché à chacune d'elles comme chef d'état- 
major. Ceci est une grande concession du particularisme 
canadien. 

On peut épiloguer sur les restrictions dont s'entoure le con- 
cours militaire et maritime des colonies; on peut faire observer 
que les 2 cuirassés, les 7 croiseurs, les 12 destroyers dont elles 
font les frais n'apportent qu'un bien faible appoint à la flotte 
britannique qui compte 48 grands cuirassés modernes, 10 plus 



JOi REVUE DES DEUX MONDES. 

anciens, 33 croisetirs-cuirassés, S7 autres croiseurs, 184 des- 
troyers, el à laquelle vont s'ajouter 13 bàtimens cuirassés, 
8 croiseurs, 20 destroyers en construction, sans parler des petits 
navires de complément. Il n'en est pas moins vrai que les colo- 
nies d'Australasie surtout s'imposent des sacrifices considé- 
rables par rapport à leur l'aible population, qui n'atteint pas 
le huitième de celle du Royaume-Uni. C'est, à tout le moins, 
le commencement d'une évolution nouvelle qui, dans la sphère 
de la défense comme du commerce de l'Empire, se traduit par 
des actes. Il convient, en outre, de ne pas oublier certaines 
mesures plus modestes, comme la pose d'un câble entre le 
Canada et l'Australie, qui a permis de diminuer beaucoup le 
prix des télégrammes de la Grande-Bretagne à ses plus loin- 
taines possessions, comme la réduction du tarif des lettres à un 
penny (10 centimes et demi) dans tout l'intérieur de l'Empire, 
comme l'établissement de lignes rapides subventionnées entre 
le Royaume-Uni et le Canada. Ce sont là des fruits des diverses 
conférences; ces innovations pratiques n'ont pas grand éclat; 
mais en facilitant les communications, elles contribuent très 
efficacement à resserrer les liens impériaux. 

V 

La conférence de 1911 a-t-elle marqué une étape de plus? 
Elle a fait d'abord une œuvre juridique importante. Le « Comité 
judiciaire du Conseil privé, » qui fait fonction de Cour Su- 
prême pour tout l'Empire, est aujourd'hui purement anglais; 
il comprend le lord chancelier, quatre lords of appeal, les 
anciens juges faisant partie du conseil et d'autres conseillers 
privés désignés par le Roi. Renouvelant une demande déjà 
faite en 1907, deux résolutions ont été présentées par l'Aus- 
tralie et la Nouvelle-Zélande pour demander l'adjonction de 
jurisconsultes coloniaux. Le gouvernement impérial a compris 
que la réforme ne pouvait plus être tlifférée, sous peine de voir 
les colonies instituer chacune chez elles des Cours de cassa- 
tion. Avec son assentiment, la conférence a adopté à l'unani- 
mité le principe, et la réforme va être réalisée sans retard, 
comme iM. Asquith s'y est formellement engagé. 

Elle peut avoir des conséquences importantes, non seule- 
ment par la satisfaction immédiate qu'elle donne aux coloniaux, 



l'organisation de l'empirio britannique. 105 

mais parce Cfue le contact des plus hauts magistrats du 
Royaume-Uni et des Dominions, amenant l'établissement 
graduel, sur certains points, d'une jurisprudence commune, 
peut préparer la voie à l'unification de la législation elle-même 
en bien des matières. La conférence a voté une résolution, un 
peu vague, affirmant que cette uniformité législative, sans être 
possible d'une façon universelle, était souhaitable en beaucoup 
de cas ; mais elle en a adopté aussi de plus précises et d'un grand 
intérêt pratique. L'une invite les gouvernemens des diverses 
portions de l'Empire à se concerter en vue d'assurer l'exécution 
rapide et facile dans chacune d'elles des jugemens rendus par 
les tribunaux des autres, ainsi que des arbitrages commerciaux. 
Une autre s'applique spécialement à simplifier la procédure 
d'opposition sur les salaires et revenus, en vue de diminuer le 
trop grand nombre des maris infidèles et des pères dénaturés 
qui passent d'un point à l'autre de l'Empire en abandonnant 
femmes et enfans. Une troisième, fort importante pour les pays 
d'immigration, a trait aux naturalisations. L'Angleterre exige 
des postulans cinq ans de résidence, le Canada trois seulement, 
l'Australie deux, la Nouvelle-Zélande ne prescrit aucun mini- 
mum; les naturalisations coloniales ne sont pas valables dans 
le Royaume-Uni. La conférence a voté une proposition, en 
vertu de laquelle le temps passé par le postulant dans l'une 
quelconque des colonies britanniques serait compté pour les 
cinq ans nécessaires à la naturalisation anglaise. Un projet de 
loi en ce sens va être incessamment déposé au Parlement de 
Westminster. 

Ces réformes d'ordre juridique semblent peu brillantes aux 
gens ambitieux et pressés. On aurait tort pourtant de les 
dédaigner. Modestes et pratiques, elles n'apportent aucune gêne 
à personne; elles offrent, au contraire, aux citoyens dispersés 
de l'Empire des commodités, des avantages de la vie journa- 
lière tels qu'il n'en existe pas entre étrangers, et qui, s'accrois- 
sant et se multipliant peuàpeu, consolident les liens impériaux 
parce que chacun s'aperçoit qu'il y aurait mille inconvéniens 
à les rompre. Elles font plus ainsi pour le maintien de l'Em- 
pire que des changemens plus éclatans, mais dangereux parce 
qu'ils sembleraient aux yeux de certains coloniaux limiter 
l'autonomie dont ils sont si jaloux. 

Sur le grave sujet de la Défense impériale, ce n'est pas à 



106' REVUE DES DEUX MONDES. 

proprement parler la conférence qui a délibéré, c'est V Impérial 
Committee of Defence, organe permanent qui comprend les 
principaux membres du Cabinet anglais, notamment le premier 
ministre, les ministres des Affaires étrangères, de la Marine, de 
la Guerre et des Colonies, ainsi que les commandans en chef 
de l'armée et de la flotte, auxquels on avait, pour la circon- 
stance, adjoint les premiers ministres coloniaux et quelques- 
lins de leurs collègues, car les colonies ont aussi leurs ministres 
«de. la Défense » et l'Australie a même un ministre des Affaires 
extérieures. Ces séances du Comité de la Défense impériale 
élargi ont naturellement été secrètes. Un développement con- 
sidérable des forces coloniales a-t-il été décidé ? L'Australie 
a-trelle adopté définitivement le plan, gigantesque pour elle, 
élaboré par l'amiral Henderson, que son gouvernement semblait 
considérer avec faveur, et qui prévoyait la constitution d'une 
flotte de premier ordre, comprenant 8 Dreadnoiights, 16 croi- 
seurs et nombre de petits navires? L'avenir nous l'apprendra. 
Ce 'qui est certain, c'est que le ministre de la Marine britan- 
nique, M. Mac-Kenna, a déclaré à Pontypool, le 13 juin der- 
nieri, que les arrangemens relatifs à la marine qui venaient 
d'être conclus avec les Dominions étaient « des plus satis- 
faisans » et qu'entre la mère patrie et celles des colonies qui 
ont décidé d'avoir des flottes à elles, « il y aurait interchan- 
geabilité des officiers et des hommes, avec des règles d'instruc- 
tion et de discipline communes, de façon à permettre aux flottes 
jointes d'agir, au cas de guerre, en complète union. » On serait 
donc parvenu à une entente qui réduira au minimum les 
inconvéniens de l'autonomie navale que l'Angleterre se voit 
obligée de laisser à ses filles émancipées. Ce serait un très 
important et très positif résultat, car l'action commune de 
flottes soumises à des règles uniformes d'instruction et de 
discipline est autrement efficace que celle de marines simple- 
ment alliées, mais oùtouslesrèglemens diffèrent, et auxquelles 
il est presque impossible de donner la cohésion, si indispensable 
à la guerre. 

- Pour importantes que puissent être les résolutions positives 
arrêtées par le Comité de Défense impériale, elles sont dépassées, 
peut-être, par l'effet moral qua produit l'admission des ministres 

coloniaux dans le sein de ce conseil suprême, où se débattent 
les questions qui touchent le plus directement au salut même 



l'organisation de l'empire britannique. 107 

de l'Empire et à la direction de sa politique. Les plus ardens 
comme les plus tièdes des impérialistes, les coloniaux comme 
les Anglais n'ont pas hésité à voir là l'événement le plus consi- 
dérable, l'innovation la plus essentielle qui ait marqué la 
conférence impériale. On ne s'est pas borné à exposer aux 
Premiers coloniaux tout le système de défense militaire. On 
leur a fait connaître aussi, dans ses principes comme dans ses 
détails, dans ses motifs comme dans ses procédés, la politique 
extérieure de l'Empire. « Jusqu'ici nous étions invités à déli- 
bérer au seuil de la maison, a dit l'un des représentans des 
colonies; aujourd'hui, nous pénétrons dans ses appartemens les 
plus secrets. » C'est la même pensée qu'exprimait M. Asquith 
dans son discours de clôture: « Nous vous avons dévoilé, 
disait-il, les arcana imperii, nous vous avons appelés dans les 
conseils les plus secrets de la nation. » Cette preuve de 
confiance et d'estime a profondément touché, non seulement 
les ministres, mais la grande majorité des habilans des Domi- 
nions. « C'est le commencement d'une ère nouvelle, » n'ont 
pas hésité à dire tous deux des hommes aussi peu suspects 
d'impérialisme excessif, aussi attachés à l'autonomie coloniale 
que M. Fisher et le général Botha. 

Ainsi instruites des raisons profondes qui déterminent la 
politique de l'Empire, les colonies seront peut-être moins 
promptes à récriminer en la voyant s'écarter parfois des voies 
qu'elles voudraient lui faire suivre. Connaissant ses directions 
générales, elles pourront aussi mieux y conformer leur ligne 
de conduite dans les affaires d'intérêt commun. Mais convient-il, 
dans les assemblées qui réunissent leurs représentans et ceux 
de la métropole, d'aller au delà d'informations et de consul- 
tations amicales d'ordre général? Est-il possible, en ces ques- 
tions si complexes de politique étrangère, comme en ce qui 
concerne les relations commerciales ou politiques entre les 
diverses parties de l'Empire, d'aboutir dès aujourd'hui à l'in- 
stitution d'organes communs de gouvernement, d'arrêter des 
résolutions immédiatement ou prochainement applicables? 

La conférence impériale ne l'a point pensé. Elle a discuté 
plusieurs de ces questions. Chaque fois, elle les a résolues, ou 
par le maintien du slatii quo, ou dans le sens d'une indépendance 
encore plus grande des diverses parties de l'Empire les unes 
vis-à-vis des autres. Et l'homme qui s'est le plus vivement 



108 REVUE DES DEUX MONDES. 

opposé à tout système de concentration, à tout essai d'organi- 
sation impériale proprement dite, — et qui a eu d'ailleurs 
facilement gain de cause, parce qu'il ne faisait qu'exprimer la 
pensée profonde de ses collègues, — c'est celui-là même qui 
invitait jadis la métropole à appeler les colonies dans ses 
conseils, c'est sir 'W^ilfrid Laurier. 

Le premier ministre du Canada, comme celui de l'Australie, 
comme le général boer devenu Premier de l'Afrique du Sud, ont 
d'abord déclaré à l'envi et répété en maintes circonstances 
que, si la guerre éclatait entre l'Angleterre et une nation 
étrangère, leurs pays se réservaient le droit d'examiner si la 
cause de l'Angleterre était juste et s'il leur convenait de prendre 
part à la lutte. C'est afin d'être ainsi, selon leur gré, belligé- 
rantes ou neutres, malgré les difficultés d'une telle situation 
sur le terrain du droit international, qu'elles ont tenu à 
conserver la haute main sur leur marine. Puisque les colonies 
entendent juger les décisions de la métropole, ne semblerait- 
il pas naturel du moins qu'elles recherchent les moyens d'in- 
fluer sur elles, de façon à limiter les chances de désaccord? 
C'est ce qu'avait demandé M. Fisher, en rappelant plusieurs cas 
où le Cabinet de Londres avait négocié des traités touchant 
aux intérêts des Dominions sans prendre leur avis. Le mi- 
nistre anglais des Afiaires étrangères acceptait volontiers do 
s'engager à les consulter désormais avant l'ouverture de toute 
négociation. Sir Wilfrid Laurier n'a pas voulu suivre sir Edward 
Grey dans ce qui semblait pourtant une concession aux colonies. 
Ériger en système de telles consultations, a-t-il dit, serait une 
mesure grosse de conséquences. Le gouvernement impérial 
risquera de recevoir des avis contradictoires. D'ailleurs, si l'on 
consulte un Dominion sur des questions pouvant entraîner la 
guerre, ne sera-t-il pas obligé de ])rendre part à cette guerre? 
« L'Empire a beau être une famille de nations, le poids prin- 
cipal des affaires doit porter sur les éj)aules de la Grande- 
Bretagne et ce serait aller trop loin que d'exiger, en tous cas, 
que les Dominions fussent consultés. » Pour le premier ministre 
canadien, qui venait de signer avec les Etats-Unis une con- 
vention de réciprocité commerciale, au grand scandale des impé- 
rialistes, il suffit, d'une part, que les Dorninions puissent con- 
clure des traités de commerce comme ils l'entendent, et, de 
l'autre, qu'ils ne soient pas compris, à moins qu'ils n'y aient 



l'organisation de l'empire britannique. 100 

expressément consenti , dans les traités de ce genre conclus par 
la métropole. 

Ces droits leur sont, depuis plusieurs années, formellement 
reconnus : dans tous les traités de commerce récens négociés 
par le Royaume-Uni, il est stipulé qu'ils ne s'appliqueront aux 
colonies que si elles y adhèrent elles-mêmes. Ceci ne satisfait 
pourtant pas pleinement sir Wilfrid Laurier. Il ne lui suffit pas 
que l'avenir soit assuré, il voudrait revenir sur le passé, et faire 
modifier une douzaine de traités anciens, où ne figure pas la 
clause de l'exemption des colonies. La question est d'importance 
pour elles parce que, si elles accordent des faveurs à un autre 
pays, les puissances signataires de ces douze traités sont en droit 
de réclamer le même traitement au nom de la clause de la nation 
la plus favorisée. Appuyé par M. Fisher, il a obtenu de la confé- 
rence un vote en ce sens et le gouvernement britannique va 
s'employer auprès des puissances intéressées pour aboutir à la 
dénonciation desdits traités en ce qui concerne les Dominions. 
Ce vote a provoqué la tristesse indignée du Tiines qui, se fai- 
sant le porte-parole des impérialistes purs, affirme qu'on s'en- 
gage ainsi dans une voie tout à fait opposée à l'impérialisme 
véritable et que, loin de favoriser l'unité de l'Empire, on en 
accentue encore l'incohérence économique. 

L'organisation politique n'a pas fait plus de progrès à la 
conférence que l'organisation économique ou diplomatique. 
A défaut de Parlement impérial élu et muni de pouvoirs légis- 
latifs, sir Joseph Ward avait proposé une série démesures sub- 
sidiaires, dont M. Louis Harcourt, ministre anglais des Colo- 
nies, s'inspirait, — tout en les atténuant, — pour suggérer 
l'institution d'une Commission consultative permanente, com- 
posée du ministre des Colonies, de deux autres représentans 
du gouvernement britannique et des Hauts-Commissaires que 
les Dominions entretiennent à Londres. Celle commission 
s'occuperait de l'exécution des résolutions de la conférence 
actuelle, de l'ordre du jour de la conférence suivante et exami- 
nerait les questions qui lui seraient soumises par le gouverne- 
ment impérial ou ceux des Dominions. C'était l'embryon d'un 
corps représentatif. 

Sir Wilfrid Laurier prit une fois de plus l'initiative de la 
résistance sur le terrain de la stricte autonomie locale, qu'il ne 
veut à aucun prix voir affaiblir. Une telle commission, dit-il. 



110 REVUE DES DEUX MONDES. 

pourrait suggérer des mesures qui conviendraient à telle partie 
de l'Empire et non à telle autre ; il n'en résulterait que des 
frottemens ; mieux vaut laisser les Hauts-Commissaires à leur 
rôle officieux d'aujourd'hui, grâce auquel ils peuvent, dans des 
conversations confidentielles, résoudre bien des difficultés entre 
la métropole et les Dominions. Le Premier canadien entraîna 
son collègue d'Australie, qui insista sur les inconvéniens d'une 
organisation trop rigide, trop officielle, et la commission consul- 
tative de M. Harcourt fut enterrée avec les mêmes honneurs 
que le Parlement impérial de sir Joseph Ward. 

Après avoir fait échouer tant de propositions impérialistes, 
sir Wilfrid Laurier a cependant fait adopter une résolution qu'i) 
ne convient pas de traiter trop légèrement. Elle porte: 

Qu'une Commission royale sera nommée, en vue de procéder à une 
enquête sur les ressources naturelles de chaque partie de l'Empire repré- 
sentée à cette conférence, le développement qu'elles ont atteint ou peuvent 
atteindre, les facilités qu'elles offrent à la production, à l'industrie, aux 
communications, le commerce de chaque partie avec les autres et avec le 
monde extérieur, les besoins de chacune en articles alimentaires et ma- 
tières premières, et les sources d'où l'on peut tirer ces denrées; ainsi que 
sur la mesure dans la'quelle le commerce entre ces diverses parties de 
l'Empire est influencé favorablement ou non par la législation en vigueur, 
et les moyens, compatibles avec la politique fiscale de chaque partie, par 
lesquels ce commerce pourrait êtrç amélioré et étendu. 

Ce n'est pas, croyons-nous, une simple fiche de consolation 
que le Premier canadien a voulu donner aux purs impéria- 
listes, après les avoir un peu malmenés. Les commissions, dans 
l'Empire britannique, ne sont pas toujours des cimetières. Beau- 
coup ont abouti à des résultats pratiques. Celle-ci, qui va par- 
courir tous les Dominions, qui recueillera une foule de dépo- 
sitions, dont le rapport sera répandu à travers tout l'Empire, 
aura d'abord le mérite d'attirer l'attention de tous sur l'im- 
portance des intérêts communs. Elle aura sans doute aussi pour 
conséquence des mesures législatives simples, de nature à amé- 
liorer les communications, à faciliter l'émigration, à rendre les 
transactions plus sûres et plus aisées, à resserrer les liens éco- 
nomiques et sociaux entre les diverses portions de l'Empire. 
C'est un de ces procédés modestes en apparence, mais suscep- 
tibles de conduire à de grands développemens, qui plaisent à 
l'esprit anglais, que sir Wilfrid Lnurier, Français de pure race, 
connaît pourtant si bien. 



l'organisation de l'empire rritannique. m 

La tendance à la libre coopération des Dominions et de la 
métropole sur le terrain de la stricte autonomie locale a, en 
définitive, triomphé à la conférence de la tendance à la concen- 
tration, qui limite forcément cette autonomie. Il apparaît du 
reste, à la lumière des faits, que, pour être plus lente, la première 
des deux méthodes rivales peut cependant être féconde. Mais, 
depuis la clôture de la conférence, un événement considérable 
s'est produit. L'homme dont le long et brillant passé, la souple 
intelligence et le talent oratoire avaient le plus contribué à faire 
écarter tout essai d'institution centrale était sir Wilfrid Laurier. 
Aussi bien que son attitude à la conférence, le traité de réci- 
procité commerciale qu'il venait de conclure avec les Etats- 
Unis et qui semblait incompatible, — encore qu'il s'en défendit, 
— avec les projets d'Union douanière impériale, le posaient en 
champion irréductible du particularisme colonial. Or sir Wil- 
frid Laurier vient d'être précipité du pouvoir, aux élections 
canadiennes du 21 septembre, sur le terrain même de l'impé- 
rialisme. A voir changer de camp la plus grande et la plus pros- 
père des colonies, qui doit au merveilleux essor de sa richesse 
tant de prestige à travers tout l'Empire, les impérialistes purs, 
les partisans de la concentration, poussent des cris de triomphe. 
Vont-ils maintenant l'emporter ? 

VI 

Que signifient exactement ces élections canadiennes? Le 
traité de réciprocité, qui en a été le grand tremplin, avait été 
conclu avec les Etats-Unis par sir Wilfrid Laurier pour donner 
satisfaction aux agriculteurs de TOuest canadien. Dans les 
immenses « Prairies » qui s'étendent des Grands Lacs aux Mon- 
tagnes-Rocheuses, sont venus s'établir depuis vingt ans, depuis 
dix ans surtout, des centaines de mille colons. La production 
canadienne du blé, qui vient presque exclusivement de ces 
régions, a passé de 22 millions d'hectolitres en 1900 à .59 mil- 
lions en 1909. Ce blé, et le bétail qu'on élève aussi en immenses 
troupeaux, il faut naturellement en exporter la plus grande 
partie. Dès lors l'agriculture de l'Ouest a trois préoccupations 
essentielles: abaisser ses prix de revient pour mieux lutter avec 
ses concurrens de l'Argentine, de l'Inde, de la Russie; s'ouvrir 
des débouchés aussi nombreux que possible; transporter ses 



112 REVUE DES DEUX MONDES. 

produits au moindre coût et dans le moindre temps, ce qui est 
important, car on ne moissonne qu'à la fin d^août et il faut 
gagner la voie économique des Grands Lacs avant qu'ils gèlent 
en novembre. A la réalisation de ce triple but le tarif protecteur 
constitue un grave obstacle. 

Pourquoi, disent les colons de l'Ouest, faire de nous les 
cliens forcés des industries de serre chaude du vieux Canada de 
l'Est, de ces syndicats de quelques usiniers qui nous exploitent, 
quand nous pouvons trouver à bien meilleur compte et plus 
près de nous à Chicago, à Omaha, à Minneapolis, des tôles 
pour couvrir nos bâtimens, du fil de fer pour nous clore, des 
machines agricoles pour travailler nos champs, des minoteries 
pour moudre nos blés, en attendant le jour très prochain où 
nous y trouverons aussi un nouveau marché pour nos produits, 
car les États-Unis, qui exportaient, il y a dix ou quinze ans, 
80 ou 100 millions d'hectolitres de blé, n'en exportent plus 
que 20 et sont à la veille d'en importer? Pourquoi aussi nous 
astreindre à nous servir des trois seules voies ferrées, toujours 
encombrées, qui nous relient aux Grands Lacs par le ter- 
ritoire canadien, quand une dizaine de lignes franchissent la 
frontière américaine et enlèveraient nos blés au plus vite? 
Pourquoi, en un mot, nous imposer des relations écono- 
miques artificielles avec le Canada de l'Est, dont nous séparent 
les vastes espaces stériles qui s'étendent au Nord du Lac 
Supérieur et du Lac Huron, quand la nature nous invite à 
regarder vers le Sud, à commercer, par delà la frontière idéale 
du 49^ degré, avec les centres de l'Ouest américain, plus 
peuplés, plus riches, plus rapprochés de nous que Montréal ou 
que Toronto? 

Ces réclamations sont présentées d'une voix d'autant plus 
impérieuse que beaucoup des colons de la Saskatchewan et de 
l'Alberta sont des Américains d'origine : sur 152 000 immigrans 
arrivés en 1909 au Canada, 72 000 viennent des Etats-Unis, et, 
si l'on ne considérait que l'Ouest, la proportion des Américains 
serait plus forte encore. Pionniers éprouvés, tous munis d'un 
certain capital, ils sont l'élément le plus actif de la colonisa- 
tion. Ils ne répugnent pas à devenir, sous des institutions très 
analogues aux leurs, les sujets théoriques du roi George ; mais 
ils ne peuvent admettre d'acheter très loin et très cher, pour le 
bénéfice de quelques industriels, les machines et les fers qu'ils 



l'organisation de l'empire britannique. 113 

sont habitués à trouver à meilleur compte tout près. Doii la 
({ révolte de l'Ouest, » toute pacifique encore, les cris de guerre 
contre la nouvelle féodalité, et une agitation qui a paru suffisam- 
ment grave à sir Wilfrid Laurier pour que, pendant l'été de 1910, 
il se décidât à faire un long voyage à travers l'Ouest canadien. 
A chaque station, les ligues agricoles vinrent l'entretenir de 
leurs revendications. Parmi leurs protestations énergiques, 
passionnées même, l'oreille fine du premier ministre put distin- 
guer, par momens, comme un murmure, encore faible, mais 
menaçant, de séparatisme. Ce fut assez pour qu'ayant gardé 
peut-être au fond du cœur quelque penchant vers le libéra- 
lisme économique, leur idéal de jadis, sir Wilfrid et son parti 
se décidassent à négocier le traité de réciprocité commerciale, 
signé enfin à Washington le 21 janvier 1911. 

Par ce traité, les tôles, les fils de fer et d'acier importés 
des États-Unis vont être admis en franchise au Canada, les 
machines agricoles, lescimens américains bénéficient de réduc- 
tions de droits considérables. En revanche, les céréales, les 
bestiaux canadiens seront exempts de droits aux Etats-Unis, les 
bois, les minerais, etc., ne seront soumis qu'à des tarifs réduits. 
L'Ouest canadien paraît content; il semble que les « Provinces 
maritimes, » le Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-Ecosse devraient 
l'être également, car le traité contient des articles favorables à 
leurs pêcheries. C'est au tour des régions manufacturières de 
protester; les chemins de fer sont médiocrement satisfaits 
aussi, quoique les transports de l'Ouest soient si considérables 
qu'ils ne puissent guère souffrir de ce qui l'aide à se développer. 
Les grandes industries de l'Est et les puissans intérêts financiers 
groupés autour d'elles entament une vive campagne de protes- 
tation. Malgré la forte majorité dont il dispose au Parlement, 
— 131 voix contre 90, — le premier ministre n'ose faire ratifier 
le traité sans nouvelles élections. Il se croit cependant sûr de 
l'emporter et n'attend même pas que la nouvelle répartition des 
sièges, à la suite du recensement de 1911, vienne augmenter le 
nombre des députés de l'Ouest, qui lui apporteront des voix 
fidèles. A peine rentré de la conférence impériale et du 
couronnement, il dissout la Chambre et convoque les électeurs 
pour le 21 septembre. Le résultat est désastreux pour lui : sur 
221 députés, sont élus 130 conservateurs, 80 libéraux, 10 natio- 
nalistes, 1 socialiste. Les libéraux perdent SO sièges, plus du 

TOME vu. — 1912. 8 



114 REVUE DES DEUX MONDES. 

tiers de ceux qu'ils détenaient et la situation parlementaire est 
entièrement retournée. 

Comment cette écrasante défaite des libéraux canadiens est- 
elle considérée comme une victoire de l'impérialisme? C'est ce 
qu'il faut maintenant expliquer. 

La grande bataille de la campagne électorale s'est livrée 
sur le traité de réciprocité, question purement économique, 
semble-t-il au premier abord. Mais, soit conviction profonde, 
soit habileté tactique, les adversaires de la réciprocité ont élargi 
le terrain. Il ne s'agit pas, disent-ils, d'une simple affaire com- 
merciale ; c'est une question bien plus haute, c'est un problème 
national qui se pose. L'abaissement des barrières douanières 
entre les États-Unis et le Canada n'est qu'un premier pas. Aux 
nouveaux liens économiques, qui vont se nouer, succéderont 
bientôt des liens politiques. Au bout de la voie où M. Laurier 
engage le pays, se trouve fatalement l'annexion du Canada aux 
États-Unis. Quelques paroles imprudentes prononcées aux États- 
Unis par des champions de la réciprocité, et non des moindres, 
servent à corroborer l'argument. Le président Taft n'a-t-il pas 
déclaré que le Canada se trouvait à un tournant de son his- 
toire, au point où il faut choisir entre deux voies, at the'parting 
of the ways^ et M. Champ Clark, speaker de la Chambre des 
Représentans, l'un des chefs le plus en vue du parti démocrate 
qui va peut-être reconquérir le pouvoir, n'a-t-il pas laissé 
entendre qu'un mouvement naturel et inévitable conduirait le 
Canada et les États-Unis de la réciprocité à l'union écono_ 
mique, et de l'union économique à l'union politique? Le Canada 
veut-il abdiquer sa personnalité, se perdre dans l'énorme masse 
des Etats-Unis ? Veut-il au contraire poursuivre son existence 
indépendante qui, grâce à ses magnifiques ressources, le mènera 
un jour à une fortune presque aussi éclatante que celle de ses 
superbes voisins? 

C'est l'argument purement national. Peut-être repose-t-il 
sur un sophisme, car ce n'est pas en refusant tout aux gens de 
l'Ouest, c'est en leur faisant, au contraire, certaines concessions 
qu'on les empêchera de se jeter dans le séparatisme et de 
prôner l'annexion aux États-Unis comme le seul moyen de 
satisfaire leurs besoins économiques. Juste ou non, il faut 
reconnaître qu'il porte beaucoup, et sur les Canadiens anglais 
de l'Ontario, et sur nombre de Canadiens français qui voient, 



l'organisation de l'empire britannique. 115 

non sans raison, dans l'annexion aux Etats-Unis, le plus grave 
péril pour leur race. Mais à côté de l'argument national et se 
confondant presque avec lui, voici l'argument impérialiste : 

Plus directement encore qu'il ne prépare l'annexion aux 
États-Unis, le traité de réciprocité, dit-on, brise le lien impérial. 
Avec de telles faveurs douanières faites aux produits améri- 
cains, dont beaucoup vont entrer en franchise, comment parler 
encore de Preferential Trade avec la métropole, et s'il est 
impossible de lui accorder aucun privilège appréciable chez 
nous, comment pourrons-nous en attendre d'elle? Adieu donc 
l'union commerciale, adieu la Tariff' Reform anglaise. La métro- 
pole aurait tôt ou tard établi des droits sur les produits alimen- 
taires étrangers, droits dont les articles coloniaux auraient été 
exempts. Nous la décourageons. Pour lutter sur des marchés 
incertains, nous abandonnons l'espoir d'acquérir sur le marché 
de l'Angleterre une place privilégiée. Nous lâchons la proie 
pour l'ombre. 

Tel est le côté économique de la question impériale; c'est 
lui qu'on met principalement en vedette dans la grande presse, 
dans les réunions importantes, où parlent les candidats, les 
chefs de partis surtout. M. Borden, le chef des conservateurs, 
aujourd'hui premier ministre, résume le double argument 
national et impérial, tel que son parti l'affirme officiellement 
quand, à la veille du scrutin, il déclare : « Je conjure les élec- 
teurs de ne pas s'écarter de la voie droite qui mène à faire une 
grande nation. Je les prie d'émettre un vote mûrement réfléchi 
en faveur de la conservation de notre héritage, de la sauvegarde 
de notre liberté commerciale et politique, du maintien du 
Canada comme nation autonome au sein de l'Empire britan- 
nique. » Mais il est encore d'autres raisons qu'on fait valoir plus 
bas, dans les parlotes de village ou de quartier, dans les petits 
journaux, dans la propagande personnelle et qu'on réserve aux 
provinces anglaises, surtout à l'Ontario. 

C'est dans cette province que les libéraux ont perdu le plus de 
voix. Ils y occupaient 35 sièges contre 51 ; ils n'en ont plus que 
13 contre 71. Les vieilles haines de race y sont encore vivaces. 
Peuplé surtout de descendans des loyalistes, qui ont quitté les 
États-Unis au lendemain de la proclamation de leur indépen- 
dance, Ontario est à la fois le centre de la prépondérance an- 
glaise au Canada, et le lieu où cette prépondérance est le plus 



116 REVUE DES DEUX MONDES. 

menacée. Avec une proportion de vingt-quatre naissances pour 
1 000 habitans, comment pourrait-elle résister à la pression 
de Québec où la natalité dépasse 40 pour 1000? De plus en 
plus, les comtés du Nord et de l'Est sont envahis par l'élément 
français; l'orgueil des colons anglais s'en désespère et s'en 
exaspère à la fois. Un grand organe de Londres, étranger à 
toute passion de race et de parti, V Economiste signalait dans 
une correspondance du Canada le rôle joué aux dernières 
élections par la Ligue Orangiste, qui compte dans l'Ontario 
2000 loges, soit, dans chaque circonscription, quinze comités, 
acharnés contre le premier ministre canadien-français. C'est 
ce que notait au lendemain du scrutin le journal canadien la 
Presse. 

Les argumens employés contre l'administration libérale par le parti 
conservateur n'ont pas tous été d'ordre économique. Le fanatisme de i"ace 
et de religion en a fourni sa large part, et ce ne sont pas ceux-là qui ont 
été les moins puissans sur l'opinion. Nous savons qu'il y avait toute une 
organisation qui s'était spécialement chargée de circonvenir les « British 
born, » c'est-à-dire toute cette population d'immigrans qui nous est venue 
au pays depuis huit ou dix ans. Le mot d'ordre de cette organisation 
était : « Down with Romanism! » A bas VÉglise romaine! On n'avait garde 
de le crier dans les assemblées publiques, mais on le répétait de boviche 
en bouche dans la cabale secrète. Le terrain avait été, d'ailleurs, depuis 
assez longtemps préparé par le « News » et les autres journaux orangistes, 
dont on sait la campagne ardente contre la prétendue prépondérance 
romaine,' surtout au sujet du fameux décret « Netemere, » Les « British 
born, » dans leur haine séculaire du papisme et dans leur orgueil de race, 
ne pouvaient souffrir plus longtemps qu'une colonie britannique fût gou- 
ernéepar un premier ministre catholique et canadien-français. La province 
d'Ontario a peut-être voulu défaire la récijtrocité ; mais elle a certaine- 
ment voulu par-dessus tout renverser sir AVilfrid Laurier. 

Un autre organe libéral, le Canada, disait de même : 

Lorsque l'on examine en détail le résultat des élections d'avant-hier, on 
constate indubitablement que c'est une victoire impérialiste. 

Sir Wilfrid Laurier, appuyé par la province de Québec, était le cham- 
pion de l'autonomie canadienne, dans les relations du Dominion avec 
l'Empire, comme avec les nations étrangères. 

On avait avec soin cultivé dans les provinces anglaises le sentiment 
qu'il s'était montré, aux diverses conférences impéinales, trop peu soucieux 
de resserrer les liens, tant économiques que politiques, qui nous unissent 
à la Grande-Bretagne ; qu'il avait au contraire, et jusque dans l'organisation 
de la marine des colonies autonomes, arraché au gouvernement impérial 
des concessions que, sans son prestige, les autres Dominions n'auraient 



l'orgamsatiox de l'empire britannique. 117 

point songé à demander. Le vote de jeudi signifie que, pour les provinces 
anglaises, la marine canadienne n'est pas assez impérialisle. 

Ce sentiment, on l'a avivé et rendu irrésistible en représentant la con- 
vention de réciprocité avec les États-Unis comme une étape vers l'annexion 
et une séparation définitive de nos intérêts commerciaux d'avec ceux de 
l'Empire. C'est la seule explication du fait que dans les comtés qui font du 
commerce régulièrement avec les États-Unis et qui devaient bénéficier de 
la réciprocité, partout où la majorité était d'origine britannique, le vote 
a été donné contre la réciprocité. La ])resque unanimité de la province 
d'Ontario est une preuve indiscutable de ce que nous avançons. Jamais 
cette province n'avait exprimé de manière plus éclatante sa détermination 
de maintenir le Canada sous la tutelle de l'Empire et de lier ses destinées 
économiques et politiques aussi étroitement que possible à celles de la 
Grande-Bretagne. 

Impérialisme économique, impérialisme sentimental, voilà 
donc, à côté des intérêts purement protectionnistes, qui leur ont 
servi de soutien et s'en sont servis parfois comme de masque, 
deux idées qui ont assurément joué un rôle considérable dans 
les élections canadiennes. Cela justifie en quelque mesure 
l'enthousiasme qu'elles ont suscité dans le parti conservateur 
anglais, dans les journaux impérialistes, le Times en tête, et 
chez tous les[impérialistes, de l'Angleterre à la Nouvelle-Zélande. 
Là n'ont pas été pourtant les seuls facteurs de la défaite libérale, 
et, à y regarder de près, peut-être les impérialistes devraient-ils 
un peu déchanter. 

Un curieux phénomène s'est produit à ces élections. Très 
atteint dans l'Ontario, M. Laurier l'a été aussi dans la province 
de Québec. Ses partisans y sont tombés de 32 à 38, ses adver- 
saires ont passé de 13 à 27. Il a perdu o sièges au profit des 
conservateurs et 9 au profit du petit groupe nationaliste, que 
M. Henri Bourassa représentait jusqu'ici seul au Parlement. 
Trop Français aux yeux des Canadiens anglais, sir Wilfrid 
Laurier paraît trop Anglais à bon nombre de Canadiens français. 
De là est né un mouvement, dont M. Jacques Bardoux a parfai- 
tement décrit la genèse dans un récent article de la Revue, 
Cédant aux séductions que les Anglais sont si habiles à exercer 
quand ils le veulent, l'ancien premier ministre, si fin pourtant, 
a peut-être un peu oublié la force des sentimens, des instincts 
de race. Beaucoup de ses compatriotes ne lui ont pas pardonné 
l'envoi dans l'Afrique du Sud, pour lutter contre les Boers, de 
volontaires canadiens, parmi lesquels presque aucun Français 
ne s'est enrôlé. Ils ont trouvé excessive et onéreuse la modeste 



118 REVUE DES DEUX MONDES. 

marine canadienne que sir Wilfrid Laurier a consenti à créer, 
et que les Canadiens anglais jugeaient insuffisante. Ardent, 
énergique, éloquent, M. Henri Bourassa s'est institué le porte- 
parole et le chef des mécontens; tout en défendant les droits 
légitimes de sa race et de sa foi, il prétend d'ailleurs faire, non 
pas du nationalisme canadien -français, mais du nationalisme 
canadien tout court. Il se déclare dévoué au maintien de l'al- 
légeance britannique, sauvegarde de la nationalité franco-cana- 
dienne, mais n'entend pas resserrer les liens avec la métropole 
ni se mettre sous sa tutelle. Ni annexion aux Etats-Unis, ni 
vasselage impérialiste, voilà son mot d'ordre. Le Canada ne 
doit pas plus être une annexe économique de ses voisins méri- 
dionaux qu'un soutien militaire et naval de la métropole. Il 
doit fare da se, il doit être lui-même, Canadien et non pas 
Anglais ou Américain. Ce programme, on compte le développer 
plus tard dans les provinces anglaises. Il ne l'a été encore que 
dans la province de Québec, ce qui a suffi pour donner au 
jeune parti un grand rôle dans les élections, et par les sièges 
qu'il a enlevés aux libéraux et par le désarroi qu'il a jeté dans 
leurs rangs. Mais, en dépit de la coalition avouée des partisans 
de M. Borden et de M. Bourassa, on ne saurait mettre au 
compte de l'impérialisme britannique les succès du nationa- 
lisme canadien, qui en est tout l'opposé. 

Il est une question plus grave encore. Malgré la différence 
des deux doctrines, certains conservateurs canadiens ne sont- 
ils pas plus près du nationalisme que de l'impérialisme pur? 
Par la force des choses, par le jeu naturel des partis, ils ont été 
amenés, en opposition avec les libéraux suspects d'inclinations 
américaines, à se poser plus ou moins en champions d'une 
union plus étroite avec la mère patrie. Mais ce sont des opi- 
nions de fraîche date, au point de vue économique du moins, et 
naguère les libéraux pouvaient se prétendre plus impérialistes 
que les conservateurs. Quand M. Laurier, le premier de tous 
les gouvernans coloniaux, a, dès son arrivée au pouvoir, 
accordé des détaxes douanières aux produits de la métropole, 
ces concessions étaient très loin d'être agréables aux conserva- 
teurs, ultra-protectionnistes, inféodés aux industriels qui béné- 
ficiaient des hauts tarifs. Cet état d'esprit a si peu disparu que 
des journaux canadiens ont pu se demander si les privilèges 
douaniers de la métropole n'étaient pas menacés du fait des der- 



l'organisation de l'empire britannique. 119 

nières élections. Les conservateurs paraissent trop engagés sur 
le terrain impérialiste pour qu'il en soit ainsi ; mais il est peu 
probable qu'en augmentant les détaxes, ils courent le risque 
de mécontenter leurs soutiens de la dernière campagne, les puis- 
sans intérêts financiers et industriels qui ne redoutent guère 
moins la concurrence anglaise que l'américaine. Quant aux ar- 
memens navals, ils devront se montrer économes à les étendre, 
sous peine de susciter de vifs mécontentemens. 

Ilfaudrabien aussi ménager les sentimens de l'Ouest, d'autant 
qu'au Redistribution Bt/l,k la nouvelle et imminente répartition 
des sièges, qui va suivre le recensement, les provinces libé- 
rales d'Alberta et de Saskatchewan gagneront de nombreuses 
voix, tandis que les provinces conservatrices, Ontario et les 
provinces maritimes en perdront. Peut-être sera-t-on obligé 
d'en revenir sous une forme atténuée à des concessions doua- 
nières aux Américains. 

La victoire impérialiste au Canada n'est donc ni si complète, 
ni si solide qu'il semble au premier abord. Elle existe pourtant. 
Le traité de réciprocité entre le Canada et les Etats-Unis n'est 
plus; l'union commerciale de l'Empire redevient donc possible. 
La plus grande colonie britannique ne s'enferme plus dans un 
particularisme hautain. La séduisante figure de sir Wilfrid 
Laurier disparaît des conférences impériales de l'avenir. Nul 
n'aura certainement son prestige, ni probablement son talent 
pour s'opposer à tout essai de concentration et défendre la 
plus rigoureuse autonomie locale. Un peu abattus par leurs dé- 
faites dans la métropole, les impérialistes reprennent confiance 
à leurs succès aux colonies. Ils vont avoir le verbe plus haut, 
le champ plus libre, la propagande plus ardente. 

VII 

Entre les deux conceptions qu'on se forme au sujet de son 
avenir : l'une, celle de la libre coopération des diverses parties 
composantes, selon laquelle leur consentement unanime est 
nécessaire à toute action commune, l'autre celle de la fédération, 
où la minorité doit subir les volontés de la majorité, que 
deviendra l'Empire britannique? Il serait malaisé de le dire. 
Les deux systèmes semblent irréductibles, mais le monde 
anglo-saxon est la terre classique des compromis, voire de la 



120 REVUE DES DEUX MONDES. 

conciliation des contraires. Déjà les conceptions extrêmes sont 
bien moins éloignées l'une de l'autre qu'il y a soixante ou 
quatre-vingts ans. Les uns rêvaient alors d'absolue centralisa- 
tion, de gouvernement des colonies sujettes par une métropole 
souveraine absolue; les autres considéraient la désagrégation 
de l'Empire, l'indépendance des colonies comme inévitable, 
voire comme souhaitable. Aujourd'hui, l'on n'en est plus qu'à 
la fédération d'un côté, à l'autonomie de l'autre. Encore se 
montre-t-on de moins en moins absolu. Un doctrinaire paci- 
fiste, un citoyen du monde aussi convaincu que M. W. T. Stead, 
résumant l'œuvre de la conférence impériale, admet parmi les 
principes sur lesquels doit être fondé l'Empire : l'existence 
d'une Cour suprême commune; le droit pour chaque Dominion 
de conclure des traités de commerce distincts, étant entendu 
(jue toutes les parties de tEmpire jouiront an moins, chez les 
autres, du traitement de la nation la j^lus favorisée; le droit de 
lever et d'équiper ses propres forces navales et de s'abstenir de 
toute participation active dans les guerres où la Grande-Bre- 
tagne est engagée, étant entendu que, par intérêt et par senti- 
ment, mais non en vertu d'une obliijation, les Dominions vien- 
draient probablement à l'aide de Iœ mère patrie en cas de besoin; 
l'obligation pour le gouvernement impérial de consulter les 
Dominions, toutes les fois qu'il est question de modifier le droit 
international, ou qu'il s'agit d'une affaire affectant leurs inté- 
rêts; une entente générale en. vue d'une coopération mutuelle 
sur toutes les questions relatives aux communications inter- 
impériales, navigation, câbles télégraphiques, postes et toutes 
autres questions où une action commune peut servir au bien 
commun. Ce n'est plus l'absolue autonomie locale. C'est la 
reconnaissance de nombreux intérêts communs, qu'il est bon 
de traiter ensemble, et de l'interdépendance des diverses por- 
tions de l'Empire. Dans le camp opposé, l'impérialiste Times 
reconnaît lui-même que le plan de fédération de sir Joseph 
Ward est excessif, oppressif même, en dehors de la politique 
pratique. Les extrêmes se rapprocheront certainement encore, 
les oscillations du pendule deviendront de moins en moins 
étendues jusqu'à ce qu'il s'arrête en un point médian. 

Mais d'ici là, sous l'influence de forces centrifuges qui ont 
encore le champ trop libre, l'Empire n'est-il pas à la merci 
d'un incident, ne se désagrégera-t-il pas? Certes, on ne peut 



l'organisation de l'empire britannique. 121 

méconnaître qu'il existe des tendances dissolvantes. L'une des 
plus dangereuses provient de la coexistence des deux empires 
britanniques, comme on l'a dit : l'Empire blanc composé de la 
mère patrie et des colonies h sei/-government , axec leurs 60 mil- 
lions d'habitans blancs, et l'Empire « de couleur » comprenant 
l'Inde et les dépendances sujettes, les colonies de la couronne 
d'Asie, d'x\frique, dos Indes orientales et d'Océanie, avec leurs 
350 millions d'Hindous, de Jaunes et de Noirs. 

En énumérant les intérêts communs de la métropole et des 
Dominions, M. Asquith mentionnait, à l'ouverture de la 
conférence, « leur tutelle commune » {common trusteeship) , — 
des dépendances de in couronne qui ne sont pas encore par- 
venues et ne parviendront peut-être jamais au self-govermvent. 
Seulement, si la métropole est consciente de ses devoirs d'édiica- 
trice envers ses sujets de* couleur, si elle se trouve d'ailleurs 
obligée d'accorder aux Hindous des droits de plus en plus consi- 
dérables, les colonies voient le problème sous un tout autre 
angle, parce que leur situation est dilTérente. L'une d'entre 
elles, l'Afrique du Sud, ne contient qu'une minorité de blancs 
en face d'une majorité de noirs quatre fois plus nombreuse; 
c'est peut-être celle où la question est le mieux résolue, — 
parce qu'on ne pouvait l'esquiver, — par l'octroi de droits poli- 
tiques à une fraction des noirs. Mais l'Australie, la Nouvelle- 
Zélande, même l'Ouest du Canada sont menacés d'une invasion 
de .Jaunes ou d'Hindous. Ils ne veulent à aucun prix que la 
question de couleur se pose chez eux, et, pour cela, ils la résolvent 
par la question préalable en interdisant aux gens de couleur de 
pénétrer sur leurs territoires, en mettant à leur entrée des 
conditions pratiquement prohibitives. Les discussions de la 
conférence impériale ont montré jusqu'à quel point ils poussent 
l'exclusivisme. Les délégués de l'Australie et de la Nouvelle- 
Zélande prétendaient interdire désormais, aux navires britan- 
niques fréquentant leurs ports, l'emploi des imatelots hindous, 
ou « lascars. » Ce n'est pas, ont-ils dit, un préjugé de couleur; 
c'est une question économique : ces gens-là vivant de rien font 
baisser les salaires. Quel qu'en soit le motif, le résultat est le 
même, c'est l'exclusion des hommes de couleur. Pourra-l-on 
toujours la maintenir, même à l'endroit des sujets britanniques, 
quand ceux-ci, les Hindous surtout, approcheront de plus en 
plus du self-government? 



122 REVUE DES DEUX MONDES. 

L'Angleterre serait-elle un jour forcée de choisir entre son 
Empire blanc et son Empire de couleur? C'est ce que suggérait 
M. James Edmond, directeur du Bulletin, de Sydney, dans un 
bien curieux article que publiait la National Review et qui 
mérite d'être cité, parce qu'on y voit s'étaler à la fois le naïf 
orgueil et la profonde ignorance des démagogues coloniaux. 
La création de la flotte australienne, dit-il, a pour but : 

... en premier lieu de conserver l'Australie à l'état de pays de Blancs 
contre tous envahisseurs, et, en second lieu (en second lieu seulement), de 
concourir à la défense de cet Empire, qui contient une majorité de gens 
de couleur. Pour une très grande partie des Australiens, une conquête 
allemande serait un fort petit malheur en comparaison d'une nombreuse 
immigration de nos soi-disant paisibles et loyaux concitoyens de l'Inde ou 
d'ailleurs. Et même, si la conquête de l'Australie par l'Allemagne était le 
seul moyen de s'opposer à une telle invasion, elle serait la bienvenue... 

Il m'apparaît que le jour viendra où il faudra expliquer, une fois pour 
toutes, aux gens de couleur qui forment la grande masse de l'Empire qu'ils 
sont des êtres inférieurs (on les traite déjà comme tels) et qu'ils ne seront 
jamais rien d'autre. Et il faudra expliquer la même chose aux amis et 
alliés de la Grande-Bretagne en dehors de l'Empire. 

On ne peut servir indéfiniment Dieu et Mammon. Il est difficile d'édu- 
quer, d'élever l'homme de couleur pendant des années, et de le convaincre 
ensuite qu'il n'est pas plus avancé en matière politique qu'avant d'avoir 
été élevé. 

La conclusion, c'est que l'Empire doit faire de la défense de 
l'Australie contre toute intrusion d'immigrans de couleur, — 
Chinois, Hindous, Birmans ou Japonais, — un principe aussi 
sacré que la défense de Londres contre une invasion armée; 
sans quoi l'Australie s'en séparera. 

L'auteur de cet article a sans doute l'ouïe trop faible pour 
avoir perçu les coups de tonnerre de Moukden et de Tsoushima', 
qui ont eu cependant leur répercussion jusqu'aux colonnes 
d'Hercule, plus éloignées du Japon que ne l'est l'Australie. 
Livrés à eux-mêmes, les Australiens apprendraient vite à coups 
de canon, puisqu'ils ne veulent pas l'entendre autrement, ce 
qu'il faut penser de l'infériorité de certaines gens de couleur. 
On peut se demander si, étant donné la faiblesse de l'immi- 
gration que cherchent stupidement à restreindre les syndicats 
ouvriers qui régnent en Australie, il est possible que ce pays 
résiste toujours à la pression des Jaunes, qui le peupleraient 
bien plus rapidement. Mais s'il est une puissance qui puisse l'en 
défendre, c'est assurément l'Angleterre, et l'Angleterre seule. 



l'organisation de l'empire rritannique. 123 

La plupart des Australiens sont encore assez sages pour le 
comprendre ; c'est pourquoi ils se rattachent à la mère patrie 
plus vivement qu'autrefois et lui offrent des navires, des canons, 
des faveurs commerciales. Pour l'Afrique du Sud, l'égide de la 
métropole est aussi une protection, non seulement contre le 
péril noir qui n'existe guère encore, mais contre la conquête 
allemande, à laquelle ne se résigneraient aisément ni les colons 
d'origine anglaise, ni même les Boers, soucieux de toutes leurs 
libertés. En revanche, l'Angleterre est sans force contre le seul 
péril extérieur que puisse courir le Canada. Défendu contre 
toute menace européenne par la doctrine de JNIonroe plus encore 
que par la mère patrie, il n'a rien à craindre que des Etats-Unis, 
et vis-à-vis d'eux l'Angleterre serait complètement impuissante. 
Il est vrai qu'une intervention violente des Américains au Canada 
est hors de toute vraisemblance. Une annexion volontaire pour- 
rait être à redouter, si l'on ne ménageait pas assez l'intérêt de 
l'Ouest grandissant à commercer avec les Etats-Unis; mais il est 
un élément où tous les hommes sages, — et c'est ici la grande 
majorité, — seront toujours opposés à pareille annexion, c'est 
l'élément franco-canadien, qui serait submergé dans l'Union, 
tandis qu'il a devant lui un magnifique avenir au Canada. 

Ainsi, dans tous les Dominions, le maintien du lien impé- 
rial s'impose parce qu'il est la meilleure défense contre les 
périls extérieurs, en même temps que la garantie des libertés 
locales. Tant qu'il conservera ce caractère, qui est son plus 
beau titre de gloire, l'Empire britannique durera, pourvu qu'on 
sache conserver aux liens qui unissent ses membres, selon le 
mot très expressif de M. Asquith, leur élasticité et leur flexibi- 
lité, qu'on ne prétende point le couler hâtivement dans le moule 
d'une constitution trop rigide. 

C'est ici le second danger qui pourrait menacer l'Empire. 
L'aristocratie anglaise qui, en fait, sinon en droit, a gouverné la 
Grande-Bretagne jusque vers la fin du xix° siècle, était passée 
maîtresse dans l'art des temporisations et des compromis. Se 
gardant de la logique absolue, elle laissait le temps et les évolu- 
tions naturelles modifier les relations des divers pouvoirs, qu'elle 
avait soin de ne pas définir de trop avec précision, sans quoi des 
heurts se fussent produits et la faculté d'évoluer se serait 
perdue. Mais la démocratie britannique, unioniste aussi bien que 
radicale, et les démocraties coloniales, comme toutes les démo- 



12i REVUE DES DEUX MONDES. 

craties, ont un penchant à l'impatience, à la logique, à la pré- 
cision. De même qu'on institue en Angleterre un mécanisme 
automatique pour résoudre les conflits entre les Lords et les 
Communes, en supprimant les transactions qui sont pourtant 
l'essence même du régime parlementaire, de même certains 
voudront peut-être, à l'instar de sir Joseph Ward, bâtir une 
constitution fédérale de l'Empire en réglant minutieusement 
les rapports de la métropole et des colonies. 

Ce serait une grave imprudence, si l'on veut se priver du 
concours du temps, et faire autre chose que codifier ce qu'il 
aura graduellement produit. Ce qui aidera sans doute à l'éviter, 
c'est que longtemps encore tous les Dominions seront moins 
peuplés que la métropole. En d911, l'une compte 45 millions 
d'habitans, tous les autres ensemble 14 millions de Blancs. Il n'y 
a aucune chance pour qu'avant un demi-siècle les Dominions 
aient rejoint la mère patrie, qui devra contenir alors près de 
60 millions d'habitans. La loi du nombre les mettrait en 
facile minorité, et elles ne l'accepteront pas. 

Pendant les prochaines années, les conférences coloniales 
augmenteront sans doute de nombre et d'importance; elles se 
tiendront peut-être bientôt tous les deux ans, alternativement 
dans les colonies et dans la métropole. En sortira-t-il une union 
militaire ou une union douanière? Le succès des conservateurs 
canadiens, le choix du nouveau chef des conservateurs anglais 
semblent indiquer qu'un courant se prononce dans ce sens. Si 
des élections coïncident avec une période de crise économique, 
les Tariff Ucformer.s anglais peuvent se trouver portés au pou- 
voir. Leurs desseins seront malaisés à mettre en pratique. Quoi 
qu'il en soit, on peut espérer, et on le doit pour le bien du 
monde, que, selon le mot du général Botha, et l'hommage n'est 
pas médiocre dans la bouche d'un tel homme, « le génie poli- 
tique de la race britannique saura édilier une solution à ces 
difficiles problèmes, pourvu qu'on ne cherche pas à forcer 
le pas. » 

PlEHRE LeROY-BeaULTEU. 



LES MASQUES ET LES VISAGES 

AU LOUVRE 



DEVANT LA VIERGE DE LA VICTOIRE (2} 



I 



11 y avait, une fois, à Mantoue, un pauvre juif, — je veux 
dire un juif qui était riche, mais qui n'était aimé de personne, 
.ce qui est la pauvreté suprême, — nommé Daniele Norsa. 
C'était un banquier et qui faisait bien ses affaires. Cette fois-là, 
c'était en l'année 1495, il avait pris fantaisie de venir habiter 
une maison située au commencement de la via San Simone, 
aujourd'hui via Domenico Fernelli, dans le nord de \a. ville, 
non loin des marécages qu'on a desséchés depuis et trans- 
formés en une place, la piazza Virgiliana. Il y avait bien un 

(1) Voyez la Revue du 15 novembre et du 1" décembre 1911. 

(2) Portrait authentique contenu dans ce tableau : 

Gian Francesco Gonzague, quatrième marquis de Mantoue, capitaine général 
des armées de la Seigneurie de Venise, représenté, à l'âge de vingt-neuf ans, 
armé, à genoux. 

Portrait présumé contenu dans ce tableau : 

Osanna dei Andreasi, dite La Beata Osanna, sœur dominicaine, parente des 
Gonzague, morte en odeur de sainteté en i'SQo et béatiflée en 1515 par Léon X, 
représentée ici en sainte Elisabeth, âgée, à genoux. 

Autres portraits authentiques du marquis Gian Francesco Gonzague: 

1° Par Mantegna, à Tàge de sept ans, le petit garçon habillé de gris violet avec 
des aiguillettes blanches, en haut-de-chausses mi-partie rouge et blanc et bleu, 



126 REVUE DES DEUX MONDES. 

obstacle à ce qu'un juif habitât cette maison : sur le mur on 
voyait une antique Madone peinte à fresque, et les mœurs du 
temps n'autorisaient point, pour la sainte Vierge, une telle pro- 
miscuité. Aussi notre homme, prudent et subtil, avait-il pris 
ses précautions : il avait demandé à l'évêque la permission, 
moyennant finance, de faire enlever la Madone, ce qui était 
^age, mais ayant payé, il se croyait à l'abri de tout péril, ce 
qui n'était pas. Voici qu'un beau jour de mai, la veille de 
l'Ascension, une procession passant devant sa maison, avisa, 
sur le mur, à la place de la Madone accoutumée, des images 
peu édifiantes et une inscription des plus profanes que des gens 
malintentionnés venaient d'y charbonner. On ne douta pas que 
ce ne fût le fait du juif. « Sacrilège! sacrilège!.,. » On entend, 
d'ici, tout ce que la foule put dire. La procession s'arrêta, 
et une grêle de pierres s'abattit sur les fenêtres du banquier. 
On put craindre, un moment, que la maison ne fût mise à sac 
par la multitude des fidèles animés d'une généreuse envie de 
venger leur Madone et peut-être aussi du désir d'éloigner un 

dans la fresque Le Retour du Cardinal, représentant Ludovico Gonzague, et ses 
fils et petits-fils, debout, à la Sala degli Sposi, au Castello Vecchio, à Mantoue. 

2° Par Sperandio di Bartolomeo dé Savelli, à l'ùge de vingt-neuf ans, médaille 
de bronze frappée en même temps que le tableau de la Vierge de la Victoire a été 
peint. Buste de profil gauche avec un petit bonnet et une cuirasse, — inscription : 
Franciscus. Gonzaga. Mantuse. niarchio. ac. veneti. exerc. imp. Au revers, la même 
figure à cheval, inscription: ob. reslitutam. Italiae. libertatem. — Opus. Sperandei, 

3° Par Bartolomeo Melioli. Plus jeune. Médaille de bronze. Buste de profil droit, 
avec un petit bonnet, des cheveux longs et une cuirasse. Inscription : D. Fran- 
ciscus. Gon. D. Fred. III. M. Mantuse. F. Spes. Pub. Salus. Q. P. redivi. Au revers, 
une femme, la main droite appuyée à une haste, la main gauche tenant une 
muselière sur laquelle est l'inscription : cautius, à ses pieds l'eau et le feu. 
Inscription : Adolescentiae. augustae. meliolus. dicavit. 

4° Par Buberto, jeune, médaille peut-être de 1484. Buste de profil gauche, avec 
un bonnet et une armure, avec l'inscription : Franciscus. marcliio mantuse. III. Au 
revers un combat de cavaliers romains avec l'inscription : Faveat. for tis. — epo. 
— io. Fr. ruberto opus. 

5° Par Talpa, à environ vingt-neuf ans, buste de profil gauche, barbu, chevelu, 
coiffé de la barrette avec l'inscription : Franciscus. Gon. man. inar. III. Au revers, 
Curtius se jetant dans le gouflre, avec l'inscription : universse. Italiae. liberatori. 
Barlulus. Talpa.. 

6° Par un inconnu, vers l'âge de trente ans. Grand buste de terre cuite, tête 
nue, cheveux longs, cuirasse très ornementée, où sont figurés l'aigle de l'Empire, 
puis une figure tenant un temple avec l'inscription : Jani Templum, et le crogiolo, 
ou creuset allégorique. Au Museo Patrio, à Mantoue. 

7" Par Bonsignori. Tableau à l'huile, mi-corps, en cuirasse, nu-tête, avec le 
bâton de commandement 'Collection Bressanelli, à Mantoue). 

8" La médaille nuptiale de François Gonzague et d'Isabelle d'Esté (Au Munzka- 
binett du Musée de Berlin). 



LES MASQUES ET LES VISAGES AU LOUVRE. 127 

créancier importun. Il fallut l'arrivée de la police pour le 
sauver. 

Gela fit un gros émoi dans la ville. On avait peu de distrac- 
tions dans Mantoue à la fin du xv*^ siècle, et on ne laissait point 
passer de telles histoires, sans en tirer tout ce qu'elles pouvaient 
donner de gloses et de récriminations. Justement, l'État était 
privé de son chef, le marquis Gonzague, alors occupé en Lom- 
bardie à rassembler les troupes de la Ligue contre les Français. 
La ville était gouvernée par Isabelle d'Esté, et l'on ne savait 
encore comment cette jeune femme de vingt et un ans condui- 
rait son peuple. On envoya donc des courriers au marquis pour 
lui raconter l'affaire, avec des plaintes de tous les partis, de 
Daniele Norsa, entre autres, et, la distance aidant, on grossit 
tellement ce fait-divers qu'on eût réussi à en faire une petite 
révolution, si la marquise n'y avait pris garde. Blessée au vif 
qu'on oubliât qu'elle était là et qu'elle était régente, elle coupa 
court à toutes ces intrigues. « Les inventeurs de ces médians 
racontars, écrit-elle à son mari, le 30 juin 1495, montrent 
tant de malignité qu'ils ne se sont pas fait scrupule d'aller 
troubler votre repos d'esprit, tandis que vous êtes occupé du 
salut de l'Italie, ce qu'ils n'auraient pas dû faire, quand même 
ils n'auraient pas eu de considération pour mon honneur ou 
pour celui de mes conseillers. Je prie Votre Altesse de se tenir 
l'esprit en repos et de s'appliquer uniquement à son entreprise 
militaire, car pour les choses de l'État, avec l'aide de ces magni- 
fiques seigneurs et magistrats, je les gouvernerai de telle sorte 
que vous n'en soufiVirez aucun dommage, et que tout le pos- 
sible sera fait pour le bien de vos sujets. Et si quelqu'un vous 
entretient, par lettre ou de vive voix, de désordres dont je ne 
vous aurai pas averti, vous pouvez être sûr que c'est une bourde, 
car comme je donne audience, non seulement aux fonctionnaires, 
mais à tous ceux de vos sujets qui ont à me parler, tant qu'ils le 
veulent, aucun trouble ne peut se produire sans que j'en sois 
avertie. » 

L' « entreprise militaire » dont il est question, ici, valait en 
effet qu'on s'y « appliquât tout entier. » G'était la plus impor- 
tante qu'on eût tentée en Italie, depuis deux siècles, et de longs 
temps devaient se passer sans qu'on en vît une semblable. Le 
31 mars précédent, à Venise, une ligue s'était conclue entre les 
trois Etats les plus puissans d'Italie : Rome, Venise et Milan, 



128 REVUE DES DEUX MONDES. 

aidés du roi des Romains (Maximilien) et du roi d'Espagne, et 
bientôt rejoints par la plupart des petits Etats afin d'exter- 
miner les Français. En langage diplomatique, cela s'appelait 
« défendre la Chrétienté contre le Turc; » mais, ici, le Turc, 
c'était Charles VIII, alors à Naples avec toute son armée et fort 
empêché de sa conquête. Les Français étaient parvenus, telle- 
ment ils étaient insupportables, à réconcilier, pour se débar- 
rasser d'eux, tous les États d'Italie, ce qui paraissait impossible. 
Chacun des Confédérés s'était engagé à fournir 8000 chevaux et 
4 000 fantassins, ou l'équivalent en argent, pour la libération du 
territoire. Naturellement, le compte n'y fut pas, mais on peut 
évaluer à 25 000 hommes, au moins, les premières troupes de la 
ligue, dont les quatre cinquièmes étaient effectivement fournis 
par Venise. A ces forces qui devaient grossir encore de jour en 
jour, il fallait un chef. La Seigneurie de Venise choisit le jeune 
François Gonzague, marquis de Mantoue, homme rompu à tous 
les exercices du corps et aux roueries de la guerre, adoré de 
ses hommes, le seul, d'ailleurs, à pouvoir tenir en main la ter- 
rible cavalerie irrégulière employée par la République sous le 
nom de Stradiots. Ce fut un beau jour, à Mantoue, quand arriva 
la nouvelle que la Sérénissime République confirmait officielle- 
ment le marquis Gonzague dans ses fonctions de chef suprême 
des Confédérés. Cela signifiait gloire, alliances et aussi profit, 
car les émolumens de « gouverneur de camp, » plus tard « capi- 
taine général, » étaient considérables, le butin possible, et tout 
cela devait revenir, en dons, dépenses somptuaires, pensions, au 
petit État. On peut donc imaginer de quels yeux et de quel 
cœur les Mantouans suivaient leur chef dans la guerre de 
condottiere ou il s'engageait. 

Dans ces sortes de guerres, les victoires étaient nombreuses, 
mais les batailles étaient rares. Arcs de triomphe dressés avec 
infiniment de goût au retour des combattans, Te Deum chantés, 
médailles frappées avec du laurier et du latin laudatif, cela se 
trouve à chaque pas qu'on fait dans l'histoire; mais deux armées 
qui s'assaillent, se pénètrent, se mordent jusqu'à ce que Tune 
d'elles ait laissé, sur le pré, quelque 10 ou 20 pour 100 de son 
effectif, c'est un spectacle barbare qui gâte rarement un pay- 
sage italien du xv^ ou du xvi*' siècle. Gest même proprement une 
merveille que dans un pays où l'on se tuait si fort en temps de 
paix, on se tuât si peu en temps de guerre, et qu'ainsi les 



LES MASQUES ET LES VISAGES AU LOUVRE. 429 

mères ne fussent rassurées sur le sort de leurs fils, que lors- 
qu'ils étaient au feu. On partait en roulant des pensées féroces, 
mais il semble que le grand air, la vue des champs et des bois, 
la chevauchée sur l'herbe humide du matin, l'épanouissement 
de la nature, — tout ce qu'on voit au second plan des Batailles 
de Paolo Uccello ou des marches triomphales de Benozzo Goz« 
zoli, — vînt épanouir les cœurs de ces hommes farouches et 
sensibles, aussi incapables de résister à un soudain [ressenti- 
ment, dans leurs querelles privées, que de le prolonger parmi 
les labeurs d'une campagne et la vue claire des dangers... On 
se défiait, on escarmouchait, on chapardait, on jouait au scar- 
tino et l'on se payait sur les habitans du retard des soldes tou- 
jours lentes à venir. Parfois, une de ces escarmouches dégéné- 
rait, sans que l'on sût pourquoi, en un hourvari général. Il en 
résultait, pendant quelques heures, des gestes, de la poussière 
et du bruit. Le soir venu, chacun regagnait ses cantonnemens, 
au flambeau, et les chefs des deux partis s'avançant, l'un vers 
l'autre, se félicitaient mutuellement d "être sortis de la bagarre 
sans accident. Il n'y avait de poussée un peu sérieuse que si les 
troupes flairaient chez l'adversaire quelque riche butin, ou si 
l'on se trouvait en présence d'étrangers, comme les Français et 
les Suisses, qui, faute de connaître les règles du jeu, poussaient 
droit devant eux et tuaient à tort et à travers. 

C'était justement ce qu'il y avait à craindre en cet été de 
1495, pour l'armée de la ligue. Comme elle s'assemblait dans 
le Parmesan, sous les ordres de Gonzague, on apprit que les 
Français ayant quitté Naples le 20 mai et résolu de rentrer en 
France, s'approchaient par les montagnes. Ils arrivaient lente- 
ment, mais ils arrivaient. On les avait vus à Lucques le 24 juin, 
à Pontremoli le 29; ils avaient déjà franchi le pas de la Cisa; 
ils descendaient donc dans la plaine et les pointes de leur 
avant-garde, commandée par le maréchal de Gyé, paraissaient 
déjà sur les pentes qui dominent Fornovo, ou Fornoue, au dé- 
bouché de la vallée du Taro. C'était de leur part une résolution 
extraordinaire, et bien que toute l'armée italienne se fût éta- 
blie là, pour leur barrer la route, c'était le dernier chemin 
par où l'on supposait qu'ils dussent passer. On s'y était installé 
pour qu'ils n'eussent point l'idée d'y venir, ni d'envahir le Par- 
mesan et le Milanais, mais non pas pour se battre. Charles Vlll, 
pensait-on, allait choisir pour rentrer en France la route la plus 

TOME VII. — 1912. 9 



130 REVUE DES DEUX MONDES. 

facile : Gènes et le bord de la mer. Puisqu'il fonçait sur l'obs- 
tacle, il allait falloir en effet lui faire obstacle, et pour cela 
tirer 1 epée, ce qui ne laissait pas que d^être hasardeux et d'in- 
quiéter grandement la ligue. Sans doute, les Français étaient 
peu nombreux : 9 000 tout au plus et peut-être point tous en état 
de combattre, ayant égrené leur armée, sur leur passage, dans 
toutes les places fortes où ils laissaient garnison. C'était peu de 
chose auprès des tren.te et quelques mille hommes que comptait 
maintenant Tarmée de la ligue et des renforts qu'elle recevait 
chaque jour. De plus, « les Barbares » étaient incommodés par 
l'énorme bagage et la population de non-combattans, conduc- 
teurs de mules, « valets de sommiers, » vivandiers, ribauds 
et ribaudes qu'ils traînaient après eux. Mais c'étaient de rudes 
troupes. Leurs hommes d'armes chargeaient avec furie, leurs 
Suisses n'avaient point l'habitude de lâcher pied, leurs archers 
écossais, bien que peu nombreux, étaient redoutables et l'on 
n'entendait pas sans frémir le son de harpe que rendaient 
leurs armes en se détendant. Enfin, leur artillerie, la première 
du monde, sans en excepter celle du duc de Ferrare, semait la 
terreur. On se racontait qu'après avoir déchargé leurs coule- 
vrines, il n'était point rare de les voir les recharger dans la 
même bataille, en tirer un second coup et plusieurs autres encore 
avant la fin de la journée, ce qui, au xv" siècle, tenait de [la 
sorcellerie. Jusqu'à leur petit nombre qui achevait de troubler 
les esprits, car, pensait-on, pour qu'une si grande infériorité ne 
les empêchât pas de venir droit au danger, il fallait qu'ils se 
fussent, par quelque pacte diabolique, assurés contre tout 
événement. Aussi les Mantouans se vouaient-ils à tous les saints 
du Paradis et spécialement aux saints militaires, saint Georges 
et l'archange saint Michel, et aux patrons de leur cité saint 
André et saint Longin, et envoyaient-ils force reliques aux 
combattans. Il y avait alors, dans un monastère de Mantoue, 
une religieuse, parente et amie des Gonzague, nommée Osanna 
de Andrasi, femme de grande vertu et de bon conseil, un peu 
prophétesse, qui passait pour avoir l'oreille des saints. Elle se 
mit à prier nuit et jour, pour le salut du condottiere. C'était 
surtout la Madone qu'elle priait. On comprend donc l'émoi de 
la foule quand on crut la Madone insultée par le juif Norsa : 
ce n'était pas le moment de se brouiller avec le ciel. 

Les Français, de leur coté, n'étaient guère plus rassurés» 



LES MASQUES ET LES VISAGES AU LOUVRE. 131 

Jusque-là, leur campagne d'Italie n'avait été qu'une promenade 
militaire et, bien qu'avertis que maintenant toutes les puis- 
sances se levaient et s'unissaient contre eux, ils n'en voulaient 
rien croire. La chose était tellement invraisemblable, en effet, 
que leur ambassadeur à Venise, le sieur d'Argenton (Philippe 
de Commynes), l'avait vue s'accomplir, sous ses yeux, sans la 
tenir pour vraie et avait jeté sa barrette à terre, de colère, en 
l'apprenant. Mais lorsqu'en descendant les dernières pentes des 
Apennins, sur Fornovo, ils virent tout d'un coup la plaine 
toute blanchie par les tentes et les pavillons des Confédérés, ils 
commencèrent à soupçonner que le retour ne serait point si 
aisé que la venue. La vallée où ils débouchaient, le val di 
Taro, était fort étroite, un quart de lieue environ : les enne- 
mis la barraient entièremeni, à huit kilomètres plus bas, et il 
n'y avait pas d'autre issue. Pour percer ce barrage épais main- 
tenant de quarante mille hommes, ils n'étaient que neuf mille 
en état de combattre. Ils arrivaient exténués par le passage des 
montagnes sous une chaleur torride, et à demi mourans de 
faim, ayant manqué de vivres depuis qu'ils étaient entrés dans 
la Lunigiana. Les Suisses, particulièrement, étaient fourbus. Par 
point d'honneur, ils n'avaient pas voulu abandonner la grosse 
artillerie, quatorze grandes coulevrines, qu'aucune bête de trait 
n'eût pu convoyer dans la montagne : ils s'y étaient donc attelés, 
à raison de plusieurs cents hommes par pièce, les avaient hissées 
sur les sommets, redescendues en les retenant, sur les pentes, 
sans en gâter une seule, exploit que le Ver gici- cC honneur céXhhve 
comme « exécrable peine, merveilleux travail et très péné- 
trant ennuy, attendu la façon de procéder, le lieu estrange 
et la chaleur grande et terrible que lors se faisait... » L'hon- 
neur était sauf, mais la faim pressait, le ciel où se préparait un 
orage accablait et l'on était fort nal à son aise. Prendre un 
autre chemin, il ne fallait pas y songer. Passer par le Torto- 
nese eût été plus dangereux encoiv, revenir en arrière eût été 
une honte et d'ailleurs, en arrière, il n'y avait rien à manger. 
En avant, on voyait s'étendre la riche Lombardie, le potager 
de l'Europe, où l'on se referait. On pensait vaguement à négo- 
«ier. Si les Italiens avaient bien voulu laisser passer le Roi et 
lui donner, pour de l'afgent, du pain et du fourrage, il aurait 
tenu présentement les lauriers pour choses inutiles etsuréroga- 
toires. En sorte que, des deux armées en présence, l'une eût bien 



132 REVUE DES DEUX MONDES. 

voulu n'être pas contrainte à se défendre et l'autre ne pas avoir 
à attaquer... 

Pourtant, au contact, les choses changèrent. Les premières 
escarmouches entre avant-postes furent favorables aux Italiens 
et leur donnèrent du cœur. Le marquis Gonzague avait, parmi 
ses troupes de cavalerie légère, des espèces de Cosaques, à demi 
sauvages recrutés par Venise en Dalmatie et en Albanie, qu'on 
appelait des stradiois, admirables centaures, fourrageurs intré- 
pides, grands coupeurs de têtes, couchant sur la dure, ne de- 
mandant guère à manger, sinon pour leurs montures dont ils 
avaient grand soin, toujours prêts à chanter pouilles à l'ennemi. 
Dès qu'il sut les premiers Français descendus au village de 
Fornovo, au pied de la montagne, il lâcha contre eux ses 
stradiots. Ceux-ci n'en firent qu'une bouchée et revinrent avec 
des têtes de Français ou de Suisses au bout de leurs lances, ce 
qui leur fut grand profit, car ces têtes leur étaient payées, 
comme pièces de gibier, par le trésorier payeur de Venise, selon 
le tarif établi d'un ducat, soit 8 fr. 60 environ par tête, et 
grand honneur, car c'était le premier succès qu'on remportait 
sur l'envahisseur. On n'imagine pas à quel point toute l'armée 
en fut exaltée et Mantoue avec elle. Isabelle d'Esté en compli- 
mentait son mari, dès le 2 juillet, en ces termes: « Maintenant 
que j'ai appris votre succès sur l'ennemi, je ne veux pas perdre 
un instant pour vous en féliciter, et j'espère que Dieu vous don- 
nera d'autres victoires. Je vous remercie plus que je ne saurais 
dire pour votre lettre, et je vous prie de prendre garde à vous, 
car je suis toujours inquiète quand je pense que vous êtes en 
campagne, bien que je sache que c'est là où vous avez toujours 
ambitionné d'être. Je me recommande à Votre Altesse mille et 
mille fois. De celle qui vous aime et à qui il tarde de voir votre 
Altesse. — Isabelle manu propria. » Et, pour le garder mieux 
qu'il ne se gardait lui-même, elle lui faisait tenir, par le courrier 
suivant, un Agnus Dei, enchâssé dans une petite croix d'or, en 
lui recommandant « de le porter au cou, » « avec la pensée et 
l'espoir, » dit-elle, « que Votre Altesse devra, par la vertu de la 
croix et du bois qui y est contenu, en même temps que par la 
dévotion qu'elle a envers la Sainte Vierge, se conserver saine et 
sauve... » Et elle faisait mettre en prières pour son mari tout 
le clergé de sa capitale. 

Entre temps, les courriers se succédaient sur la route de 



LES MASQUES ET LES VISAGES AU LOUVRE. 133 

Mantoue, porteurs de nouvelles de plus en plus glorieuses. Ala 
vérité, François Gonzague n'avait jamais eu peur. Dès le 
21 juin, écrivant à Isabelle d'Esté, il lui avait décrit son armée 
comme « la plus belle et la plus puissante qu'on eût vue depuis 
longtemps en Italie » et comme « suffisante, non seulement 
pour résister aux Français, mais pour les exterminer à 
jamais (1). » Mais après les premiers raids de ses stradiots, 
c'est un délire. Le 2 juillet, il récrit à sa femme qu'il qualifie 
di^Illustinssima conjiix amanlUsima : « Les ennemis sont telle- 
ment épouvantés que c'est incroyable! » Il lui annonce que les 
gens de son frère Alfonso d'Esté sont arrivés le matin même et 
ajoute : « C'est pourquoi nous vous engageons à vous tenir 
contente et à dormir tranquille, espérant fermement que Notre 
Seigneur Dieu mettra en nos mains une glorieuse victoire dans 
l'entreprise d'où dépend le salut public de toute l'Italie... » et 
il date bravement sa lettre, comme si c'était déjà chose faite, de 
l'armée victorieuse : Ex cas tris victricibus sanctissime et sere~ 
nissime Lige in valle Taro prope Glarolam. » 

Elle l'eût été, en effet, si elle avait manœuvré un peu. Les 
Français descendaient de la montagne par petits paquets, leur 
avant-garde à trente kilomètres en avant du Roi, le reste éche- 
lonné en une file interminable, cahotée, descendante et remon- 
tante, au gré du sol, empêtrée dans les précipices, exténuée, 
rendue. Pendant trois jours, le maréchal de Gyé, arrivé le 
premier, fut seul à Fornovo, n'ayant que cent soixante hommes 
d'armes et huit cents Suisses pour faire face à l'armée italienne, 
« en Tair, » comme on dit. Mais les Français ayant commis 
cette faute énorme, les Italiens commirent la faute encore plus 
grande de ne pas les attaquer, chacun des deux partis accumu- 
lant le plus qu'il pouvait de maladresses, afin, sans doute, que 
le ciel et les saints, qu'on invoquait des deux côtés, eussent 
tout l'honneur de l'affaire. Les 40 000 hommes de la ligue 
regardèrent descendre, peu à peu, l'armée française, comme ils 
regardaient couler le Taro, et la laissèrent se concentrer com- 
modément à Fornovo, se ravitailler et s'3 ranger en bataille, 
selon la belle ordonnance de l'époque : avant-garde, « bataille » 
et arrière-garde. On eût dit des gens au spectacle, qui n'ont 
rien à faire sur la scène et ne songent pas à y monter. D'ail- 

(1) " Questo solo exerc'tto non solamente sarâ sufficiente a resistare alli 
franzosi ma ad exterminarli perpetuamente. « 



Î3l REVUE DES DEUX MONDES. 

leurs, ils se croyaient maintenant assurés du succès, vu le 
petit nombre des soldats de Charles VIII et sachant qu'il traî- 
nait à sa suite un riche bagage, leur plus grande crainte était 
qu'il ne l'amenât pas tout entier dans le traquenard où il se 
jetait étourdiment; ils craignaient fort qu'en attaquant l'armée 
française avant qu'elle fût tout entière sous leur main, on 
effrayât les « sommiers » et toutes leurs richesses et qu'on les 
vît s'égailler par tous les sentiers des montagnes où l'on ne 
pourrait les rejoindre. Ils se bornèrent donc à montrer leurs 
stradiots qui épouvantèrent les Suisses. Les Français leur 
répondirent en tirant des coups de « faucon » qui épouvantèrent 
les stradiots. Et après cette exhibition de leurs croquemitaines 
respectifs, ils pensèrent qu'il était temps' de causer. 

Ce fut Charles Vlll qui dit les premiers mots. Le 3 juillet, 
le marquis Gonzague écrit à Isabelle d'Esté: « Hier soir, le roi . 
de France m'a mandé un trompette qui, au nom de Sa Ma- 
jesté, m'a demandé le passage libre et des vivres, contre argent, 
ayant l'intention de passer comme ami (como amico)\ à laquelle 
requête nous n'avons pas donné de réponse, ayant l'intention 
de nous entendre, d'abord, avec la très illustre Seigneurie de 
Venise... » Venise était loin, et Ton saisit, ici, tout l'embarras 
du condottiere qui n'était qu'un chef militaire aux gages d'un 
pouvoir politique, lorsqu'il se trouvait en face d'un chef po- 
litique et militaire à la fois. La partie n'était pas égale. 
Charles Vlll pouvait à la fois combattre et négocier, Gonzague 
ne pouvait que combattre. Et il n'osait le faire, quel que fût le 
cas, malgré l'assurance qu'il avait du succès, parce qu'il ne 
savait au juste, et nul ne savait ce que voulait Venise : la des- 
truction des Français ou leur alliance, la protection du Mila- 
nais ou l'envahissement de quelque autre partie de lltalie ? S'il 
n'eût tenu qu'à lui, peut-être eût-il été chercher l'ennemi jusque 
sur l'autre versant des Apennins, au lieu de l'attendre sur le 
Taro, et, l'attaquant dans les défilés de la Magra, l'eût-il faci- 
lement écrasé. Mais Venise lui avait formellement interdit de 
risquer un seul homme de l'autre côté des Apennins. D'autre 
part, toute la région de Parme était travaillée par des sympathies 
françaises. Le camp de la ligue était déjà situé à 43 kilomètres 
de cette ville. En le reportant plus loin,îil courait le danger de 
voir se soulever tout le Parmesan derrière lui. C'est ainsi que 
kl politique liait les mains au soldat et qu'il paraissait mau- 



LES MASQUES ET LES VISAGES AU LOUVRE, 13S 

vais stratégiste lorsqu'il ^tait seulement mandataire obéissant. 
D'ailleurs, la désobéissance était impossible ; Gonzague était 
flanqué de deux provédileurSy sortes de commissaires généraux 
de la République, à la fois intendans et trésoriers-payeurs, mais 
surtout espions, qui surveillaient de fort près ses moindres 
mouvemens et en rendaient compte à la Seigneurie : Luca Pisani 
et Marco Trévisan. C'est à eux que le sieur d'Argenton (Philippe 
de Commynes), qui les connaissait personnellement, adressait 
les ouvertures du roi de France, passant ainsi par-dessus la 
tête de Gonzague et touchant les cordes qu'il fallait pour les 
émouvoir. Mais il était bien tard pour traiter. L'épée de l'Italie 
était tirée : ne pas s'en servir eût été une honte. Si Venise 
n'avait pas dit qu'on exterminât les Français, elle n'avait pas dit 
non plus qu'on les laissât passer. Et l'occasion était unique d'en 
purger la péninsule. « Les ennemis, écrit Gonzague à Isabelle 
d'Esté, le 3 juillet, sont dans un lieu distant d'ici d'environ huit 
milles, où ils doivent être, pensons-nous, en grand défaut de 
vivres, car ce sont, là, lieux très stériles et qu'ils ont eux- 
mêmes mis au pillage et abîmés. S'ils veulent venir là où nous 
sommes, fussent-ils trois fois plus nombreux, ils ne pourront 
venir sans le plus manifeste danger et sans courir à leur ruine; 
le retour en arrière leur est dangereux et à grande honte et les 
autres chemins sont difficiles et quant à rester, là, sans bouger, 
nous rie croyons pas qu'ils le puissent longtemps... » En un 
mot, le Roi était « échec et mat. » 

II 

Il eût dû se déclarer tel, en effet, s'il eût été un roi de buis 
tourné ou d'ébène et si le jeu de la guerre ressemblait, en 
tout, au noble jeu d'échecs. Mais il n'y soDgea même pas. Le 
6 juillet, au matin, qui était un lundi, après une nuit d'éclairs 
et de tonnerres tels qu'il semblât, dit un témoin, «■ que le 
ciel et la terre fendissent, » Gonzague vit les Français se 
mettre en mouvement, quitter leur camp de Fornovo et, au lieu 
de venir à lui, le forcer dans les retranchemens qu'il avait édi- 
fiés à Giarola, passer le torrent du Taro, par le gué de Rernim 
et défiler tranquillement de l'autre côté de la rivière. Ils pas- 
saient avec lenteur et majesté, enseignes déployées, comme 
gens qui processionnent. Au-dessus des hautes herbes bordant 



136 ^ REVUE DES DEUX MONDES. 

la rivière, on voyait leurs tètes et leurs lances. D'abord pas- 
sèrent les hommes d'armes du maréchal de Gyé et du fameux 
Trivulce, l'ennemi mortel de Ludovic le More, troupe superbe 
à voir avec ses hautes lances, ses immenses panaches et son 
essaim d'écuyers, puis les bandes suisses, 3 000 hommes d'élite, 
flanqués des arbalétriers gascons et de 300 archers de la garde 
qui avaient mis pied à terre pour ajuster, s'il le fallait, avec 
toute la sûreté possible, puis l'artillerie légère : les faucon- 
neaux, et grosse: les quatorze coulevrines transportées par- 
dessus l'Apennin, le tourment et la gloire de l'armée. C'était 
l'avant-garde. 

Ensuite, passèrent à quelque distance, les gens du comte 
de Foix, du grand bâtard de Bourbon et de la Maison du Roi, 
le Roi lui-même, avec ce que l'on appelait les u gentiU hommes 
de vingt écus » et un certain nombre de fantassins; enfin, à 
quelque distance encore, parurent les hommes d'armes du duc 
d'Orléans, menés par Robinet, seigneur de Frammeselles, ceux 
du seigneur de la Trémoïlle, et les archers écossais. Parallèle- 
ment et tout à fait dissimulés par cette procession, les bagages 
en longue file, avec les valets de sommiers, suivaient les coteaux 
parallèles au Taro et tâchaient de se faufiler, eux aussi, vers le 
Nord. Tout ce monde s'écoulait dans le même sens que le Taro, 
vers le village de Felegara et plus loin vers celui de Mede- 
sano, semblant vouloir gagner la route de Plaisance, comme 
si nul n'était là pour l'en empêcher. Gonzague comprit que, 
s'il tardait plus longtemps, l'ennemi lui échappait. Il était déjà 
deux heures de l'après-midi environ. Depuis le matin, Com- 
mynes l'amusait en lui dépêchant trompettes sur trompettes 
avec de nouvelles ollres de paix. Il n'était que temps de couper 
court et, malgré son oncle Rodolfo Gonzague qui plaidait 
pour les Français et un des provédileurs qui hésitait encore à 
compromettre Venise, il décida d'attaquer. 

Il avait été mauvais stratège : il fut bon tacticien. Démêlant 
sans peine que toute la force française était portée à l 'avant- 
garde, et que cette colonne cheminant dans l'étroit couloir 
entre les collines où elle ne pouvait se déployer' et le torrent 
qu'elle ne pouvait franchir, était incapable de revenir sur elle- 
même de façon que la tête portât secours à la queue, il résolut 
de lancer ses meilleures troupes sur l'arrière-garde, et ainsi de 
froisser le faible du fer ennemi, avec le fort du sien, tandis que 



LES MASQUES ET LES VISAGES AU LOUVRE. 13.7 

quelques centaines de lances occuperaient l 'avant-garde par une 
attaque simultanée. Aucun plan ne pouvait être meilleur. Pour 
l'exécuter, il partagea ses troupes de première ligne en deux 
colonnes, dont l'une passa le Taro bien en avant de l'avant- 
garde française, pour l'attendre et l'arrêter, et l'autre bien en 
arrière de l'arrière-garde française, pour la poursuivre et la 
culbuter. La première, qu'il confia au comte de Caiazzo, chef 
des gens du duc de Milan, les ducheschi^ se composait de 
600 lances et de 2 000 Suisses. Ils passèrent près du camp ita- 
lien, au gué d'Oppiano, et se portèrent au-devant des Français. 
Ils laissaient sur la rive droite du Taro une réserve, (a cin- 
quième escadre^ sous les ordres de Pian de Melito et de Galeazzo 
Pallavicini, réserve qui devait les appuyer en cas de besoin. 
Gonzague se réserva à lui-même l'attaque de l'arrière-garde où 
il savait que se trouvait le Roi. Il remonta donc le Taro, avec 
son oncle Rodolfo Gonzague, à la tète du premier escadron et 
trois autres Gonzague, avec Bernardino Fortebracci à la tète du 
second escadron d'hommes d'armes, suivi de près par ses 
1 500 stradiots et à quelque distance par 4 000 hommes de pied, 
il arriva dans Fornovo que les Français avaient quitté le matin, 
passa le torrent au gué de Bernini et marcha à l'ennemi dont 
on voyait le dos à 1000 mètres de là, s'en allant, cahin-caha, 
trébuchant sur le sol caillouteux de la grève, ne demandant 
qu'à voyager en paix. Il laissait sur la rive droite une réserve 
composée de sa cinquième escadre sous les ordres d'Antoine de 
Montefeltro, un bâtard du grand condottiere. Celui-là attendait 
face au torrent, que Rodolfo Gonzague, l'oncle du marquis, lui 
fît dire de marcher. 

Les Français, en voyant venir Gonzague, se disjoignirent. 
Leur avant-garde continua d'avancer en descendant le Taro, 
tandis que l'arrière-garde s'arrêta, fit face à la rivière et atten- 
dit. Le Roi lui-même, prévenu de ce qui se passait, cessa d'ar- 
mer des chevaliers, à quoi il s'amusait depuis un moment, et, 
tournant le dos à son avant-garde, retourna sur ses pas pour 
rejoindre l'arrière-garde et , fendant la presse des hommes d'armes, 
grâce à ses capitaines qui lui faisaient place en criant : « Passez, 
Sire, passez! » il s'avança jusqu'au front, devant même son 
enseigne, prêt à payer de sa personne. Cette journée avait 
changé Charles VI II. On ne reconnaissait plus le jeune homme 
chétif, timide et indécis, qu'on avait vu à la Cour et dans les con- 



138 REVUE DES DEUX MOÎNDES. 

scils : le danger, le destin, le devoir et peut-être aussi les belles 
proportions de son cheval, Savoie, lui faisaient un piédestal subit. 

Cependant Gonzague avançait toujours avec les siens, en 
rangs serrés, lentement à cause des gros cailloux de la grève, 
qui roulaient sous les pieds des chevaux, rendus 'plus glissans 
encore par la pluie qui n'avait pas cessé de tomber et parmi les 
arbustes foisonnant dans l'ancien lit du torrent. Quand il fut à 
cent pas des Français, avec toute sa maison autour de lui, ses 
deux compagnies bien en main, confiant en la solidité de sa 
monture et la bonté de sa cause, -sentant le cœur de toute 
ritalie battre, en ce moment, avec le sien, il commanda la 
charge. Les deux compagnies s'enlevèrent au petit galop, les 
lances s'abaissèrent, les coudes pointèrent en arrière et toute 
celte masse pesante et sonore s'abattit sur les Français comme 
une trombe d'acier. ' 

Si rude que fût le choc, la ligne française ne plia pas. Le 
peu de gens d armes qui s'y trouvait sachant le Roi en jeu et 
avec lui la fortune de la France, se cramponnait au sol qu'il 
tenait. Les archers écossais rangés près d'eux résistaient avec 
ce sang-froid qui les rendait redoutables à toute FFiirope. Les 
deux partis se pénétrèrent et il y eut un instant de corps à 
corps. Les Français n'avaient pas lâché pied, mais leurs rangs 
s'étaient entr'ouverts devant les gens du marquis et sur leur 
droite, du côté de la colline, les stradiots les avaient entière- 
ment débordés. Des clameurs s'élevaient derrière le camp de 
Charles VIII, là où cheminaient ses bagages et où l'on avait, 
déjà, dressé provisoirement ses tentes. Ces cris perceptibles à 
travers le crépitement des coups, le soprano aigu des trompettes 
et le fracas du tonnerre, annonçaient que les Français étaient 
tournés. A ce moment, le marquis crut bien avoir bataille 
gagnée. Il voyait, à quelques pas de lui, le roi de France, à 
peine séparé des Italiens par un rideau de conibaltans, fort mal 
gardé, bien reconnaissable à ses immenses panaches blancs et 
violets, à sa jaquette violette et blanche semée de « croisettes 
de .Iberusalem, » flottante par-dessus son armure, et à son 
cheval noir qui bondissait de tous côtés. Toute la noblesse man- 
touane poussa vers cette proie magnilique et qu'elle croyait déjà 
saisir. Déjà pointaient sur lui des lances pour le démonter, 
lorsque Mathieu de Bourbon, « le grand bâtard » qu'il venait 
ti élire, l'instant d'avant, pour son « frère d'armes, se jota 



LES MASQUES ET LES VISAGES AU LOUVRt:. 139 

devant lui, reçut les coups, fut emporté par sa monture au mi- 
lieu des Italiens, revint, tournoya, fixa autour de lui un essaim 
d'ennemis, succomba enfin, fut pris et emmené au camp des 
Italiens et, par cette diversion, sauva son maître. 

En même temps, la maison du Roi, placée à sa gauche 
prenait la cavalerie mantouane en écharpe, y pénétrait coLime 
un coin, la fendait, la faisait éclater en morceaux, la rejetait 
sur le Taro. Gonzague, heurté ainsi sur son flanc droit, refoulé 
dans le désordre de ses propres troupes, faisait des efforts sur- 
humains pour maintenir sa ligne de bataille. Trois fois, son 
cheval s'abattit sous^ lui : trois fois remonté sur ime nouvelle 
bête, grâce au dévouement de ses écuyers, il chargea. « Depuis 
Hector de Troie, dit un témoin écrivant à Isabelle d'Esté, per- 
sonne n'a fait plus qu'il n'a fait; je crois qu'il a tué dix hommes 
de sa main et je pense que vous avez dû dire quelque prière 
pour qu'il s'en soit tiré vivant. » Partout on voyait sa bannière 
blanche, carrée, voltiger au-dessus de la houle des plumaches 
et sous la haute futaie des lances. Cela dura un quart d'heure. 
Mais insensiblement, ses compagnies dégarnies, ses gentils- 
hommes démontés, le meilleur de son avant-garde tombant 
morceau par morceau, il dut songer à se replier sur ses réserves 
et à faire avancer de nouvelles troupes. Il regarda autour de 
lui. Oij étaient ses stradiots? Ses stradiots avaient, dès le pre- 
mier choc, débordé la droite des Français le long de la colline et^ 
de la sorte, ils rendaient la victoire certaine, lorsque, pour leur 
plus grande joie et pour le malheur des Confédérés, ils avaient 
aperçu les six mille sommiers portant les Trésors du Roi. Ils 
avaient tué quelque quatre-vingts ou cent conducteurs ou valets 
qui leur résistaient, consciencieusement pillé le bagage, puis 
s'en retournaient par des sentiers Hotournés, estimant la bataille 
finie, puisque le butin était à, eux... Où élaicnl les quatre mille 
fantassins qui suivaient? Ils étaient encore de l'autre côté du 
torrent, soit parce qu'ils n'avaient pas pu le franchir, car il 
grossissait de minute en minute, soit qu'ils n'en eussent pas 
grande envie... Que faisait Montefeltro avec sa réserve? Monte- 
feltro piétinait sur la grève, de l'autre côté du Taro, attendant 
l'ordre que devait lui envoyer Rodolfo Gonzague et que RodoIfo 
Gonzague ne lui envoyait point pour cette raison qu'il était 
mort, tombé un des premiers en chargeant les Français... Ainsi, 
bien que la plupart de ses troupes fussent encore intactes, Gon- 



140 REVUE DES DEUX MONDES. 

zague se voyait forcé de reculer, rien ne venant à son secours, 
les siens fuyant de tous côtés, les uns retournant à Fornovo, 
d'où ils venaient, les autres coupant au plus court pour rentrer 
au camp, passant le Taro par tous les gués possibles et même 
au hasard, vivemeni poursuivis par la noblesse française qui 
laissa, là, son Roi tout seul, pour donner « la chasse » aux 
fuyards. Le sol était jonché de lances jetées pour fuir plus vite. 
On voyait de tous côtés les valets accourus autour des hommes 
d'armes démontés, industrieusement occupés à les assommer en 
brisant, avec leurs petites hachettes, les visières des casques. Un 
quart d'heure avait suffi pour renverser ainsi toutes choses et, 
dans l'universelle déroute où il se sentait enveloppé, Gonzague, 
n'espérant plus rien des secours humains, se tourna vers la 
Madone et lui fit vœu d'un beau monument, s'il sortait de là, 
sain et sauf. 

11 en sortit, mais dans une débâcle plus grande encore qu'il 
ne se l'était imaginé. Car les choses ne s'étaient pas mieux 
passées à l'autre bout de la bataille qu'au sien. Gaiazzo, chargé 
d'enfoncer, ou tout au moins d'occuper l'avanl-garde française, 
n'avait pu persuader à ses hommes d'aborder l'ennemi. Quand 
il s'était trouvé en présence des rudes bandes suisses d'Engel- 
bert de Clèves et des hommes d'armes du maréchal de Gyé, au 
moment de croiser les lances, son escadron s'était rompu de 
lui-même, comme sous la pression de Fair comprimé. Sa ré- 
.serve, massée sur l'autre rive, n'avait pas bougé, tenue en laisse 
par les provéditeurs de Venise qui ne voulaient pas tout hasarder 
d'.un coup. Et tout ce monde rentrait précipitamment au cuiiip 
de Giarola, sans compter les milliers de gens qu'on voyait 
courir sur la route de Parme, sur le chemin de Fornovo, et dont 
quelques-uns allèrent même jusqu'à Reggio, fuyant par toutes 
les routes, dans toutes les directions, en éventail . Cette peur 
était gratuite : nul ne les poursuivait, pas un Français n'osait 
passer le Taro et le corps du maréchal de Gyé demeurait immo- 
bile sur l'autre rive, comme une armée de statues. Mais les 
paniques les moins justifiées sont les plus irrémédiables. Et en 
rentrant au camp, Gonzague vit qu'on chargeait déjà les tentes 
sur les mulets et que les réserves mômes allaient battre en 
retraite. « A un moment, écrira-t-il plus tard, nous avons envi- 
sagé la ruine de l'Italie entière ; nous tremblons encore quand 
nous y pensons !... » 



LES MASQUES ET LES VISAGES AU LOUVRE. 141 

Heureusement, quelqu'un, qui connaissait les Français et 
leurs inquiétudes, vint à point pour rassurer les Confédérés. 
C'était un Orsini, le comte de Pitigliano, que Charles VIII avait 
pris à Nola et qui le suivait, prisonnier sur parole.- Il venait 
de fausser compagnie à ses vainqueurs, de rejoindre, à toute 
bride, ses compatriotes, en criant son nom « Pitigliano ! Piti- 
gliano ! » pour qu'on le reconnût et il les suppliait de ne pas 
se croire battus, mais de faire tête. Grâce à lui, Gonzague raf- 
fermit son monde, arrêta la retraite qui commençait. Pendant 
ce temps, au contraire, les Italiens qui servaient dans l'armée 
de Charles VIII, Trivulce, le Florentin Secco, Camille Vitelli, 
devinant la panique des Confédérés, suppliaient le Roi de passer 
le Taro et de transformer son succès en une victoire complète. 
En sorte que chacun des deux partis était poussé à l'action 
par ceux qui connaissaient l'autre. Mais, s'il est vrai qu'en guerre 
le plus brave est celui qui a le moins peur, personne ne fut le 
plus brave ce soir-là. D'aucun des deux côtés, on ne se résolut 
à rien. Le Roi alla coucher en une ferme entre Felegara et 
Medesano. Gonzague passa toute la nuit presque en face, à 
Giarola.Son armée était bien réduite: il avait perdu trois mille 
hommes environ, dont trois cents hommes d'armes, entre autres 
soixante gentilshommes mantouans, et, parmi eux, son propre 
oncle Rodolfo Gonzague, la « Colonne de l'armée, » Giovanni 
Maria Gonzague et Guidone Gonzcigue. C'était la plus sanglante 
bataille qu'on eilt vue, en Italie, depuis deux cents ans. Et les 
fuyards étaient bien plus nombreux encore. Toutefois, il resta 
debout toute la nuit, rétablissant ses effectifs, maintenant ses 
positions, montrant le sang-froid, la ténacité d'un véritable 
chef. De l'autre côté du Taro, brillaient les lumières et réson- 
naient les tambourins : les Français veillaient et n'avaient pas 
désarmé... 

Le lendemain se passa en conciliabules. Ce fut un grand sou- 
lagement au camp italien, quand on vit venir, passant le gué, 
un trompette qui apportait un sauf-conduit du Roi aux chefs 
confédérés, s'ils voulaient aller reprendre, de vive voix, les négo- 
ciations. Rientôt parurent, au-dessus des hautes herbes, de 
l'autre côté du torrent, les têtes d'un petit groupe de seigneurs 
français, d'où se détacha enfin, après bien des allées et des venues 
du trompette, le sieur d'Argenton, Philippe de Commynes. 
Gonzague, Caiazzo et les deux provéditeurs le reçurent sur 



142 REVUE DES DEUX MONDES. 

la grève, à quelque distance du torrent dont le fracas, sans- 
cesse grandissant, empochait de s'entendre, et l'on se fit mille 
politesses. On se félicita fort de sa réciproque bravoure. On 
se recommanda mutuellement les prisonniers qu'on s'étaient 
faits, soin superflu, car les Italiens n'en avaient fait qu'un de 
marque : le bâtard de Bourbon, et les Français n'eu avaient pas 
fait du tout, ayant tué tout ce qui leur tombait sous la main. 
Le marquis était très inquiet de savoir si le Roi l'eût fait tuer, 
s'il avait été pris en la bataille. « Je lui dis que non, raconte 
Commynes, mais faict bonne chère... » On gagna la nuit en de 
semblables entretiens, se promettant de les continuer le len- 
demain, dès le matin. Le lendemain, qui était le mercredi 
8 juillet, les Italiens attendirent, en vain, le plus fin causeur et 
chroniqueur de leur temps. Il ne parut pas. Enfin, vers midi, 
ne voyant ni n'entendant rien du côté de Medesano, ils se hasar- 
dèrent, quelques-uns, à aller à la découverte, mais si loin qu'on 
allât, on ne découvrit rien. Les Français avaient décampé... 

Etait-on victorieux ? L'ennemi fuyait, bien heureusement,, 
mais en continuant sa route vers le but qu'il s'était proposé et 
après avoir infligé des pertes sanglantes à ceux qui avaient tenté 
de la lui barrer. Le marquis ne savait trop comment baptiser 
cette action milil,aire. Il écrivit à Isabelle d'Esté : « La bataille- 
d'hier, comme vous l'aurez appris du messager, fut très rude- 
ment disputée, et nous avons perdu beaucoup de nos hommes, 
entre autres le seigneur Rodolfo et messire Giovanni Maria avec 
un grand contingent de notre propre compagnie, mais certai- 
nement beaucoup plus encore chez l'ennemi ont été tués. Et c& 
que nous avons fait, personnellement, est connu de tous, de 
telle sorte que je n'ai pas besoin d'en parler ici, et je vous dirai 
seulement que nous nous sommes trouvés dans une position 
telle (jue Dieu seul, on peut le dire, pouvait nous en tirer. La 
cause principale du désordre fut la désobéissance des stradiots,. 
lesquels ne pensèrent à autre chose qu'à piller et dont, quand 
on eut besoin d'eux, pas un ne parut. Grâce à Dieu, nous et 
l'armée avons été sauvés, mais beaucoup ont fui, sans être 
poursuivis par qui que ce fût, et, parmi eux, la plupart des 
hommes de pied, de sorte qu'il reste peu de ceux-ci. Tout cela 
m'a causé le plus grand chagrin que j'aie jamais eu et si, par 
malheur, nos ennemis s'étaient retournés contre nous, nous 
étions entièrement détruils. Quelques Français nobles ont été 



LES MASQUES ET LES VISAGES AU LOUVRE. 143 

faits prisonniers par notre troupe, entre autres le comte de 
Pigliano et M. le bâtard de Bourbon. Les ennemis sont partis 
ce matin et ont gagné les collines dans la direction de Borgo 
San Domino et de Plaisance. Nous allons surveiller leur marche 
et voir ce que nous allons faire. Si tout le monde avait combattu 
comme nous, la victoire aurait été plus complète et pas un 
Français n'aurait échappé. Adieu. » 

Cette lettre n'est ni d'an vainqueur, ni d'un sot. Quand il 
l'écrivdt, le marquis Gonzague doutait encore qu'il eût remporté 
une grande victoire. Il ne l'apprit que par les lettres, les félici- 
tations enthousiastes qu'il reçut de Venise, de Mantoue, de 
Rome, de toute l'Italie et parles honneurs qui lui furent dé- 
cernés. D'aussi puissans seigneurs que le Doge lui assurant 
qu'il avait délivré l'Italie et lui donnant, avec le titre de capi- 
taine général des armées de la République, un supplément de 
2 000 ducats par an avec une pension de 1 000 ducats pour Isa- 
belle d'Esté, les meilleurs poètes du temps le comparant à 
Annibal et à Scipion, il finit par se ranger à l'opinion géné- 
rale. I! commanda donc à Sperandio la médaille fameuse qui 
le représente, tourné de profil gauche, avec un petit bonnet et 
une cuirasse et au revers, à cheval, tel qu'il était à Fornovo, 
au milieu de ses hommes d'armes tourné vers un écuyer avec 
l'inscription: ob kestitutam itali^e libertatem; et à ïalpa, la 
médaille où est figuré Curtius se jetant dans le goutîre, avec 
l'inscription : uNivERSiE italijs liberator[. Il se confessait vain- 
queur. 

Tout dépend, il est vrai, de la définition qu'on donne du mot 
« victoire. » Au point de vue tactique, une armée est victorieuse 
quand elle a rempli le but qu'elle s'était proposé. Or le but, ici, 
des Français était de passer en Lombardie, ils y ont passé : la 
victoire tactique leur appartient donc, et c'est avec raison que 
l'histoire en a ainsi décidé. Mais il y a d'autres point de vue que 
le point de vue tactique, et j'en aperçois trois, pour ma part, 
selon lesquels on pourrait donner la victoire à l'Italie. D'abord, 
il ne faut pas oublier qu'au xv'= siècle, pour les bandes mer- 
cenaires dont se composent les armées, le but suprême de la 
guerre est le pillage. La véritable victoire est la victoire où l'on 
pille. Or, à Fornovo, c'est le camp français et non pas le camp 
italien qui a été pillé. Les stradiots se sont rendus maîtres des 
trésors du Roi. Quand on parvint à les faire dégorger dans la 



14 i REVUE DES DEUX MONDES. 

tente du marquis, on vit sortir de leurs mains un butin mer- 
veilleux : deux drapeaux, plusieurs pavillons avec leurs tapisse- 
ries, le morion et l'épée de parade de Charles VIII, son parois- 
sien avec une prière en français qu'on disait de Charlemagne, 
les sceaux royaux tout en or, puis les reliques les plus pré- 
cieuses du Roi , son autel portatif, un morceau de la vraie 
croix, une épine de la couronne de Jésus-Christ, un morceau 
du manteau de la Vierge, un os de saint Denis, à quoi il avait 
grande dévotion et qui était sur l'autel quand on disait la messe; 
enfin, avec toutes ces choses sacrées, une très profane à laquelle 
il ne tenait pas moins : le cahier des portraits des courtisanes qui 
lui avaient plu, dans les diverses villes d'Italie : relracii di 
damiselle ciel re. Ce cahier fut, avec quatre tapisseries et un 
tronçon de lance brisée, la part du marquis dans tout ce butin. 
C'étaient des dépouilles à la fois artistiques et royales : elles 
faisaient honneur à son goût et à son épée. Au point de vue 
populaire, les Italiens étaient donc bien les vainqueurs. 

Il y a ensuite le point de vue chevaleresque ou « jouteur. » 
Pour les chevaliers, la guerre était moins une opération 
manœuvrière qu'un tournoi, compliqué, à la vérité, de prises 
et de rançons. Or, dans un tournoi, celui qui s'en allait, quit- 
tait la lice, après une rencontre sans vouloir s'exposer à une 
autre, passait plutôt pour battu. C'était le cas des Français. Le 
jour du combat, ils s'étaient montrés admirables, mais le lende- 
main avait été moins brillant et le surlendemain ne lavait plus 
été du tout. « Et puis nous tournions le dox aux ennemys et 
prenions le chemin de sauveté, qui est chose bien espouvenlable 
pour un ost, » avoue Commynes. Ils avaient levé le camp, 
subrepticement, la nuit, après avoir entendu la messe, et leur 
défilé hâtif, « par chemyn ^bossu et boys, » pour n'être pas une 
déroute, ressemblait plus à une retraite qu'à une marche en 
avant. Ils laissaient entre, les mains des Confédérés non seule- 
ment leurs reliques et leurs trésors, pour 200 000 ducats, dit- 
on, mais aussi un de leurs meilleurs chevaliers, le Bâtard de 
Bourbon. Dans son désir d'être libre, celui-ci offrait une rançon 
de, 10 000 scudi, dont il portait avec lui 4 000, cachés dans sa 
selle. En un mot, ils cédaient la place. Les Italiens étaient donc 
fondés à se croire en possession d'une certaine victoire. 

Enfin, à défaut de toute autre, ils en avaient remporté une 
sur eux-mêmes. Ils avaient un instant oublié leurs querelles : 



LES MASQUES ET LES VISAGES AU LOUVRE. 145 

ils s'étaient unis. Cet instant n'avait pas été long; le peu qu'il 
avait duré, l'union n'avait pas été parfaite. Les récriminations 
qui suivirent des Milanais contre les Vénitiens, des Vénitiens 
contre le duc de Milan, et bien d'autres ne le prouvent que trop. 
Pourtant, dans cette journée du 6 juillet 1495, parmi les mil- 
liers d'Italiens en armes réunis contre l'envahisseur, il y eut, 
sans doute, assez de volontés concordantes, enthousiastes et 
naïves pour dessiner, sur le fond sombre de l'Histoire, en traits 
malhabiles, comme des enfans qui s'essaient, une vague image 
de ce que serait un jour le visage unifié de la patrie. Pendant 
cet instant, l'Italie exista, plus de trois siècles et demi avant sa 
naissance officielle sur les registres de l'Etat civil européen. 

III 

Gonzague sortait donc de Fornoue avec les honneurs de la 
guerre. 11 lui fallait maintenant payer ses dettes. Il en avait une 
envers la Madone, dont la main protectrice s'était visiblement 
étendue sur lui dans la mêlée. Sans mener une vie très édi- 
fiante, il était fort dévot : il ne songeait donc pas à renier sa dette 
envers la bonne Vierge; mais, déjà, il méditait de s'en acquitter 
sans qu'il lui en coûtât rien. Il se souvint alors de ce Daniele 
Norsa, dont on avait assailli la maison lors de la fête de l'Ascen- 
sion, parce qu'on l'avait cru coupable ^d'impiété envers la 
Madone et pensa être agréable au ciel en s'y prenant de telle 
sorte que l'accomplissement de son vœu ^fût en même temps le 
châtiment du mécréant. Après avoir consulté, là-dessus, sa 
femme et son frère Sigismondo, le prolonotaire, il décida que 
ce monument serait un grand tableau d'autel à la gloire de la 
Vierge, qu'on le ferait peindre par Mantegna et payer par le juif. 
On y verrait la Madone triomphante, le marquis à ses pieds en 
armure de bataille et toute sa famille rassemblée. On fixa le prix 
à 110 ducats, un peu moins de 1000 francs, que le juif dut 
verser ^incontinent, non pas entre les mains du peintre, qui 
aurait pu en faire mauvais usage, mais dans celles du protonotaire 
qui se chargeait de surveiller les travaux. Puis chacun s'ingé- 
niant à rendre la fête plus belle, un frère des Eremitani soutint 
qu'à un ex-voto semblable il fallait un cadre digne de lui^et 
proposa qu'on bâtît, pour y loger le tableau nouveau, une nou- 
velle église, ou tout au moins une chapelle, qui serait la cha- 

TOME VU. — 1912. 10 



146 REVUE DES DEUX MONDES. 

pelle de la Victoire. Et sur quel emplacement la bâtir sinon sur 
celui de la maison du banquier Norsa, là même où avait été 
commis le sacrilège? Cette idée parut à Gonzague très ingé- 
nieuse. Elle satisfaisait, en lui, de multiples aspirations. Du 
même coup, il payait sa dette à la Vierge sans bourse délier, il 
faisait plaisir à son vieux peintre, et il ornait sa capitale d'un 
monument à la gloire de l'Italie et de l'Eglise ei à la confusion 
des Français et des Juifs. 

Mantegna, bien qu'il ne fût plus jeune, se mit avec ardeur à 
l'ouvrage. Bernardo Ghisolfo l'arcliitecte, aussi, de telle sorte 
qu'avant qu'une année fût écoulée, tout était prêt pour commé- 
morer la victoire. Le 6 juillet 1496, jour anniversaire de la ba- 
taille du Taro, on vit se dérouler, dans Mantoue, une procession 
esthétique et pieuse à la fois, rappelant l'ovation que Flo- 
rence avait faite jadis à la Madone de Cimabue. Dans la rue où 
habitait Mantegna, en face du palais San Sebastiano, on avait 
construit une estrade où l'on avait exposé aux regards et à 
l'admiration {de la foule notre tableau du Louvre fraîchement 
peint, alors dans tout l'éclat de ses vives couleurs. Tout autour, 
juchés sur ce tréteau, des enfans costumés à la manière des 
anges, avec des ailes au dos, ou comme des apôtres, chantaient 
des cantiques. Puis quand tous les notables et le clergé furent 
rassemblés, on mit le chef-d'œuvre sur un chariot et l'on partit 
pour la nouvelle église. Il y a loin du palais San Sebastiano où 
était la maison de Mantegna, c'est-à-dire à l'extrémité Sud de 
la ville, jusqu'à la via San Simone (aujourd'hui via Domenico 
Fernelli) où l'on venait d'édifier la chapelle de la Victoire, tout 
au Nord de Mantoue. C'était toute la ville à traverser. Nul ne 
manquait à la fête que le héros, le marquis Gonzague, alors 
occupé à guerroyer de nouveau dans le royaume de Naples.Mais 
la marquise ne manqua pas de lui en rendre compte. 

« La figure de Notre-Dame, lui écrit-elle, qu'Andréa Man- 
tegna a peinte, a été transportée de sa maison, en procession, 
vendredi dernier, qui était le 6 de ce mois, à la nouvelle cha- 
pelle de Santa Maria délia Vittoria, en commémoration de la 
bataille de l'an passé et de vos actions d'éclat, et au milieu de 
plus grande foule que je n'en ai jamais vue à aucune procession 
dans cette ville. Mon confesseur, Fra Pietro, a fait un beau dis- 
cours à la grand'messe et a prononcé des paroles appropriées à 
la circonstance, implorant la glorieuse Vierge Marie pour 



LES 3IASQUES ET LES VISAGES AU LOUVRE. 147 

qu'elle garde Votre Excellence de tout mal et vous ramène vic- 
torieux à la maison. A cause démon présent état de santé (elle 
était grosse de sa seconde iille) je n'ai pu suivre à pied la pro- 
cession, mais je suis allée au Borgo pour la voir passer, et je suis 
revenue au Castello par la nouvelle chapelle qui est bien ornée. 
Et le chemin était rempli de monde... » 

Ce que la marquise ne dit pas, c'est que, déjà, les habilans 
honoraient cette Madone comme une divinité tutélaire ; déjà ils 
faisaient brûler, autour d'elle, des cierges et des torches. Ils 
voyaient dans ce chevalier un victorieux et dans cette victoire 
un miracle. Ils ne se trompaient qu'à demi : c'est un miracle de 
l'art. 

Rien, en effet, des contingences, des mesquineries, des bas- 
sesses de toute cette histoire n'y a pénétré. On dirait que le 
peintre, enfermé dans son atelier de San Sebastiano, n'en arien 
su ou qu'il a transposé chaque laideur en une équivalence de 
beauté, sur le plan divin, aussi naturellement et avec aussi peu 
d'efïort que le ver à soie l'ait son fil de la grossière feuille du 
mûrier. C'est la vision radieuse d'une humanité parfaite, d'un 
équilibre sans fin, désormais affranchi de toute inquiétude et 
de tout combat. Sous un berceau de feuilles et de fruits que 
picorent des oiseaux des îles, la Vierge trône, comme sous le 
pavillon central d'une exposition d'horticulture : sous ses pieds 
en un bas-relief de marbre, on voit figurer le misérable petit 
arbre où s'enroulait le serpent tentateur, l'arbre de la pauvre 
science du bien et du mal; au-dessus de sa tête, dans le Paradis 
retrouvé, la nature lui fait un arc-en-ciel des fruits qui ne sont 
pas défendus. Les deux bouts de son manteau sont relevés, 
à sa droite et à sa gauche, par deux géans archangéliques, 
saint Michel et saint Georges. Ils regardent, tous deux, un 
chevalier à genoux, en extase, mains jointes, levant son nez 
épaté et sa face lippue vers la Vierge, de façon à découvrir le 
blanc de ses yeux de nègre. Et l'Enfant Jésus, debout dans le 
giron de sa mère, le bénit. C'est François Gonzague. Il est vu 
dans sa carapace d'acier, à demi recouverte par une riche cotte 
d'armes et jupon à gros plis, brodés, qui ne cachent cependant 
rien d'essentiel à la tenue de combat: ni la passe-garde dressée 
sur l'épaule droite, ni le faucre projeté sur le sein droit, ni les 
cubitoires articulés à oreillons bilobés qui emboîtent le coude 
ni les cuissots, ni les oreillons des genouillères d'acier, ni le 



148 REVUE DES DEUX MONDES. 

bout de la jupe de mailles visible sous l'armure, ni les jam- 
bières, ni les talons rehaussant dans l'ombre les étoiles d'or de 
leurs éperons. Au repos, on sent ce corps souple et râblé qui se 
détendra, la prière finie, comme un ressort d'acier et frappera 
dur. Dans ce sourire extasié qui découvre ses dents de loup, on 
devine l'âme naïve et violente, tendue, en cette minute, vers 
l'infini, hors d'elle-même, qui retombera, quand le corps se 
relèvera, au pouvoir des passions brutales et des Dieux d'En- 
bas... Vis- à-vis, écroulée sur ses genoux plus bas encore et 
dans une posture plus humble, la nonne qui pria pour lui, 
durant la bataille, cette Osanna dei Andrasi, qui est le bon 
génie des Gonzague et qui sera béatifiée, dix ans plus tard, par 
Léon X. Elle a le costume adopté par les peintres de ce temps 
pour les vieilles femmes de la Bible: ce voile blanc cachant les 
cheveux, couvrant le cou, et, autour de la tête, cette étoffe jaune 
roulée en manière de turban, désigne sainte Elisabeth, patronne 
d'Isabelle d'Esté. Les lèvres entr'ouvertes continuent la prière 
commencée tandis que les doigts égrènent le chapelet. Au-des- 
sus d'elle est saint Jean-Baptiste enfant, patron de Jean-Fran- 
çois Gonzague. Et derrière tout ce monde, derrière les saints 
militaires, deux personnages sacrifiés, deux vieux barbus, dont 
on ne voit que les têtes, sont les deux saints patrons de Man- 
toue : saint André tient une fine gaule qui est une croix, et 
saint Longin en tient une autre, qui est une lance, — la lance 
dont il a percé le flanc du Christ. Saint André hausse son regard 
par-dessus le manteau de la Vierge et tâche de voir quelque 
chose de la scène, mais saint Longin manifestement s'en dés- 
intéresse et regarde hors du tableau. Je le soupçonne, ayant 
le type sémite très accusé, d'être le portrait de Daniele Norsa, 
qui pense à ses 110 ducats. Il a, dans toute cette fête, l'air mo- 
deste, effacé, de celui qui la paie. 

Pour que la Madone soit mieux fêtée, on a groupé autour 
d'elle, dans cet étroit espace, tout ce que, à la fin du xv" siècle, on 
connaissait de plus beau. On a tiré des profondeurs de la mer 
une touffe rouge de corail mâle, qui retombe au-dessus de sa 
tête, comme une suspension. On a tiré des profondeurs de la 
terre de la griotte œil-de-perdrix et du sarrancolin pour lui 
servir de piédestal. On a tiré des profondeurs du ciel des oiseaux 
parleurs et des archanges combatifs. Tous les « règnes » de la 
nature ont été mis à contribution, et de l'art aussi. On a fait 



LES MASQUES ET LES VISAGES AU LOUVRE. 149 

venir de Venise, pour suspendre à la voûte de feuillages, un 
immense chapelet de ces grosses perles fausses qu'on appelait 
jocalia de cristollo. On a même dévalisé les tombeaux : le 
tabouret où sont posés les pieds de la Vierge, est emprunté au 
tombeau de Marsuppino par Desiderio da Settignano, à Flo- 
rence. Les îles les plus lointaines ont fourni, pour percher 
dans le feuillage, un ara et un cacatoès. On a fait venir, de 
Prato, le jardinier d'Isabelle d'Esté, l'homme d'Italie le plus 
expert à tailler le buis, pour ordonner cette arcature végétale, 
comme il a ordonné aussi les arcades végétales du jardin où 
la Vertu chasse les Vices, qui est d'un côté de la Vierge et 
peut-être l'arcade rocailleuse du Parnasse, qui est de l'autre. 
Il l'a chargée des plus énormes spécimens de l'horticulture 
intensive et les enfans eux-mêmes qui couraient dans les rues 
de Mantoue devaient comprendre les félicités de ce paradis 
juteux, pulpeux, savoureux, gastronomique. 

Nous touchons, ici, à l'an des caractères les plus définis des 
Primitifs et qui en font le plus grand charme. Mantegna n'était 
plus un primitif, mais c'était encore un préraphaélite ou un 
« prérenaissant. » Il avait, déjà, la science consommée du dessin 
et ses raccourcis en font foi ; mais il conservait, des Primitifs, le 
goût de réunir, sans aucune raison et pour la seule joie des 
yeux, tous les genres de beauté, tous les objets pittoresques 
qu'il savait reproduire. Et, comme les Primitifs aussi, il en 
savait reproduire beaucoup. C'est plus tard que le peintre s'est 
spécialisé. Au moment où Mantegna peignait, le même artiste 
réunissait, en lui, tous les genres. 11 y a, dans ce tableau, un 
anatomiste : toutes les figures : Gonzague, la main droite de 
la Vierge, les deux enfans, la Beata Osanna sont des triomphes 
du raccourci, ce saut périlleux des peintres. Il y a, là, un dé- 
corateur : on le voit dans l'ordonnance de ce berceau, de ce 
trône, de ces cuirasses d'anges; et il y a un peintre de nature 
morte, habile à veiner le marbre, à gonfler les fruits, à faire 
reluire dans lombre les armures, à allumer les globules du 
cristal, à tisser les étotTes, à les casser, à les chitïonner, à y 
faire ricocher la lumière. Il y a un couturier expert à composer 
des modes inédites pour les anges : voyez son saint Michel 
qu'il habille d'une cuirasse en haut, d'une robe en bas, selon 
l'étrange compromis inventé de nos jours pour les princesses 
allemandes, colonelles honoraires de quelque régiment. Il y 



150 REVUE DES DEUX MONDES. 

a un luministe, attentif aux moindres reflets : voyez la lumière 
sous-jacente, dorée, reflétée par le marbre tout le long du 
soleret et sur la chaussure de fer articulée, et il y a un coloriste 
ingénieux à rompre ses teintes : voyez comme l'écharpe qui 
flotte autour de l'épée change de ton à mesure qu'elle descend 
dans l'ombre. 

Il y a, enfin, ici un physionomiste profond et subtil. Avant 
toute chose, en abordant ce tableau, nous avons vu ceci: un 
chevalier protégé par une Madone, et sur quelque point que se 
soit portée ensuite notre attention, elle a été invinciblement 
ramenée vers ceci : la main protectrice de la Vierge. Tout y 
tend, toutes les lignes y montent ou y retombent. Tous les re- 
gards convergent vers cette main. Or, on suit les yeux qui sont 
dans un tableau comme on suit les yeux d'une foule dans la 
rue, et l'on regarde ce qu'ils regardent malgré soi, par une 
pente magnétique invincible. 

Le génie de l'artiste a été de se servir de cette loi physiolo- 
gique pour exalter un sentiment moral, en faisant que le point 
magnétique du tableau fût, en même temps, le point capital de 
toute l'histoire, de tout le drame, de toute la commémoration. 

Si ce tableau est là, sur cet autel, si cet arc de triomphe 
est dressé, si ce peuple adore, si les saints patrons de Mantoue 
sont apparus, c'est que cette main s'est étendue sur cette tête, 
au jour du danger. 

Et cette tête, elle-même, à demi sauvage, quel art profond 
et subtil ne fallait-il pas, pour en faire ce qu'elle est là! Certes, 
on la reconnaît et le peintre ne se serait pas risqué à mépriser 
la ressemblance, quand tout un peuple, qui connaissait le mo- 
dèle, était là, pour en juger. Et nous savons que le peuple en 
fut ravi, chacun défilant devant le tableau, pour mieux célé- 
brer le talent du portraitiste. Mais il a su trouver l'angle exact 
par où les défauts de ce masque s'atténuaient le mieux, et 
l'expression qui pouvait le transfigurer en un radieux visage. 
Mantegua avait soixante-cinq ans lorsqu'il peignit ce tableau. 
Il y avait trente-deux ans qu'il regardait les Gonzague, grand- 
père, père, fils et petit-fils, de profil, de face, de trois-quarts, 
assis, debout, avec leurs femmes, leurs chiens, leurs chevaux 
et leurs nains. L'épreuve était moins périlleuse pour lui que 
pour d'autres. Pourtant, sans une profonde science physiono- 
miste, il n'en eût pas triomphé. 



LES MASQUES ET LES VISAGES AU LOUVRE. 151 

Et toute cette science, qui est si grande comme chez les 
Primitifs, est, comme chez les Primitifs aussi, toute pénétrée de 
fantaisie. C'est l'œil et ila main de Meissonier, mais c'est l'âme 
de Shakspeare. Et les deux aspects de son génie sont juxta- 
posés, crûment, sans transition, sans précaution, sans excuse, 
toujours comme chez les Primitifs. Ainsi, l'armure fort exac- 
tement reproduite de Gonzague est juxtaposée à l'extraordi- 
naire costume mi-romain, mi-archangélique de saint Michel. 
Les proportions fort justes des personnages humains se 
heurtent aux [proportions gigantesques des deux saints mili- 
taires. Les -gestes sont parfaitement simples et raisonnables, 
mesurés et efTectifs, infiniment plus que chez les successeurs 
de Mantegna : il n'y a, là, aucune attitude de pompe ou d'osten- 
tation. Pourtant, ils se déploient dans un décor tout à fait dérai- 
sonnable, sous une collection pomologique artificielle, en vue 
d'oiseaux exotiques et qu'on ne voyait guère en liberté. Bien 
mieux, les manches de la Vierge sont soumises aux lois ordi- 
naires de la pesanteur et lui retombent jusque sur la main, si 
elle l'abaisse, tandis qu'à côté Técharpe de saint Michel ne l'est 
pas et flotte autour de sa grande épée sans souci de la vraisem- 
blance. Si Fennui, en Art comme ailleurs, « naît de l'unifor- 
mité, » c'est pour cela, sans doute, que les Primitifs, souvent 
absurdes et toujours imparfaits, ne sont jamais ennuyeux : ils 
ne sont jamais égaux en deux choses. 

Aussi la Vierge de la Victoire est-elle, de tous les chefs- 
d'œuvre de Mantegna, celui qu'on peut regarder sans cesse sans 
se lasser, sans se reprendre, comme on regardait la Jocondc, 
comme on regarde la plupart des œuvres du i^inci. La paix qui 
y règne s'insinue dans l'âme, l'harmonie qui le soutient ordonne 
la pensée. Une seule chose lui manque : son cadre de pierres, 
auquel nos troupes l'ont arraché pendant l'occupation de Man- 
toue, en 1797, son piédestal national et historique, sa patrie. 

Là-bas, dans les plaines lombardes, en bordure d'une rue 
déserte de Mantoue, la Chapelle, privée de sa Victoire, de sa 
Vierge et de son chevalier, désaffectée, coupée à mi-hauteur 
par un plancher, sa grande porte à demi obstruée et convertie 
en une baie vitrée, n'est plus qu'un atelier et un dépôt de 
marbres. Sur le seuil, un sculpteur fume sa pipe. Elle est 
encore bien distincte des maisons environnantes, formant à elle 
seule un petit îlot, sur la via Domenico Fernelli, autrefois via 



io2 .. REVUE DES DEUX MONDES. 

San Simone, entre l'église des Saint-Simon et Saint-Jnde et le 
reste de la rue. La place qu'occupait, il y a cent quatorze ans^ 
le chef-d'œuvre de Mantegna est encore visible^ tout encombrée 
qu'elle soit de monumens funéraires. Le cadre tient encore au 
sol, montre le trou béant du tableau arraché... On pourrait donc 
l'y remettre. Il y revivrait de sa vie cachée, édifiante et conso- 
latrice de tableau d'autel. Il recevrait moins de visites qu'au 
Louvre, mais plus d'hommages, moins de passans, mais plus de 
pèlerins. Peut-être même, parfois, quelque vieille femme, ne 
sachant point qui est Mantegna, ni ce qu'est Fornoue, aperce- 
vrait dans ce tableau ce que les critiques et les historiens, 
dans leurs savantes controverses, oublient d'y voir : une Sainte 
Vierge, une protectrice, et, sans y penser, reproduisant au 
naturel une des figures qui l'environnent, s'agenouillerait devant 
elle et dirait un Ave Maria... \ 

Telle est l'histoire de cette Vierge, peinte en souvenir d'une 
victoire qui n'a pas été remportée, en expiation d'un sacrilège 
qui n'a pas été commis, et aux frais de quelqu'un qui ne croyait 
pas en elle. Mais qu'importe la naissance d'un chef-d'œuvre ? 
Sa vie seule importe et la vie qu'il nous suggère. D'une injus- 
tice envers un pauvre juif et de la vantardise d'un chef balln, 
est sortie une vision si belle qu'elle inclinera toujours les âme& 
pensives à pratiquer la justice et à aimer l'humilité. 

Robert de la Stzeraisne. 



LES CRISES FINANCIÈRES 



DE 1907 ET DE 191d 



En rapprochant deux dates qui, à quatre ans de distance, 
ont été marquées par un ébranlement sérieux des principaux 
marchés d'Europe et d'Amérique, nous voudrions comparer les 
causes et les effets d'une crise purement économique, telle que 
fut celle de 1907, et les conséquences d'événemens politiques 
qui sont venus, au cours du deuxième semestre de l'année 1911, 
aggraver une situation agricole, commerciale et financière 
médiocre. On y verra que lintluence des craintes de guerre, 
s'ajoutant même à celle de mauvaises récoltes, a été moins pro- 
fonde sur le loyer de l'argent et le cours des valeurs mobi- 
lières que l'action de phénomènes techniques, tels que la raré- 
faction des capitaux et l'exagération des entreprises. Un autre 
fait à ne pas perdre de vue dans cette étude est que le point de 
départ de la crise de 1907 a été de l'autre côté de l'Atlantique; 
elle est née aux États-Unis, elle y a atteint son intensité maxi- 
mum. En 1911, bien que le marché de New-York ait été égale- 
ment éprouvé, c'est en Europe que le mal a été surtout grand; 
c'est Paris, Berlin et Londres qui ont connu des taux d'escompte 
et d'avances supérieurs à ceux qui ont été simultanément pra- 
tiqués sur les places américaines. Nous allons raconter succes- 
sivement les événemens qui se sont déroulés dans le nouveau 
et dans l'ancien Monde à ces deux dates mémorables; nous les 
comparerons ensuite et essaierons, en manière de conclusion, 
de dégager les signes précurseurs auxquels on peut recon- 



154 REVUE DES DEUX MONDES. 

naître l'approche des temps d'épreuve, et les mesures de pré- 
caution auxrfuelles financiers et industriels peuvent recourir 
pour se mettre à l'abri de l'orage. 

I. — LA CRISE DE 1907 AUX ÉTATS-UNIS 

L'année 1907 s'ouvrait sous [de brillans auspices pour le 
marché de New-York. Les actions de chemins de fer qui jouent 
là-bas un rôle prépondérant, en rapport avec celui 'que les 
lignes ferrées [elles-mêmes ont eu dans le développement du 
pays, étaient ai^ivées à des cours très élevés; pour certaines 
d'entre elles, ces cours dépassaient tous ceux qui avaient [été 
enregistrés depuis l'origine. Ils s'expliquaient, dans la plupart 
des cas, par l'accroissement rapide des dividendes : c'est ainsi 
queïUnirm Paci/ic, le grand réseau de l'Ouest, avait, pour la 
première fois, distribué 10 pour 100 du capital nominal à ses 
actionnaires, le Soutliern Pacific 6 pour 100. Les recettes étaient 
en progrès considérable et paraissaient justifier les [plus belles 
espérances. La United States Steel corporation (corporation de 
l'acier) reprenait le paiement d'un dividende à ses actions ordi- 
naires. Le président Roosevelt, nommé par les électeurs répu- 
blicains (1), n'avait pas encore commencé sa campagne contre 
les chefs d'entreprise, dont les intérêts jusque-là n'avaient pas 
semblé en contradiction avec^,ceux de son parti. 

Néanmoins, certains symptômes pouvaient inquiéter les 
observateurs de sang-froid. Les besoins de capitaux des com- 
pagnies de chemins de fer étaient énormes. Des spécialistes, 
particulièrement experts en la matière, les évaluaient à 5 mil- 
liards de francs. Dès la première semaine de juillet, les de- 
mandes d'argent à la Bourse de New-York étaient pressantes, et 
les prêts sur titres s'y négocièrent en moyenne à 8 pour 100 
l'an : dans plusieurs cas, le taux s'éleva déjà à 16 pour 100. 
L'escompte à la Banque d'Angleterre était à 4 p. 100, à la 
Banque d'Allemagne à 5 pour 100, niveaux exceptionnels pour 

(1) On sait que les États-Unis sont divisés en deux grands partis politiques, 
dits républicains et démocrates, ce qui ne veut nullement dire que les démo- 
crates combattent la forme républicaine. Ces appellations ont une origine histo- 
rique qui remonte à la guerre de Sécession. Les gens du Sud formèrent alors le 
parti des démocrates, qui, aujourd'hui, a pour article principal de son programme 
l'abaissement des taxes douanières, au maintien desquelles les républicains sont 
favorables. 



LES CRISES FINANCIÈRES DE 1907 ET DE 191 1. 155 

cette époque de l'année. Le cours des changes étrangers à New- 
York montait, ce qui indiquait le besoin de remises à faire en 
Europe : les traites sur Paris, Londres, Berlin étant rares, il 
fallut commencer à y envoyer de For. La plupart des émissions 
d'obligations tentées par des maisons américaines échouaient : 
les banquiers qui avaient garanti les souscriptions étaient 
obligés de conserver la majeure partie des titres offerts par eux 
au public. Au milieu du mois d'août, la tension devint de plus 
en plus forte : l'escompte de papier commercial atteignait 6 1/2 
pour 100. On commença à tourner les yeux du côté de la Tré- 
sorerie de Washington et à exprimer l'espoir qu'elle viendrait 
en aide au marché en mettant des capitaux à sa disposition (1). 
Les chiffres du commerce extérieur des Etats-Unis en juillet 
indiquaient un accroissement notable des importations, dont la 
valeur égalait presque celle des exportations : or la règle en 
Amérique est que le solde est en faveur des ])remières. Il est 
nécessaire qu'il en soit ainsi : le pays doit payer en Europe des 
sommes considérables pour les intérêts des capitaux qu'il y a 
empruntés et pour les dépenses de toute sorte que ses nationaux 
y font au cours des voyages qu'ils entreprennent régulièrement 
tous les ans. A la fin du mois d'août, les taux de l'escompte et 
des avances sur titres se maintenaient au niveau le plus élevé, 
bien que le secrétaire du Trésor fédéral eût annoncé qu'il allait 
augmenter les dépôts de fonds publics dans les banques. Un 
phénomène inquiétait vivement les bourses américaines : c'était 
la baisse du cuivre, dont le prix s'était élevé peu de temps 
auparavant à 20 cents la livre et qui était tombé à 18 cents au 
commencement de septembre; d'autre part, les recettes brutes 
de la plupart des chemins de fer étaient en augmentation, 
mais les dépenses s'accroissaient d'une quantité presque égale, 
de sorte qu'il n'y avait pour ainsi dire aucun progrès dans le 
bénéfice net. 

(1) La Trésorerie fédérale est en général abondamment pourvue de fonds : elle 
détient une encaisse métallique qui atteint parfois plusieurs milliards de francs : 
la majeure partie de ces espèces sert de couverture aux billets émis par le gou- 
vernement, qui sont remboursables à vue en or. Ce qui dépasse la somme néces- 
saire à cette garantie constitue les fonds libres, qui eux-mêmes s'élèvent fréquem- 
ment à un ou deux milliards de francs. La loi permet au secrétaire du Trésor de 
confier ces fonds à des banques particulières, désignées â cet effet, et confère 
ainsi à ce fonctionnaire une puissance énorme au point de vue de la distribution 
des capitaux sur le territoire de la Confédération et des conséquences qui peu- 
vent en résulter pour le marché monétaire. 



156 REVUE DES DEUX MONDES. 

Vers le milieu de septembre, l'escompte du papier commer- 
cial à six mois était à 7 1/2 pour 100. La ville de New-York, 
obligée d'emprunter, abandonnait le type 4 pour 100 auquel elle 
avait jusque-là réussi à placer ses obligations, et émettait un 
emprunt 4 1/2 pour 100, et encore ne réussissait-elle à le placer 
qu'avec le cx^ncours du célèbre financier Pierpont INlorgan : à 
cette occasion, le premier journal financier de New-York ne 
craignit pas de dire que ce banquier avait sauvé le crédit de 
la ville (1). Le fait que la première ville des Etats-Unis, 
V Empire City, comme les Américains se plaisent à l'appeler, 
éprouvait de pareilles difficultés à placer sa signature, indique 
quelle était déjà la grandeur du péril. 

C'est pendant la dernière décade d'octobre que le resserre- 
ment monétaire se fit le plus durement sentir. Le taux des 
emprunts sur titres s'éleva alors, dans certains cas, jusqu'à 
125 pour 100 l'an, en dépit des efforts de deux syndicats, au 
capital d'ensemble 35 millions de dollars, soit 180 millions de 
francs, que les principaux banquiers de New-York avaient 
formés pour venir en aide au marché et lui avancer des fonds. 
L'histoire de ces journées, demeurées fameuses dans les annales 
du marché américain, enregistre une succession de faillites, de 
suspensions de paiement, de changemens dans le personnel 
dirigeant de plusieurs établissemens, qui s'accumulèrent en 
quelques jours et témoignèrent de la gravité de la situation. 
Après que la Mercaiilile National bank (2) eut été réorganisée, 
la Kitickerhocker trust Company (3), une des plus anciennes 
institutions de New-York, suspendit ses paiemens le mardi 
22 octobre. Il en fut de même d'une maison considérable du 
Stock Exchange (bourse des valeurs). C'était le moment que le 
président Roosevelt choisissait pour déclarer, dans un discours 



(1) Tke Finaiicial Chronicle., 21 septembre 1907. 

(2) L'émission des billets est conûée en Amérique aux banques dites natio- 
nales, c'est-à-dire organisées conformément a la législation fédérale. Elles sont 
au nombre de plusieurs milliers et ajoutent rcplthéte " nationale » à leur titre. 
Le Trésor fédéral, de son côté, émet, depuis la guerre de Sécession, des billets 
connus sous le nom de greenbacks et des certificats d'or et d'argent, qui repré- 
sentent des dépôts d'espèces métalliques eflectués aux guichets des caisses 
publiques. 

(3) Les Trust companies, qui n'ont rien à voir avec les grandes combinaisons 
industrielles, telles que la corporation de l'acier, qu'on désigne en général de ce 
nom, sont des banques, qui reçoivent en dépôt dis fonds et sont chargées de la 
gestion de fortunes particulières. 



LES CRISES FINANCIÈRES DE 1907 ET DE 1911. 157 

qu'il prononçait à Nashviile, « qu'il ne pensait pas que la poli- 
tique suivie par lui fût pour quelque chose dans la crise; mais 
que, en lut-il ainsi, cela ne changerait en rien sa résolution de 
persévérer dans la même voie, au cours des seize derniers mois 
de sa présidence. » Le mercredi 23 octobre, un rim, c'est-à-dire 
un afflux de déposans venant retirer leurs fonds, se produisit 
aux guichets de la T?^i(st Company of America ; mais, grâce aux 
efforts de Morgan et d'autres banquiers, elle fut mise en mesure 
de répondre à toutes les demandes. Le même jour, de graves 
difficultés se produisaient à Pittsburgh, le grand centre métal- 
lurgique, où les diverses sociétés Westinghouse, la Wesiing- 
houseelectric Manufactiiring Company, la Westinghouse Machine 
Company, la Nernst Lamp Company, la Securities Investment 
Company, Ylron city Trust Company, étaient mises en liqui- 
dation et placées entre les mains d'un séquestre [receivev). A la 
demande de la Chambre de compensation, la Bourse de Pitts- 
burgh demeura close pendant trois jours. Le jeudi 2i- octobre, 
là Hamilton bank, la Twelftli Ward hank,V Empire City Savings 
ban/c, furent obligées de suspendre leurs paiemens; cette 
dernière dut se prévaloir de la clause qui l'autorisait à ne 
rembourser ses déposans qu'après soixante jours de préavis. 
Chez un très grand nombre d'établissemens, des retraits de 
fonds incessans, provoqués par la panique, se produisaient, et 
contribuaient à leur tour à aggraver cette panique. Le ven- 
dredi 22 octobre, de nouvelles suspensions furent annoncées: 
V Union trust Comj)any à Providence, la United States Exchange 
bank, \ International trust Company à New- York, ainsi que sa 
succursale de Brooklyn, fermèrent leurs portes; leur exemple 
fut suivi par la Borough bank, la First national bank of Broo- 
klyn, la Jenkins trust Company, la Williamsburgh trust Com- 
pany. Des nouvelles semblables arrivaient de tous les côtés du 
territoire. La liste des désastres serait trop longue si nous vou- 
lions la donner complète. Un comité de la Chambre de com- 
pensation de New-York procéda à l'examen du bilan de plu- 
sieurs établissemens, dont la solvabilité avait été mise en ques- 
tion, et vint au secours de tous ceux dont il avait reconnu la 
position comme intrinsèquement solide. Les espèces étaient 
toujours rares et extrêmement recherchées : on payait jusqu'à 
4 pour 100 de prime, afin d'en obtenir. 

Ce fut le point culminant de la crise. Elle se manifestait à 



158 REVUE DES DEUX MONDES. 

la même heure sur les marchés européens : la Banque de l'Em- 
pire à Berlin élevait le taux de son escompte le 22 octobre à 
6 1/2 pour 100; le 24, la Banque d'Angleterre porta le sien à 
5 1/2. Mais cela n'empêcha pas les financiers européens de com- 
prendre que le nœud de la question était à New- York. Le mal 
était né de l'autre côté de l'Atlantique ; c'était là-bas qu'il fal- 
lait porter le rembde, et chacun concourut avec empressement 
aux mesures destinées à expédier le plus de numéraire possible 
au delà de l'Océan. La détente commença à se produire en 
Amérique, grâce à des secours dont on a estimé le premier 
total à 100 millions de dollars, dont 33 fournis par les deux 
syndicats new-yorkais, 25 en or importé d'Europe, 20 émanant 
du Trésor fédéral, et le solde constitué par des certificats des 
Chambres de compensation des principales villes. Ces Chambres, 
lors de chacune des grandes crises américaines, sont venues en 
aide au marché : elles ont mis en circulation des bons gagés par 
des titres que déposaient les adhérens de la Chambre, et qui 
servaient de monnaie entre eux pour le règlement de leurs 
créances et de leurs dettes. Le rôle de ces certificats a été consi- 
dérable : ils ont constitué une véritable monnaie additionnelle, 
dont près d'un demi-milliard de francs a été émis, et rendu des 
services tels que la nouvelle législation fédérale sur la circula- 
tion a prévu, pour les cas semblables, la création de billets de 
banque supplémenlaires, garantis par des titres, exactement 
comme les certificats des Chambres de compensation (1). 

Au commencement de novembre, certains prêts se faisaient 
encore à 75 pour 100 au Stock exchange ; mais peu de jours après, 
létaux en était tombé à 20 pour 100. Il se maintint pendant 
quelque temps aux environs de ce chiffre. Mais, alors que cette 
détente relative se produisait à New-York, les places euro- 
péennes voyaient toutes, presque sans exception, les taux d'intérêt 
monter encore : le 4 novembre, la Banque d'Angleterre élevait le 
sien à 6, et le 7 novembre à 7 pour 100. Le lendemain, la Banque 
de l'Empire allemand établissait celui de 71/2, La Banque 
de France se mettait à 4, la Banque nationale de Belgique à 6. 
Le bilan des banques associées de New-York indiquait une 
insuffisance de 38 millions de dollars dans les réserves : on 



(1) Voyez, dans la Revue du 13 août 1908, notre article : Une nouvelle moii' 
naie : les certificats des Chambi'es de compensation américaines. 



LES CRISES FINANCIÈRES DE 1907 ET DE 1911. 159 

sait que, d'après la loi, ces institutions sont tenues, à New- 
Vork et dans les principales villes, d'avoir en caisse une 
réserve égale au quart de leurs dépôts. La prime sur le numé- 
raire se maintenait encore aux environs de 3 pour 100. A ce 
moment, 80 millions de dollars (plus de 400 millions de francs) 
d'or avaient été expédiés, ou allaient l'être d'Europe en Amé- 
rique. Grâce à ces airivages considérables de métal jaune, la 
moyenne des prêts au Stock exchange de New-York n'était 
plus, à la fin de novembre, qu'aux environs de 10 pour 100, 
tandis que l'escompte du papier de commerce se faisait tou- 
jours entre 7 et 8 pour 100, c'est-à-dire aux cours les plus éle- 
vés pratiqués depuis le début de la crise. Les faillites, pendant 
les onze premiers mois de 1907, représentaient un passif de 
161 millions de dollars (830 millions de francs), le plus consi- 
dérable enregistré depuis longtemps; en 1906, le même chiffre 
n'avait été que de 107, et en 1905 de 90 millions de dollars. 

Vers le milieu de décembre, la prime sur le numéraire à 
New-York était tombée aux environs de 1 pour 100 : le taux 
d escompte restait à 7 à la Banque d'Angleterre, et l'approche de 
la fin de l'année maintenait le loyer de l'argent à un niveau 
élevé. Dans les derniers jours du mois, des emprunts furent 
contractés à la Bourse de New-York jusqu'à 25 pour 100. Mais 
ce fut la fin des difficultés monétaires, qui 'allaient définitive- 
ment disparaître avec la nouvelle année. 

En résumé, la crise avait éclaté par les embarras d'un cer- 
tain nombre de banques et l'engorgement des bourses, surchar- 
gées de titres flottans. L'intervention énergique de Morgan et 
d'un certain nombre de financiers, qui siégèrent alors en perma- 
nence dans la bibliothèque du plus connu d'entre eux, avait 
décidé l'ensemble des Trust companies de New- York à inter- 
venir en faveur de celles dont la situation était menacée. On 
avait suppléé à la rareté des espèces en émettant des certificats 
des Chambres de compensation, puis des chèques de faible déno- 
mination, de 1 à 20 dollars, dit cashiers chèques, qui circulaient 
aux mains du public, tandis que les certificats des Chambres 
de compensation servaient à régler les comptes entre ban- 
quiers. Ils remplaçaient la monnaie courante, billets et espèces 
métalliques, que chacun enfermait dans ses tiroirs, sans trop 
savoir pourquoi. Tout ceci se passait en automne, à l'époque où 
les récoltes voyagent et où des sommes considérables sontnéces- 



160 REVUE DES DEUX MONDES. 

saires pour payer les fermiers. Le gouvernement fédéral était 
intervenu, non seulement en |coniiant la plus forte part de ses 
disponibilités aux banques, mais en ouvrant une souscription 
publique à deux emprunts, d'ensemble 750 millions de francs, 
dont les titres devaient fournir aux établissemens d'émission la 
couverture nécessaire pour gager une augmentation de leur cir- 
culation. Dans la pensée du secrétaire de la Trésorerie, cette 
création d'obligations, par un gouvernement qui avait plus 
d'un milliard de francs disponibles dans ses caisses, devait avoir 
encore un autre efïet que celui de fournir aux banques natio- 
nales le seul élément au moyen duquel leurs promesses de 
paiement peuvent être légalement garanties. Il espérait faire 
sortir de leurs cachettes les espèces, que les particuliers y accu- 
mulaient, et remettre ainsi en circulation des quantités impor- 
tantes de numéraire. Quelle démonstration éclatante de la 
faiblesse du système américam! Les banques étaient dans 
l'impossibilité de fournir au public des billets, parce qu'elles ne 
pouvaient se procurer la couverture exigée par la loi. C'est un 
des paradoxes les plus étranges dont l'histoire financière nous 
conserve le souvenir, que celui d'une situation où un gouver- 
nement emprunte, alors que ses caisses sont pleines, pour 
fournir de la monnaie à ses nationaux. j 

Dès le début de l'année 1908, les symptômes de détente se 
multiplièrent. Le 2 janvier, la Banque d'Angleterre abaissa 
son escompte de 7 à 6 pour 100, les exportations d'or d'Europe 
en Amérique cessèrent, la prime sur le numéraire disparut à 
New-York. Le secrétaire du Trésor à Washington annonça qu'il 
réduisait du dixième les dépôts faits par lui aux banques sur 
les divers points du territoire: chez les seuls établissemens de 
New-York, ces dépôts atteignaient des centaines de millions de 
francs. Les besoins de capitaux avaient diminué dans une 
proportion considérable: le ralentissement de Tactivité indus- 
trielle suffisait à expliquer ce changement. La production du 
fer aux Etats-Unis, pendant le mois de décembre 1907, n'avait 
pas dépassé 1 235 000 tonnes, alors qu'elle avait été de 
1828 000 en novembre et de 2 337 000 en octobre. Dès la 
seconde semaine de janvier, le taux moyen des avances sur 
titres à la Bourse tombait à 6 pour 100: les derniers arrivages 
d'or européen portaient à plus de 500 millions de francs le total 
du métal jaune importé depuis le début de l'automne. 



LES CRISES FINANCIÈRES DE 1907 ET DE 19U . 161 

Le 13 janvier Iil08, la Banque impériale d'Allemagne rame- 
nait son taux d'escompte de 7 1/2 à 6 1/2; le 10 janvier, la 
Banque d'Angleterre réduisait le sien de 6 à 5 pour 100; une 
semaine plus tard, elle descendait à 4 pour 100, en même temps 
que la Banque de France revenait au taux de 3 pour 100, 
presque invariable au cours de la dernière décade. Pour la pre- 
mière fois depuis longtemps, le bilan des banques new-yorkaises 
indiquait un excédent de réserve de 30 millions de francs au 
delà du chiiïre légal. Huit jours plus tard, cet excédent était de 
115 millions de francs, le plus fort qui eût été enregistré depuis 
le 28 janvier 1905. Le taux des avances sur le marché de 
New-York était aux environs de 2 pour 100. Le total des certi- 
ficats de Chambres de compensation, dont la circulation avait 
atteint un moment 500 millions de francs, était réduit à une 
quarantaine de millions. Les banques dépositaires des fonds du 
Trésor n'attendaient même pas l'invitation du secrétaire d'Etat 
pour les restituer et les renvoyaient d'elles-mêmes à Washing- 
ton. Le syndicat des banquiers qui, au plus fort de la crise, avait 
pris des bons de la Ville de New-York, exerçait l'option cjui lui 
avait été accordée sur d'autres quantités de ces mêmes titres. 
Tous les symptômes concordaient à démontrer que le danger 
était passé et que le monde des affaires pouvait se remettre au 
travail. Néanmoins, les déclarations répétées du président 
Roosevelt, les poursuites exercées contre certains trusts ne 
laissaient pas que d'entretenir une certaine inquiétude parmi les 
financiers et les industriels. Cette inquiétude devait être 
réveillée quatre ans plus tard, avec une vivacité singulière, par 
les agissemens du président Taft. 

La crise de 1907, en Amérique, a été avant tout une crise 
financière. Les sources vives de la prospérité publique n'étaient 
pas atteintes : les agriculteurs avaient eu d'excellentes récoltes, 
qui ont permis aux exportations d'atteindre des sommes élevées; 
grâce à ce fait et au ralentissement marqué des importations de 
marchandises pendant et après la crise, les ressources monétaires 
du marché de New-York se sont rapidement accrues. L'industrie 
a dû se restreindre parce qu'elle n'a pas trouvé, pendant plu- 
sieurs mois, les capitaux dont elle avait besoin; la métallurgie 
en particulier, en face de l'arrêt presque complet des com- 
mandes des chemins de fer, a éteint une partie des hauts four- 
neaux. Les chemins de fer à leur tour ont vu leurs recettes 

TOME VII. — 1912. 1 1 



162 REVUE DES DEUX MONDES. 

diminuer, mais dans une proportion moindre qu'on n'aurait pu 
le redouter, témoignant de leur vitalité et donnant l'assurance 
((ue leur progrès ne tarderait pas à reprendre la marche inin- 
terrompue à laquelle ils nous ont habitués de longue date. 
Qu'est-ce donc réellement qui avait déterminé la crise? C'était 
le fait que les besoins d'argent d'un certain nombre d'entre- 
prises, spécialement celles de chemins de fer, avaient marché 
plus vite que laccumulation des capitaux par l'épargne. Les 
Américains du Nord sont de grands dépensiers : ils avaient 
gagné énormément au cours des années précédentes, mais ils 
avaient consacré une bonne partie de leurs bénéfices à l'ac- 
quisition de produits européens, en particulier d'objets de luxe. 
Sans tenir compte de ce fait, les promoteurs des entreprises ne 
cessaient de faire appel au public et de lui offrir des milliards 
d'actions et d'obligations nouvelles. Un grand nombre de ces 
titres ne lurent pas pris par les capitalistes, et restèrent aux 
mains de spéculateiirs, qui essayèrent de les conserver, en 
empruntant; |mais, à un moment donné, ils ne furent plus en 
mesure de fournir les garanties additionnelles que la baisse 
rendait nécessaires, ni de supporter les taux d'intérêt excessifs 
qui leur étaient demandés. Ceci déchaîna le cataclysme. La 
panique éclata et se déroula de la façon que nous avons décrite. 
Mais une fois l'orage passé, quand les titres eurent changé de 
mains, on s'aperçut que les élémens de la production restaient 
intacts, et on retrouva à la fois ardeur et courage. Telle est 
l'énergie du tempérament américain, que cette reprise fut assez 
rapide pour inquiéter les observateurs prudens et leur faire 
redouter un nouveau recul, provoqué par la vivacité du mou- 
vement en avant. Néanmoins, depuis 1907, il n'y a plus eu sur 
le marché de New- York de tension monétaire qui ait rappelé, 
même de loin, celle de cette époque. 

II. — LA CRISE DE 1907 EN EUROl'E 

La crise de 1907 a été essentiellement américaine; c'est elle 
qui fut en partie responsable des événemens auxquels nous 
avons assisté en Europe pendant la même période. Néanmoins, 
des exagérations avaient été commises également de notre côté; 
elles auraient amené une réaction, alors même que les troubles 
américains ne se fussent pas produits. 11 existe d'ailleurs une 



LES CIUSES FINANCIÈRES DE 1907 ET DE 1911. 163 

solidarité telle entre les diverses places du monde, que rien de 
ce qui touche l'une ne saurait laisser les autres tout à fait in- 
demnes; la question est de savoir jusqu'à quel point les unes ou 
les autres peuvent résister au courant ou doivent être entraînées. 

C'est au milieu d'août que Paris commença à s'inquiéter 
sérieusement des nouvelles qui lui venaient de New-York et 
aussi de Berlin. Toutefois, la liquidation d'août se passa encore 
bien et n'infligea pas de pertes sensibles aux acheteurs engagés 
à la hausse. Mais, en septembre, l'horizon se rembrunit et les 
places françaises ne purent rester indiff"érentes à ce qui se pas- 
sait ailleurs. A la fin du mois, la baisse des actions de sociétés 
cuprifères entraîna le reste du marché : le cuivre était descendu, 
en peu de semaines, de 2 000 à 1750 francs la tonne; vers le 
15 octobre, le cours du métal rouge était tombé à 1 500 francs. 

Toute la cote de Paris fléchit alors; mais, contrairement à 
ce qui se passait en Amérique à la même heure, les capitaux 
étaient abondans et s'offraient à bon marché aux spéculateurs 
désireux de se faire consentir des avances sur leurs titres. Il 
en fut de même à la fin du mois d'octobre; l'aisance moné- 
taire de la France contrastait avec le désarroi de l'Amérique. 
Au début de novembre cependant, la Banque de France dut 
élever son taux d'escompte de 3 1/2 à 4 pour 100 : ce dernier 
taux était encore bien faible en comparaison, non seulement 
de ceux de New- York, qui, à la rigueur, eussent pu ne pas avoir 
de contre-coup direct chez nous, mais de Berlin et de Londres, 
En peu de jours, la Banque de l'Etat russe éleva son taux de 
7 à 7 1/2 pour 100, se mettant ainsi au niveau de la Banque de 
l'Empire allemand. La Banque de France, suivant une poli- 
tique singulièrement élevée et prévoyante, n'hésita pas à venir 
en aide à la place de Londres, en escomptant du papier anglais 
et en le payant en or; à son bilan du 14 novembre, nous 
trouvons un portefeuille d'effets sur l'étranger atteignant 
81 millions de francs. La Banque de Norvège passait à 6, celles 
de Suède et de Danemark à 6 1/2, celle de Roumanie à 8 
pour 100. L'Empire d'x\llemagne plaçait à l'étranger des bons 
du Trésor au taux de 6 1/4 pour 100. La liquidation de mi- 
décembre à la Bourse de Paris fut difficile : le taux des reports 
y atteignit 7 pour 100. Il semble que la marche du loyer des 
capitaux, pendant le dernier trimestre de l'année 1907, ait été 
en France l'inverse de ce qu'elle fut en Amérique. Là-bas la 



164 REVUE DES DEUX MONDES. 

tension avait diminué à mesure que Tannée s'avançait ; ici, les 
derniers jours de décembre virent les taux les plus élevés de 
toute la période. Toutefois, dès les premiers jours de Tannée 1908, 
les choses s'améliorèrent : la Banque de France abaissa son 
taux de 4 à 3 1/2, en même temps que Londres redescendait à 5 
et Berlin à G 1/2; en liquidation du 15 janvier, la moyenne des 
reports s'abaissa à 4 pour 100. Le 23 janvier, la Banque de 
France revenait à 3 pour 100, marquant ainsi la clôture de 
Tère de tension que le marché de Paris venait de traverser. 

En Angleterre, le contre-coup des événemens américains 
s'était fait sentir beaucoup plus tôt qu'en France, comme cela 
est naturel, les relations entre New- York et Londres étant bien 
plus développées qu'entre New-York et Paris. Des quantités 
considérables de titres américains de toute sorte, en particulier 
d'actions et d'obligations de chemins de fer, sont placées dans 
les portefeuilles anglais; les banquiers de la Cité ont pour habi- 
tude d'ouvrir des crédits importans à leurs confrères de Wall 
Street (l). L'arbitrage est actif entre les deux pays. Aussi, dès 
que les nuages parurent à Thorizon de la rive occidentale de 
l'Atlantique, la Banque d'Angleterre et tout le monde des 
affaires au bord de la Tamise furent-ils inquiets. Depuis le 
25 avril, le taux de la Banque d'Angleterre était 4 pour 100; il 
avait été 6 d'octobre 1906 à janvier 1907, et o de janvier à avril. 
Déjà au commencement de juillet, la proportion de la réserve 
aux engagemens était tombée à 38 pour 100, et on s'accordait à 
prévoir une tension prochaine; on adjurait les banques parti- 
culières de Londres de faire tous leurs efforts pour ne pas 
contrarier Taction de la Banque d'Angleterre, notamment pour 
ne pas se prêter à des exportations d'or vers le continent. Sir 
Félix Schuster, président de V Union of Londoii and Smitlis Bank, 
Tun des établissemens les plus considérables de la Cité, prenant 
la parole à l'assemblée annuelle des actionnaires, proclamait 
la nécessité d'agir dans ce sens. Grâce aux efforts du monde 
financier anglais, vers la fin de juillet, la proportion de la 
réserve à la Banque d'Angleterre s'était relevée à 47 pour 100. 
Au début d'août, on fut surpris de voir les banques germaniques 
faire concurrence à la Banque d'Angleterre, sur le marché de 

(1) Wall Stieel est la rue principale du quartier des affaires à New-York. On 
a pris l'habitude d'appeler de ce vocable le marché monétaire américain, comme 
Lombard Slreel sert souvent à désigner celui de Londres. 



LES CRISES FINANCIIÎRES DE 1007 ET DE 19H. 165 

Londres, pour l'acquisition d'une somme importante de lingots 
d'or, en dépit d'un change très défavorable à rAllemagno, qui 
rendait cette opération presque inexplicable : on en conclut que 
la Banque de l'Empire à Berlin sentait venir l'orage et voulait à 
tout prix renforcer son encaisse. Le lo août, la Banque d"x\ngle- 
terre éleva son escompte de 4 à 4 1/2. 

Vers la fin de septembre, les exportations d'or pour l'Egypte 
et l'Amérique du Sud prirent de l'importance. Ce ne fut toute- 
fois que le 31 octobre que la Banque d'Angleterre, sous l'empire 
des nouvelles de New- York et des énormes demandes d'or qui 
se produisaient de ce côté, se décida à élever son escompte de 
4 1/2 à o 1/2 pour 100. Quatre jours plus tard, le 4 novembre, 
elle passait à 6 et, le 7 novembre, à 7 pour 100, c'est-à-dire à un 
taux qu'elle n'avait plus mis en vigueur depuis l'année 1873. 
C'était le moment où, sous le coup de la panique américaine, 
toutes les grandes banques d'Europe prenaient des mesures 
défensives, et s'efforçaient de protéger leur encaisse contre les 
demandes pressantes qui venaient, directement ou indirecte- 
ment, de New-York. La réserve de la Banque d'Angleterre était 
tombée à 35 pour 100. A la fin de novembre, la détente com- 
mença à se manifester à Londres, grâce à l'action du gouver- 
nement japonais qui, ayant reçu de la Russie environ 120 mil- 
lions de francs, les avait prêtés au marché anglais; grâce au fait 
que le gouvernement indien avait mis en circulation 50 mil- 
lions d'or enfermés auparavant dans ses réserves; grâce enfin 
aux arrivages de métal jaune expédiés de divers points du monde 
et qui compensaient les retraits américains. Le 12 décembre, la 
proportion de la réserve aux engagemens était remontée à 
47 pour 100. A la fin de l'année, la demande d'argent était encore 
active dans la Cité : l'Allemagne et l'Amérique se disputaient 
les arrivages d'or, à peine débarqués dans les ports anglais, et 
la réserve de la Banque retombait à 40 pour 100. 

La crise n'en touchait pas moins à sa fin, bien que les elfets s'en 
fissent sentir avec une recrudescence d'intensité dans les derniers 
jours d'une année fertile en péripéties. Dès le 2 janvier 1908, 
la Banque d'Angleterre réduisait l'escompte à 6 pour 100; elle y 
était encouragée par les nouvelles de New- York, où l'argent 
affluait de tous les points de la Confédération, où la prime sur le 
numéraire avait disparu et où la position des Banques associées 
s'était fortifiée. Le 16 janvier, le taux officiel baissait à 5, tandis 



166 REVUE DES DEUX MONDES. 

que, sur le marché, les autres établissemens escomptaient le 
papier de banque à des taux qui ne dépassaient guère 4 pour 100. 
Cet écart considérable entre les conditions imposées par la 
Banque d'Angleterre et celles du marché libre, est la meilleure 
preuve d'une situation monétaire saine. Le phénomène inverse, 
c'est-à-dire celui qui résulte d'une élévation des taux privés au 
delà de celui de la Banque, indique au contraire la crise, 
puisque, à ce moment, les établissemens, sachant ne pouvoir 
réescompter à la Banque centrale, se montrent extrêmement 
difficiles pour l'octroi du crédit. La réserve de la Banque attei- 
gnait 53 pour 100 le 16 janvier; huit jours plus tard, elle était 
à 55, ce qui amenait une réduction de l'escompte à 4 pour 100, 
au-dessous par conséquent du niveau antérieur à la crise; il 
était désormais évident que celle-ci était terminée. Le 5 mai 1908, 
la Banque d'Angleterre descendit à 3 1/2, le 19 du môme mois 
à 3 pour 100 ; le 28 mai à 2 1/2. C'était la réaction complète, après 
la tension prodigieuse de 1907. L'escompte privé tombait sur 
la place de Londres à 1 1/4 : les détenteurs de capitaux ne 
savaient comment les employer à courte échéance. 

Le pays d'Europe qui paya le plus large tribut à la crise de 
1907 fut rAUemagne. C'était le plus vulnérable, à cause de la 
rapidité de son développement industriel et de l'énorme besoin 
de capitaux qu'il avait entraîné. Après avoir connu, avant la fin 
du xix"^ siècle, quelques années où le loyer de l'argent était 
presque aussi bas qu'à Paris et à Londres, le marché de Berlin 
entra dans une période de cherté de l'argent de laquelle il n'est 
pas encore sorti. C'est ainsi que le taux moyen de la Banque de 
l'Empire a été de 5 en 1906, de 6,03 en 1907, de 4,76 en 1908, 
de 3,92 en 1909, de 4,35 en 1910, alors que, pendant ces cinq 
années, celui de la Banque de France a été 3, 3,47, 3,04, 3 et 
3 pour 100. Au début du mois de juillet 1907, le taux d'escompte 
de la Banque de l'Empire était déjà 51/2 et la circulation dépassait 
notablement la limite des billets francs d'impôt (1). L'acti- 
vité commerciale et industrielle était remarquable ; la consom- 
mation du fer était en progrès de 1 1 pour 1 00 sur l'année pré- 
cédente ; durant le seul mois de juin, l'Allemagne avait importé 

(1) La Banque de l'Empire d'Allemagne ne peut émettre de billets pour 
plus du triple de son encaisse métallique. Lorsque le chiffre de son émission 
dépasse celui de l'encaisse augmenté d'une somme fixée par la loi et qui s'ap- 
pelle le contingent, l'excédent acquitte un impôt de 5 pour 100 l'an. 



LES CRISES FINANCIÈRES DE 1907 ET DE 19H. 167 

1 300 000 tonnes de houille, au lieu de 789 000 pendant la même 
période de 1906. Mais les marchés financiers présentaient des 
symptômes de fatigue. Les émissions de valeurs mobilières ne 
s'étaient élevées qu'à 1 750 millions de francs pendant le premier 
semestre de 1907, au lieu de 2400 millions au cours des six mois 
correspondans de 1906. Plusieurs banques hypothécaires s'étaient 
vues obligées d'élever de 4 à 4 1/2 l'intérêt de leurs lettres de 
gage, dont le public ne voulait plus qu'à ce dernier taux. 
L'Empire et les Etats confédérés avaient dû revenir au type 
4 pour 100, après avoir émis du 3 1/2 et même du 3 pour 100. 
Les bons du Trésor ne se plaçaient qu'à 4 pour 100. 

Le 29 octobre, la Banque de l'Empire éleva son escompte à 
6 1/2. Ce fut le signal d'une baisse générale des rentes et des 
valeurs industrielles. De 1904 à 1907, le cours des fonds d'État 
allemands avait déjà rétrogradé de plus de 10 pour 100, et la 
perte en capital, résultant de ce chef pour les porteurs, atteignait 
2 milliards de francs. Dans les premiers jours de novembre, la 
Reichsbank porta son escompte à 7 1/2 pour 100, taux qu'elle 
n'avait encore jamais mis en vigueur depuis sa fondation. Le 
taux de 7 pour 100 lui-même n'était apparu que deux fois, en 
décembre 1899 et en décembre 1906, et n'avait été maintenu, 
dans les deux cas, que pendant quelques semaines. En même 
temps que la baisse des valeurs à la Bourse s'accentuait, des 
faillites retentissantes mettaient le monde financier en émoi. 
Les prix du fer et de l'acier reculaient vivement. La statistique 
du commerce extérieur accusait en octobre, pour la jDremière 
fois tlepuis plusieurs années, un recul d'environ 700 000 tonnes 
par rapport au mois correspondant de 1906. A la fin de novem- 
bre, la circulation de la Reichsbank dépassait de 150 millions 
de francs celle de Tannée précédente ; près de 200 millions de 
billets payaient l'impôt. Le mois de décembre fut une période 
de grand malaise : en prévision de la fin de l'année et du res- 
serrement d'argent qu'elle ne manque jamais de provoquer, les 
acheteurs de titres consentirent à payer jusqu'à 9 pour 100 
pour le report de leurs positions. 

Au début de l'année 1908, le gouvernement prussien fit un 
appel au crédit en émettant un emprunt 4 pour 100 destiné à 
devenir du 3 3/4 au bout de 10 ans et du 3 1/2 au bout de 
15 ans. C'était un type nouveau, qui étonna quelque peu le 
marché ; l'opération fut facilitée par la réduction à 6 1/2 du 



168 



REVUE DES DEUX MONDES. 



taux d'escompte de la Reichsbank, annoncée le 13 janvier; elle 
marquait la fin de la crise, au cours de laquelle l'iimpire et les 
divers gouvernemens confédérés s'étaient abstenus de recourir 
au crédit, ne voulant pas ajouter un élément perturbateur de 
plus à tous ceux qui troublaient le marché monétaire. Dès que 
le ciel parut se rasséréner, on vit les émissions de fonds des 
divers royaumes et principautés germaniques se multiplier. A la 
fin de janvier, les capitaux se montraient moins exigeans, 
Tescompte privé ne dépassait guère 4 pour 100. L'orage avait 
passé. Il avait amené à Berlin des taux plus élevés qu'à Londres 
et surtout qu'à Paris ; les places allemandes avaient subi plus 
vivement que les autres places européennes le contre-coup des 
événemens américains. Le diagramme ci-dessous, qui indique 







1907 1908 


Taux d'escompte 




■Ci 








1 




1 
1 


?5 




1 




1 
1 

6 

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Banque d 












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eFpuJice 

1 






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"■ 1 





le mouvement du taux de l'escompte à Paris, Londres et Berlin, 
depuii juin 1907 jusqu'en mai 1908, permet de juger de la difîé- 
i-ence entre les trois marchés et montre clairement celui sur 
lequel la tension a été la plus forte et la plus durable. 



LES CRISES FINANCIÈRES DE 1907 ET DE 1911. 169 



III. — LA CRISE DE 1911 EN EUROPE 

L'année 19H ne débutait pas en Europe comme 1907. Sur 
les marchés financiers, les capitaux paraissaient plus abondans, 
mais ce n'était un mystère pour personne que les récoltes de 
1910 avaient été mauvaises: la France n'avait recueilli que 
90 millions d'hectolitres de blé au lieu de 125 millions en 1909 : 
il lui manquait, pour sa consommation annuelle, environ 25 mil- 
lions d'hectolitres, qui, à 20 francs l'un, représentaient une 
somme de 500 millions de francs : il est vrai qu'une partie 
notable de cette somme devait entrer dans les caisses du Trésor, 
sous forme de droit de douane frappant les céréales importées, 
à raison de 7 francs le quintal. Ce revenu imprévu a contribué 
à assurer l'équilibre du budget. Les vendanges avaient été mau- 
vaises, si bien que le prix de l'hectolitre de vin, difficilement 
vendable à 10 francs et au-dessous, s'éleva brusquement aux 
environs de 40 francs. Dans la plupart des autres pays euro- 
péens, sauf la Russie, l'agriculture n'avait pas non plus été 
favorisée ; aussi les observateurs expérimentés ne, pouvaient- 
ils s'empêcher de redouter les conséquences de ce déficit des 
produits de la terre. Pour notre pays en particulier, la nécessité 
d'acheter au dehors des quantités considérables d'objets d'ali- 
mentation s'imposait. Les statistiques de 1911 en ont fourni la 
démonstration : nos importations de produits alimentaires 
accusent un accroissement énorme par rapport à l'année précé- 
dente, alors que nos exportations sont restées à peu près sta- 
tionnaires. Il était donc évident que nous aurions du numéraire 
à expédier pour payer ces acquisitions ; ou, ce qui revient au 
même, qu'une partie des sommes, qui nous sont dues pour les 
arrérages des valeurs étrangères que nos capitalistes ont en 
portefeuille, devrait rester au dehors et servir à acquitter le 
prix de notre excédent d'importations. Ces deux effets n'ont pas 
manqué de se produire : le stock d'or de la Banque de France, 
du 29 décembre 1909 au o octobre 1911, a baissé de près de 
400 millions, passant de 3 500 à -3 108 millions de francs. Il 
est curieux de constater que, durant la même période, l'encaisse 
or de la Banque de l'Empire allemand s'est au contraire accrue 
de 200 millions de francs environ, celle de la Banque d'Angh - 
terre de 250 millions, celle de la Banque de Russie de 150 mi!- 



170 REVUE DES DEUX MONDES. 

lions. C'est chez nous que le déficit agricole avait été le plus 
sensible : c'est la Banque de France qui a été le plus mise à 
contribution. 

En dépit de cette situation, l'activité financière fut considé- 
rable à Paris pendant le premier semestre de 1911. L'escompte 
restait à bon marché : 3 pour 100 à la Banque de France, 
2 pour 100 sur le marché libre. Le taux des reports, c'est- 
à-dire le loyer des capitaux prêtés aux acheteurs désireux de 
prolonger leurs engagemens, et d'attendre la hausse sans 
prendre livraison des rentes ou des actions acquises par eux» 
restait également modéré. Aussi les banques et les établisse- 
mens de crédit faisaient-ils bon accueil aux demandes qui leur 
étaient adressées de toutes parts, par des gouvernemens, des 
municipalités, des sociétés françaises ou étrangères. Le chitlre 
des émissions lancées sur les marchés de Paris et de province, 
de janvier à juin 1911, fut considérable ; mais toutes n'eurent 
pas UQ égal succès. A mesure que Tannée avançait, les consé- 
quences de la mauvaise récolte de 1910 apparaissaient plus 
clairement. Chacun se hâtait d'apporter son papier sur le 
marché avant la période des vacances, que Ton sentait devoir 
clore l'ère des souscriptions faciles et des placemens rapides. 
Les républiques de l'Amérique du Sud trouvèrent des syndi- 
cats bénévoles qui leur achetèrent des fonds d'Etat, des let- 
tres de gage, des valeurs industrielles, des actions de banques, 
mais qui ne réussirent pas à les revendre au public. Le point 
culminant de cette période, celui que les Anglais appellent le 
turninrj point, fut l'émission de l'emprunt argentin 4 1/2 pour 
100 de 350 millions de francs, dont la souscription fut ouverte 
le 6 juillet 1911 , au moment même où M. de Kiderlen- 
Waechter envoyait la Panther jeter l'ancre devant Agadir. En 
dépit du patronage d'un de nos premiers établissemens de 
crédit, les souscripteurs furent rares, et la plus grande partie de 
l'emprunt resta entre les mains du syndicat qui s'en était chargé. 

Depuis lors, aucun appel, pour ainsi dire, n'a été adressé 
au public français, au cours de l'été et de la première moitié de 
l'automne : l'attention des financiers a dû se concentrer d'une 
part sur les obligations contractées par eux vis-à-vis de l'étran- 
ger, du chef des titres qu'ils ont encore à lui payer, d'autre 
part sur la situation des marchés indigènes, des bourses, et 
surtout de celle de Paris, où, comme toujours à la suite d'une 



LES CRISES FmANCIÈRES DE 1907 ET DE 1911. 171 

longue période d'affaires, beaucoup de spéculateurs restaient 
engagés à la hausse sur des titres de toute nature. Cette situa- 
tion s'est soudainement aggravée par suite de la brusque appa- 
rition du facteur politique. Les craintes de complications maro- 
caines n'ont évidemment pas changé l'équilibre des forces 
financières ni modifie la quantité des capitaux disponibles 
mais elles ont inspiré aux détenteurs de ces capitaux le désir 
de les conserver à leur portée immédiate, c'est-à-dire de ne pas 
même les prêter à courte échéance, de les avoir dans leur 
caisse en numéraire ou en dépôt à vue chez leur banquier. Cet 
état d'esprit avait pour effet d'immobiliser une certaine quantité 
d'or, dont chacun se munissait en vue d'éventualités graves, 
et de diminuer d'autant l'encaisse de l'institut central d'émis- 
sion; les banques, obligées de tenir à leur tour des sommes 
importantes prêtes au premier appel de leurs cliens, deve- 
naient plus difficiles pour l'escompte du papier : de là les 
hausses qui, dans la troisième semaine de septembre, ont été 
décrétées par la plupart d'entre elles. L'élévation du taux d'es- 
compte de la Reichsbank de 4 à o pour 100, qui a eu lieu le 
19 septembre 1911, n'a rien eu d'anormal à pareille époque de 
l'année. Elle se produit souvent. C'est ainsi qu'en 1906, létaux 
avait passé de 4 1/2 à 5 le 18 septembre; en 1909, de 4 à S le 
10 octobre ; en 1910, de 4 à o le 26 octobre. L'échéance de fin 
septembre est la plus forte de l'année. Cette fois-ci, les besoins 
se sont manifestés un peu plus tôt qu'à l'ordinaire, parce que 
l'élévation du taux est apparue de bonne heure comme inévi- 
table. Avant la Reichsbank, la Banque nationale de Belgique 
avait élevé son taux d'escompte de 4 1/2 à 5 1/2 pour 100. Elle 
a été suivie par la Banque d'Angleterre qui l'a porté de 3 à 4, 
par la Banque de France qui l'a porté de 3 à 3 1/2, par la 
Banque austro-hongroise qui l'a porté de 4 à 5, par la Banque 
de Suède qui a passé de 4 à 5 pour 100. Il y a donc eu, au début 
de la seconde quinzaine de septembre, un renchérissement 
marqué de l'argent dans la plupart des pays européens. Si, au 
lieu de considérer les taux d'escompte, nous examinions ceux 
des avances et des reports, nous constaterions un niveau plus 
élevé: le prix des avances, que consentent les instituts d'émis- 
sion, dépasse régulièrement de 1/2 ou de 1 pour 100 celui de 
l'escompte, et les reports pratiqués aux différentes bourses sont 
en général encore supérieurs. 



172 BEVUE DES DEUX MONDES. 

S'il y a eu concordance entre l'action de la plupart des insti- 
tuts d'émission européens, pour relever le loyer des capitaux, il 
n'en a pas été de même dans la répartition de ces capitaux entre 
les diverses places. Des déplacemens considérables se sont 
produits durant la seconde quinzaine de septembre 1911 : nous 
en trouvons l'indice dans les mouvemens brusques du cours 
des changes entre plusieurs contrées. On sait que la France est 
un pays préteur, et qu'en temps normal elle met des sommes 
assez fortes à la disposition des places étrangères, où elle pro- 
fite d'un taux d'intérêt plus élevé qu'à Paris. En présence des 
difficultés marocaines, les banques françaises décidèrent de 
rapatrier la majeure partie de l'argent employé par elles à 
EltHu, Bruxelles, Londres, Genève et ailleurs. Leurs débiteurs 
sur ces diverses places durent acheter rapidement des effets sur 
la France afin d'acquitter leurs obligations: ceci amena une 
hausse générale de ces effets en Allemagne, Belgique, Angle- 
terre, Suisse, et une baisse correspondante, à Paris, des reichs- 
mark, des livres sterling, des francs belges et helvétiques. La 
cote suivante en fait foi : 

Cotes des changes 

à Paris sur Le 31 août 1911. l^e 22 sept. 1911. 

Londres 25,26 2o,d6 

Berlin 123,38o 122,87 1/2 

Bruxelles 99,50 99,1875 

Genève 99,82 99,625 

Italie 99,56 99 

La France a donc recouvré la disponibilité des sommes 
qu'elle avait temporairement employées hors de ses frontières. 
Une fois de plus, l'utilité de ces placemens est apparue, puis- 
qu'en peu de jours nous avons pu rappeler à nous ces réserves, 
dont le retour fortifiait notre situation en affaiblissant celle de 
nos débiteurs, obligés de nous les restituer. Il est difficile d'en 
évaluer le total. Certains publicistes ont été jusqu'à parler 
d'un milliard que nous aurions ainsi employé sur la seule place 
de Berlin. Ce chiffre nous paraît exagéré : nous croyons qu'en 
1910 il s'était employé en Allemagne plus d'un demi-milliard 
d'argent français, mais qu'au début de 1911, celte somme était 
réduite à 400 millions de francs environ. A Vienne, l'écart des 
taux durant le premier semestre de 1911 n'avait pas été assez 
considérable pour attirer en Autriche des sommes bien impor- 



LES CRISES FINANCIÈRES DE 1907 ET DE 1911. [13 

tantes. En Hongrie, le total en était plus fort, mais il ne semble 
pas que la proportion des retraits ait été aussi élevée. Quels 
qu'aient d'ailleurs pu être les chiffres, le fait est avéré, et les 
mouvemens significatifs des changes ont démontré, d'une façon 
évidente, l'importance des ressources ainsi rapatriées à Paris. 

Contrairement à ce qu'il eût été naturel de supposer, ce 
reflux de capitaux en France n'a pas eu pour efïet immédiat d'y 
améliorer la situation du marché financier. Les craintes de 
complications politiques étaient vives : les établissemens de 
crédit et les banques privées restreignaient le crédit ; les parti- 
culiers retiraient leurs fonds chez les uns et les autres, ainsi 
qu'aux caisses d'épargne, où l'excédent des retraits depuis le 
l*"' janvier atteignit 150 millions de francs : il en résultait une 
diminution des disponibilités et une raréfaction de For qui ne 
s'étaient point manifestées depuis de longues années. Au milieu 
de ce malaise, qui, dans certains cas, devenait de l'effarement, 
la Banque de France a su garder une attitude impeccable; elle 
a donné l'exemple du sang-froid; elle a continué à escompter 
tout le papier commercial qui lui était présenté; si elle a dis- 
crètement engagé certains cliens à réduire leurs offres de 
papier financier, c'est-à-dire représentant des ouvertures de cré- 
dit et non des échanges de marchandises, elle a donné libéra- 
lement l'or qu'on lui demandait, et elle a traversé la période 
aiguë de la crise en se bornant à élever d'un demi pour 100, 
de 3 à 3 1/2, le taux de ses escomptes, et de 3 1/2 à i celui des 
avances sur titres. Grâce à cette politique, le commerce français 
n'a pas éprouvé de difficultés : seules, les transactions iinan- 
cières proprement dites ont été ralenties ; l'escompte du jjapier 
qu'elles engendrent s'est pratiqué pendant plusieurs semaines à 
un taux supérieur à celui de la Banque de France, à 3 3/4, 
3 7/8- pour 100, alors que tout le papier commercial trouvait 
son chemin à 3 1/2 dans le portefeuille de cette dernière : du 
15 juin au 19 octobre 1911, ce portefeuille a passé de 1 022 à 
1 541 millions, augmentant de plus d'un demi-milliard de francs. 

Les mouvemens du taux d'escompte ont eu bien moins d'am- 
plitude qu'en 1907. Le taux de 3, qui était en vigueur à Londres 
depuis le 9 mars 1911, n'a été porté qu'à 4 pour 100 le 21 sep- 
tembre et ne s'est plus élevé au-dessus de ce niveau. A Berlin, 
la Banque de l'Empire a passé de 4 à 5 pour 100 en septembre 
et a pu terminer l'année sans dépasser ce dernier niveau, infé- 



174 



REVUE DES DEUX MONDES. 



rieur du tiers à celui quelle avait atteint en 19H. Le diagramme 
ci-dessous indique les mouvemens des taux d'escompte aux 
Banques de France, d'Angleterre et d'Allemagne durant le 
second semestre de l'année : il nous montre des maxima qui, 
quatre ans auparavant, avaient été dépassés des trois quarts à 
Londres, de moitié à Berlin, et d'un septième à Paris ; les taux 
de 7, de 7 1/2 et de 4 avaient alors marqué le sommet des 
courbes pour chacun de ces établissemens. 







1911 


Taux, d'escompte 


*fVt 






1 


1 


Ci 


'1 

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5 

3 
2^ 


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1 


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Bcuu/iLe d 


^% 


II 






■ 


Ba/ufiie c 


fe ïvarice 







Comme la crise de 1911 était plus politique qu'économique, 
le resserrement des capitaux s'y est l'ait sentir relativement avec 
plus de brutalité sur le marché des valeurs mobilières que sur 
celui de l'escompte commercial. Les agens de change et autres 
intermédiaires, craignant de ne pouvoir trouver les sommes 
nécessaires à la continuation des reports, ont engagé à plu- 
sieurs reprises leur clientèle à réaliser ses titres, d'où un vif 
mouvement de recul qui s'est étendu à un grand nombre de 
valeurs. Nous allons en citer quelques exemples. Nous avons 
choisi, pour chaque place, outre la rente nationale qui est le 
baromètre par excellence de la situation boursière, quelques 
valeurs typiques qui incarnent l'allure d'un marché. Voici 
d'abord les cours de la rente française et de certaines actions 
au 12 janvier, 28 juin, et 27 septembre 1911, c'est-à-dire au 
début de Tannée, alors que rien ne semblait devoir contrarier 
le développement des affaires, à la (în du semestre quand Tho- 



LES CRISES FINANCIÈRES DE 1907 ET DE 1911. 



175 



rizon politique ne donnait pas d'inquiétude, mais qu'une cer- 
taine lassitude se faisait déjà sentir, et enfin à l'automne, alors 
que les négociations franco-allemandes, prolongées depuis trois 
mois, mettaient à l'épreuve les nerfs des deux nations : 







Action 


















191i^ 


3 p. 101) 
français. 


Banque 
de Paris 

et des 
Pays Bas. 


-■action 

Rio 

Tinto. 


Action 

Rand 

mines. 


.\ction 
chemin de 

fer 
du Nord, 


Vp. 

espa; 


100 
înol. 


.S p. 100, 
russe- 


ip. 100 
turc. 


Action 
Thomson 
Houston 


•12 janvier. 


97,4.j 


1851 


1768 


217 


1566 


94 




105 


93 


817 


28 juin.. . 


95,20 


1833 


1774 


198 


1600 


96 




104 


93 


812 


27 sept.. . 


94,15 


1727 


1550 


179 


1 575 


92 




104 


87 


737 



Si nous passons maintenant au marché de Berlin, nous y 
trouverons des mouvemens tout à fait comparables, comme 
amplitude, à ceux de Paris, bien que certains journaux français 
aient exagéré les difficultés financières de l'Allemagne et ré- 
pandu la croyance que les embarras outre-Rhin étaient encore 
plus grands qu'ils ne le furent en réalité : 



1911. 


3 p, 100 
allemand. 


Action 

Deut.sche 

bauk. 


Action 
Bochum. 


Action 
Laura, 


Action 

Allgem, 

Electricitat 

Gesellschaft, 


Obligations 

4 p, 100 Crédit 

foncier central 

prussien. 


12 janvier. 


8.5,623 


261 


220 


168 


266 


90,00 


29 juin . . 


83,00 


263 


235 


174 


276 


90,20 


28 sept. . . 


82,50 


259 


223 


153 


263 


89,70 



A Londres, le même rapprochement donne les résultats 
suivans : 







Action 


Action 




Actions 




Consolidés 


London and 


chemin 


Action 


chem. de fer 




anglais 


Westminster 


de fer 


brasserie 


Union Pacitic 


1911. 


2 1/2 


bank. 


Midland. 


Guinness. 


[(américain". 


12 janvier. 


79 3/8 


21 13/16 


65 


450 


178 


29 juin . . 


79 7/8 


21 14/16 


76 


443 


195 


28 sept.. . 


77 1/8 


20 


69 


420 


161 



L'allure des trois marchés a été sensiblement la même. 
Néanmoins, en ce qui concerne Londres, il ne faut pas oublier 
que, parmi les marchés européens, c'est celui sur lequel se 
négocie le plus grand nombre de valeurs américaines, et que 
de ce chef des pertes considérables ont été subies en Angle- 
terre. Nous le constaterons en examinant tout à l'heure ce qui 
s'est passé à New-York pendant la même période. Le tableau 
qui précède indique un recul assez notable de la rente alle- 
mande : mais cette baisse s'est produite, pour la plus forte 
part, pendant les mois d'hiver et de printemps, alors que nul 



J76 REVUE DES DEUX MONDES. 

ne songeait aux complications marocaines. Il y a longtemps 
que les Allemands se préoccupent de rechercher les causes de 
cette faiblesse persistante de fonds certainement comparables, 
au point de vue de leur mérite intrinsèque, aux meilleures 
rentes d'État, mais dont l'allure, n'a pas cessé, depuis le com- 
mencement du siècle, d'être des plus médiocres. Les principales 
raisons sont, d'une part, la fréquence des émissions qui, presque 
chaque année, sont venues jeter de nouvelles quantités de rentes 
sur le marché, d'autre part, la rareté relative des capitaux en 
Allemagne : nos voisins, même pour des placemens sûrs, ne se 
contentent pas des taux qui satisfont les Français ou les 
Anglais. Des raisons techniques s'ajoutent encore à celles-là : 
les caisses d'épargne, en France et en Angleterre, placent en 
fonds nationaux la majeure partie de leurs dépôts ; en Alle- 
magne, sur près de 19 milliards de francs déposés aux caisses 
d'épargne, moins de 2 milliards ont été consacrés à l'achat de 
rentes indigènes. De même les compagnies d'assurances alle- 
mandes, sur un actif de plus de 4 milliards et demi de francs, 
n'ont guère placé que 70 millions de francs en rentes alle- 
mandes de diverse nature (1), 

Mais nous voyons que, dans l'ensemble, il y a eu synchro- 
nisme entre les oscillations qui se sont produites sur les trois 
gr.ands marchés européens; nous devons même constater que 
c'est sur le nôtre qu'à un moment donné la tension des reports 
a été la plus forte: le 15 septembre, au parquet des agens de 
change de Paris, certaines actions n'ont trouvé de reporteurs 
qu'à 9 pour 100, et la moyenne des reports a été supérieure à 
6 pour 100. Mais ceci )i'a été que passager: dès la liquidation 
suivante, à la fin du même mois, le taux moyen était redes- 
cendu aux environs de 3 pour 100, et, le IS octobre, à un niveau 
plu-; bas encore. Quelques petites difficultés ont été signalées 
au moment des règlemens de comptes, dans le courant de sep- 
tembre : mais aucune maison importante, aucune banque n'a 
été atteinte. Il n'y a rien eu de comparable aux désastres qui 
en 1907 avaient frappé les marchés américains. L'allure de 
la crise européenne a été infiniment moins violente. La nou- 
velle de la signature du double accord franco-allemand du 
4 novembre sur la question marocaine et la question congolaise 

1 Voyez Von Domboi*. Le l'oins des empi-uiils allemitinh. 



LES CRISES FINANCIÈRES DE 1907 ET DE 1911. 177 

a donné aux bourses un essor soudain : en qnolquos jours, en 
quelques heures presque, le terrain perdu depuis le commence- 
ment de l'été a été regagné. C'est ainsi que la cote offi cielle de 
Paris du 9 novembre enregistre les cours suivans, que nous 
rapprochons de ceux du 10 juillet précédent : 







Action 










Banque de Paris 




Action 




3 p. 100 


et des Action 


Action 


chem. de fer 




français. 


Paj's-Ba.s. Crédit 13'onnais 


Suez. 


d'Orléans. 


10 juillet 1911 . . 


94,70 


1 741 1 493 


5 520 


1215 


9 novenib. 19 H. 


95,70 


1 779 1 348 


5 620 


1268 



Cette reprise a été d'autant plus remarquable que, si le 
traité signé à Berlin par MM. Kiderlen-Waechter et Cambon 
écartait le nuage qui assombrissait l'horizon depuis de longs 
mois, un autre événement avait surgi qui pouvait faire redouter 
des complications nouvelles : le roi Victor-Emmanuel 111 
avait déclaré la guerre à la Turquie, débarqué ses troupes en 
Afrique et proclamé l'annexion de la Tripolitaine à Tltalie. On 
a pu craindre un moment que le théâtre des hostilités ne fût 
pas limité à la Cyrénaïque, que la mer Egée vît les cuirassés de 
Gênes et de Venise réapparaître dans des eaux où, il y plusieurs 
siècles, les marins de ces deux républiques avaient déjà pro- 
mené leurs pavillons. Aujourd'hui encore, il n'est pas certain 
que des complications ne se produiront pas en Turquie, et que 
l'éternelle question d'Orient, chère aux diplomates et préoccu- 
pante pour lés nations, ne se pose pas, une fois de plus, devant 
l'Europe inquiète. Mais l'effet, sur les marchés financiers, de 
cette guerre et des préoccupations qu'elle peut faire naître a été 
infinitésimal par rapport à celui de la tension franco-alle- 
mande : il est vrai que lorsqu'elle a éclaté, la baisse des cours, 
d'une part, le resserrement des capitaux, de l'autre, s'étaient pro- 
duits depuis plusieurs mois et que par conséquent les dangers 
d'effondrement avaient singulièrement diminué, par le fait que 
les engagemens de toute nature étaient très réduits. En outre, 
le budget italien se soldait depuis longtemps par des excédens 
qui serviront à couvrir les frais de la guerre, au moins au 
début, et qui écartent pour le moment les projets d'emprunt : 
la rente nationale, très bien classée, a donc peu fléchi jusqu'ici. 
Quant aux fonds ottomans, ils ont été plus atteints, sans toute- 
fois que la baisse en ait dépassé 4 à 5 pour 100 : le service de 

TOME VII. — 1912. 12 



178 REVUE DES DEUX MONDES. 

la plupart d'entre eux est assuré par la Caisse de la dette, 
organe indépendant, administré par les délégués des créanciers 
étrangers. Sauf événemens imprévus et complications ulté- 
rieures, il ne semble pas que cette campagne de Tripoli doive 
amener de panique nouvelle sur les grands marchés linanciers. 
Elle a ébranlé la situation de certaines banques locales en 
Orient, mais l'appui qu'elles ont trouvé en France et en Au- 
triche leur permettra sans doute de traverser, sans trop grand 
dommage, l'épreuve à laquelle elles sont soumises en ce moment. 
On peut donc considérer la crise de 19H comme terminée : il 
nous reste à essayer de mettre en lumière les leçons qui s'en 
dégagent. Nous le ferons après avoir exposé les événemens qui 
se sont déroulés aux États-Unis pendant la même période. 

IV. — LE MARCHÉ AMÉRICAIM EN 1911 

La situation commerciale des Etats-Unis n'a cessé de 
s'améliorer depuis 1907. Chacune des années écoulées depuis 
lors a été marquée par un excédent considérable des exporta- 
tions sur les importations, comme l'indique le tableau suivant: 

Millions de francs (dollars calculés à 5 fr. 18). 

Années finissant Excédent 

le 30 juin. Importations. Exportations. des exportations. 

1007 7428 9743 2315. 

1908 6169 9 655 3 486 

1909 6 791 2 619 1828 

1910 8 070 9 040 970 

1911 7915 10613 2698 

Les exportations de denrées alimentaires, très considérables 
jadis, tendent à diminuer. Celles de coton au contraire se main- 
tiennent au niveau le plus élevé comme quantité et augmentent 
comme valeur. Au cours du dernier exercice, les Etals-Unis en 
ont expédié à l'étranger plus de 7 800000 balles, valant plus de 
3 milliards de francs, c'est-à-dire le tiers de l'exportation totale 
du pays (1). Dans la même période, il a été expédié près de 
1 500 millions de gallons de pétrole valant un demi-milliard 
de francs. D'autre part, les exportations d'objets manufacturés 
sont en progrès notable : pour les onze premiers mois de 

(1) Voyez Pierre Leroy-Bcaulieu, le Commerce extérieur des Éta(s-Unis, Écono- 
miste français, septembre 1911. 



LES CRISES FINANCIÈRES DE 1907 ET DE 1911. 179 

l'exercice 1910-1911, l'excédent, en ce qui concerne les seuls 
articles de fer et d'acier, est de 900 millions de francs, en 
avance de 250 millions sur l'année antérieure. Les États-Unis 
obéissent à une tendance très intéressante à observer, qui a 
été celle de l'Allemagne dans le dernier tiers du xix'' siècle; ils 
cessent peu à peu d'exporter les objets d'alimentation et déve- 
loppent leurs expéditions d'objets manufacturés. Le rejet 
du traité de « réciprocité, » qu'ils avaient préparé avec le 
Canada et que les récentes élections du Dominion viennent de 
condamner, contrariera le mouvement du côté de leur frontière 
nord ; mais il ne s'en poursuivra pas moins dans d'autres 
directions. 

Le maintien des importations américaines, presque au chiffre 
le plus élevé qu'elles aient jamais atteint, démontre qu'il n'y a 
pas recul dans la richesse publique. L'excédent des exportations 
rétablit l'équilibre, un peu troublé précédemment, dans l'en- 
semble des échanges des Etats-Unis. Malgré les déceptions 
causées par les intempéries qui ont rendu médiocres des récoltes 
dont l'annonce était pleine de promesses, la situation est saine. 
On a calculé que les Américains du Nord avaient de 2 mil- 
liards et demi à 3 milliards de francs à remettre chaque année 
au dehors pour les dépenses de ceux d'entre eux qui voyagent, 
pour les acquisitions qu'ils font en cours de route, pour les 
intérêts de leurs titres que possèdent des étrangers. Lorsque les 
exportations sont insuffisantes, l'équilibre est établi par des 
placemens de titres en Europe, comme il en a été fait à diverses 
reprises, dans les derniers temps, notamment sur le marché 
de Paris. Notre cote olTicielle a admis récemment les actions de 
la Philadelphia Companij, du chemin de fer Atchison-Topeka- 
Scmta Fé, de VAmericaii Teleplione Company, sans compter plu 
sieurs séries d'obligations de chemins de fer, tels que le Central 
Pacific et le Chicago Milwaukee Saint-Paul. 

Les recettes des chemins de fer sont, dans tous les pays, un 
des indices intéressans du degré de prospérité : mais nulle part 
elles n'ont plus d'importance qu'aux Etats-Unis, tant par suite 
du développement du réseau qu'à cause du rôle essentiel que le 
rail joue dans les transports ; sauf dans la région des Grands 
Lacs, il n'existe guère de canaux, et, dans la plupart des Etats, 
les routes sont encore à l'état embryonnaire, de sorte que l'im- 
mense majorité des expéditions se fait par voie ferrée. Les re- 



180 REVUE DES DEUX MONDES. 

cettes ont été bonnes en 4908, 1909, 1910. Depuis 1911, elles 
progressent moins. 

L'industrie du fer et de l'acier, qui, aux Etals-Unis comme 
ailleurs, peut servir de baromètre, est dans une situation assez 
satisfaisante. Toutefois, les commandes se sont ralenties au cours 
de l été et la Corporation de l'acier ne travaille qu'à 76 pour 100 
de sa capacité totale. La production des métaux continue à 
se développer : celle de l'or s'est élevée en 1910 à 144 000 kilo- 
grammes; celle de l'argent 1745000 kilogrammes; celle du 
cuivre à 527 000 tonnes; celle du zinc à 250 000 tonnes; celle du 
plomb à 353(00 tonnes; celle de la houille à 366 millions de 
tonnes métriques. Quant aux produits agricoles, on estime 
pour 1911 à 240 millions d'hectolitres la récolte de froment; à 
1 milliard d'hectolitres celle de maïs, et celle du coton à 
12 millions de balles. 

Cet ensemble de statistiques nous montre que la grande 
République, dont la population, d'après le dernier recensement, 
approche de 100 millions d'âmes, poursuit, sur la route du 
progrès économique, la marche triomphale à laquelle elle nous 
a habitués. Toutefois, elle n'échappe pas aux difficultés qui se 
présentent chez elle sous un aspect différent de celui qu'elles re- 
vêtent en Europe, mais qui n'en sont pas moins sérieuses. 
Jusqu'à la fin du xix" siècle, la libre initiative des individus 
n'avait pour ainsi dire pas été contrariée aux Etats-Unis. Elle 
avait donné des résultats merveilleux : c'est à elle en parti- 
culier qu'a été due la création du réseau des chemins de fer, 
qui dans beaucoup d'autres pays n'a pu se constituer qu'avec 
l'aide ou l'intervention de l'État. Tout en rendant ainsi à leur 
patrie des services inappréciables, les hommes hardis qui furent 
à la tête des entreprises conçues et exécutées par eux en reti- 
rèrent d'énormes bénéfices. Le champ était immense; les 
richesses naturelles du continent, notamment au point de vue 
minier, pour ainsi dire inépuisables. Aussi un prélèvement mi- 
nime sur des masses pareilles a-t-il constitué, pour un certain 
nombre de familles, des patrimoines auprès desquels ceux des 
grands seigneurs de l'ancien monde paraissent mesquins. En 
outre, les Américains, qui sont de remarquables organisateurs, 
ont cherché à simplifier les rouages, à grouper les industries 
similaires, à fortifier leur action en diminuant la concurrence, à 
concentrer dans les mêmes mains les matières premières et les 



LES CRISES FINANCIÈRES DE 1907 ET DE 19H, 18J 

moyens de production et de distribution ; ils sont arrivés à for- 
mer, dans les différentes branches du commerce et de l'indus- 
trie, des unités puissantes, qui dominent plus ou moins cette 
partie de l'activité économique. De vastes associations ont ainsi 
vu peu à peu leur force s'acccoître : le pétrole, le fer, l'acier, 
le sucre, le tabac ont été soumis à leurs lois. L'opinion publique, 
sans toujours bien se rendre compte des résultats, s'est émue 
de cet état de chosesc Le gouvernement a cherché à enrayer le 
mouvement. Il s'y est appliqué de deux façons : d'une part, en 
faisant voter par le Congr^^s des lois destinées à paralyser l'ac- 
tion des trusts, nom sous lequel on désigne d'une façon plus ou 
moins vague les associations qui concentrent les élémens essen- 
tiels d'un ordre de production ; d'autre part, en mettant en 
mouvement l'action judiciaire et en intentant des poursuites 
contre certaines Compagnies. 

Déjà le président Roosevelt avait, à diverses reprises, dénoncé 
au pays, d'une façon plus ou moins vague, mais violente, ceux 
qu'à un moment on a appelés, chez nous, « les mauvais bergers. » 
En 1907, au plus fort de la crise, quelque peu effrayé des con- 
séquences que ses menaces semblaient avoir, Teddy (1) déclara 
qu'il distinguait les bons trusts et les trusts nuisibles, que, spé- 
cialement en ce qui concerne les chemins de fer, une juste 
rémunération devait être accordée au capital représentant la 
valeur des entreprises. La loi Sherman et la loi Hepburn sont 
les deux textes le plus souvent invoqués en la matière. C'est 
en s'appuyant sur elles que le président Taft, successeur de 
Roosevelt, héritier de ses idées, mais allant beaucoup plus loin 
dans cette voie que son prédécesseur par lequel il vient même 
d'être désavoué, a fait engager diverses procédures dont le 
résultat n'a pas toujours été celui qu'il désirait. Le procès contre 
la Compagnie du chemin de fer de l'Union Pacific, accusée 
d'avoir voulu établir des tarifs irréguliers, a abouti à la recon- 
naissance de la parfaite légalité de sa conduite. Au contraire, 
l'instance introduite contre la Standard oil et la Tobacco Corpo- 
ration les a fait condamner à se dissoudre. Les diverses actions 
possédées par les deux trusts devront prochainement être répai- 
ties aux actionnaires, qui vont ainsi se trouver involontairement 
possesseurs de titres ou de fractions de titres auxquels ils n'avaient 

(1) Diminutif de Théodore, sous lequel on désigne familièrement l'ancien 
président. 



182 REVUE DES DEUX MONDES. 

jamais songé. Il est encore trop tôt pour juger les conséquences 
de cette destruction d'organismes que les elForts persévérans 
d'hommes comme Rockefeller avaient réussi à constituer, et 
dont l'action était considérable, non seulement aux Etats-Unis, 
mais au dehors (1). Il est possible que, au début surtout, il n'y 
ait point de modification essentielle dans la marche des affaires, 
les mêmes hommes restant à la tête de Tadministration des 
diverses entreprises. Mais, peu à peu, la dispersion des actions 
dans le public pourra faciliter l'avènement d'influences étran- 
gères ou même hostiles; et il est possible qu'à un moment 
donné l'œuvre longuement et savamment édifiée soit modifiée. 
L'avenir nous apprendra si le public doit en profiter. En tout 
cas, les menaces de ce côté paraissent assez sérieuses pour que, 
d'après la rumeur publique, d'autres trusts songent dès main- 
tenant à entrer d'eux-mêmes en liquidation, sans attendre l'in- 
jonction de la Cour suprême. 

A côté de la question de l'organisation des entreprises, s'en 
pose une autre qui n'est pas moins grave, celle des tarifs des 
chemins de fer. Originairement, le gouvernement fédéral n'avait 
aucune autorité en la matière. Les concessions, ou plutôt les 
simples autorisations nécessaires à la construction de voies 
ferrées, étaient accordées par les États particuliers, dépositaires, 
de par la Constitution, de tous les pouvoirs qui n'ont pas été 
expressément réservés à la Confédération. La liberté des tarifs 
n'était limitée que par la concurrence. Celle-ci s'exerça d'ailleurs 
dans une large mesure ; c'est à elle en partie qu'est dû le déve- 
loppement vertigineux du réseau américain. Après s'être fait la 
guerre, au point que voyageurs et marchandises étaient parfois 
transportés à un tarif bien inférieur au prix de revient, les 
Compagnies se rapprochèrent; des l'usions intervinrent; des 
banquiers, comme les Morgan, les Kubn Loeb, les Speyer et 
d'autres, firent pour les réseaux de chemins de fer ce qui leur 
avait réussi pour d'autres industries, et mirent aux mains d'une 
compagnie-mère les actions ou les obligations de sociétés 
filiales, exploitées désormais d'après un programme unique. 
Le gouvernement vit là un danger. Une loi créa la commission 
interétatiste {Interstate Commission), (\\x\ reçut certains pouvoirs 

(1) La lutte entre la Standard oit et la Shell transport pour l'empire du 
pétrole dure depuis 1910 et ne parait pas à la veille de se terminer. Elle profite 
au.\ consommateurs en maintenant le prix de l'huile ù un niveau très bas. 



LES CRISES FINANCIÈRES DE 1907 ET DE 1911. 183 

à l'effet de contrôler les chemins de fer et de veiller à ce que 
leurs tarifs fussent égaux pour tous. Un procédé souvent em- 
ployé par des industriels maîtres d'une ligne consistait à se faire 
consentir des tarifs de faveur qui les mettaient dans une situa- 
tion privilégiée par rapport à leurs concurrens. Les pouvoirs 
de cette commission ont peu à peu été élargis : elle exerce 
aujourd'hui une juridiction étendue en matière de chemins de 
fer. 

Cet ensemble de mesures législatives et d'actions judiciaires 
a pesé depuis quelque temps sur le marché américain. La 
crainte de les voir aboutir à une modification de l'état de choses 
existant, à la dissolution d'organes qui jouent un rôle impor- 
tant dans la vie économique du pays, a entraîné une baisse con- 
sidérable des principales valeurs du marché de New-York; le 
tableau suivant rapproche la cote du l"^'' janvier de celle du 
30 septembre 1911 pour quelques-unes d'entre elles; il indique 
également les cours de décembre, qui ont ramené plusieurs de 
<;es valeurs à peu près au niveau du début de l'année. 





Union 


Amalgamated 


Steel 


General 




Pacific. 


Copper. 


corporation. 


electric. 


3 janvier 1911. 


170 


62 


72 


lo2 


30 sept. 1911. . 


160 


50 


61 


149, 


1" déc. 1911 . . 


173 


63 


64 


lb4 



La menace des poursuites gouvernementales a eu, sur le 
marché américain, des effets qui ont eu quelque analogie avec 
ceux du spectre de la guerre franco-allemande qui a hanté 
l'Europe durant la même période. Un autre élément s'y est 
ajouté : les récoltes, qui au printemps avaient été annoncées 
comme devant être très abondantes, n'ont pas tenu toutes leurs 
promesses, au moins en ce qui concerne les céréales. Il est 
vrai que l'élévation des prix compense en partie la diminution 
dans la quantité. D'ailleurs, vers la fin de l'année, les cours des 
valeurs, des actions de chemins de fer en particulier, ont retrouvé 
un niveau plus élevé. La place de New- York en 1911 s'est 
comportée à peu près comme les places européennes l'avaient fait 
en 1907. Elle avait subi, dans une certaine mesure, le contre- 
coup desévénemens qui s'étaient déroulés dans l'ancien monde, 
et cela d'autant plus que la quantité de valeurs américaines 
possédées par des Français, des Anglais, des Allemands est 
incomparablement supérieure à celle des rares titres français, 



184 REVUE DES DEUX MONDES. 

anglais OU allemands qui peuvent être dans le portefeuille des 
capitalistes américains. Lorsque le calme l'ut rétabli de ce côté- 
ci de rOcéan, la reprise des marchés transatlantiques ne se fit 
pas attendre. 

Mais, si la cote des valeurs mobilières était temporairement 
affectée en Amérique, il nen était pas de même du marché 
monétaire. Là, il ne s'est rien produit qui rappelle, môme de 
loin, la crise de 1907. Les capitaux n'ont pas cessé d'être abon- 
dans, les taux d'escompte et d'avances tiès modérés, à tel point 
qu'au plus fort de la tourmente européenne, en septembre 19M, 
quand le retrait des capitaux français causait un véritable ma- 
laise sur certaines places étrangères, notamment à Berlin, on 
assure que des sommes importantes ont été prêtées aux ban- 
quiers allemands par leurs confrères new-yorkais : c'est le phéno- 
mène inverse de celui qui s'était produit quatre ans auparavant; 
il démontre bien la différence entre les deux époques. C'était 
alors une panique monétaire, une disette de numéraire et 
même de billets de banque, qui jetait le trouble dans la com- 
munauté américaine, paralysait les affaires, menaçait l'existence 
de banques et de sociétés importantes, supprimait tout escompte 
commercial, faisait monter à 125 pour 100 le taux des reports 
à la Bourse, et précipitait le cours des valeurs avec une rapidité 
déconcertante vers des niveaux qui, dans beaucoup de cas, 
n'étaient plus en rapport avec leur revenu. Il avait fallu les 
efforts énergiques des premiers financiers de New- York pour 
épargner à cette place des désastres encore beaucoup plus graves : 
des semaines, des mois s'écoulèrent avant que la confiance eût 
reparu. En 1911, il y a bien eu une baisse des cours qui, dans 
certains cas, a été profonde; mais elle n'était pas provoquée 
exclusivement par des ventes forcées de spéculateurs inca- 
pables de payer leurs différences, ou de détenteurs de titres qui 
cherchaient à se créer à tout prix des ressources. Si lecontre-coup 
des événemens européens a, dans cei tains cas, amené' des liqui- 
dations d'acheteurs, la majorité des offres provenait de capi- 
talistes qu'effrayait la perspective des difficultés soulevées par 
l'attitude du gouvernement. Aussitôt qu'ils ont pu se rendre 
compte que le mal fait à l'industrie ne pouvait pas atteindre 
la proportion qu'ils avaient un moment redoutée, ils ont recou- 
vré leur sang-froid, et le marché, au début de novembre, a pris 
une allure dillérente de celle des mois précédens. 



LES CRISFJS FINANCIÈRES DE 1907 ET DE 1911. 185 



CONCLUSION 



Que devons nous conclure de l'examen auquel nous venons 
de nous livrer? 11 est évidemment délicat de faire une compa- 
raison dans les conditions où se sont déroulés les événemens 
des deux années que nous avons rapprochées ; 1907 a vu une 
crise économique violente, complète ; 191 1 a été gros de menaces 
politiques, qui n'ont pas été jusqu'à la catastrophe, c'est-à-dire 
la guerre : en revanche, elle s'est trouvée en face d'une pro- 
duction agricole bien inférieure dans l'ensemble à celle dont le 
monde disposait en 1907, et aussi des dispositions hostiles du 
gouvernement fédéral de Washington vis-à-vis des trusts. De 
ces deux chefs il y avait aggravation. Néanmoins, la raréfaction 
du capital a été beaucoup moindre en Europe cette année 
qu'elle ne l'avait été aux Etats-Unis il y a quatre ans; mais 
d'autre part, la lutte du président ïaft contre les organisations 
financières, commerciales et industrielles qui ont contribué à 
la prospérité américaine est devenue beaucoup plus vive et a 
créé sur le marché d'outre-Atlantique un malaise qui, s'ajoutanl 
aux menaces de complications européennes, l'ont par moniens 



singulièrement troublé. 



En essayant de dégager la leçon des événemens que nous 
avons rappelés, nous devons tout dabord établir que la crainte 
d'une guerre peut avoir des effets inquiétans sur les marchés, 
mais que ces efTets ne sont rien en comparaison de ceux que 
produirait la lutte armée entre deux ou plusieurs grandes na- 
tions. Des bruits de conflit, des négociations pénibles, des 
campagnes de presse acrimonieuses, rendent les capitaux crain- 
tifs, les font rentrer dans leurs serres, mais ne les détruisent 
pas. Aussitôt que Topinion publique est rassurée, les millions 
passagèrement disparus reviennent sur le marché ; ils s'em- 
ploient de nouveau en escompte, en avances, et permettent à 
la circulation normale de se rétablir et de remettre en mou- 
vement l'organisation économique. Une guerre anéantit au 
contraire une quantité formidable de capitaux : le plus pré- 
cieux de tous d'abord, les vies humaines, les jeunes hommes 
qu'elle fauche, dont les bras et le cerveau manqueront à leur 
pays; elle consomme d'énormes approvisionnemens de vivres, 



186 REVUE DES DEUX MONDES. 

de munitions, d'armes, de chevaux; elle démolit des travaux 
d'art, des maisons, des forteresses, des lignes de chemins de 
fer; elle arrête la production dans une foule d'industries; elle 
paralyse le travail agricole; elle impose généralement au 
vaincu une contribution qui pèse lourdement sur ses finances 
et qui ajoute pour lui une destruction de capital à toutes 
celles que nous venons d'énumérer. Ces conséquences, bien 
que prévues dès que les hostilités éclatent, ne se font sentir 
que successivement, au fur et à mesure que les événemens se 
déroulent. C'est ainsi que les fonds publics sont généralement 
au cours le plus bas, non pendant que la campagne se poursuit, 
mais après que la paix est conclue, parce que c'est alors que 
les Addes creusés se font sentir dans toute leur étendue, et qu'il 
faut procéder au remplacement des capitaux disparus : c'est le 
moment des grands emprunts. Il suffit de se reporter aux 
mouvemens des fonds russes pendant et après la guerre contre 
le Japon pour vérifier l'exactitude de cette observation : le 
4 pour 100, qui était au-dessus du pair au début des hostilités 
en février 1904, puis à 89 en septembre 1905, lors de la signa- 
ture du traité de Portsmouth, est tombé à 69 en 1906. 

En 1911, la baisse qui a sévi sur les marchés européens pen- 
dant les mois d'août et de septembre a été provoquée par les 
affaires marocaines; mais elle aurait eu lieu, même en l'ab- 
sence de complications politiques. Elle devait logiquement 
suivre deux années de production agricole insuffisante et une 
campagne d'affaires d'une activité exceptionnelle. Le pain et la 
viande sont presque aux prix les plus élevés du siècle, qui ne 
compte, il est vrai, encore que dix années d'existence; le sucre 
a presque doublé depuis peu de temps. Aussi les plaintes sur la 
cherté de la vie sont-elles générales, et, comme malheureuse- 
ment les remèdes législatifs, sauf les suppressions des barrières 
douanières, sont impuissans, il faut s'attendre à ce qu'elles per- 
sistent jusqu'au jour où la terre nous comblera de nouveau 
de ses bienfaits, sous forme de récoltes abondantes. Chacun 
étant obligé de consacrer une somme plus forte à sa nourri- 
ture et à celle des siens, a moins d'argent à mettre de côté; 
ceux qui avaient pour habitude d'épargner el d'acheter à cet 
elfet des valeurs mobilières, cessent de le faire, ou le font dans 
une proportion moindre. Les marchés financiers, privés d'une 
partie des capitaux qui les alimentent en temps normal, seront 



LES CRISES FINANCIÈRES DE 1907 ET DE 1911. \S1 

moins actifs; il y aura moins d'émissions de titres nouveaux 
et moins d'achats de titres anciens. 

Un point encore obscur est l'Amérique. Sous certains rap- 
ports, la situation des États-Unis apparaît comme favorable ; 
c'est ainsi que le commerce extérieur présente, pour les sept 
premiers mois de 1911, un excédent d'exportation qui n'est pas 
inférieur à 1 200 millions de francs. Ce chiffre est le plus fort qui 
ait été enregistré depuis 1908. Mais le président Taft, tout en 
prononçant beaucoup moins de discours que M. Roosevelt et 
en brandissant moins que lui le big stick (le gros bâton), pour- 
suit, avec une ténacité singulière, la dissolution des trusts in- 
dustriels. Or, c'est sous le régime de ces trusts que l'industrie 
américaine a grandi. Rien ne prouve qu'elle ne puisse pas pros- 
pérer avec une organisation différente ; mais il est clair que 
la menace d'une perturbation pareille fait naître tout au moins 
une certaine incertitude sur l'avenir des industries du fer, de 
l'acier, du pétrole et de quelques autres. Déjà la Cour suprême 
de Washington a enjoint à la Standard oil Company et à la 
Tobacco Corporation de se dissoudre. En admettant que la direc- 
tion des entreprises, dont le groupement sous une main puis- 
sante assurait le succès, ne soit pas modifiée, il n'en est pas moins 
à craindre qu'à la longue l'édifice construit par quelques hommes 
ne puisse être maintenu par leurs successeurs et qu'il faille 
envisager une nouvelle évolution, dont la portée n'apparaît pas 
encore. 

Le fonds de la richesse américaine n'est point atteint par 
ces attaques : mais les modes de distribution pourraient subir 
de graves altérations. Les récoltes sont en dehors du pro- 
blème ; la production agricole, dont la valeur annuelle est de 
plus de 40 milliards de francs, continuera sans doute à se dé- 
velopper. La production du bétail peut être quelque peu influen- 
cée par les trusts de la viande ; celle du maïs par ceux des 
distillateurs, l'une et l'autre toutefois dans une faible propor- 
tion et d'une façon passagère : car ce qui les gouverne en 
définitive, c'est la demande des consommateurs, quels que soient 
les intermédiaires. Mais les usines ne fonctionnent pas indépen- 
damment des résultats financiers qu'elles donnent ; si parfois 
elles travaillent à perte, ce n'est qu'un phénomène passager ; 
elles ne peuvent vivre d'une façon durable que si elles pro- 
curent des bénéfices aux capitaux engagés. Elles dépendent à 



188 REVUE DES DEUX MONDES. 

cet effet de deux facteurs principaux : le régime douanier et 
Torganisation .commerciale. Les droits protecteurs existent aux 
Etats-Unis. Le parti républicain, qui est au pouvoir, les a tou- 
jours maintenus et parfois aggravés.' Il est possible quun retour 
du parti démocrate aux affaires en amène l'abaissement. Ce 
retour lui-même paraît de moins en moins improbable, à mesure 
que le président républicain accentue sa campagne contre les 
grands chefs d'industrie, qui étaient jusquici ses partisans et 
ses soutiens. Mais^ d'autre part, les manufacturiers redouteront 
la réduction du tarif douanier qui sera sans doute un des 
articles de la « plate-forme, » c'est-à-dire du programme du 
parti démocrate aux prochaines élections. Un certain nombre 
d'entre eux pourront se trouver alors dans un étrange embarras. 

En dehors de cette question, quelle serait la situation des 
industries « trustées? » Là où des organisations plus ou moins 
complètes ont englobé dans une direction unique nombre 
d'usines travaillant les mêmes matières et fournissant des pro- 
duits analogues, que se passera-t-il, le jour où les combinaisons 
savantes, patiemment édifiées pendant des années, seront 
détruites par la Cour suprême, en vertu d'une interprétation de 
la loi Sherman? Il ne faut pas croire que la baisse des produits 
serait une conséquence nécessaire de ces dissolutions. Les 
trusts n'ont pas suivi une politique de hausse des cours, qui eût 
depuis longtemps rendu leur existence impossible : certains 
d'entre eux au contraire, comme celui du pétrole, se vantent 
d'avoir abaissé le prix de la marchandise dans une proportion 
énorme, grâce à la perfection de leur mécanisme. La Corpora- 
tion de l'acier, qui d'ailleurs ne contrôle guère plus de la moitié 
de la production sidérurgique, a toujours été modérée dans la 
fixation de ses prix de vente. Si des élémens régulateurs d'une 
puissance pareille viennent à disparaître, il est probable que les 
mouvemens des cours seront beaucoup plus violens, dans les 
deux sens, qu'auparavant, et il est malaisé de prédire le résultat 
de cette révolution. A la longue, il paraît bien peu probable que 
l'effet doive en être désastreux pour le pays : l'intérêt de la 
grande communauté américaine au maintien de la prospérité 
économique est si évident que l'on a peine à concevoir l'établis- 
sement définitif d'un état de choses essentiellement dill'érent de 
la situation actuelle. 

L'étatisme et l'interventionnisme commencent à devenir me- 



LES CRISES FINANCIÈRES DE 1907 ET DE 1911. 189 

naçans aux Etats-Unis comme dans certains pays d'Europe. 
Jusqu'à maintenant, la vigueur des individus y paraissait assez 
grande pour résister à ces tentatives ; une nation qui a réussi à 
créer, par le seul effort des particuliers, d'une part, un gigan- 
tesque réseau ferré, d'autre part, les usines qui produisent la 
moitié du fer et de l'acier consommés à la surface du globe, ne 
consentirait jamais, semblait-il, à mettre son activité écono- 
mique à la merci d'une armée de fonctionnaires. Ce qui se passe 
depuis quelque temps est de nature à ébranler quelque peu 
cette confiance : hâtons-nous d'ajouter qu'il n'est pas encore 
question, au moins autrement que dans certaines élucubrations 
théoriques, de confiera l'Etat aucune exploitation industrielle. 
Toutefois, qu'arriverait-ii si des mesures législatives maladroites 
alFaiblissaient les rouages actuels au point de leur ôter le ressort 
indispensable au progrès des entreprises? Verrions-nous alors 
se constituer un immense réseau fédéral, dix fois grand comme 
celui de la Prusse et dix fois plus difficile à administrer? Nous 
aimons à croire que l'individualisme américain aura raison de 
ces tendances et que le bon sens des habitans du Nouveau 
Monde saura comprendre la leçon que lui donnent la plupart 
des exploitations d'Etat de la vieille Europe. De ce côté-ci de 
rOcéan, en effet, les exemples abondent qui mettent en lumière 
le contraste entre les industries particulières et les autres. 
L'équilibre du budget français a été rompu par le rachat du 
réseau de l'Ouest, qui a creusé dans nos finances un gouffre 
permanent. Il y a là une cause de perturbation constante. L'Etat 
dévore des capitaux qui sont soustraits au marché libre et dont 
l'absence aggrave les crises. 

Considérée au point de vue mondial, la crise de 1911 aura, 
malgré tout, été moins grave que celle de 1907. Le motif prin- 
cipal en est que les ruptures d'équilibre sont en général moins 
violentes en Europe qu'aux Etats-Unis; malgré leur richesse, 
ceux-ci n'ont pas encore une organisation de banque qui leur 
permette de venir en aide à la communauté financière aussi 
efficacement que les instituts d'émission de l'Ancien Monde. 
Cette fois-ci, non seulement l'ensemble des affaires y était dans 
une situation normale, bien que la récolte fût moins bonne 
qu'en 1907; mais l'argent y était abondant; on n'a rien vu de 
semblable aux semaines de panique d'il y a quatre ans. Certaines 
actions, favorites de la spéculation, ont baissé de 10 ou 20 pour 



190 REVUE DES DEUX MONDES. 

100, mais l'ensemble de la cote n'a pas subi d'effondrement, et 
les valeurs de placement ont relativement peu souffert. En 
Europe, le facteur dominant de la situation a été, en appa- 
rence, la politique : c'est elle qui a provoqué, à plusieurs 
reprises, le recul des fonds d'Etat et d'autres valeurs mobilières. 
Mais cette baisse se serait produite, même sans l'incident d'Aga- 
dir, pour les raisons que nous avons exposées et qui étaient 
d'ordre économique. Seulement, elle aurait sans doute affecté 
une allure différente, se serait déroulée progressivement et 
n'aurait pas amené le niveau très bas auquel, à de certains 
jours, les échanges se sont effectués. 

Pour que les cours se relèvent d'une façon durable et surtout 
pour que, ce qui est beaucoup plus important, les affaires 
reprennent une allure régulière, pour que le crédit répande de 
nouveau ses bienfaits, il faut que les récoltes de 1912 ne donnent 
point de déceptions, et que par suite les prix des objets de pre- 
mière nécessité suivent une marche descendante. Malgré les 
prédictions de ceux qui annoncent qu'il n'y aura plus de mou- 
vemens dans ce sens et que nous sommes condamnés à voir les 
prix toujours augmenter, nous sommes persuadé que l'avenir 
démontrera le contraire. Rappelons-nous le concert de plaintes 
qui s'élevait naguère des rangs des agriculteurs et des industriels : 
tous gi'missaient de la soi-disant surproduction de toute chose 
et ne savaient comment sortir d'une situation qui les mettait 
en face de consommateurs impuissans à acheter ce qu'ils leur 
offraient. Le blé à 15 francs le quintal, le vin à o francs l'hecto- 
litre, le café à 30 francs le sac, le sucre à 20 francs les 
100 kilogrammes, et le reste à l'avenant, faisaient la joie des 
ménagères et le désespoir des fermiers, des planteurs et des 
manufacturiers. Aujourd'hui, ce sont les femmes qui, en pré- 
sence de prix qui leur semblent monstrueux, provoquent des 
émeutes et déclarent qu'elles ne peuvent plus nourrir leur mari 
et leurs enfans. Ainsi va le monde. Mais la mémoire desliommes 
est courte, et l'expérience d'un passé, même récent, ne les aide 
pas à concevoir la possibilité ou plutôt la certitude d'un revire- 
ment analogue à ceux qui se sont déjà tant de fois produits dans 
l'histoire de l'humanité. Il est vrai que cette certitude n'adoucit 
pas les souffrances de l'heure présente : mais elle devrait 
servir à prévoir les alternances d'époques d'abondance et de 
disette, de prospérité et de crise qui se succèdent sur tous les 



LES CRISES FINANCIÈRES DE 1907 ET DE 1911. 191 

domaines. Si les greniers d'abondance où Joseph entassait les 
excédens des bonnes récoltes égyptiennes, en prévision des 
vaches maigres, ne sont pas à la portée de chacun de nous, 
nous pouvons cependant, dans une certaine mesure, arranger 
notre vie, nos dépenses, notre budget en tenant compte de ces 
probabilités. Bien mieux encore qu'un particulier, les grandes 
sociétés financières et industrielles sont en mesure de diriger 
leur activité en raison des événemens dont elles doivent, long- 
temps à l'avance, prévoir la succession. Un raisonnement serré, 
une observation attentive a pu, dès l'hiver de 1911, les avertir 
de ce qui les attendait à l'automne. Si l'étude d'une crise et la 
comparaison avec celle qui l'a précédée peuvent avoir quelque 
utilité, c'est précisément en vue de l'avenir. A méditer les leçons 
de ces événemens encore présens à toutes les mémoires, à con- 
server devant les yeux le souvenir des surprises qui se sont 
produites, des embarras au milieu desquels les marchés iinan- 
ciers se sont débattus, les conducteurs des grandes entreprises, 
dans lesquelles se concentrent de nos jours les capitaux et les 
forces productives de l'industrie, gagneront une sûreté de vues 
singulière. Bien que l'histoire ne se répète jamais en restant 
exactement semblable à ce qu'elle a été, et que des phénomènes 
nouveaux apparaissent, qui modifient l'aspect des choses, les 
mêmes grandes lois gouvernent toujours l'ensemble des évolu- 
tions. Des observateurs perspicaces sauront faire la part des élé- 
mens imprévus, mais ils puiseront dans leur expérience les 
règles de conduite grâce auxquelles ils traverseront sans 
encombre les crises financières et économiques. 

Raphaël-Georges Lévy. 



IMPRESSIONS DU CHILI 



LES CHILIENS ET LA FRANCE 



I^e IS novembre 1911, M. Frederico Puga Borne, ministre 
plénipotentiaire du Chili en France, était reçu en audience so- 
lennelle à lElysée; en vertu d'une délégation spéciale, il venait, 
de la part de son gouvernement, remercier le président de la 
République de la part prise par la France aux fêtes récentes 
du centenaire chilien. Ancienne colonie espagnole, le Chili est, 
en efï'et, une république indépendante depuis le 18 septembre 
1810; à cette date le général Carrasco, qui commandait à San- 
tiago pour le roi d'Espagne, fut déposé par ses administrés et 
dut céder la place à une jimla de citoyens. L'an dernier, le 
Chili a célébré le centième anniversaire de cette journée 
d'émancipation ; la France s'est associée, par l'envoi d'un am- 
bassadeur extraordinaire et d'un bâtiment de guerre, à l'allé- 
gresse nationale de cette commémoration. Notre attention n'a 
pas été inditlerente au Chili; la démarche de M. Puga Borne 
en est la preuve. Il nous paraît intéressant d'en saisir l'occasion 
pour fixer ici quelques impressions rapportées d'un récent 
voyage et marquer les raisons profondes de l'amitié franco- 
chilienne. 



IMPRESSIONS DU CHILI. 193 

Avouons-le : on connaît fort peu en France cette répu- 
blique sud-américaine, qu'un universitaire de l'Europe centrale, 
revenu mécontent, dénonça comme « le dernier coin du 
monde; » certain versificateur de café-concert ne soupçonnait 
pas que les Chiliens sont très différens des Peaux-Rouges et 
des nègres, lorsqu'en une strophe, dont la géographie vaut la 
délicatesse, il écrivit pour la rime, à la fin d'une ligne, le mot 
Chili. Nous pourrions nous excuser auprès de nos amis de là- 
bas en leur rappelant, par un choix d'anecdotes, que nombre 
d'Anglais, de Nord-Américains et d'Allemands ne sont pas 
beaucoup mieux renseignés que nous-mêmes ; c'était un diplo- 
mate, mais pas Français, qui demandait dernièrement à un 
notable Chilien : « Votre langue nationale est bien l'anglais, 
n'est-ce pas? » Il est grand temps que cette ignorance cesse ; 
dans cette Amérique latine, dont la croissance étonnera les pro- 
chaines générations, le Chili a ses caractères particuliers, 
extrêmement attrayans pour les Français ; depuis l'ouverture, 
en avril 1910, du chemin de fer transandin, ses capitales sont 
à deux jours de Buenos-Aires, à trois semaines de Paris; 
Vienne était aussi loin de Versailles à l'époque de Louis XIV. 

Pour bien sentir l'originalité du Chili dans le monde sud- 
américain, c'est par l'intérieur qu'il y faut arriver, par le che- 
min de fer des Andes ; sur ce parcours, le voyageur traverse 
d'abord l'Argentine, où partout l'enfièvre une sorte de vertige 
de « valorisation ; » dans Buenos-Aires, cité géante de 
1 300 000 habitans, dont le bouillonnement rappelle celui de 
New-York, devant les saladeros immenses, qui évoquent des 
souvenirs de Chicago, dans la pampa indéfinie où les villes 
poussent comme des feuilles le long de branches vives qui sont 
les chemins de fer, l'impression de tous les instans est celle 
d'une trépidation d'express ; un peu ahuri , l'étranger se laisse 
emporter dans ce tourbillon qui le domine et qui le grise ; dès 
qu'il réfléchit, il mesure à tous les pas la puissance de l'effort 
humain, puis il constate que la fortune argentine, sur des 
horizons de plaine larges comme ceux de la mer, n'est qu'es- 
quissée encore. A Mendoza, mille kilomètres à l'Ouest de 
Buenos-Aires, le passager du transandin touche aux grandes 
montagnes, au Chili couché sur le versant du Pacifique; le 
paysage se ride, des profils de glaciers s'estompent à l'arrière- 
plan ; dans l'air léger, par sept cents mètres d'altitude, les 

TOMB VII. — 1912. 13 



194 REVUE DES DEUX MONDES. 

cloches sonnent les carillons clairs de nos villages de France. 
Mais les colons affluent, les banques s'agrandissent, les terres 
montent; on cultive ici la vigne par lieues carrées, comme le 
blé dans la pampa de l'Est. 

Quel contraste, lorsque, franchi par (trois mille mètres le 
tunnel de faîte, le transandin, grinçant sur sa voie à crémaillère, 
atteint les premiers hameaux chiliens ! Arrêtons-nous, au 
passage, à Santa Rosa de los Andes, dont la hauteur au-dessus 
de la mer correspond à peu près à celle de Mendoza. Ce n'est 
qu'un modeste chef-lieu d'arrondissement, peuplé de huit à 
dix mille âmes ; bien que tête de ligne de la route qui tra- 
verse les Andes, rien n'annonce que l'existence y soit agitée; 
de paisibles attelages de bœufs traînent dans les rues des 
chariots à roues pleines ; les cavaliers, arrivant de la campagne^ 
laissent leur cheval seul, les pieds de devant entravés par une 
courroie, à la porte des maisons où leurs affaires les appellent; 
le gérant de la poste s'aperçoit sans émotion que sa provision 
de timbres est épuisée ; Santa Rosa ne connaît pas encore le 
cinématographe ; à peine y trouve-t-on des cartes postales 
illustrées. Mais une tannerie, française, travaille sous une 
direction moderne et intelligente ; une minoterie, française 
aussi, emploie des machines des meilleurs constructeurs; les 
employés anglais du chemin de fer transandin ont établi un 
tennis près de la gare, au pied d'une colline qui finit par un 
sanctuaire, et dont les rochers portent en lettres immenses 
l'inscription Ace Maria. 

Descendons sur Santiago; la capitale politique et adminis- 
trative du Chili est entourée d'un cadre merveilleux de mon- 
tagnes neigeuses, à l'Est le massif souverain de l'Aconcagua, 
dont la cime dépasse 7 000 mètres, à l'Ouest les hauteurs 
côtières dont il faut couper l'obstacle pour atteindre l'Océan 
Pacifique à Valparaiso. Un ingénieux bienfaiteur, Yicuiïa 
Mackenna (mort en 1885), a écrit l'histoire de Santiago et du 
vieux Chili, en aménageant, au milieu de la ville, la butte 
appelée Cerro de Santa Lucia : là les Espagnols avaient fondé 
leur primitive citadelle ; des couvens, dont plusieurs subsistent 
encore, s'étaient nichés à l'ombre de ce donjon. Les ruines mi- 
litaires ont fait place à une promenade pittoresque, où des bel- 
védères imprévus surgissent de bouquets d'aloès et de mimosas ; 
des écussons de fer et de pierre, exhumés pendant les travaux, 



IMPRESSIONS DU CHILI. 195 

sont redressés sur des portes en grilles; des statues sont dis- 
persées dans la verdure : le conquistador Valdivia, un chef 
d'Indiens Araucans, un prélat du xix° siècle, premier archevêque 
du Chili émancipé; le restaurateur du Cerro y repose en une 
petite chapelle, Pharaon dans sa pyramide. Luttes contre les 
Araucans et prédication catholique, établissement de moines et 
de cadets de famille, voilà ce que nous raconte le Cerro sur le 
Chili d'hier, dont n'est pas encore profondément différencié le 
Chili d'aujourd'hui. 

Tout autre que Santiago, qui garde une allure de capitale 
coloniale espagnole, Valparaiso est la ville des contacts avec le 
dehors, un de ces ports que Cicéron déjà dénonçait comme 
encourageant les innovations et les usures du cosmopolitisme. 
On aurait tort d'y chercher un outillage moderne dont, à vrai 
dire, le tremblement de terre de 1906 a retardé la création; 
Valparaiso est, plutôt qu'un port, une rade, dangereuse dès que 
se lève le vent du Nord; on voit alors les paquebots se mettre 
sous pression, pour être prêts à gagner le large dès la première 
alerte. Eventrée par la catastrophe, Valparaiso n'a pas encore 
pansé ses blessures; la ruine de nombreux édifices, dans le 
quartier qui était précisément le plus neuf, Ta rejetée de 
plusieurs années en arrière; par là s'accuse son aspect de port 
lalin où la vie populaire, mêlée à celle des marins de passage, 
grouille à ciel ouvert, en marge du mouvement plus bourgeois 
qui est la comptabilité de cette fourmilière ; voici, comme à 
Naples, des étalages de friitti di mare, des maisons aux murs 
peints où du linge sèche aux persiennes, des rues où les enfans 
d'honnêtes boutiquiers jouent à cache-cache sous les fenêtres 
de filles fardées qui guettent les matelots. Le dimanche, avec 
ses bains de mer, ses éventaires de sucreries et de fritures, ses 
bandes de gamins cherchant des coquillages aux pointes des 
rochers, la crique des Torpederas fait penser au coin des Cata- 
lans, sur la corniche de Marseille. 

Le peuple chilien, en*effet, est près de nos peuples de la 
Méditerranée ; il est serviable, jovial, peu exigeant dans ses 
besoins aussi bien que dans ses distractions; après un travail 
dont sa vigueur supporte aisément la fatigue, il se plaît aux réu- 
nions, à la causerie, à la danse ; doit-on voir là une descen- 
dance des origines andalouses? Les feuillages et les fleurs, dont 
la nature chilienne est prodigue, offrent le décor frais et peu 



496 BEVUE DES DEUX MONDES. 

coûteux des fêtes locales; sous des ramadas (treilJis de verdure), 
aux sons de la guitare, les couples dansent la cucca, qui n'est 
pas du tout, en son principe, le déhanchement brutal des pro- 
fessionnels de music-hall, mais tout au contraire un rythme 
lentement berceur et enveloppant. Le Chilien, qui va souvent 
chercher de l'ouvrage au dehors, par exemple en Argentine, ne 
part jamais sans esprit de retour; lorsque les groupes de peones, 
rentrant chez eux, traversent la frontière, ils expriment 
bruyamment leur plaisir par des « Viva Ghile! » qu'accompagne 
un renfort joyeux de jurons et de gros mots; il arrive que des 
Chiliens de bonne éducation, entraînés par la contagion, crient 
d aussi bon cœur que les terrassiers, et dans le même langage, 
mais le mouvement est si [spontané, si sympathique, qu'il 
faudrait être bien prude pour s'en scandaliser. 

Le clergé, au Chili, est très puissant encore; lorsqu'un ma- 
lade, dans la campagne, demande le viatique, plusieurs parens 
ou voisins, à cheval, partent pour chercher le prêtre au plus 
prochain village ; celui-ci monte en voiture, si les chemins le 
permettent, à cheval dans les autres cas; et les cavaliers le 
conduisent processionnellement, chapeau bas, jusqu'à la mai- 
son du moribond; dans certaines villes, un carrosse spécial, 
peint de couleurs voyantes, est réservé au prêtre qui porte le 
Saint-Sacrement ; tous les passans le saluent et les soldats lui 
présentent les armes. Les dames ne doivent pas entrer à l'église 
avec des chapeaux ; leur tête est coiffée du manto, capuchon 
presque monastique, uniforme pour toutes les classes sociales... 
en apparence et d'un peu loin, tout au moins, car la coquetterie 
féminine n'est jamais à court de gracieuses subtilités. Le catho- 
licisme, de ce côté des Andes, est resté plus formaliste, on 
dirait volontiers plus archaïque qu'en Argentine. Au-dessus de 
la porte du marché de Valparaiso, on lit une inscription, pas 
très ancienne, car elle est datée de 1863, qui est ainsi conçue: 
Domini est terra et plenitiicio ejus. Tout cela est d'un peuple 
encore jeune, et dont la fraîcheur même est savoureuse; ajoutez 
la bonne grâce et la simplicité pleine d'aisance de l'accueil 
réservé à l'étranger, pour peu qu'il soit présenté, un sens géné- 
ral de la vie de famille, des goûts d'artistes et de lettrés dans 
la société des dirigeans, en somme un ensemble de qualités 
qui se résument en une véritable séduction. 



IMPRESSIONS DU CHILI. 197 



II 



Qu'est donc la nation chilienne? Comment sest-elle faite, et 
comment son histoire l'explique-t-elle ? François Pizarre, après 
avoir conquis l'empire péruvien des Incas (1524-1532), désigna 
l'un de ses compagnons, Almagro, pour une expédition dirigée 
au Sud; cette première colonne, après avoir franchi pénible- 
ment des plateaux neigeux, troués de volcans, découvrit enfin 
des vallées fertiles, au climat tempéré, dont elle prit posses- 
sion; Almagro touchait aux limites du Chili central d'aujour- 
d'hui. Après lui, Pedro de Valdivia s'avança plus loin, et fonda 
Santiago, en 1541 ; il avait emmené des familles et, d^accord 
avec quelques caciques, ou chefs indigènes, commença une 
véritable colonisation; dans ses lettres à Charles-Quint, il 
décrit le pays comme tempéré, très sain, riche en bois qui font 
contraste avec l'aridité des régions qui le séparent du Pérou. 
Descendant toujours au Sud, le long de la côte du Pacifique, 
les Espagnols se heurtèrent à des indigènes plus résistans, les 
Araucans, qu'ils apprirent à estimer en des combats meur- 
triers; contre eux, ils se fortilièrent dans des villes, sans jamais 
renoncera reculer vers le Sud les limites de leur conquête; 
des Jésuites allèrent prêcher l'évangile aux Araucans, mais 
leurs succès furent lents; au xviii® siècle seulement, les pion- 
niers avaient pénétré jusqu'à la lisière des archipels qui pro- 
longent la côte de terre ferme, provinces actuelles de Valdivia 
et de Llanquihué. 

Le Chili proprement dit est cette zone centrale, isolée au 
Nord par les steppes que transforme de nos jours l'industrie 
minière, disputée au Sud par les Araucans ; de ces conflits 
jnêmes, qui ont tourné peu à peu à la fusion des races, est née 
une population robuste qui a grandi surtout par ses propres 
forces car, si loin de l'Espagne, au terme de routes terrestres 
difficiles, jamais une immigration intense n'est venue la ren- 
forcer; les gouverneurs du Chili, les riches propriétaires ou 
hacendados entre lesquels avait été partagé le domaine des 
terres et des indigènes soumis, se livraient volontiers à l'agri- 
culture ; ils expédiaient par mer des vivres au Pérou ; par les 
vallées rapides qui tombent des glaciers, ils remontaient vers la 



198 REVUE DES DEUX MONDES. 

crête des Andes et fondèrent sur le versant oriental des estanciaft 
d'élevage. Les provinces de Mendoza et de San Juan relevèrent 
du Chili avant de passer, au moment de l'émancipation, dans 
l'alliance de Buenos-Ayres; elles préparèrent, en 1816-1817, 
l'armée libératrice qui traversa les Andes sous les ordres de 
San Martin, et balaya le régime espagnol au Chili par les v^ic- 
toires de Ghacabuco et de Maipu (1817-1818); aidé alors par 
les Chiliens affranchis, soutenu par la llotte anglaise de l'ami- 
ral Cochrane, San Martin put libérer le Pérou à son tour : c'est 
exactement la réaction du flot créole sur la vague de la con- 
quête espagnole. 

Mais ces créoles, eux-mêmes, sont des Espagnols, ou du 
moins des néo-Espagnols. Si le gouvernement de Madrid n'a 
pas su ménager pour la dynastie royale l'avenir des populations 
sud-américaines, la race hispanique a marqué ces sociétés nou- 
velles d'une empreinte indélébile ; par la religion et par la 
langue, les Chiliens sont Espagnols ; les conquêtes qu'ils ont 
réalisées, au Sud et au Nord de leur région centrale, sont des 
conquêtes de l'hispanisme. Ils ont d'abord assimilé les Indiens; 
ceux-ci n'ont pas été systématiquement détruits, ils se sont 
résorbés dans la race conquérante, non sans lui transmettre 
quelques-unes de leurs hérédités ; on aurait peine aujourd'hui 
à retrouver des types indiens purs, sauf dans l'extrême Sud; 
les caciques qui posent complaisamment devant l'objectif des 
photographes, cavaliers un peu lourds sous leur poncho et leur 
chapeau haut de forme,' sont presque] tous des sang-mêlé. Au 
xix^ siècle, le Chili indépendant a reçu quelques contingens 
d'immigrés, Anglais et Nord-Américains, Allemands et Fran- 
çais; les premiers arrivaient ordinairement seuls, les autres, 
souvent en famille; or ces derniers mêmes ne résistent pas à 
l'absorption par le milieu chilien et, dès la deuxième généra- 
tion, ne sauraient être en rien distingués des chilenos tegitimos^ 
Le bénéfice net de cette émigration ainsi digérée aura été sans 
doute pour le Chili la constitution d'une classe sociale qui lui 
manquait, une bourgeoisie, urbaine et rurale, entre l'aristocratie 
des hacendados et le peuple des j)eones, rudement maniés par 
leurs maîtres. 

Comme pour toutes les autres républiques de l'Amérique 
latine, le premier siècle de vie autonome fut, pour le Chili, 
une période de formation ; le départ des gouverneurs et des 



IMPRESSIONS DU CHILI. 199 

soldats espagnols laissait apparaître une société sans institu- 
tions politiques, morcelée entre les coteries de caudillos rivaux 
et qui doit faire effort encore, après cent ans écoulés, pour 
dégager la notion d'un intérêt général de l'émiettement des 
partis et des influences de personnes. Le Chili toutefois, res- 
serré par la géographie dans une région bien délimitée, a pris 
forme d'Etat moderne plus tôt que d'autres républiques voi- 
sines ; le fédéralisme outrancier qui, parmi ces Latins, multi- 
plie si malheureusement le personnel politique, ne l'a emporté 
que pendant peu d'années, aux termes de la constitution 
de 1828; de véritables hommes d'Etat, les Joaquin Prieto, les 
Diego Por talés ont ensuite gouverné avec des vues plus larges, 
désireux surtout de conciliation et d'union civiques. La nationalité 
chilienne s'est ensuite affirmée, trempée dans des épreuves mi- 
litaires, guerres contre Santa-Cruz, dictateur de la Bolivie et du 
Pérou (1836-1839), contre l'Espagne (1865-1867), guerre « du 
Pacifique » (1879-1881). Le Chili, essaimant autour de sa région 
centrale, a conquis ainsi de nouveaux domaines de colonisa- 
tion; il a résolu pacifiquement un litige de frontières avec 
l'Argentine, dont il est aujourd'hui voisin le long des Andes, 
jusqu'à la Terre de Eeu ; la Bolivie a accepté des cessions con- 
senties après la guerre du Pacifique, mais il reste encore, pour 
les provinces alors conquises sur le Pérou, un litige pendant. 
Soldats par vocation héréditaire, les Chiliens tiennent pas- 
sionnément à leur marine et à leur armée; quelles qu'aient été 
les vicissitudes de la politique, aucun gouvernement n'a négligé 
ces forces nationales ; il est vrai que l'armée et la marine ne 
furent pas toujours d'accord entre elles ; le président Balma- 
ceda, qui s'appuyait sur la première, fut renversé en 1891 par 
une révolution partie du Nord, et dont les chefs avaient d'abord 
rallié la flotte ; mais il semble bien que, dans les vingt der- 
nières années, ces rivalités aient été tout à fait oubliées. Le 
Chili constitue donc une puissance militaire, en raison même 
des habitudes et des goûts de ses citoyens; c'est un sentiment 
qui s'est affirmé, en 1910, pendant toutes les fêtes du Cente- 
naire. A Valparaiso, le Club naval est l'édifice qui frappe le 
premier l'œil du voyageur, au sortir de la gare ; il est tout 
voisin d'un monument élevé aux officiers et matelots morts 
héroïquement pendant la guerre du Pacifique; si le visiteur 
étranger veut faire une démarche de courtoisie auprès des 



200 REVUE DES DEUX MONDES. 

autorités de la ville, c'est chez l'amiral commandant que les 
conseillers experts l'inviteront à se présenter tout d'abord. 



II 



Les fêtes du Centenaire ont apporté au Chili une raison de 
s'interroger sur lui-même ; il s'est soumis à un examen de 
conscience dont témoignent diverses publications, plus ou moins 
officielles, beaucoup d'articles de journaux, nombre de dis- 
cours parlementaires; le moment était opportun, pour fixer 
exactement le point de départ d'une deuxième étape. La forme 
territoriale de !a République chilienne est très particulière : 
c'est une bande littorale, longue de près de 5 000 kilomètres, 
entre 18° et 54° de latitude Sud, et dont la superficie totale est 
supérieure de moitié à celle de la France; la population, recen- 
sée en novembre 1907, était de 3 250 000 habitans; elle s'élève 
peut-être à 3 millions et demi aujourd'hui, comparable à celle 
du département de la Seine; elle est très inégalement répartie, 
relativement dense au centre, dans les districts historiques du 
vieux Chili, rare dans les régions récemment annexées à ce 
noyau, c'est-à-dire dans le INord et dans le Sud. Le Chili colo- 
nial du Sud se compose d'une côte et d'une série d'archipels 
découpés de-fiords, façade Pacifique du plateau de Patagonie : 
une zone pluvieuse, boisée, propre aux pêcheries, à l'élevage et 
sans doute à l'exploitation [de quelques placers. Le Nord, au 
delà du Tropique, fut un désert jusqu'au jour où les nitrates 
y attirèrent une population de mineurs et d'usiniers; ce pro- 
grès remonte seulement à 1882-1883, mais depuis lors, telle a 
été la fortune issue de ces industries, que les provinces septen- 
trionales, habitées par oasis artificielles, ont mérité le surnom 
de cofîre-1'ort du Chili. 

Le centre, pays tempéré par excellence, plus arrosé et 
forestier du Nord vers le Sud, est le terroir privilégié de l'agri- 
culture; en certaines provinces, il faut irriguer, comme dans la 
Californie Nord-Américaine; au-dessous de Santiago, et surtout 
de Concepcion, les pluies sont abondantes et cette précaution 
devient inutile; mais partout, dès qu'elle est fécondée par l'eau, 
cette terre chilienne porte, on dirait avec joie, les moissons de 
céréales, les fourrages pour le bétail, la vigne, les arbres frui- 



IMPRESSIONS DTI CHILI. 201 

tiers; les maisons se dispersent dans la campagne, les champs 
sont bordés de haies; des pâturages, d'un vert liquide, dessinent 
les vallées basses ; ici et là, des coulées de galets, sillonnées 
d'un filet d'eau limoneuse, indiquent une circulation des 
rivières encore mal distribuée, des alternances capricieuses 
entre les maigres et les crues. Nulle part, à ce qu'il semble, la 
vie du paysan ne doit être pénible; les marchés ruraux, même 
dans la saison la plus froide, sont égayés par des étalages de 
tleurs ; les chariots à bœufs y déversent des pyramides de 
fruits et de légumes, de toutes saveurs et de toutes tailles, depuis 
le petit haricot (/re/o/) jusqu'au gros melon d'eau [sandia), en 
passant par [la pomme, la figue, la grenade, l'olive, etc. 
Certes, la culture n'est pas toujours très prévoyante et, sur de 
grands domaines, la terre est surmenée par deux récoltes 
annuelles, l'une de mais, l'autre d'orge ou de blé; même solli- 
citée sans égards, elle est compatissante à l'homme; ici le vers 
du poète chante dans la mémoire : 

Fundit fmmo facilem lictum justissima tellus! 

Mais ce terroir chilien, si libéral, souffre d'un [grave défaut, 
son morcellement extrême; il présente, dans l'épaisseur du sou- 
lèvement andin, qui plonge immédiatement dans la mer, des 
alvéoles à fond plat, aux bords abrupts, communiquant malai- 
sément entre eux; pour sortir de la plaine de Santiago, il faut 
de tous côtés s'engager dans des défilés; les ports, |Valparaiso 
même, sont posés sur des baies sans rayonnement naturel dan^ 
l'intérieur. Le Chili central [est formé d'une série de comparti- 
mens que l'évolution de la conquête espagnole a entr'ouverts les 
uns aux autres, à une époque de vie économique pauvre, de 
circulation médiocre ; au Sud, les chenaux et les fiords sup- 
priment l'inconvénient des cloisons entre les districts cultivés; 
dans le Nord au contraire, les communications sont d'autant 
plus précaires que l'eau manque souvent, sur le tracé d'itiné- 
raires au profil de montagnes russes. Les étrangers qui les pre- 
miers, au xix^ siècle, attaquèrent les mines, indifférens à toute 
autre chose que leur exploitation particulière, n'ont eu d'autre 
programme que de rattacher à un port la poche où ils trouvaient 
le minerai ; de là le dessin des voies ferrées d'abord construites 
au Chili, un chapelet de chemins locaux, perpendiculaires à la 



202 REVUE DES DEUX MONDES. 

côte, et sans lien entre eux; la jonction de ces tronçons n'est 
encore achevée que dans le centre, où la cohésion du peuple 
chilien des origines s'exprime notamment par l'unité vite réa- 
lisée d'un réseau plus complet, aujourd'hui propriété de l'Etat. 

Corriger cette nature incomplète, étendre d'un bout à l'autre 
du territoire l'armature protectrice d'un outillage national, tel 
est le devoir qu'une étude, même sommaire, des conditions géo- 
graphiques impose présentement aux dirigeans du Chili. Leur 
pays est adossé à des montagnes qui comptent parmi les plus 
hautes du globe; les cimes sont couvertes de glaciers, qui ont 
fourni déjà la matière de travaux scientifiques intéressans ; cette 
Suisse des Andes australes, que borde une côte de Norvège, 
rassemble de curieux échantillons de dislocations volcaniques, 
d'oscillations de névés, de captures de ileuves. Elle tient aussi 
des forces emmagasinées dans ses immenses réserves de houille 
blanche. Dans l'ensemble, les eaux fluviales du Chili s'écoulent 
mal; pendant l'hiver de 1899, des inondations diluviennes 
envahirent les provinces dû Sud; on dut circuler en barque dans 
les rues de Valdivia et de Concepcion; en d'autres saisons, au 
contraire, c'est la sécheresse qui est redoutable. Plusieurs 
députés voulaient marquer l'année du Centenaire par la création 
d'une Ofîcina nacional de inego, service de drainage et d'irriga- 
tion tout ensemble, qui aurait assisté les propriétaires et attaqué 
une série de travaux aux frais de l'Etat; nous croyons que cette 
initiative attend encore la consécration d'une loi. Eclairé par 
la science moderne, le Chili n'ignore plus qu'il possède, en dif- 
férences de niveaux sur des pentes arrosées, les sources d'une 
richesse inépuisable. 

De même qu'à discipliner ses énergies hydrauliques, il pense 
à varier sa production minière. Les versans des Andes recèlent 
des gîtes et des carrières de toute sorte, dont on n'a fait encore 
qu'effleurer les plus accessibles; la Cordillère, qui est un des 
systèmes montagneux les plus jeunes du globe, appartient à 
cette « ceinture de feu » de l'Océan Pacifique, que remanient 
encore, sous nos yeux, des éruptions et des tremblemens de 
terre; elle abonde en roches minéralisées que ses cours d'eau, 
très actifs, ont souvent décomposées et débitées en placers. 
Avant 1860, les mineurs du Chili exploitaient seulement les 
alluvions aurifères; puis est venu l'âge du cuivre, extrait dans 
les provinces de Gopiapd et de Santiago; il était à l'origine 



IMPRESS10^'S DU CHILI. . 203 

exporté brut en Angleterre, et traité dans les fonderies de Mer- 
thvrtydfîl, près Bristol; une usine moderne fut ensuite élevée 
aux environs de Santiago. Après le cuivre, par lequel se sont 
élevées de belles fortunes, le nitrate [caliche) a enrichi les pro- 
vinces du Nord ; propriétaire de réserves très étendues, où des 
salares réputés stériles ont été reconnus n'être que le mince 
couvercle de salitreras puissantes, l'Etat chilien se préoccupe de 
ménager le marché mondial des nitrates, dont son territoire est 
le principal fournisseur; de là l'intérêt qu'il prend aux travaux 
de propagande et de stabilisation des cours que poursuivent les 
exploitans du caliche. 

Mais la consommation de cet amendement, si précieux qu'il 
soit pour l'agriculture, se développe lentement; l'attention des 
ingénieurs chiliens est aujourd'hui plus volontiers fixée sur les 
mines, très riches elles aussi, de fer et de manganèse; ces 
minerais, de valeur relativement médiocre, ne peuvent pas 
supporter des transports onéreux; il est donc nécessaire, si l'on 
veut assurer l'exploitation pratique des gisemens, d'améliorer la 
circulation intérieure et d'outiller, en Chili même, une industrie 
sidérurgique. Le pays pourra se passer du combustible importé 
de l'étranger, s'il sait employer ses combustibles nationaux, 
c'est-à-dire, outre la [houille noire de quelques gisemens, la 
houille blanche, le bois et, probablement, le pétrole. Afin 
d'encourager la métallurgie du fer, le gouvernement chilien 
passa, en 1905, une convention avec une Société française affiliée 
au Greusot; il lui concéda des forêts, jusqu'à concurrence de 
80 000 hectares, et, de plus, diverses garanties financières; alors 
furent créés^ d'après les types les plus neufs, les hauts fourneaux 
de Corral, près de Valdivia ; ils sont chauffés au bois, et l'ingé- 
nieur en chef a découvert un procédé qui permet d'obtenir la 
fonte par la combustion directe des bûches; l'usine de Corral, 
ainsi que ses fondateurs s'y étaient engagés, a réussi, pour le 
Centenaire, à fabriquer de l'acier avec du minerai et du com- 
bustible chiliens. Des difficultés ont surgi à propos des conces- 
sions forestières, le gouvernement voulant ne les accorder que 
peu à peu, l'entreprise soutenant que la prise de possession 
immédiate de tout son domaine est nécessaire à l'organisation 
de son travail : un haut fourneau, en pleine action, ne saurait 
être exposé à manquer de combustible; aussi l'exploitation de 
nombreux chantiers de bois est-elle ici la condition préalable 



204 REVUE DES DEUX MONDES. 

d'un travail sagement ordonné. Il est vraisemblable que ce 
litige ne durera pas: avec une usine comme celle de Gorral, la 
première de ce genre dans toute l'Amérique du Sud (elle pourra 
donner 45 000 tonnes de fonte par an), le Chili sera maître, 
non seulement de pourvoir à ses propres besoins, économiques 
et militaires, mais encore d'intervenir sur tous les marchés 
voisins du fer et de l'acier. 

Le fer traité à Corral vient des mines beaucoup plus septen- 
trionales de Coquimbo, par mer; les frets, assurément, sont 
moindres qu'ils ne seraient par terre, mais cette voie maritime 
peut être coupée en temps de guerre; le Chili ne sera vraiment 
capable de défendre et d'exploiter librement tout son territoire, 
que lorsque ses communications seront assurées par un chemin 
de fer intérieur, lié aux principaux ports. Ce chemin de fer 
longitudinal n'existe actuellement que dans la partie centrale ; 
au Nord, il ne s'avance pas beaucoup plus loin que la latitude 
de Valparaiso ; il vient d'inaugurer (octobre 1911) sa dernière 
section méridionale entre Osorno et Puerto Montt, et arrive 
ainsi au seuil des archipels du Sud, à 1 080 kilomètres de San- 
tiago. Le longitudinal, qui est à voie large d'Espagne (l'^jôS), 
doit être prolongé vers le Nord, pour se souder aux réseaux 
miniers, isolés dans les provinces septentrionales; le projet 
présentement adopté comporte la voie de l'",68 jusque dans le 
district de Coquimbo, et la voie de 1 mètre au delà; il établira 
la liaison avec les lignes internationales d'Antofagasta etd'Arica 
en Bolivie; une fois complet, il serait, sur 3 500 kilomètres, un 
tronçon du chemin de fer panaméricain, projeté au Congrès de 
Washington (4890), des capitales du Canada et des Etats-Unis à 
celles de l'Amérique australe. Parallèlement à l'œuvre du che- 
min de fer, le Chili doit poursuivre l'outillage de ses ports; il est 
encore fort loin du but; les travaux seront longs et coûteux, 
même si l'on y apporte beaucoup de persévérance; la côte 
plonge à pic dans la mer profonde ; à Valparaiso, la sonde 
descend à 70 mètres, très près du rivage. • 



IV 



On voit combien vaste et nécessairement dispendieux sera 
cet ensemble d'innovations, dont nous nous bornons à esquisser 



IMPRESSIONS DU CHILI. 205 

ici les traits caractéristiques; une meilleure exploitation du sol 
et du sous-sol apparaît solidaire d'un renforcement méthodique 
des organes de relation ; les préoccupations des hommes d'Etat 
chiliens, aujourd'hui, sont autrement vastes qu'à l'époque, toute 
voisine de nous encore, où le Chili n'était pas sorti de son do- 
maine central. En agrandissant son territoire, la République 
de Santiago s'est trouvée, pareille à toutes ses voisines du Sud- 
Amérique, poser sur des espaces longtemps « vagues, » de dé- 
licates questions de mitoyenneté. Une série chronologique des 
cartes de l'Amérique latine, depuis le milieu du xix^ siècle, fait 
ressortir la disparition progressive des « zones tampons, » et la 
détermination des frontières. Au baron de Rio Rranco, ministre 
des Affaires étrangères du Rrésil, revient l'honneur principal 
d'avoir, au partage de ces domaines longtemps indécis, appli- 
qué avec succès la procédure de l'arbitrage. Le Chili, nation 
militaire, a eu recours aux armes ; vainqueur dans la guerre 
du Pacifique, il a annexé les provinces littorales de la Bolivie, 
désormais coupée de la mer, et des territoires jadis classés 
péruviens, ceux de Tacna et Arica. Postérieurement, ceux-ci ont 
été colonisés, en raison de leur valeur minière; à vrai dire, ils 
n'étaient pas grand'chose auparavant. Or, le Pérou conteste 
l'interprétation chilienne 'du traité qui a mis fin à la guerre du 
Pacifique; le Chili a décidé que les grandes manœuvres de 1911 
(octobre-novembre) auraient lieu précisément en territoire 
Contesté : plusieurs régimens d'infanterie et de cavalerie avec 
des mitrailleuses ont été ainsi transportés près des frontières 
extrêmes du Nord. Le conflit armé n'est pas certain, on peut 
même espérer que, finalement, la paix sera respectée. 

Avec la République Argentine, le Chili a résolu à l'amiable 
le litige issu de l'imprécision des frontières, au temps de 
la domination espagnole : un premier traité, signé en 1881, 
avait laissé les solutions incertaines ; les deux gouvernemens 
envoyèrent sur le terrain des commissaires dont les études ont 
été une révélation sur toute une partie des Andes ; ils obser- 
vèrent que la ligne de faîte ne se confond pas avec la ligne de 
partage des eaux, alors que les textes diplomatiques, rédigés 
avant toute étude détaillée du sol, ne les avaient pas distin- 
guées; comment trancher le différend? D'abord, on arma des 
deux côtés; puis la raison prévalut; il n'y avait pas là de pro- 
vinces anciennement peuplées, dont la mutilation serait une 



206 REVUE DES DEUX MONDES. 

barbarie, en même temps qu'une maladresse; c'étaient des terres 
à peine habitées et riches surtout de possibilités d'avenir ; 
Argentine et Chili avaient mieux à faire que de' se ruiner mu- 
tuellement pour vider par la force un pareil procès ; tous deux 
s'adressèrent au gouvernement de Londres; une sentence arbi- 
trale d'Edouard VII, en novembre 1902, trancha le litige par 
une honorable transaction. Les deux pays ont, depuis lors, 
resserré leur amitié ; des visites ont été échangées, entre les 
présidens, pendant l'année des centenaires ; le chemin de fer 
transandin, par Mendoza et les Andes, a été inauguré au 
printemps de 1910. 

Pour le Chili, ce chemin de fer pourrait être une sortie, lar- 
gement ouverte, sur l'Atlantique; il n'en est malheureusement 
pas ainsi, car le transandin est présentement administré de 
manière à décourager le trafic, La construction a été difficile : 
rigueur du climat sur les sommets, raideur des pentes sur le 
versant chilien, aridité absolue du pays traversé ; mais il n'y 
avait rien là qui pût arrêter des ingénieurs résolus. Une puis- 
sante Compagnie anglo-argentine, le Pacifique, a pris sous son 
contrôle le transandin du versant oriental; du côté chilien, la 
Compagnie d'exploitation a passé avec l'Etat un traité tel, qu'elle 
est intéressée à travailler le moins possible et à ne pas com- 
pléter ses travaux; le matériel roulant manque, les galeries 
nécessaires sur les trajets ordinaires des avalanches ne sont 
pas construites, les tarifs ne sont pas fixés. Des intérêts parti- 
culiers aggravent la mésintelligence des deux transandins, qui 
se touchent comme à regret sur la ligne frontière et laissent 
les voyageurs exposés, par 3 200 mètres d'altitude, aux fantai- 
sies d'un aubergiste sans pitié. Des commissions mixtes, réunies 
à Buenos-Aires, n'ont pas réussi encore à redresser ces mal- 
façons. Le transandin ne sera jamais, croyons-nous, une voie de 
transit pour les marchandises lourdes, en provenance ou à des- 
tination de l'Europe, qui préféreront l'économique route de mer 
sans transbordement ; mais il devrait faciliter les échanges 
locaux entre le Chili et les provinces préandines de l'Argen- 
tine; il devrait être le chemin normal des passagers, des cour- 
riers, des colis-postaux... Il y a là, pour le Chili surtout, une 
nécessité nationale, qui autorise le gouvernement à des inter- 
ventions catégoriques. 

Attend ra-t-il l'ouverture du canal de Panama pour voir 



' IMPRESSIONS DU CHILI. 207 

assurées, par mer,ses communications directes avec l'Atlantique? 
Cette inauguration, en fait, rapprochera les ports sud-américains 
du Pacifique de New-York autant que de 1 Europe ; on le sait à 
Santiago, et l'on ne semble pas s'en féliciter sans réserves. Les 
Etats-Unis, dans leurs rapports avec l'Amérique latine, ont trop 
souvent laissé percer la conviction de leur supériorité. Au 
Chili, le gouvernement de Washington a durement endossé la 
revendication d'un groupe de concitoyens, la lirme Allsop, qui 
ont fini par obtenir une indemnité de 2 675 000 francs. Autant 
on apprécia naguère un Nord-Américain, Wheelwright, qui 
vécut au Chili de longues années et fut l'initiateur de la con- 
struction des chemins de fer, autant on estime les conseils tech- 
niques d'ingénieurs ou de spécialistes, autant on est peu en- 
thousiaste, malgré les politesses officielles, pour des voyages 
qui prennent des airs d'inspections, comme celui du ministre 
Elihu Root en 1906, ou encore pour l'ingéniosité de capita- 
listes qui excellent à faire travailler à leur profit l'épargne 
d'autrui. Ce sentiment se fait jour à toute occasion, par exemple 
quand un diplomate nord-américain, avec une confiance trop 
peu nuancée, propose la médiation des États-Unis entre le 
Chili et le Pérou. A Santiago, l'opinion n'accueille sans défiance 
ni les démonstrations politiques de Washington, ni les 
démarches plus sourdes d'envoyés spéciaux japonais qui 
observent un besoin général de main-d'œuvre et ne seraient 
pas fâchés d'ouvrir les voies à une immigration nippone. 

Le Chili est très soucieux d'écarter toutes les collaborations 
trop absorbantes; plus volontiers que vers l'Amérique du Nord, 
il regarde donc vers l'Europe; mais là encore, à mesure qu'il 
prend plus exactement conscience de lui-même, il témoigne 
quelque impatience des amitiés impérieuses. L'Angleterre a tou- 
jours été populaire au Chili, depuis le jour où l'amiral Cochrane 
associa la flotte britannique à l'épopée de l'indépendance ; les 
relations de commerce, issues de l'industrie minière, ont rap- 
proché les deux pays ; nombre d'ingénieurs anglais sont venus 
s'établir au Chili ; l'exploitation des salitreras du Nord est en 
majeure partie aux mains de capitalistes de Londres. Une autre 
raison des sympathies anglo-chiliennes est le culte commun 
des deux nations pour leur flotte ; les jeunes gens des meilleures 
familles de la République servent volontiers comme officiers de 
vaisseau, après une préparation très sérieuse, au cours de la- 



208 REVUE DES DEUX MONDES. 

quelle ils travaillent sous des instructeurs anglais ; ainsi naissent 
des amitiés durables ; beaucoup de Chiliens instruits, apparentés 
à des familles britanniques, parlant l'anglais aussi couramment 
que l'espagnol. Val paraiso, cité du commerce, des banques, des 
maisons de consignation^ possède sur l'un de ses crrros tout 
un quartier anglais avec des temples, un peu froids, et des 
cottages encadrés de jardinets fleuris; à l'occasion du Cente- 
naire, ses résidens ont offert un arc de triomphe à la munici- 
palité. 

Les Allemands furent des colons, au Chili, avant de devenir 
des commerçans, des industriels et des banquiers. La colonisa- 
tion allemande a commencé autour de la baie de Valdivia, en 
1857; encouragée par le gouvernement chilien, elle s'est enra- 
cinée dans cette région au climat doux et humide, favorable à 
une agriculture qui rappelle celle des rives de la mer du Nord ; 
mais ces Allemands des campagnes se sont vite fondus dans le 
milieu chilien; les mariages mixtes, l'amalgame des affaires 
quotidiennes les ont rapidement assimilés; le mouvement de 
l'immigration s'est ensuite ralenti, non sans que le Chili eût 
gagné des travailleurs sérieux, qui ont contribué pour une 
part notable à l'aménagement de ses provinces continentales 
du Sud. Dans les villes, les Allemands résistent plus longtemps^ 
mais les plus clairvoyans de ces résidens ne se dissimulent pas 
que l'absorption ethnique est seulement retardée. Au reste, il 
n'importe guère au développement des relations germano-chi- 
liennes, car ces Allemands, même nationalisés, demeurent des 
agens de propagande disciplinés de l'influence germanique; 
ils reçoivent et dressent les nouveaux venus, ils informent leurs 
compatriotes d'Europe des occasions qui s'offrent autour d'eux; 
on doit attribuer à leur sens persévérant de la solidarité, tout 
autant qu'à l'impression des victoires de 1870, les succès natio- 
naux indéniables que l'Allemagne, depuis quarante ans, a rem- 
portés au Chili. 

La banque allemande est fortement établio à Santiago et 
Valparaiso; beaucoup de négocians étrangers, des Français 
même, sont ses tributaires; la Deutsche Bank a créé une 
flliale, appelée « allemande transatlantique; » la « chilo-alle- 
mande » ne réussit pas moins bien, et l'on annonçait, l'an der- 
nier, la venue imminente d'une troisième société, dépendance 
4p la Dresdner Bank. Ces banquiers s'assurent des collabora- 



IMPRESSIONS DU CHILI. 209 

teurs du pays, bien au fait d'habitudes très différentes de celles 
d'Europe, ils ne négligent pas les affaires les plus minimes, et 
en ces pays où souvent il faut beaucoup parler avant de conclure, 
s'arment d'une inaltérable patience. Les Allemands paraissent 
moins heureux au Chili dans l'industrie que dans la banque : 
lorsqu'ils doivent s'adresser à la main-d'œuvre indigène, ils 
manquent de doigté; des chantiers de constructions navales et 
de réparations, à Yaldi via, végètent, malgré l'importance locale 
de leur spécialité. Si la Compagnie de navigation Kosmos, où 
Ton travaille entre Allemands, mène une concurrence redou- 
table contre ses rivales anglaises, un Allemand n'a pu se main- 
tenir à la direction des chemins de fer de l'Etat chilien ; il ne 
dominait pas une comptabilité d'ailleurs très embrouillée, mais 
surtout il était sans cesse débordé par des grèves ; un éminent 
ingénieur belge, maladroitement écarté naguère, lui a suc- 
cédé. 

L'influence allemande est très apparente dans l'Université 
chilienne, et surtout dans l'armée. Le matériel scolaire vient 
d'Allemagne, quelquefois de l'Amérique du Nord; la pédagogie 
s'inspire des méthodes allemandes; et nous reconnaissons 
volontiers que la plupart des professeurs allemands engagés 
par le gouvernement chilien font honneur tout ensemble à la 
science et à leur pays; certains, dont les contrats sont plus 
courts, montrent moins de tact et détournent la sympathie par 
leur présomption : tel un maître qui, cette année même, se pré- 
tendait supérieur aux règlemens de la Faculté où il enseignait 
et publiait, dans une revue médicale d'Allemagne, des articles 
malveillans sur la ville où il recevait une déférente hospitalité. 
Quant à l'armée chilienne, par ses règlemens, par ses uniformes, 
elle est d'apparence tout allemande; c'est assurément un bel 
organisme militaire; on ne saurait lui rendre meilleur hom- 
mage que de rappeler comment diverses républiques sud-amé- 
ricaines, la Colombie, le Paraguay, demandent à ses états- 
majors des missions pour l'éducation de leurs propres troupes. 
Les officiers allemands, instructeurs de l'armée chilienne, ont 
trouvé là des hommes vigoureux, accoutumés, sur les propriétés 
des hacendados, au ton du commandement; ils en ont tiré 
fort bon parti. Toutefois le gouvernement chilien s'est aperçu 
de quelques intempérances ; il n'accepte plus que les fourni- 
tures militaires lui soient envoyées d'Allemagne, et comme 

TOME VU. — 1912. 14 



210 REVUE DES DEUX MONDES. 

imposées d'office; il y a tendance, dans la jeune armée, à récla- 
mer des règlemens assouplis. 

C'est que le Chili s'affermit chaque jour en sa personnalité 
de peuple latin; il voudrait développer ses relations avec l'Italie, 
aujourd'hui surtout qu'un malentendu, entre Rome et Buenos- 
Aires, détourne du Rio de la Plata une partie de l'émigration 
italienne; on a parlé d'un traité de commerce italo-chilien, sur 
le principe de la nation la plus favorisée ; on étudie la création 
d'une ligne de paquebots directs, subventionnée par les deux 
gouvernemens. Les peones chiliens sont d'admirables ouvriers : 
aussi en demande-t-on partout, sur les salitreras du Nord et les 
placers aurifères du Sud, sur les chantiers de chemins de fer, en 
Argentine pour la moisson, à Panama pour les terrassemens; 
l'agriculture du Chili central, essentielle à la prospérité nationale, 
en souffre et comme, malgré les invites des Japonais, le gouverne- 
ment chilien ne veut pas de jaunes, il se tourne vers l'Italie, 
vers le Portugal et l'Espagne. Les Espagnols ont célébré sans 
rancune les centenaires de 1910, fêtes de l'hispanisme; leurs 
émigrans, dans le milieu rural chilien, ne se sentent pas dépaysés, 
comme au premier contact avec les sociétés plus composites de 
l'Argentine et de l'Uruguay; ils y pourront acquérir des terres 
moins chères encore ; les Chiliens lettrés se piquent de parler et 
d'écrire un espagnol plus pur que celui de leurs voisins de 
l'Est. 



Contrairement à ce que 'on croit communément chez nous, 
la France est représentée, au Chili, par une colonie importante, 
seize à dix-huit mille personnes, d'après les renseignemens les 
plus autorisés. La plupart sont originaires de nos provinces 
du Sud-Ouest, de la Gironde aux Pyrénées ; les Basques sont par- 
ticulièrement nombreux et se soutiennent entre eux avec autant 
de résolution que les Allemands eux-mêmes. On ne rencontre 
pas, parmi les résidens français du Chili, des fortunes considé- 
rables, pareilles à celles que des compatriotes ont amassées en 
Argentine; mais la colonie compte très peu de non-valeurs et de 
déclassés. Les meilleures boulangeries, les tanneries les mieux 
tenues du Chili se parent du titre de françaises; des maisons de 



IMPRESSIONS DU CHILI. 211 

commission, bien achalandées, appartiennent à des compatriotes, 
elles ne parviennent pas toujours, malgré des demandes détail- 
lées en France, à se pourvoir d'articles français, qu'achèterait 
volontiers leur clientèle. Dans la campagne, quelques vignobles 
sont propriétés françaises; beaucoup de viticulteurs chiliens 
engagent des Français , Bourguignons et Girondins, pour la 
direction de leurs vendanges et de leurs chais. En ces divers 
ordres d'activité, nos concitoyens arrivent presque tous à une 
aisance au moins moyenne; acharnés au travail pendant les 
années de conquête, ils s'accordent ensuite des voyages en 
France, mais sans abandonner leur résidence au Chili. Les 
Basques se distinguent par leur soin de se faire toujours relever 
par des jeunes qu'ils forment eux-mêmes, avant de leur trans- 
mettre leurs affaires; de là, entre notre pays basque et le Chili, 
la continuité de relations toujours entretenues : le 18 sep- 
tembre dernier, quatre-vingts « Américains » des Basses-Pyré- 
nées se réunissaient en un banquet, à Gambo, pour célébrer la 
fête nationale du Chili. 

Bien que le gouvernement français se soit peu inquiété 
de développer là-bas notre influence, des concitoyens, venus 
spontanément ou mandés par des amis, s'élèvent à des situa- 
tions éminentes parmi les intellectuels et dans les professions 
libérales. Les Chiliens apprécient en connaisseurs l'art de nos 
architectes, qui savent construire avec les matériaux du pays, 
donnent de la grâce à la brique, lorsque la pierre manque, et 
courbent harmonieusement la raideur des poutres de fer. Le 
Palais des Beaux-Arts de Santiago est une œuvre française; 
une des premières imprimeries et lithographies d'art de la capi- 
tale est dirigée par un compatriote : les Chiliens estiment qu'il 
n'est pas indiff"érent de composer avec goût des vignettes 
réclames et des en-têtes de papier commercial. Des ingénieurs 
français sont employés par les chemins de fer de l'Etat, d'autres 
ont proposé au gouvernement d'électrifier une section du lon- 
gitudinal, prouvant encore sur ce terrain la particulière faculté 
d'adaptation de la science française. Un ancien polytechnicien 
organise le service d'observation des tremblemens de terre ; son 
modeste laboratoire est creusé à la base du Gerro de Santa Lucia, 
au-dessous d'une plate-forme où chaque jour le coup d'un canon 
Krupp éclate, pour annoncer midi. U alcantarillado , ou travail 
d'assainissement de Santiago par un réseau d'égouts, difficile 



212 REVUE DES DEUX MONDES. 

en raison de l'horizontalité du sol, vient d'être terminé par une 
Société française. 

Notre colonie a dû beaucoup, — on ne m'en voudra pas de 
prononcer ici un nom propre, — au ministre de France, tout 
récemment admis à la retraite, qui a consacré au Chili près de 
sept années de sa carrière, M. Paul Desprez. Les Français, à 
l'étranger, sont souvent individualistes à l'excès, ou bien, croyant 
honorer la France en n'abdiquant rien des passions métropoli- 
taines, ils se campent par groupemens rivaux et consacrent 
leurs loisirs à de mutuelles excommunications; ils ont besoin 
d'un conseiller amical qui, sans indiscrétion ni brusquerie, s'in- 
téresse à leurs succès, adoucisse les jalousies personnelles, mul- 
tiplie les occasions de rapprochement, concilie, en vue de tâches 
communes, des bonnes volontés qui se boudaient et souffraient 
peut-être, en silence, de ne pouvoir s'entendre; ce rôle délicat 
est celui du ministre de France. Il faut, pour le bien remplir, 
ne pas se sentir un passant, — c'est trop souvent le cas dans 
l'AjTiérique du Sud, — et se dépenser beaucoup en efforts de 
détail, dont on sait d'avance qu'il sera peu parlé au quai 
d'Orsay, Il est vrai que, lorsque l'on quitte sa résidence, on est 
salué, comme le fut M. Paul Desprez, par l'unanimité d'une 
reconnaissance émue, qui s'exprime autrement que par des 
rites officiels. 

L'union réalisée de tous les résidens français du Chili s'est 
exprimée, en 1909, par la fondation d'un « mausolée » de la 
colonie, au cimetière de Santiago. Après quatre années de 
démarches patientes, le ministre de France, aidé de deux ou 
trois concitoyens estimés de tous, s'assura les fonds nécessaires 
— une cinquantaine de mille francs et, ce qui valait plus 
encore, le concours dévoué de tous ses administrés ; un archi- 
tecte français, fonctionnaire distingué du gouvernement chi- 
lien, dressa gracieusement la maquette ; les Sociétés de secours 
mutuels, la Société française de bienfaisance s'empressèrent de 
souscrire ; désormais, tous les Français qui ne reposeraient pas 
à Santiago dans des tombes de famille, goûteront dans le 
mausolée la paix d'une suprême réunion ; ils dormiront sous 
un manteau de terre de France, rapportée tout exprès, et 
pieusement étendue sur les fondations. Le monument est tout 
proche de celui que Santiago a élevé aux pompiers morts au 
feu ; deux pompiers des compagnies françaises sont ensevelis 



IMPRESSIONS DU CHILI. 213 

parmi ces braves. L'usage est maintenant établi que la fête du 
14 juillet s'ouvre, au cimetière, par un hommage aux disparus ; 
le cortège, en se rendant au mausolée, salue au passage en 
même temps les Chiliens et les Français tombés victimes du 
devoir. 

Tout récemment, aux environs de Santiago, sur un terrain 
donné par deux compatriotes qui rentrent en France après 
avoir vaillamment acquis leur indépendance, MM. Biaut, a été 
posée la première pierre d'une maison de retraite de la colonie; 
on l'appelle « le foyer français ; » ce sera, dans un site riant, sur 
les pentes d'une colline largement aérée, un tranquille atelier de 
famille pour des vieillards valides, et un asile temporaire pour 
les convalescens ; tous les frais ont été couverts par des libéra- 
lités privées ; des Chiliens ont tenu à en prendre leur part, et 
l'offre la moins touchante ne fut pas celle des ouvriers du 
village voisin, la « poblacion Biaut, >> qui ont donné dix mille 
briques pour aider à la construction, u Ceci sera ma dernière 
œuvre, » disait non sans mélancolie M. Paul Desprez aux amis 
qui l'en remerciaient ; en ce jour d'inauguration, qui fut aussi 
celui des adieux, le ministre avait reçu de chaleureux télé- 
grammes des résidens français de Tacna, d'Iquique, de 
Coquimbo, de Concepcion, de Punta-Arenas. Le gouvernement 
avait, pour cette circonstance, prêté la musique militaire d'un 
de ses régimens d'élite ; on écouta, tête nue, la Marseillaise et 
l'hymne chilien; la cérémonie prit fin aux accords de Sambi^e- 
et-Meiise. 

Jamais, mieux qu'après ces manifestations qui l'ont révélée 
capable d'une action solidaire, la colonie française n'a été plus 
justement populaire au Chili; jamais moment ne fut plus 
favorable pour resserrer ces amitiés et leur faire prendre une 
forme concrète. Le Chili possède une élite intellectuelle des 
plus instruites; ses services, militaires et civils, de cartogra- 
phie et de « mesure des terres » ne le cèdent pas aux meilleurs 
de l'Europe ; l'an dernier, au Congrès Scientifique International 
de Buenos-Aires, les rapports de la délégation chilienne furent 
multiples, divers et très remarqués. Aux premiers rangs du 
monde universitaire figurent des savans et des lettrés, des 
juristes, des médecins dont les meilleurs maîtres d'Europe 
s'honoreraient d'être les collègues; la plupart disent très 
haut leurs sympathies pour la culture française; on connais- 



214 REVUE DES DEUX MONDES. 

sait dans nos cercles littéraires Benjamin Vicufia Sabercaseaux, 
romancier et critique d'art, bibliothécaire des Affaires étran- 
gères à Santiago, que vient de faucher une mort prématurée ; 
Rodriguez Mendoza, l'auteur de Cuesta Arriba, publie à Paris 
ce livre où vibrent tous les atavismes de la réceptivité et de la 
passion d'indépendance de l'âme chilienne. 

En art comme en littérature, la France tient au Chili par 
des affinités intimes. Mais avons-nous fait tout ce qui dépen- 
dait de nous pour que l'on connut, là-bas, la France comme 
nation, comme une nation qui [entend compter parmi les plus 
actives et les plus dignes de considération ? Valparaiso, jadis 
point d'attache d'une division navale, ne voit plus que rarement 
notre pavillon ; elle serait heureuse de le saluer, pourtant, et 
l'a chaudement témoigné à l'équipage du Montcalm , venu 
pour les fêtes du Centenaire; à Santiago, le don par la colonie 
d'un beau monument commémoratif, « République et Liberté, » 
a par une aimable réciprocité valu à un jardin de ^la capitale le 
nom de « Place de France. » L'ordre chilien du Mérite, recon- 
stitué pour le Centenaire, fut remis au ministre de France par 
un groupe d'officiers chiliens, décorés de la Légion d'honneur. 
Pourquoi tous ces incidens symptomatiques sont-ils à peine 
relevés chez nous? Il vaudrait la peine, cependant, de les 
commenter et d'en comprendre les leçons. Aujourd'hui, le 
Chili accueillerait volontiers des Français dans plusieurs de 
ses services publics, enseignement supérieur, météorologie, 
géodésie; il ferait place à des banquiers qui ne lui tendraient 
pas, de loin, la faveur d'un emprunt, mais viendraient se 
mêler à sa vie quotidienne ; il manque de libraires français; il 
connaît surtout, en spécialités de parfumerie ou de médecine, 
les contrefaçons de nos concurrens (1)... 

Défendons-nous ; la lutte est d'autant plus attachante que 
nous rencontrons là-bas des amis — et des gens qui s'orga- 
nisent. Sous nos yeux, le Chili veut réformer des pratiques 



(1) En 1911, sur un commerce chilien total de 626,31 millions de piastres, dont 
328,83 aux exportations et 2P7,4S aux importations, la France figure pour 
14,34 millions et 19,2 respectivement dans ces deux colonnes. Elle occupe, dans 
l'une et dans l'autre, le quatrième rang, venant après l'Angleterre (121 et 94), les 
États-Unis (67,6 et 3(>, 5), l'Allemagne (63, i et 72). Les transactions franco-chiliennes 
accusent un progrès sensible en 4910 sur 1H09. (D'après un rapport de M. Albéric 
Néton, consul de France à Valparaiso, publié en novembre 1911 par le Moniteur 
Officiel du Commerce.) 



IMPRESSIONS DU CHILI. 215 

gouvernementales qui avaient, naguère, troublé quelque peu le 
mouvement des affaires. Sa stabilité politique est solide : à 
la fin de 1910, la mort du président Montt, celle du vice- 
président Albano, survenue quelques jours après, n'ont pas un 
instant paralysé le jeu normal de la Constitution ; le doyen des 
ministres a provisoirement assumé la présidence, jusqu'à la 
nomination régulière d'un président définitif, M. Ramon Barros 
Luco; la transmission des pouvoirs a été parfaitement calme, 
malgré cette série d'accidens accumulés. Mais il est vrai, et 
les dirigeans de la politique chilienne ne le cacheat pas, que les 
finances réclament un régime de recueillement, que le change 
trop bas assure des avantages seulement provisoires aux indus- 
triels mêmes qui en désirent le maintien, que les récentes 
émissions de papier-monnaie ont dépassé toute mesure, qu'il 
convient de moins sacrifier aux politiciens et, sur un territoire 
tout en façade, très vulnérable, de renoncer aux mesquineries 
du caudilismo d'arrondissement. Homme d'âge et d'expérience, 
le président voudrait grouper autour de lui toutes les forces 
vives, élaborer et réaliser un programme qui dominerait les 
revendications des partis; nous espérons qu'il n'a pas trop 
présumé de la clairvoyance patriotique de ses concitoyens. 
Nulle part de meilleur cœur qu'en France, et avec le désir plus 
sympathique de stimuler cet essor, on n'applaudira aux 
progrès de la nation chilienne, travailleuse et idéaliste tout 
ensemble, riche de cultivateurs, de pionniers, d'artistes et de 
soldats. 

Henri Lorin. 



REVUE MUSICALE 



Théâtre de l'Opéra. : Déjanire, tragédie lyrique en quatre actes, paroles de 
Louis Gallet et M. Camille Saint-Saëns, musique de M. Camille Saint- 
Saëns. — La Roussalka, ballet en deux actes ; scénario de MM. Hugues 
Le Roux et Georges de Dubor, musique de M. Lucien Lambert. — 
Musiques sur l'eau (poésies d'Albert Samain) de M. Théodore Dubois. — 
Théâtre de l'Opéra-Comique : Bérénice, tragédie en musique, en trois 
actes, de M. Albéric Magnard, 

Il nous a plu de revoir à loisir, loin du théâtre ou du concert, et 
comme en tête à tête avec la seule musique, ceux des ouvrages de 
l'iUustre auteur de Déjanire qu'on peut appeler antiques : nous vou- 
lons dire ceux-là dont M. Saint-Saëns emprunta le sujet ou l'idée à 
l'antiquité. Ce fut vraiment une belle revue. En tête ont paru trois 
des Poèmes symphoniques : Phaélon et les deux « Héraclides, » le 
Rouet d'Omphale et la Jeunesse d'Hercule, dont le principal thème 
sert en quelque façon d'épigraphe mélodique à l'opéra nouveau. Vint 
ensuite, pour une moitié du moins, la Lyre et la Harpe, admirable 
diptyque sonore. Enfui, passant de l'ordre des idées, ou des images, 
à celui des figures vivantes, nous avons évoqué trois héroïnes, fort 
inégales d'ailleurs : Antigone, Hélène et Phryné. Laissons de côté les 
« poèmes » pour orchestre seul et ne rappelons, à propos d'un drame, 
ou d'une tragédie en musique, que la cantate et les trois partitions de 
théâtre. 

On sait le sujet de la Lyre et la Harpe, une des premières odes de 
Victor Hugo : c'est l'opposition et comme le débat entre les'deux âges 
et les deux âmes de l'histoire, l'antithèse entre les deux versans de 
l'humanité que sépare la croix, entre le paganisme et le christianisme, 
célébrés l'un et l'autre, en strophes alternées, par la lyre profane et 
la harpe sainte. Historique, philosophique, morale, poétique, cette 



REVUE MUSICALE. 217 

alternative est musicale aussi. Bien plus, elle l'est éminemment, et 
l'étude comparée des paroles, même d'un Victor Hugo, et de la 
musique, mais d'un Saint-Saëns, montre à n'en pas douter que la 
musique a su, mieux encore que la poésie, avec plus d'éclat, de 
richesse, de variété surtout, accuser, fortifier, élargir le contraste qui 
fait l'essence même du sujet. 

Rien que dans la couleur antique, la musique a marqué plus que 
des nuances. Dans l'âme païenne elle a distingué divers états. Au 
début de la première strophe : « Dors, ô fils d'Apollon! » des accords 
parfaits, les plus calmes de tous les accords, s'étagent, s'égrènent en 
arpèges lents, presque silencieux, autour du poète endormi. Nous 
croyons voir et, longuement, nous contemplons, béni, bercé par les 
Muses, le sommeil antique répandu sur un front ceint de lauriers. 
Enfin, quand vient le dernier vers : « La lyre chante auprès de toi, » 
alors il semble en effet que la lyre s'éveOle ; son nom, trois fois redit, 
provoque dans Forchestre l'éclosion, puis l'explosion d'un enthou- 
siasme qui bientôt s'apaise, tombe, et les cordes d'or, un moment 
pressées et vibrantes, redeviennent muettes. 

En ce conflit d'idées et de sentimens, toute créature intervient. Il 
n'est pas jusqu'aux animaux qui n'y apportent leur symbohque témoi- 
gnage. La colombe, figure de l'Esprit-Saint, descend des cieux; l'aigle 
au contraire y monte, et nous entendons, nous voyons presque l'oi- 
seau de Jupiter s'enlever sur des basses vigoureuses et grondantes, 
sur des trémolos frémissans, aux sons d'un orchestre qui siffle et 
fend l'espace, d'une voix qui lance l'éclair et la foudre. 

D'une main rude ou caressante, le musicien fait sonner toutes 
les cordes de la lyre. A l'ode ardente succède la plus voluptueuse 
élégie (voir certaine strophe, exquise entre toutes, à la louange non 
de l'amour, mais des amours : « Aime! Eros rèqne à Gnide, à 
l" Olympe, au Tartare ! ») Jusqu'à la fin, surtout à la fin de cette can- 
tale où deux voix se répondent, la voix du paganisme peut-être 
l'emporte. Un souffle dionysiaque anime, exalte le dernier chant de 
la lyre : 

Jouis ! c'est au fleuve des ombres 
Que va le fleuve des vivans ! 

Hé ! quoi, diront les renchéris, une valse ! Oui, mais laquelle ! De 
quel cœur, de quelle fièvre elle marque les pulsations! Avec quel 
entrain, quelle verve juvénile! Carpe diem... Nunc est bibendum. 
Il existe plusieurs espèces d' « impératif catégorique. » Ce n'est pas 



218 REVUE DES DEUX MONDES. 

celui de la raison, mais celui de la folie, ou tout au moins de la joie 
païenne, qui presse et précipite ici l'élan d'un hymne doublement 
bachique, à la fois danse et chanson. 

Gardons-nous enfui de négliger cette autre strophe de la lyre : 

Chante ! Jupiter règne et l'univers l'implore. 

EUe chante l'âme antique toujours, mais l'âme du monde. Lancée, 
fouettée d'abord par des traits de \iolons, elle est bientôt entraînée 
dans un tournoiement, dans une céleste ronde où les thèmes se meu- 
vent, roulent et voguent ensemble à travers l'espace. Instrumentales 
.ou chorales, les masses évoluent avec ordre. Après Théocrite ou Piur 
dare, on se souvient ici de Pythagore. Ainsi que des mathématiques, 
il peut donc y avoir, dans la musique, même de la cosmographie! Et 
l'on conclurait volontiers un peu comme concluait, après une rêverie 
astronomique aussi, l'auteur des Sources, le P. Gratry : si, en face de 
cet ensemble grandiose, de cet harmonieux univers, si, en face de ces 
mouvemens admirables et de ces lois sereines des sons, obéies avec 
sérénité, vous écoutez sans entendre et sans comprendre, alors, oh! 
alors je vous plains. 

Maintenant, « en scène! » Sur le théâtre de M. Saint-Saëns, Hélène 
occupe une place modeste. Je ne me souviens guère que d'une seule 
phrase, charmante d'ailleurs, où la fille de Léda regrettait, un peu 
dans la manière, sinon de la Belle Hélène d'Offenbach, au moins de 
la Bonne Hélène de M. Jules Lemaître, l'heureuse paix que sa beauté 
fatale avait compromise et perdue. 11 y avait là de la dignité, de la 
bonhomie aussi, de la lassitude, avec un grain peut-être de malice. 
Rien de pareil dans VAntigone traduite de Sophocle par Meurice et 
Vacquerie et représentée en 1893 au Théâtre-Français avec accompa- 
gnement d'orchestre et de chœurs. Antigone elle-même n'y chantait 
pas. Il est vrai que la voix, les accens, les gestes et les attitudes de 
M""* Bartet composaient la plus pure harmonie. Quant à la musique, 
le musicien, qui ce jour-là se trouvait en goût d'archéologie, l'avait 
exactement réduite aux élémensdela musique antique : modes grecs, 
unisson vocal, orchestre peu nombreux (quelques flûtes, haut- 
bois, clarinettes, harpes et quatuor à cordes), qui tantôt soute- 
nait les voix à l'unisson, tantôt brodait sur la mélodie un léger contre- 
point. L'ensemble était austère, un peu rigide. Pourtant ces moyens, 
ces effets archaïques, assurément les plus simples qui soient au 
monde, parurent quelquefois nouveaux par leur simphcité même. On 



REVUE MUSICALE. 219 

entrevit aussi quelles ressources, quelles richesses tient en réserve 
le rythme d'ahord, et puis la monodie, qui n'est qu'une Ugne, une 
seule, de sons. Ainsi tout en cette œuvre se conforme à la lettre de 
l'art antique. Mais une page au moins, déUcieuse, en respire aussi 
l'esprit ou l'àme : c'est l'hymne à Eros, imité d'une chanson populaire 
que Bourgault-Ducoudray rapporta de Grèce, de sa Grèce bien-aimée : 
deux strophes, très brèves, que chante une voix seule, à laquelle, en 
trois mesures à peine, le chœur, pour conclure, répond. Là encore 
tout paraît ancien et purement grec : le mode, les modulations, l'ac, 
compagnement d'une harpe, qui pourrait être une lyre, l'espace ou 
Vambitus étroit où se meut la mélodie, enfin jusqu'à cet ornement 
léger, ce gruppetto qu'on appelle « mélisme, » et qui ressemble à une 
boucle sonore. Avec cela, tout est moderne, tout est jeune, et pas un 
de nos chants d'aujourd'hui ne saurait mieux que cet hymne d'au- 
trefois mettre en notre cœur le trouble, et dans nos yeux presque 
les larmes, d'une tendresse vague et d'une étrange mélancolie. 

Au contraire, il n'y a pas trace dans Phryné d'archéologie musi- 
cale. Tout y est de notre temps, y compris, en certain passage, l'irré- 
vérence et la parodie. M. Saint-Saëns, qui fait tout ce qu'il veut, 
n'aurait eu qu'à le vouloir, pour changer cet opéra-comique en une 
savoureuse opérette. Reportez-vous seulement à certains chœurs du 
premier acte, qui célèbrent l'inauguration du buste d'un archonte. 
Comme satire, comme caricature municipale et pohtique, pour ba- 
fouer, pour « conspuer » selon leur mérite, quelques-uns de nos 
archontes modernes, la musique no saurait déployer plus de verve et 
d'ironie. 

Jamais non plus, depuis Gluck, Berhoz et Gounod, la musique ne 
témoigna plus d'admiration et de respect aux belles imaginations de 
l'antiquité. Dès que Phryné paraît, une atmosphère et comme un 
parfum mystérieux, presque sacré, flotte autour d'elle. Elle marche 
dans un halo sonore. La musique ici l'enveloppe; mais, ailleurs, 
plus hardie et magnifiquement lyrique, elle la dévoile. On ne saurait 
assez rappeler et vanter le récit, fait par la courtisane, de certain 
bain de mer, à sa beauté glorieux, le soir où des pêcheurs, qui 
jetaient leurs filets, crurent voir et saluèrent en elle Aphrodite. C'est 
un chef-d'œuvre que cet épisode, et de plus d'une manière : chef- 
d'œuvre pittoresque et pathétique à la fois. Avec ampleur, avec séré- 
nité, la symphonie et la voix décrivent d'abord le calme nocturne 
et marin ; puis^ avec une grâce ondoyante, les ébats de la baigneuse. 
Bientôt le calme se trouble et le paysage s'emplit, devant la rayon- 



220 REVUE DES DEUX MONDES. 

riante apparition, d'un émoi religieux. Tout était paisible, tout est 
bouleversé : l'âme des nautoniers, celle de la jeune femme et celle 
des mers. Alors, avec les pêcheurs éblouis, on dirait que la musique 
elle-même s'abuse et qu'enivrée de son erreur, de son égarement 
divin, elle acclame, elle adore Aslarté, naissant de l'écume des 
flots. 

On aimerait de rechercher un jour les sentimens, les sensations et 
les spectacles, autrement dit les ordres divers de la pensée, de la 
vision aussi, dont un Saint-Saëns a créé des représentations sonores. 
N'est-ce point en somme à cette création que le talent, voire le génie 
des maîtres se reconnaît et se ramène? Ce jour-là, des pages comme 
celles que nous venons de rappeler et de réunir, compteront parmi les 
plus purs hommages que la musique moderne et française ait ren- 
dus au génie de l'antiquité. 

Venons enfin à Déjanire. Si, pour y arriver, nous avons pris le 
plus long, nous arrêtant à des œuvres antérieures, mais, parle sujet 
au moins, similaires, ce n'est pas avec le dessein d'en esquiver ou 
d'en abréger l'étude. La forte tragédie lyrique de M. Saint-Saëns n'a 
pas besoin de ces précautions, de ces ménagemens, pareils aux 
mensonges que Renan jadis appelait « d'eutrapélie, » et qui ne 
trompent pas. 

Sous sa forme première, aujourd'hui retouchée, Déjanire se rat- 
tache en notre mémoire à des impressions pittoresques : un été du 
Midi, la petite ville de Béziers en fête, et, sous les fenêtres du plus 
aimable des hôtes, pendant un banquet, le passage de certain 
« Chameau, » bête locale et traditionnelle un peu parente de la 
Tarasque provençale. Il nous souvient encore, après le festival, d'une 
visite au généreux poète Henri de Bornier, en son mas voisin 
d'Aigues-Mortes, caché sous les platanes et les lauriers-roses. Un 
jour, on allait voir la ville de saint Louis et la tour de Constance, sous 
sa robe de pierre que le temps a faite d'or. Un soir de lune, au bord 
d'une mare, des Bohémiens étaient campés et jamais scène plus 
simple, par une nuit plus belle, n'eut plus de grandeur et de majesté. 
Quant à la musique àe Déjanire, exécutée dans les arènes, en plein 
air, nous ne l'avions guère entendue. Cette fois-ci, la salle même de 
l'Opéra lui fut moins funeste, et n'en a pas tout dévoré. 

Faut-il, ayant égard à la décadence des études classiques, rappe- 
ler le sujet de la tragédie? C'est Hercule amoureux de la jeune lole, 
.dont il a non seulement vaincu, mais tué le père. Et cette victoire, et 
_ce sang versé, ne sont pas les seuls obstacles où se heurte la passion 



REVUE MUSICALE. 221 

d'Alcide. Premièrement lole aime Philoctète, de qui secondement 
elle est aimée. Déjanire enfin et surtout n'entend pas souffrir une 
trahison. Apres quelques péripéties, dont la plus décisive est le 
consentement résigné d'Iole à l'hymen qu'elle déteste, le salut de 
Philoctète étant à ce prix, Déjanire a recours à l'envoi de la tunique 
sanglante, ne la croyant douée que d'un charme d'amour. 

Vous en savez l'effet plus funeste. Autrefois Chénier, d'après 
Ovide, l'a décrit superbement : 

Œta, mont ennobli par cette nuit ardente, 
Quand l'infidèle époux d'une épouse imprudente 
Reçut de son amour un présent trop jaloux. 
Victime du Centaure immolé par ses coups, 
Il brise tes forêts : ta cime épaisse et sombre 
En un bûcher immense amoncelle sans nombre 
Les sapins résineux que son bras a ployés. 
Il y porte la flamme, il monte, sous ses pieds 
Étend du vieux lion la dépouille héroïque. 
Et, l'œil au ciel, la main sur la massue antique, 
Attend sa récompense et l'heure d'être un dieu. 
Le vent souflle et mugit. Le bûcher tout en feu 
Brille autour du héros, et la flamme rapide 
Porte aux palais divins l'àme du grand Alcide. 

A l'Opéra, les choses finissent aussi mal, mais avec moins de 
magnificence, et surtout beaucoup plus lestement. Ce dénouement, 
que Musset, à bon droit, aurait qualifié de « bien cuit, » ne met peut- 
être pas cinq minutes à cuire. 

En général, une des qualités éminentes du nouvel opéra de 
M. Saint-Saëns est la brièveté. Rien n'y traîne, rien n'y languit, 
hormis peut-être, par momens, le rôle nécessairement ingrat de 
Philoctète. Mais cette brièveté n'est pas sécheresse, encore moins 
indigence. La musique de Déjanire a les caractères d'une esquisse 
et comme d'un crayon sonore, mais qui serait d'un maître : la sîîreté, 
la force, avec la souplesse, l'aisance, et, quand il le faut, la fuiesse. 
Elle suggère, cette musique, elle indique, et elle passe. Elle sait, en 
disant peu, tout faire entendre. Elle épargne la matière et la choisit, 
au heu de la prodiguer. Des notes en petit nombre lui suffisent: 
toutes celles pourtant qui sont nécessaires, et quelques-unes avec, 
pour l'agrément, parfois pour les déUces. Prenez les personnages et 
les « situations : » comme caractères et comme « elTets, » comme vie 
et comme vérité, rien n'y manque. Les deux figures d'Hercule et de 
Déjanire, soit isolées, soit aux prises l'une avec l'autre, sont posées. 



222 REVUE DES DEUX MONDES. 

et composées d'une main ferme. Lem^s sentimens, leurs aspects, 
même extérieurs, se traduisent par d'énergiques raccourcis. Pour 
Hercule, c'est tantôt une brève sonnerie de trompettes, tantôt le 
thème, rappelé ou développé modérément, de sa jeunesse. Le rôle 
aussi de Déjanire se contient et se concentre beaucoup plus qu'il ne 
se déploie. Oui, les formes de cette musique, encore une fois, sont 
brèves; mais du moins elles sont. Elles sont dès le commencement, 
dès les premières notes. A peine ont-elles paru, qu'elles portent en 
nous la notion de leur être et l'assurance de leur réalité. 

Et puis, une ou deux fois au moins, quand le drame ou le lyrisme 
l'exige, il arrive que la musique prend son temps et se donne carrière. 
Elle remplit alors de plus vastes épisodes : les imprécations de Déja- 
nire à la fin du premier acte; à la fin du second, les fureurs d'Hercule 
et l'admirable chœur propitiatoire qui les suit. Là sont les pages 
maîtresses de l'œuvre et, comme elles gardent, malgré leur ampleur, 
un juste rapport avec le reste, elles couronnent l'ensemble et ne 
l'écrasent pas. 

n est impossible, quand on étudie un ouvrage de M, Saint-Saëns 
et, dans cet ouvrage, la nature et l'art du musicien, de ne pas en 
revenir toujours à la seule idée, au seul idéal où cet art se rapporte, 
au seul mot qui le puisse définir : celui de classique. Sainte-Beuve 
entendait par là d'abord, au sens latin, l'excellence et le premier 
rang. Le terme implique de plus, autant que la grandeur, et dans 
cette grandeur même, l'ordre et la discipline, la proportion et l'équi- 
libre; jusque dans le lyrisme et l'effusion, la retenue et la maîtrise, 
une forme enfin, un style, dont la force du sentiment, voire la 
violence de la passion, n'altère pas la pureté. 

Regardez seulement, sans même l'entendre, la partition de Déja- 
nire. Rien qu'à la vue, ou pour la vue, elle est claire, avec des blancs, 
beaucoup de blancs. Les notes semblent y avoir été semées d'une 
main discrète et non pas à poignées. Elle épargne nos yeux, comme 
elle ménagera nos oreilles. Et puis elle porte à tout moment des 
indications de ce genre : en mesure, bien rythmé, ne pas ralentir, sans 
presser. Et cela fait grand bien. On aime de retrouver ici les élémens 
d'un solfège supérieur, les articles du catéchisme musical, un rappel 
aux principes, aux vérités fondamentales que la plupart des musi- 
ciens, compositeurs, interprètes, et le public par-dessus le marché, 
ne connaissent plus. En reprendront-ils connaissance? M. Saint-Saëns 
lui-même nous contait qu'une partition de Rameau porte également, 
écrit de la main du maître : Bien en mesure. On me l'avait promis. 



REVUE MUSICALE. 223 

Et ces derniers mots donneraient à penser qu'on n'avait peut-être 
pas tenu la promesse. 

La mesure, au sens non plus spécifique, mais général du terme, la 
mesure est partout gardée en Déjanire. EUe assure et fait harmonieux 
les rapports entre les élémens divers, entre les chœurs et les soli, 
entre la musique et la parole, entre l'orchestre et la A'oix. Que celle- 
ci déclame ou chante, les instrumens la servent et ne rasser\issent 
pas. Ils chantent avec elle et non pas sans ou contre elle. Plus d'un 
exemple montrerait l'heureuse alUance de la symphonie avec le réci- 
tatif ou le chant d'un personnage isolé, quand ce n'est pas [voyez la 
tumultueuse approche de Déjanire, au premier acte] avec les 
rumeurs et les mouvemens de la foule. Cette musique, en tout effi- 
cace, l'est jusque dans le détail de la déclamation. « Que peu de 
temps suffit pour changer toutes choses ! » Il suffit aussi de peu de 
sons. Telle phrase d'Hercule : « J'ai dormi dans la fraîche rosée; » 
quatre mots, parfaitement insignifians, de la suivante Phénice : 
« Alors Déjanire est venue, » autant de propos qui, parlés, ne sont 
rien, mais qui chantés, chantés à peine, deviennent quelque chose, et 
de déUcieux. Chant, déclamation, orchestre, un orchestre qui lui- 
même tantôt déclame et tantôt chante, qui soutient la parole, qui 
l'exalte et l'échauffé, qui la précipite, à moins qu'il ne l'arrête et 
ne la hrise, tous ces élémens combinés font des fureurs de Déja- 
nire (fin du premier acte) un monologue éloquent. Les fureurs 
d'Hercule, par où le second acte s'achève, égalent au moins celles de 
son épouse. A travers le chœur superbe qui les suit, elles retentissent 
encore, mêlant une espèce d'horreur à la pitié du peuple pour le 
héros que torture l'amour. Puis elles s'éteignent, et maintenant c'est 
une prière, quijailhtet s'envole de l'invective apaisée. Il n'y a pas 
de plus beau chœur dans la partition, mais tous les chœurs y sont 
beaux, emportés par un lyrisme robuste, héroïque, volontiers 
farouche, et digne, celui-là, qu'on le compare avec l'inspiration d'un 
Chénier. 

Dans la Revue critique des idées et des livres, on rappelait derniè- 
rement cette parole d'un grand peintre de France : « Les sens seuls, 
disait Poussin, ne doivent pas juger mes tableaux : il faut appeler 
la raison. » EUe est également le juge nécessaire des œuvres d'un 
Saint-Saëns et toujours elle décide en leur faveur. Cette musique, 
où rien de l'intelUgence ne manque, la contente aussi tout entière. 
Elle Aient de l'esprit et elle y retourne. M. Saint-Saëns n'a jamais 
cru, — lui-même l'écrivait un jour, — « que l'expression fût la prin- 



224 REVUE DES DEUX MONDES. 

cipale qualité de la musique (1). » Aussi ne la recherche- t-il pas 
avant tout et toujours. En tel ou tel passage de Déjanire, il se peut 
que la musique soit expressive modérément, ou que même elle ne 
prétende exprimer rien. Elle n'en est pas moins de la musique, et de 
la meilleure. Quand Déjanire conte à Phénice l'histoire de Nessus 
et de son propre enlèvement, de sa délivrance et de la tunique san- 
glante laissée entre ses mains par son ravisseur expirant, la narra" 
tion nous paraît un modèle de ce genre, ou de ce style, où la musique, 
n'ayant pas à nous émouvoir, sait pourtant nous intéresser et nous 
retenir. Un autre épisode, plus secondaire encore (Phénice offrant à 
la reine le secours de ses enchantemens), pourrait bien être, dans le 
goût classique, archaïque même, un petit chef-d'œuvre de musique 
pure. Mais n'allez pas au moins vous imaginer que le public de 
l'Opéra prenne garde à de telles vétilles. 

Ainsi le musicien de Déjanire « fait de la musique » à propos de 
tout, et de rien, pour le plaisir comme on dit, pour le sien et pour le 
nôtre. Mais dans cette musique parfois, quoi qu'en pensent les gens 
qui ne la sentent pas, notre cœur autant que notre esprit s'intéresse. 
Il serait hardi de refuser le don du pathétique au musicien de Samson 
et Dalila. Et maint passage, par nous cité, de son œuvre nouvelle, 
ne permet pas non plus qu'on accuse d'apathie Hercule, ou Déjanire 
même, ou la foule, sympathisant avec eux. Fût-ce dans l'ordre des 
sentimens tempérés, nous défendrions contre M. Saint-Saëns la valeur 
expressive de la musique, et de sa musique à lui. Nous lui ferions 
avouer, par exemple, qu'il y a dans le rôle d'Iole des grâces et comme 
des blancheurs exquises, ou que les adieux mensongers de Déjanire 
à Hercule respirent la plus hypocrite tendresse. Il n'est pas jusqu'aux 
choses mêmes, que cette musique ne sache rendre vivantes et poé- 
tiques : témoin l'espèce d'invocation que Déjanire adresse d'abord à 
la robe fatale, puis au firmament, où Junon, dit-elle, a placé, parmi les 
astres, les victimes du héros. Poésie de la nature, poésie du surna- 
turel, aucune ici ne manque; par le contour mélodique, par les 
accords et par les timbres, tout nous devient sensible : l'influence de 
la tunique mystérieuse, et la profondeur de l'azur nocturne, et le 
scintillement des constellations. 

Quant au sentiment proprement dit, plusieurs ont estimé qu'il y 
en avait trop, et de la sentimentalité même, au dernier acte, dans le 
chant nuptial d'Hercule. Ils ont traité de romance, ou peu s'en faut, 

fl) Portraits et souvenirs (article sur Gounod). 



REVUE MUSICALE. 225 

l'hymne qu'un lyrisme tendre, mais noble et pur, anime. Ceux-là ne 
comprennent le fils d'Alcmène et ne l'imaginent que l'arc ou la 
massue en main. Ils oublient le fuseau, et que, dans les intervalles de 
ses rudes besognes, le héros se permettait sans doute quelques dou- 
ceurs. Encore une fois, celles-ci n'ont rien de mièvre ni de fade. Elle 
est vraiment antique, l'ode amoureuse : elle l'est par des nuances de 
rythme ou de métrique, par les modes et les cadences, par les inflexions 
de la ligne vocale ; par le caractère général, ou Véthos (il est permis 
ici de parler grec), elle l'est encore; elle l'est enfin, — en deux 
mots, que nous avons employés tout à l'heure, — par la lettre comme 
par l'esprit. Et puis, elle est un chant, un chant qui se dessine et s* 
déroule; parmi tant de choses brèves et concentrées, elle dure ei; 
s'épanouit. Dans l'ensemble et comme sur le fond d'une œuvre très 
noble, très grave, un peu sévère, elle ne fait pas l'effet d'une tache, 
mais d'une parure, ou d'une fleur. 

M. Muratore a modulé, modelé, tantôt en force et tantôt en dou- 
ceur, avec des effets alternés de lumière et d'ombre, cette cantilène 
d'amour. C'est un chanteur et c'est un artiste que M. Muratore. Le 
héros qu'il nous a montré n'est point un Hercule de foire, mais plutôt 
de musée : antique par la silhouette et le relief plastique et, dans la 
composition du rôle, par une ^dgueur jamais brutale ni massive. Il a 
donné de plus à tout son personnage un air sombre, fatal. Et cette 
mélancolie encore est très antique. Je ne sais plus quel poète grec la 
prête à l'archer divin lui-même après sa victoire. L'éloge de la voix 
et du talent de M™^ Litvinne n'est plus à faire. On doit savoir à la 
cantatrice un gré tout particulier de chanter finement, à mi-voix, 
lorsqu'il le faut; de ne rien sacrifier, en de tels passages, aux exi- 
gences d'un vaisseau trop vaste et funeste, et de placer ainsi la 
vérité d'une œuvre, fût-ce d'un détail de cette œuvre, au-dessus de 
la vanité des applaudissemens. 

Dans le rôle de la princesse lole, M'^^ Gall a tort de prodiguer et de 
« pousser » sa voix. M"*" Gharny (la suivante et magicienne Phénice) a 
raison de donner seulement la sienne. Les chœurs de l'Opéra n'ont 
jamais été meilleurs, et pour cet opéra j'aurais souhaité que le style 
des décors et des costumes ressemblât davantage au style de la 
partition. 

Le petit ballet, tout petit, qui s'appelle la Roussalka, n'a de 
russe que le nom, le sujet et, au premier acte, les costumes; la 
musique, à peine, et pas du tout la mise en scène et la chorégraphie. 
TOME vu. — 1912. 15 



226 REVUE DES DEUX MONDES. 

Les roussalkas sont les mêmes jeunes personnes, mortes par amour 
et par submersion, devenues Ondines, et que willis on nomme sous 
d'autres deux, je veux dire sous d'autres eaux. Elles dansèrent autre- 
fois chez nous un ballet, resté célèbre, Gisèle. Ainsi Gisèle h\t une 
lloussalka française, ou bien encore, la Jioussalka, c'est la Gisèle de 

la Russie. 

Plus précisément c'est l'histoire d'un jeune boïard amoureux delà 
fille d'un meunier. Comme il lui déclarait sa flamme, la comtesse sa 
mère, qui chassait dans les bois environnans, vint à passer près du 
moulin et surprit les amans. Altière et dure, la douairière somma son 
fils de la suivre. Alors l'abandonnée se précipita dans le Volga voi- 
sin. Changée en roussalka, elle revient désormais toutes les nuits 
danser avec ses compagnes sur la rive du fleuve. Le jeune homme, 
une nuit, y retourne lui-même et, l'ayant revue, il se laisse par elle 
entraîner sous les flots. Il y périt d'abord. Mais la reine des Ondines, 
cédant aux larmes de sa sujette, ranime l'amoureux transi, et lui 
rendant une vie aquatique, bénit les amours, maintenant immortelles, 
du roussalki et de la roussalka. 

En paroles, cela ne dit pas grand'chose. En musique non plus. Il 
manque à la partition de ce ballet à peu près tout ce dont une partition 
de ballet a besoin plus qu'une autre : l'invention mélodique, rythmique 
surtout, la couleur instrumentale, et la fantaisie, et la poésie ailée. Au 
surplus, rien ici n'est détestable, ou méprisable seulement. Comme le 
bien, le mal y fait défaut. Non ragionicmi di lor, ma guarda e passa. 
Tolstoï a raconté qu'un jour, — c'était un de ses jours de musicopho- 
bie, — il entra dans un théâtre de musique pendant une répétition. Et 
A'oyant quel effort, ou plutôt quelle somme d'efforts, et de tout genre, 
esthétique, matériel, un tel exercice comportait, l'écrivain se demanda : 
« Que fait-on ici? Pourquoi travaille-t-on? Et pour qui? » Certes, les 
œuvres ne manquent pas, qui répondraient, bien haut et fièrement : 
« Pour qu'il y ait dans le monde plus de beauté, plus de joie. » Il 
existe d'autres œuvres, infiniment plus nombreuses, qui feiaient une 
réponse plus modeste. Le ballet que l'Opéra vient de représenter 
appartient à la seconde catégorie. 

Il nous plaît, en terminant, de vous recommander une autre mu- 
sique des eaux. On sait que Haendel écrivit, sous le titre de Waler- 
mnslc, des symphonies de fête ou de gala, pour accompagner sur la 
Tamise les promenades royales. Dans un genre plus intime, M. Théo- 
dore Dubois vient de publier des Musiques sur l'eau. C'est un recueil, 



REVUE MUSICALE. 227 

OU, comme on doit dire à présent, un « cycle » de six mélodies ou 
h'eder, avec accompagnement de piano. Voilà pour la désignation 
technique, ou générique. En d'autres termes, un peu moins secs, 
c'est un poème sonore, et tout simplement délicieux. Mais, au fait, il 
n'est pas déjà si simple, et le charme en est complexe autant que 
changeant. Il est formé, ce charme, d'élémens subtils, unis, ou 
plutôt fondus ensemble et qu'on ne saurait séparer. Les harmonies, 
originales et fines, tiennent de si près à la mélodie, que, pour les en 
détacher, il faudrait la déchirer elle-même. Le chant fleurit parmi les 
branches et les feuilles de l'accompagnement, ou plutôt d'une ingé- 
nieuse symphonie. Riend'égal à la Uberté du rythme et de la mesure, 
hormis la souplesse d'une ligne sonore que la moindre variante de la 
pensée, du sentiment, ou de la parole, infléchit. Tout cela, c'est de 
l'art le plus jeune, et tout cela se rencontre dans l'œuvre, — soit 
dit avec respect, — d'un « ancien. » Mais quelque chose aussi d'ancien 
se mêle à ces nouveautés et les tempère : c'est la sagesse, ou la raison, 
ou, plus familièrement, le sens commun, utile à la musique même et 
s'accordant, mieux qu'on ne le croit, avec le sens du rare et de l'exquis ; 
sens de la tonahté, de la modulation, du rythme, de l'harmonie; 
sens de ce qu'il y a dans chacon de ces ordres divers, sous les chan- 
gemens qu'on y peut apporter, de persistant et de nécessaire. 
N'oublions pas une belle formule de Gounod : « Jamais de bornes, 
mais toujours des bases. » Dans la nouvelle œuvre de M. Théodore 
Dubois, vous ne trouverez pas moins d'aplomb que dans les autres, 
mais vous y découvrirez plus de lointain. Enfin et surtout, vous y ren- 
contrerez de la poésie, de la sensibilité, de l'émotion même, les notes 
les plus profondes de la tendresse et de la mélancolie. Çà et là des 
accens pathétiques viennent aviver, sans la rompre, la douceur de 
ces chants, tantôt fluides comme l'eau qui court, tantôt paisibles 
comme l'eau qui dort. Paysage, état d âme, tout est compris, tout est 
exprimé. Lisez, Hsez les Musiques sm' l'eau. 

Nous ne pouvons que signaler aujourd'hui la Bérénice de M. Albé- 
ric Magnard. Mais nous dirons un jour quelle épaisse et pesante 
musique y écrase le sujet et l'héroïne de la tendre élégie. 

Camille Bellaigue. 



CHRONIQUE DE LA QUINZAINE 



Si M. Lucien Hubert n'avait Tâme d'un doux philosophe, il pour- 
rait, à cette heure, et depuis bien des heures, contempler amèrement 
la déroute de sa grande idée. Il aurait voulu que la Chambre jurât à 
la nation, d'abord de ne point parler du tout de l'accord franco-alle- 
mand, puis de n'en parler que très peu ; et elle en a parlé huit jours. 
Rendons-lui sans retard cet hommage que ce fut en général par des 
orateurs choisis et à qui les Immortels, conducteurs de leur langue, 
firent le plus souvent la grâce qu'ils ne dissent rien qui pût être repris. 
Au point de vue de la forme, et pour sa tenue correcte, la discussion 
fut même de celles dont on aime à écrire qu'elles honorent la tribune 
française. Le débat s'ouvrit devant une assemblée au complet, députés, 
auditeurs et spectateurs, spectatrices aussi que ces joutes illustres 
attirent et qui traverseraient héroïquement un fleuve d'ennui pour 
aller cueillir sur l'autre rive une fleur de rhétorique, ou simplement 
assister du bord aune empoignade, voire à un pugilat. Jeux de l'hémi- 
cycle ou du cirque, ce sont des jeux, et chacun prend sonplaisir où il 
le trouve. Cette fois, dès les premiers mots, le plaisir fut noble, grâce 
à M. le comte de Mun, qui fît en ce débat sa rentrée. Voilà dix ou 
douze ans que cette voix éloquente, l'une des plus mâles et des plus 
pures qui aient jamais été entendues, se taisait, sous la contrainte de 
la maladie. Que de soirs, au sortir de la Chambre, de 1902 à 1905, 
tandis que se poursuivait méthodiquement la campagne contre tout 
ce qui fait la foi et la vie de M. de Mun, tandis que, les lois contre les 
congrégations et sur la séparation de l'Église et de l'État s'élaborant 
article par article, s'élevait en quelque sorte pierre à pierre ce qui 
pour M. de Mun était le temple du Mal, nous avons songé avec sympa- 
thie à la tristesse dont son cœur devait être rempli, et |que l'accep- 



REVUE. — CHRONIQUE. 229 

tation était vraiment dure du sacrifice qui lui était imposé ! Tout bas, 
nous appliquions au soldat, muet par force et les bras croisés sous le 
feu de l'ennemi, la profonde parole de Pascal, que d'autres, eux aussi, 
ont répétée douloureusement : « Le silence est la pire persécution. » 

Une salve d'applaudissemens où s'unissaient toutes les mains a 
salué la réapparition à la tribune de M. le comte Albert de Mun. Beau- 
coup de députés, la plupart peut-être, n'avaient pas encore été mis à 
même de goûter un art si accompli que la beauté en semble faite de 
simplicité, et qu'il sculpte pour ainsi dire le discours avec la netteté 
et l'élégance de lignes d'un marbre grec. Pas de morceaux plaqués ou 
superflus, pas de mouvemens qui ne soient ordonnés, harmonieux, 
dans le plan de l'ensemble; et plutôt ime attitude que des gestes, mais, 
en cette attitude, une qualité incomparable, une espèce de « vertu » à 
la fois personnelle et nationale, la ract-. 

M. de Mun avait déposé une motion préjudicielle tendant à ajour- 
ner le débat sur l'accord franco-allemand et sur les interpellations 
« jusqu'au moment où le gouvernement sera en mesure de donner à 
la Chambre des indications précises sur l'état des négociations avec 
l'Espagne et sur l'adhésion des puissances signataires de l'Acte d'Algé- 
siras. >> C'est pour la soutenir qu'il s'était inscrit; mais toute la question ' 
la question au fond, était dessous ou derrière; et l'ampleur du sujet 
devait emporter M. le comte de Mun hors de cecadreunpeuetroit.il en 
parcourut en effet l'étendue entière, avançant de sommet en sommet, 
et plantant sur chacun d'eux, comme jalon ou signe de repère, un 
point d'interrogation. « Ce qui vous est proposé, dit-il, ce que vous 
aurez à rejeter ou à accepter par votre vote, c'est un traité qui cède 
à l'Allemagne une partie de notre empire colonial, un territoire à 
peu près équivalent aux deux tiers du sol français, conquis sur la 
barbarie par le dévouement inlassable des héros dont le nom de- 
meure sacré pour la patrie... Ce territoire français, le traité le livre 
à une nation rivale pour y étendre ses propres possessions et aussi 
pour y amorcer les développemens qu'elle leur prépare. Il le lui 
livre sans qu'aucune infortune, aucun combat malheureux ait con- 
damné la France à un si cruel renoncement. » Pourquoi donc cette 
« abdication? » C'est la première question que M. de Mun adresse au 
gouvernement. Mais voici la deuxième. En consentant une pareille 
cession, nous n'abandonnons pas seulement à l'Allemagne le tiers de 
notre Congo, un territoire plus grand que la moitié de la France : 
nous prenons presque l'Empire par la main pour le conduire, ses 
pointes menaçantes déjà sorties, jusqu'aux portes du Congo belge. 



230 REVUE DES DEUX MONDES. 

Si c'est là aujourd'hui, qu'est-ce que sera demain, ou qu'est-ce que 
demain voudra faire ? Qu'a voulu dire M. Caillaux à Saint-Calais, en 
annonçant énigmati que ment de vastes remaniemens de la carte 
d'Afrique? Et ce qu'ont dit M. de Kiderlen-Waechter ou M. de 
Bethmann-Holhveg au Reichstag, sir Edward Grey lui-même à la 
Chambre des communes, est-ce un écho ou une réponse? Quel festin 
s'apprête donc « dans ces tractations mondiales? » Pour ce qui 
est fait, pour ce qui est dès maintenant acquis, — et abandonné, — 
« quelles raisons ont déterminé le gouvernement à conclure un 
traité si pénible pour nous, si périlleux pour d'autres? » Mais ce 
n'est pas assez de demander pourquoi. Où et quand? « Quand et com- 
ment a pris naissance la pensée de cet abandon territorial qu'on est 
convenu d'appeler le prix du protectorat du Maroc? » — « J'espère, 
appuie M. de Mun, que le gouvernement voudra bien donner à la 
Chambre, à cet égard, des explications très précises. » Ici le Journal 
officiel enregistre: « M. Joseph Caillaux, p'^^it/cwi du Conseil, ministre 
de V Intérieur. — Parfaitement. » Et c'est la première réponse de M. le 
président du Conseil, qui n'hésitera pas à la renouveler plusieurs 
fois; mais, comme on le verra par la suite, ce sera la seule. 

Or M, le comte Albert de Mun posa cette troisième question : 
« Pourquoi le Panther est-il allé à Agadir ? » Et tout de suite il indi- 
qua: ce n'est pas pour assurer à l'Allemagne une base navale sur 
l'Atlantique : l'ambassadeur impérial à Londres,, le comte Wolff- 
Metternich, l'a déclaré, le 24 juillet, à sir Edward Grey. Est-ce pour 
protester contre l'expédition française à Fez ? Le Times, générale- 
ment bien informé et, en tout cas, l'une de nos rares sources d'in- 
formation, assure que non, que l'Allemagne avait reçu sans protester 
la communication que lui avait faite de son dessein le gouverne- 
ment delà République. Mais si ce n'est pas pour cela, alors, pour- 
quoi? Nous ne le savons pas; qu'on nous le dise. Serait-ce pour 
nous forcer à continuer une conversation commencée ou à reprendre 
une conversation interrompue ? Possible, mais on causait donc? Ehl 
oui, on causait bien avant Agadir ; « on causait partout, on causait à 
Paris, on causait à Berhn, on causait officiellement, on causait offi- 
cieusement, on causait entre ambassadeurs, on causait entre finan- 
ciers. » De quoi, sinon du Congo ? Notons en passant qu'il est certain, 
parune conversation tenue à Paris le 17 juin, entre personnages qua- 
lifiés (mais nous ne dirons pas si ce sont des financiers ou des ambas- 
sadeurs), qu'à cette date, treize jours avant l'arrivée de la canon- 
nière à Agadir, on avait déjà sérieusement causé à Berlin et du Maroc 



REVUE. — CHRONIQUE. 231 

et du Congo, et du Congo en échange du Maroc. M. de Mun poursuit, par 
cette autre question, qui est la quatrième : « J'ai demandé pourquoi 
nous payons, Je demande maintenant ce que nous achetons. Je ne le 
vois pas clairement. Je ne vois môme pas que nous eussions besoin de 
rien acheter. Si l'Allemagne n'a pas protesté quand nous sommes allés 
à Fez, c'est, je suppose, qu'il y avait entre elle et nous l'accord du 
9 février 1909. Cet accord de 1909, est-ce que vous ne nous en ferez 
pas l'histoire? » Les journaux, par qui nous savons le peu que nous 
savons, et c'est vraiment peu, « les journaux secourables nous ont 
appris qu'à l'accord de 1909 était jointe une pièce annexe, une 
dépêche explicative, dans laquelle TAUemagne spécifiait très nette- 
ment son désintéressement des affaires politiques du Maroc, étant 
entendu que, lorsqu'il s'agirait des affaires commerciales engagées 
par les nationaux des deux pays, il serait tenu compte de ce fait que 
les intérêts français sont, au Maroc, supérieurs aux intérêts allemands. 
Est-ce vrai? Cette dépêche existe-t-elle, oui ou non? Si elle existe, il 
faut la montrer; sinon, il faut la nier. » Soyons encore une fois 
secourables à M. le comte de Mun. Le gouvernement ne nous a, non 
plus qu'à lui, montré cette dépèche; mais, tout de même, oui, elle 
existe ; nous en avons vu , nous en avons tenu en main une copie qui 
vaut l'original, et elle dit bien ce que la presse lui fait dire. Mais lais- 
sons ce point pour les discussions futures, et passons au suivant, le 
cinquième, à peine distinct de celui-là : « Qu'est-il advenu de cet 
accord de 1909? Comment ont été tenus les engagemens qu'il stipu- 
lait? » Maintenant, descendons aux détails. Dans la pratique du pro- 
tectorat que nous achetons, bien que, par une pudeur étrange, le 
« marché » ne nomme pas la marchandise, ou ne la nomme qu'en 
marge et qu'à côté, toujours dans une lettre explicative (Seigneur! 
que d'explications de choses qui sont ou devraient être elles-mêmes 
des explications ! ), dans la vie quotidienne du Maroc protégé par nous, 
comment fonctionneront tous ces <»rganismes, la banque d'État, le 
comité des douanes, la commissif, i des adjudications, les chemins 
de fer? « Comment se combiner., la souveraineté de la puissance 
protectrice avec le maintien de la direction internationale dans l'admi- 
nistration du Maroc? » Ce qui revient presque ou amène à demander : 
« Pourrez-vous nous dire ce qui subsiste et ce qui disparait de l'acte 
d'Algésiras dans le nouveau régime? » En cet endroit, Y Officiel ne 
relève rien ; mais M. le président du Conseil, M. le ministre des Affaiies 
étrangères, le président de la Commission et son rapporteur font de 
la tête, comme à l'envi, des signes affirmatifs. Sixième question, et 



232 REVUE DES DEUX MONDES. 

septième, si .l'on veut. La huitième et dernière est la plus grave : « Il 
faut négocier (avec l'Espagne) et vous vous en occupez, messieurs 
les ministres. Vous vous en occupez, j'ose dire : enfin! Eh bienl que 
demandez-vous? qu'obtiendrez- vous? » Et, parla, M. de Mun retourne 
à la défense de sa motion : « Nous ne le savons pas et j'entends bien 
qu'à l'heure où nous sommes, vous ne pouvez pas nous le dire. Mais 
alors comment voulez-vous que nous discutions? La Chambre ne peut 
ainsi discuter sans savoir. » Dans une péroraison superbe, l'orateur 
lui montre ce témoin et ce juge à l'austère présence de qui elle ne 
pense pas toujours suffisamment : l'histoire qui la regarde, « celle de 
demain, cachée dans l'obscurité du présent, celle d'hier debout dans 
le deuil du passé. » Sous cette adjuration, la Chambre entière réflécliit 
que c'est pourtant la vérité qu'en ce moment même elle fait de l'his- 
toire; et elle admire encore, quand, d'un pas ferme, M. de Selves se 
dirige vers la tribune. 

Il n'y resta d'abord que quelques minutes. Mais ce fut, de sa part, 
une erreur, y étant monté si tôt, d'en descendre si précipitamment. 
Et ce fut une erreur plus grosse, en étant descendu si brusquement, 
d'y remonter si vite. Ce fut, en outre, une troisième erreur, et la pire, 
de la part du ministre des Affaires étrangères, de n'avoir pas écrit son 
discours, ou, s'il l'avait écrit, de ne pas le hre. Plus la Chambre, au 
début de cette discussion dont elle sentait vivement la gravité, faisait 
effort pour contraindre ses nerfs, plus il fallait craindre et se garder 
d'en provoquer la détente soudaine. Injuste comme le sont les foules, 
elle fit trop cruellement expier à M. de Selves la fortune qu'il aA^ait 
eue jusqu'à cette heure-là d'être trop longtemps trop heureux. Mais, 
en cette heure-là aussi, désemparé par la rudesse du choc, il tomba 
de malheur en malheur : il fut la victime paralysée de cette fatahté 
qui ne permet pas qu'on répare une défaillance de langage et qu'on 
puisse la reprendre sans l'aggraver : trois fois, coup sur coup, l'ex- 
pression mal venue trahit ses meilleures intentions. Ce que le 
ministre voulait dire était excellent : ce qu'il disait ne le paraissait pas. 
Il souffrait, et tout le monde souffrait. Le Journal officiel lui-même 
ne saurait donner de cette partie de la séance qu'une image décolorée. 
Quand M. de Selves eut fini, il était évident que le gouvernement 
avait à peine commencé de fournir ses raisons. 

Ces raisons, la malice des « couloirs » prétend que M. Millerand 
se hâta de les apporter, devançant, par une initiative hardie, le pré- 
sident de la Commission des affaires extérieures, M. Paul Deschanel, 
qui les eût, et qui le prouva le lendemain, tout aussi bien exposées. 



REVUE. CHRONIQUE. 233 

Cependant M. Millerand eut la précaution de prévenir la Chambre 
qu'il se présentait devant elle au nom de « ses amis du groupe répu- 
blicain socialiste, » lesquels, pour si gouvernementaux qu'ils soient, 
et même quoiqu'ils soient un peu au gouvernement en la personne 
de M. Victor Augagneur, ne sont tout de même pas le gouvernement. 
Mais, comme on ne voit guère comment il y aurait une opinion 
« républicaine socialiste, » ni, plus généralement, une opinion de 
groupe quelconque sur la convention congolaise, et comme on ne 
voit pas pourquoi M. Millerand eût parlé aux lieu et place de M. de 
Selves toujours en fonctions, il vaut mieux admettre qu'il parla tout 
bounement au sien propre : en son nom seul, et il suffit. Il le fit 
d'ailleurs avec cette sobriété, cette brièveté, cette ^dgueur caractéris- 
tiques de son remarquable talent. Si j'ai pu dire que M. de Mun sculp- 
tait en quelque sorte un marbre, je pourrais dire de M. Millerand (en 
m'excusant de cet abus de la métaphore) qu'il découpe une plaque de 
métal. Ses phrases ont les contours tranchés, et quelquefois tranchans 
aussi, d'une tôle taillée à la cisaille : ce sont comme des silhouettes 
qui défilent sous les yeux. Il semble qu'on 7)oie, de déductions en 
déductions, marcher et arriver à leur but ses idées rangées en bon 
ordre : ses argumens sont une armée qui ne connaît guère la défaite. 
M. Millerand se mit tout aussitôt dans l'esprit de son rôle : « Au 
cours de la période de tension de cet été, le pays a été unanime à 
observer une attitude qui doit être pour ses représentans un 
exemple et une leçon. Comme lui, c'est avec le plus complet sang- 
froid, sans se laisser aller à aucune excitation, sans écouter d'autres 
voix que celles de l'honneur national et de l'intérêt public, avec la 
volonté surtout de montrer au dehors qu'en face des questions de 
poUtique extérieure il n'y a plus de partis, que la Chambre voudra 
poursuivre l'examen de l'accord. J'en ferai, pour ma part, une étude 
tout objective, sans prétendre remonter aux origines, sans m'ériger 
en censeur distribuant l'éloge ou le blâme, soucieux exclusivement 
de discerner les obligations et les droits que ces accords créent à 
notre pays. » Ensuite se développe la thèse : L'accord franco-allemand 
sur le Maroc sera ce que nous le ferons. « Tant vaudra notre action, 
tant vaudra l'accord. » Proposition qui s'achève en celle-ci, laissée 
sous-entendue : « Tant vaudra l'agent, tant vaudra l'action, » et c'est 
ici, sans nul doute, le point central du discours de M. Millerand. Dans 
son ensemble, et comme direction d'intention, « le premier devoir de 
notre poUtique extérieure est d'être réaliste. Mais c'est être réaliste, 
c'est l'être au sens le plus exact et le plus noble du mot, que nous 



234 REVUE DES DEUX MONDES. 

refuser à fausser compagnie à ceux qui, aux heures difficiles, sont 
demeurés à nos côtés, que faire honneur à nos engageniens, que 
demeurer étroitement fidèles à nos amitiés et à notre alhance. » Au 
surplus, « la France ne mesure pas l'étendue de ses obligations envers 
les nations à la grandeur de leur puissance matérielle. » Voilà ce que 
M. de Selves avait voulu dire, voilà ce que M. Millerand disait, 
puisque M. de Selves l'avait mal dit en une formule qui pouvait 
rendre cette vérité pénible à entendre pour l'Espagne ; et puisque le 
ministre des Affaires étrangères n'avait pas lu, voilà ce qu'en son 
nom et au nom de ses amis du groupe radical-socialiste, M. Millerand 
est venu Ure. Le morceau et son opportunité furent appréciés comme 
il convenait. 

Nous en passons, et des meilleurs, — M. Abel Ferry, M. Paul Des- 
chanel, M. Denys Cochin, — pour en venir sans plus de retard à la 
pièce de résistance, au discours de M. le président du Conseil. Qu'en 
dirons-nous, sinon qu'il fut ce qu'il pouvait et devait être, très bien 
dans son genre qui n'était peut-être pas tout à fait le genre ? Ce fut, 
on l'a remarqué non sans quelque sévérité, mais avec quelque jus- 
tesse, un discours d'homme d'affaires plutôt qu'un discours d'homme 
d'État, et le compte rendu d'un président de conseil d'administration 
à une assemblée d'actionnaires, plutôt que l'exposé d'un premier 
ministre à une assemblée d'hommes poUtiques. Seulement, une fois 
le genre admis, répétons qu'en ce genre le discours de M. Caillaux 
fut fort bien fait, outre qu'il fut supérieur en cette espèce d'habileté 
subalterne, qui est la parlementaire. Si M. le président du Conseil ne 
tenait qu'à avoir son quitus, il l'enleva haut la main. Mais, après avoir 
dit à Saint-Calais et redit un peu partout, sur la foi de M. Thiers, 
qu'une négociation comme la convention franco-allemande n'est au 
bout du compte qu'une « affaire, » il entendit montrer que l'affaire était 
bonne, se soldait en excédent et promettait des bénéfices. Pour 
l'établir, il reprit, presque une à une, les clauses de l'accord; il les 
commenta, les débrouilla, les anima. Elles y passèrent toutes, la 
banque, les mines, les chemins de fer. Il en parla du haut de son 
autorité de financier qui sait toute la différence entre « l'assiette » et 
« le taux » d'un impôt, et du haut de l'autorité de jurisconsultes, 
appelés à donner leur avis, au moins sur une rédaction arrêtée avant 
qu'on le leur demandât. Grâces soient rendues à sa clarté diffuse! 
Hors de répondre aux questions de M. de Mun, il se mêla et se 
démêla de tout; il expliqua tout, sauf l'inexplicable, et fit tout 
comprendre, sauf l'incompréhensible, car il y en a, et il en reste, soit 



REVUE. — CHRONIQUE. 235 

dans la partie marocaine de l'accord, soit dans sa partie congolaise. 
L'article 16 porte, par exemple : « Dans le cas où le statut territorial 
du bassin conventionnel du Congo, tel qu'il est défini par l'Acte de 
Berlin du 26 février 1885, viendrait à être modifié du fait de lune ou 
de l'auù'e des parties contractantes, celles-ci devraient en conférer entre 
elles, comme aussi avec les autres puissances signataires du dit acte 
de Berlin. » On pourrait bien réunir en congrès toutes les sommités 
du droit international, elles parviendraient difficilement à donner de 
ce texte une glose satisfaisante. Mais ce n'est qu'un article, et ce n'est 
qu'un détail, qui se perd dans la toile de Pénélope que tissèrent cet 
été MM. Jules Cambon et de Kiderlen-Waechter, sans compter les fils 
qu'ourdirent, derrière eux, tant d'autres sœurs filandières! Quand 
M. le président du Conseil eut terminé, il sembla qu'une petite lueur 
filtrait à travers la forêt obscure. Vers la fin de son discours, 
M. Caillaux donna même un coup de talon pour quitter le terre à 
terre où il s'était volontairement confiné : il chanta un couplet à la 
fécondité de l'Afrique, « riche en choses et riche en hommes ; » il 
évoqua les souvenirs de l'antique Rome et de la Numidie ancienne, 
encore que ce soient, pour les gens du métier, des matières où il 
faille y regarder de près; il défia la Fortune, « ses heurts et ses résis- 
tances. » — Qu'importe? lui jeta-t-il. « L'histoire d'un grand pays ne 
se fait pas » sans que ceux qui la font en éprouvent beaucoup; « et, 
comme je le lisais quelque jour, c'est seulement de loin que la poli- 
tique, ainsi que la nature, acquiert l'harmonie des larges horizons. » 
Toutefois, malgré cette envolée de la péroraison, le discours de M. le 
président du Conseil est bien certainement pour les trois quarts un 
discours d'afTaires. C'est, je crois, Posada Herrera qui a écrit d'un 
autre ministre, et d'un ministre authentiquement grand : « M. Canovas 
del Castillo est un orateur du premier ordre, un homme d'État du 
deuxième, et un écrivain du troisième. » M. Caillaux ayant eu, dans 
la circonstance, comme M. Mille rand, le soin de lire son discours, 
l'orateur et l'écrivain sont, le lundi 18, en lui apparus du même 
ordre ; et si le genre qu'il a choisi n'est pas, à notre goût, le premier 
des genres, n'est-ce pas déjà très beau que d'y avoir excellé? 

Le parti sociahste avait, au début de la discussion, délégué à la 
tribune deux de ses membres, éminens par des qualités différentes, 
MM. Vaillant et Marcel Sembat. 11 y a, pour le clore majestueuse- 
ment, envoyé M. Jaurès. Tout a été dit, — et on ne pourrait qu'affai- 
blir l'expression en essayant de la renouveler, — sur l'éloquence 
de M. Jaurès, depuis que M. Jaurès est éloquent, c'est-à-dire depuis 



236 REVUE DES DEUX MONDES. 

qu'il parle. Le plus souvent, ses harangues sont pleines non seule- 
ment de force, mais d'adresse. Il est, dans les batailles parlemen- 
taires, peu de tacticiens aussi a\isés, et, dans ses heures de coquet- 
terie, peu de galans qui sachent mieux courtiser la Chambre, lorsqu'il 
veut la prendre. En cette double et complexe escrime, M. Jaurès est 
maître passé. L'autre jour, pourtant, il la blessa cruellement, et elle 
se défendit, parce qu'il y a des choses que personne, pendant très 
longtemps, ne pourra plus dire à une assemblée française. Tout ce 
que nous demandons à l'Allemagne, c'est la paix, dans un respect de 
part et d'autre égal ; ce qui est au delà ne se demande et ne se com- 
mande point. Dans les rapports des nations, comme dans ceux des 
individus, la justice précède le sentiment, et elle en demeure dis- 
tincte. Le droit n'a pas besoin de supposer l'amour, ni la coexistence 
la coopération. M. Jaurès avait fait la gageure d'imprimer à l'opinion, 
dans la Chambre elle-même, une trop violente poussée : Une pouvait 
pas ne pas la perdre, et c'est pourquoi il y eut du tumulte. Quel dom- 
mage que son discours ait ainsi àévié ! Il avait, en son exorde, ren- 
contré les formules les plus pittoresques : « Vous avez, au Maroc, 
internationalisé les profits, et nationalisé les charges. » Le second 
jour, le philosophe et le poète travaillèrent à effacer les impressions 
de la veille : par ces après-midi de tempête, des vagues de sons et 
de couleurs déferlèrent. Le nom de Canovas est venu tout à l'heure 
un peu artificiellement sous ma plume à propos de M. Caillaux ; le 
nom de Castelar y vient tout naturellement à propos de M. Jaurès. De 
plus en plus la manière de M. Jaurès se rapproche de la manière 
d'ÉmiUo Castelar. Le moindre discours de l'un comme de l'autre 
tourne et tend à une large synthèse où se confondent toute la créa- 
tion, toute la vie et toute l'histoire. La parole de l'un comme de 
l'autre est un orchestre fait de tous les instrumens et de toutes les 
voix. L'effet en peut bien être charmant et formidable ; mais il exige, 
chez celui qui le produit et chez ceux qui en veulent jouir, avec une 
culture universelle, une infatigable attention. Le vulgaire perd un 
peu pied en ces profondeurs, et, à ces altitudes, son admiration s'es- 
souffle. Ballotté de l'abîme à la nue, il se croit égaré dans l'écume et 
dans le brouillard. 11 n'aperçoit pas très nettement par quel lien le 
réveil du puritanisme aux États-Unis se rattache à la solution paci- 
fique de la question marocaine ; et c'est sa faute assurément. La faute 
en est non pas à la puissance de l'orateur, mais à son impuissance, à 
lui. Néanmoins, il est pardonnable de préférer à cette abondance, à 
cette opulence, à cette magnificence espagnole la précision, la sûreté 



REVUE. CHRONIQUE. 237 

de dessin, et même la sécheresse florentine. Écoutons comme ils le 
méritent les Castelar et les Jaurès; mais relisons, après la séance, 
Guichardin et Machiavel. 

Le discours de M. Jaurès fit plus qu'épuiser le débat, il le déborda 
de beaucoup. On entendit encore M. Jules Delafosse, qui est un des 
hommes de la Chambre à qui ces questions sont le plus famihères,' 
de même qu'on avait entendu le rapporteur, M. Maurice Long, et 
M. Louis Dubois, qui présenta dans un très bon langage de très utiles 
observations. Mais déjà l'on courait aux urnes. On Ait alors l'ordi- 
naire procession des députés à la conscience rongée de scrupules qui 
tiennent à « exphquer leur vote; « et tous les votes, — les trois posi- 
tions possibles : pour, contre, ou abstention, — furent tour à tour 
exphqués, par des motifs parfois contradictoires. Il arriva que, s'étant 
donné à eux-mêmes les plus fortes raisons de voter contre, certains 
conclurent à l'abstention ; quelques-uns déclarèrent, malgré tout, 
voter pou?'; ce qui n'arriva pas, c'est que quelqu'un, depuis M. Mille- 
rand,prît la peine de donner de fortes raisons de voter pour; cette 
opinion se justifiant sans doute d'elle-même, et paraissant à la plu- 
part la seule issue d'une situation qui n'en avait plus d'autre. Fina- 
lement, la convention fut ratifiée par 393 voix contre 36 . Il n'y eut 
pas moins de 111 abstentions, qui furent en réaUté des votes hostiles 
restés à mi-chemin. Autrement dit, l'accord franco-allemand ne 
recueDht l'approbation résignée que des deux tiers de la Chambre 
des députés. 

Parmi les abstentionnistes figurent les « députés républicains» des 
trois départemens de l'Est, Meuse,Meurthe-et-Moselle, et Vosges. Leur 
déclaration émue souleva dans tous les cœurs une émotion corres- 
pondante. Mais nul ne fut plus touché que le jeune et brillant ministre 
des Colonies, lui-même député de la frontière lorraine, M. Albert 
Lebrun. Songeant que sa signature était, moralement, au bas de cet 
acte qui cède à l'Allemagne une portion lointaine et africaine, mais 
quand même une portion du territoire français, dont sa charge lui 
donnait la garde, il ne put retenu- ses larmes. L'histoire, dont on a 
beaucoup parlé dans toute cette alTaire, l'histoire qui mesure et qui 
pèse les responsabihtés, ne fera probablement pas porter sur lui les 
plus grandes ni les plus lourdes. Elle se rappellera que, dans le Conseil 
et à la tribune, il a trouvé, pour dire sa peine et nos regrets, des accens 
parfaitement dignes. 

De son côté, le Sénat a nommé une Commission de vingt-sept 



238 REVUE DES DEUX MONDES. 

• 

membres qui examinera l'accord. Tous les anciens présidens du 
Conseil qui siègent dans cette Assemblée, à l'exception de M. de Frey- 
cinet et de M. Combes, un grand nombre d'anciens ministres, bon 
nombre d'ambassadeurs et de ministres plénipotentiaires, en font 
partie, et ils la dotent d'une compétence exceptionnelle. Espérons que 
la réunion de toutes ces lumières projettera quelque jour sur les 
ombres qui n'ont pas été dissipées. Car M. Caillaux a témoigné, à 
tout venant, l'ardent désir de ne pas souffrir, autour de la conven- 
tion, ni en ses origines, ni en ses péripéties, ni dans ses causes, ni 
dans ses conséquences, rien de dissimulé, de déguisé, de vague ou 
d'équivoque. Toutefois il n'a pas répondu aux questions de M. de 
Mun. Pourquoi le Panther est-il allé à Agadir? Pourquoi l'accord du 
9 février 1909 a-t-il été subitement déchiré? Quand et comment a-t-on 
été conduit à payer du Congo le protectorat du Maroc ? D'où vient 
cette pluie, ce déluge de traités, d'articles et de post-scriptum secrets ? 
Au moins, est-ce bien tout? Le gouvernement brûlait de nous le dire. 
Mais le débat est clos à la Chambre, le scrutin est acquis, et nous ne 
le savons toujours pas. 

Nous ne savons pas davantage pourquoi, comment, dans quelles 
conditions notre ministre des Affaires étrangères proposa au gouver- 
nement espagnol, en 1902, l'arrangement, le projet de partage 
auquel M. Silvela refusa de souscrire, en dépit de la promesse qu'il 
avait faite à M. Sagasta, en dépit de tout ce que l'Espagne y eût 
gagné, par crainte que « l'appui diplomatique de la France » fût 
insuffisant à couvrir l'Espagne des risques qu'elle courait à négocier 
et à traiter en arrière de l'Angleterre, et parce que, probablement, la 
part qu'on lui offrait était telle qu'elle dépassait ses moyens, si elle 
comblait, et bien au delà, ses plus orgueilleuses ambitions. Nous ne 
savons pas si le texte publié par le Figaro le 10 novembre, il y a six 
semaines, est le vrai, s'il est à lui seul toute la vérité, ou s'il n'y a 
pas, quand même, quelque chose de vrai dans le texte, très différent, 
publié par le Correspondant en décembre 1903, il y a huit ans. Jamais 
ces négociations n'ont abouti, elles n'ont jamais pris une forme défi- 
nitive, c'est entendu; mais elles n'en peuvent pas moins gêner les 
négociations d'aujourd'hui. Il ne serait pas indifférent, entre autres 
choses, que nous eussions ou n'eussions pas accepté, à aucun degré 
ni à aucun moment, d'établir au Maroc une espèce de condomi- 
nium avec l'Espagne, que nous eussions ou n'eussions pas admis 
l'hypothèse d'un Maroc bicéphale, ou divisé en deux sphères d'in- 
fluence, dans chacune desquelles le Sultan aurait eu une main 



REVUE. CHRONIQUE. 239 

et im pied, tandis qu'à Fez ou à Marakech, en sa capitale, en 
sa cour, il aurait eu deux tètes, une tête française et une tête espa- 
gnole ; nullement indifférent non plus que nous eussions ou n'eus- 
sions pas envisagé, même dans un entretien fugitif et par des paroles 
en l'air, la possibilité de céder à l'Empire allemand un port sur la 
côte atlantique. Nous ne savons, d'une manière sûre, ni cela, ni rien. 
Et l'on croirait, à lire certains journaux^ que nous sommes trop 
curieux et qu'on ne désire pas nous renseigner. Mais quelques docu- 
mens retrouvés par hasard ont été versés au dossier ; on ne fait pas 
à la vérité sa part; quand on en tient un bout, il ne tarde guère qu'on 
ne la tienne toute. 

Cependant les chicanes commencent, ou l'on dit qu'elles vont 
commencer. Oh! de bonnes chicanes bourgeoises, mais allemandes, 
de bornage et de mur mitoyen. Un bruit persistant se répand. Des 
divergences d'interprétation se seraient déjà élevées sur deux points 
principaux de l'accord congolais, à savoir la possession des îles du 
Congo en face des enclaves allemandes et la largeur de ces enclaves 
sur les rives du Congo et de l'Oubanghi. Laissons le premier point. 
Mais, quant au second, « il est à remarquer que dans les explications 
que M. de Kiderlen-Waechter a fournies à la commission du budget 
du Reichstag au sujet des pointes d'accès accordées à l'Allemagne sur 
le Congo et l'Oubanghi, il a émis l'opinion que certaines îles du Congo 
revenaient à l'Allemagne. Répondant à la question de savoir si, sur la 
largeur des rives accordées à l'Allemagne, la souveraineté de celle-ci 
s'étendait aux îles qui y faisaient face, M. de Kiderlen a prétendu que 
cette souveraineté s'étendait jusqu'au milieu du fleuve. Il ajoutait 
que la France n'avait pas formulé de réserves quant aux îles, et que 
celles qui se trouvaient dans les limites de cette souveraineté devaient 
donc revenir à l'Allemagne. » 

Le gouvernement français, au contraire, s'en tenant littéralement 
au texte de l'accord, soutient qu'il a tout dit ou qu'il a assez dit, en 
disant : la rive; que la rive, c'est la rive, et non pas le fleuve; la terre, 
et non pas l'eau, encore moins les îles. Il ajoute, lui, que s'il surve- 
nait là-dessus une contestation entre la France et l'Allemagne, 
« celle-ci devrait, comme tous les différends entre les membres de la 
Commission technique de délimitation, être tranchée par un arbitre 
appartenant à une tierce puissance, et désigné d'un commun accord 
par les deux gouvernemens, conformément à la lettre explicative 
annexée à l'accord congolais du 4 novembre dernier. » L'Allemagne 



240 REVUE DES DEUX MONDES. 

s'oppose si peu à cette procédure qu'elle s'apprête, paraît-il, le cas 
échéant, à saisir du litige la Cour de la Haye. Voilà où M. le président 
du Conseil et M. le ministre des Affaires étrangères eussent bien fait 
d'appeler à l'aide leurs jurisconsultes; mais pas après, avant: et pas 
le lendemain, la veille, puisque la langue du bon sens, de la diplo- 
matie, de l'administration et même des affaires, n'est pas toujours la 
langue du droit, dans toutes ses subtilités, ses surprises et ses 
détours. 

Charles Benoist. 



CORRESPONDANCE 



Dans un passage de son article sur la Poudre B et la Marine, 
publié dans la livraison du l*"" décembre, notre collaborateur, 
M. G. Blanchon, écrivait qu'après la catastrophe de la Liberté, « un 
ancien ministre de la Marine incrimina l'imprudence du pernonnel 
ou son indiscipline. « M. Alfred Picard, se trouvant désigné par cette 
phrase, nous prie de dire que les conversations, toutes privées 
d'ailleurs, auxquelles il était ainsi fait allusion, n'avaient pas été fidè- 
lement rapportées dans la presse, et que, tout en ne pouvant affirmer 
qu'aucune précaution n'avait été omise, il a toujours pleinement 
rendu hommage à l'héroïsme de nos équipages ainsi qu'à leurs vertus 
professionnelles. La pensée de l'éminent membre de l'Institut n'a 
donc pas été exactement traduite par les journaux. Nous lui donnons 
acte bien volontiers de sa protestation. 



Le Directeur-Gérant, 
Francis Charmes. 



EUGÈNE-MELCHIOR DE VOGUÉ 



J'ai connu Eiigène-Melchicr de Vogué, en 1883. Je le ren- 
contrai à un dîner chez M""* Adam où j'étais son voisin. Vogué 
occupait alors le poste de secrétaire à l'ambassade de France à 
Saint-Pétersbourg. Trente années n'ont pas effacé le souvenir 
de l'impression que me donna aussitôt la personnalité révélée 
par cette première causerie. Une longue intimité n'a fait que 
préciser, que creuser, si je peux dire, cette impression. Je sentis 
que j'avais devant moi un des hommes supérieurs de notre 
époque, à la fois très exceptionnel par les traits si puissamment 
contrastés de sa destinée et de sa nature, très représentatif par 
sa faculté d'intelligence et de sympathie, par son souci pas- 
sionné de comprendre son temps pour être utile. L'extrême 
variété de sa culture semblait faire de lui, par avance, une proie 
assurée à la maladie du dilettantisme. Aucun artiste de nos 
jours n'en fut moins touché. Aucun n'a mérité davantage que 
les compagnons qui lui survivent lui rendent un témoignage 
public. Je lui apporte le mien au moment où la réception de 
son successeur à l'Académie Française va de nouveau appeler 
l'attention sur cette haute figure. J'essaierai de caractériser les 
origines de ce rare talent en montrant chez lui l'empreinte 
ineffaçable de la Race et du Sol. J'indiquerai ensuite quelles 
conditions gouvernèrent son développement. Je tenterai en der- 
nier lieu de définir la place occupée par son œuvre dans le vaste 
et confus travail de la génération d'après la guerre. Ces trois 
points de vue sont loin d'épuiser cette riche et complexe nature. 
Bien traités, ils en marqueraient les traits les plus importans, 

TOME VU. — 1912. 10 



242 REVUE DES DEUX MONDES. 



ï 



Nous avons, sur les atavismes lointains dont Eugène-Melchior 
de Vogiié fut l'éclatante mise en valeur, un document de pre- 
mier ordre : je veux parler du volume publié par le chef actuel 
de la maison, M. le marquis de Vogiié, sous le titre : Une famille 
Vivaroise. C'est l'histoire des Vogiié, depuis le xi^ siècle où un 
premier seigneur de ce nom apparaît comme donateur « à véné- 
rable sœur Simplice, prieure de la Villedieu, de toutes les terres 
qu'il possédait sur la paroisse de Villedieu et de Bayssac. » 
Cette générosité l'atteste : cette famille avait dès cette époque un 
établissement solide dans cette partie montagneuse de l'actuelle 
Ardèche qui ressortissait au diocèse de Viviers. Toute cette por- 
tion des Gévennes étant terre d'Empire, et, presque indépen- 
dante, par suite de l'éloignement, l'Evêque s'y était constitué 
une souveraineté véritable. C'est à lui que les familles grandis- 
santes demandaient la consécration de leurs conquêtes territo- 
riales, moyennant quoi elles mettaient à son service la force 
militaire, instrument à la fois et signe de leur reconnaissance. 
Des gens de guerre et des montagnards, tels étaient ces sei- 
gneurs de Vogoriiim, à leur origine. Tels ils demeurèrent tout 
au long de l'histoire de France. L'auteur à'Une famille Vivaroise 
a très judicieusement annexé, à son Livre de raison, un tableau 
généalogique où reviennent sans cesse des mentions comme 
celles-ci : tué à l'armée d'Italie, tué au lessin, mort à l'armée 
de Hollande, tué au siège de Vallon, pour finir par celles-ci : 
tué à Reichshoffen, tué à Patay, blessé mortellement à Sedan. 
Eugène-Melchior avait la conscience que c'était bien là une 
caractéristique essentielle de sa lignée. Lui, si simple, et qui 
répugnait à tout étalage, il ne portait qu'une décoration : le 
ruban de la médaille militaire. Il l'avait gagnée en combattant, 
comme simple soldat, pendant la campagne de 70. Le sentiment 
de « la grande nécessité française, » c'est ainsi qu'il appelle 
quelque part la guerre, faisait une pièce maîtresse de cet esprit 
et de cette sensibilité. Physiquement, cette hérédité d'une race 
d'officiers se reconnaissait à son allure, à la minceur musclée 
de son corps, à son masque un peu altier et qui décelait l'ins- 
tinct du commandement. Moralement, il déployait, dans les 
moindres choses de la vie, cette discipline personnelle que le 



EUGÈNE-MELCHIOR DE VOGUÉ. 243 

langage usuel caractérise si justement de tenue militaire. 
Combien il était dur pour lui-même, ceux qui l'ont vu travailler 
le savent. Il composait ses articles et ses livres, comme on fait 
campagne, en demandant à ses forces leur plein rendement 
d'énergie. Les surcharges de l'existence parisienne l'acculaient 
parfois à n'avoir qu'un temps bien limité pour écrire un discour- 
académique qui devait être prononcé à telle date, un essai pros 
mis à un prochain numéro de la Revue des Deux Mondes, une 
partie d'un roman déjà commencé. Vogué se piquait d'honneur 
à ne jamais signer une page qu'il ne l'eût portée à son point 
de perfection. A l'approche de ces échéances, il cessait littéra- 
lement de vivre pour s'appliquer tout entier à son travail. Il 
n'ouvrait plus ses lettres, ne sortait plus, mangeait à peine, 
passait les nuits. Une semaine, deux semaines de ce labeur 
acharné, et le tour de force était accompli, la partie de roman 
était livrée, le discours était prononcé, l'essai avait paru dans 
la Revue. Vogiié avait exécuté, en quelques jours, une tâche qui 
eût exigé des mois. A quel prix ! Son départ prématuré n'a pas 
eu d'autre cause que ces continuels à-coups de travail auxquels 
ce descendant de soldats se complaisait. Oui, c'était un peu faire 
campagne, et quand sa plume, au cours d'un de ces dangereux 
paris engagés et gagnés avec lui-même, rencontrait un thème 
de guerre, il était visible qu'un autre emploi de son énergie le 
tentait toujours. Cet arrière-petit-fils des Grands Baillis d'Épée 
de sa province avait beau exceller dans l'art littéraire, avec quelle 
nostalgie, parlant des Commentaires du soldat du Vivarais, il 
évoque cet autre danger : « Sortir, le matin, de son donjon, 
pour aller couper la route à des cavaliers du parti contraire ; se 
retrouver, la nuit, pour appliquer des échelles aux murs de 
quelques bicoques!... » Gomme il regrette secrètement « ces 
plaisirs, cette fonction de l'activité vitale, aussi naturelle à nos 
pères que la respiration!... » L'historien de VHomme d'Autre- 
fois, cet observateur très fin que fut Albert Costa de Beauregard, 
ne s'y trompait pas : il surnommait Eugène-Melchior, le 
Féodal. C'était là le fond intime et dernier de cette énergie 
dépensée dans des livres, et qui aurait tant souhaité l'action. 

J'ai dit que les Vogué étaient, en même temps que des gens 
de guerre, des montagnards ; il convient d'ajouter, et des mon- 
tagnards cévenols. L'originalité de cet éperon du plateau central 
qui, par la chaîne du Coiron, pointe sur le Rhône, c'est qu'il 



244 REVUE DES DEUX MONDES. 

constitue, au sens ancien du mot, la marche de Provence. Aller 
du Puy jusqu'à Vais, Aubenas, Bagnols, la patrie de Rivarol, 
Roquemaure, enfm Avignon, par Le Monastier, Le Béage, le 
lac d'Yssarlès, Saint-Aignan et Montpezat, c'est descendre du 
Nord au Midi, de la plus rude nature et de la plus âpre, à la 
plus caressante, à la plus douce. Il semble que l'âme cévenole 
ait reçu l'empreinte de l'un et de l'autre climat, qu'elle soit 
septentrionale et méridionale, qu'elle unisse, au sérieux du 
Nord, toute l'ardeur du Sud, que la réflexion et l'enthousiasme, 
la volonté froide et la passion s'y mélangent dans un amalgame 
dont le talent de Vogilé nous prouve combien le métal peut en 
être rare et précieux. Cette philosophie et ce lyrisme, cette 
phrase tour à tour si précise dans l'abstrait et soudain si 
colorée, si éclatante, cette pensée où l'idée et l'image coexistent 
sans cesse, si raisonneuse et si exaltée, si ramassée et si intui- 
tive, qu'est-ce autre chose que l'imprégnation séculaire de ce 
sol au double versant? Eugène-Melchior le savait mieux que 
personne qu'il devait, à nos Gévennes, la saveur profonde, je 
dirais, si la métaphore n'était pas vulgaire, le bouquet de son 
génie. Et pourquoi non? Lui-même, avec cette familiarité dans 
l'éloquence qui fut un de ses dons, n'a-t-il pas, au cours d'une 
page merveilleuse sur les gens du Vivarais, évoqué le souvenir 
d'un Pagel (1) endormi dans une grange, au pied du Gerbier 
des Joncs, contre une barrique de vin d'Aubenas. « Sa femme, » 
continue-t-il, << me dit qu'elle avait dix enfans, sans compter 
ceux qui reposent dans le bon Dieu... Comme ce ruisselet qui 
sera la Loire, le grand fleuve d'apostolat et de dévouement a 
ses principales sources sur ces plateaux d'où il se répand sur le 
monde! Sources ténébreuses, misérables! Ici, à regarder les 
choses sans faux idéalisme, le fleuve sacré sort de cette bar- 
rique de vin d'Aubenas. Une opération mystérieuse va l'épurer, 
faire des forces nobles avec ces résultantes d'instincts brutaux : 
travail perpétuel de l'esprit qui agit dans la nature et dans 
l'histoire... » 

A la visible joie que l'écrivain au nom aristocratique éprouve 
et traduit devant de tout humbles tableaux, comme celui-là, 
d'existences locales, vous reconnaissez la trace laissée dans la 
sensibilité de l'homme fait par les souvenirs de l'enfance. Ce 

[{) C'est le nom local des montagnards. — Noies sur le Bas-Vivarais. 



EUGÈNE-MELCmOR DE VOGUÉ. 245 

que fut Combourg^ pour Chateaubriand, le château de Gourdan, 
près d'Annonay, le fut pour Vogiié. Si ma mémoire me sert 
bien, Gourdan, que j'ai visité en 1870, n'a rien de commun 
avec le sombre manoir évoqué dans les Mémoires (T Outre- 
Tombe. C'est une demeure seigneuriale construite sur la fin de 
la monarchie, avec d'innombrables fenôtres, et qui révèle cette 
imitation de Versailles, un des fléaux de la noblesse française. 
Vogi'ié, quand il parlait de Gourdan, mentionnait toujours, parmi 
les causes qui en avaient rendu l'entretien trop lourd, la « folie 
des citernes, » comme il disait. Mais, entre un Combourg et un 
Gourdan, il y a parité de mélancolie, si l'adolescent, perdu dans 
les longs corridors et dans les vastes salles, retrouve partout 
le témoignage des difficultés matérielles où se débattent les 
siens, l'évident contraste entre les splendeurs d'autrefois et 
l'abandon d'aujourd'hui. La dédicace que fit Eugène-Melchior, 
de son premier livre à son ami de jeunesse, Henri de Pont- 
martin, porte la trace des songes qu'il a promenés sur les esca- 
liers déserts de la vaste habitation ancestrale et dans les bois 
d'alentour. « Qui nous rendra, » s'écrie- t-il, c ces jeunes soirées, 
déjà si lointaines, que nous passions au coin de mon feu, dans 
la vieille bibliothèque, à lire les poètes, mettant nos deux vingt 
ans ensemble, pour apprendre la vie et la parer de plus de rimes? 
J'ai cru, plus d'une fois, m'appuyer sur votre bras, par les 
matinées de printemps, dans le petit chemin dont chaque pierre 
a gardé une de nos joies, un de nos mauvais vers, un de nos 
bons rires. Vous savez, le petit chemin qui monte entre les pins 
de La Mûre, et que nous ne referons plus... » Une discrète et pro- 
fonde plainte s'échappe des mots que j'ai soulignés, celle du 
descendant des fondateurs d'une terre, qui a dû se séparer de 
cette terre, céder à des étrangers la demeure associée à la vie 
des siens pendant des siècles, vendre les pierres et les ombrages, 
les pierres dressées par les aïeux, les arbres plantés par leurs 
mains. La Sicotière rapporte, dans son livre, trop toutfu mais si 
passionnant, sur ce héros malheureux que fut Louis de Frotté, 
le discours que tenait, au futur général des Chouans, un grand- 
oncle retiré près d'Alençon : a Mon ami, chaque arbre que je 
plante, c'est avec l'espoir que tu te reposeras sous son ombrage 
quand tu auras atteint mon âge, et que tu penseras quelquefois 
à ton vieil oncle qui te regarde et t'aime comme son enfant. Il 
est bien naturel, à ton âge, d'avoir le désir de voir le monde, et 



24G REVUE DES DEUX MONDES. 

d'y parcourir une carrière brillante, mais sois sûr cfu'il vient 
un temps où l'homme sage, après avoir servi son Roi, aime et 
désire la retraite... » Si les ancêtres qui ont construit la maison 
et planté les arbres n'ont pas exprimé, s'ils n'ont même pas dis- 
cerné en eux ce sentiment magnifique, ils l'ont éprouvé, ils 
l'ont vécu, et le descendant qui signe de leur nom, au bas d'un 
acte de vente, la renonciation au bénéfice de leur œuvre 
subit, quand il a le sens des choses de 1 ame, — et qui eut 
ce sens-là plus qu'Eugène-Melchior? — une douleur sans ana?- 
logue. Elle explique le « que nous ne ferons plus » de la dédi- 
cace à Henri de Pontmartin. 11 y a de l'exil dans certains 
départs. Ce pénétrant Jules Lemaître avait distingué, en Vogiié, 
ce caractère si particulier : « C'est un exilé ! » en a-t-il écrit. 
Le mot allait plus loin que ne l'a vu peut-être le critique des 
Contemporains. Pour bien juger de la nature de cette sensibilité 
si entièrement atavique, il faut se reporter à des documens comme 
ce discours du grand-oncle de Frotté, comme cette lettre du 
marquis de Mirabeau à l'admirable Bailli, digne d'avoir un 
autre neveu que le coquin de génie que fut l'Orateur. « Quant à ce 
que tu me dis du dégoût pour Alirabeau, parce qu'il sera le logis 
d'un autre que du sang de ceux qui l'ont bâti, 1 ° je n'en sais rien ; 
2° je n'en saurai rien; 3° je ne l'estime pas comme le gîte futur, 
mais comme le gîte passé de nos grands-pères et arrière-grands- 
pères... )) Voilà la forte vision de durée humaine que l'ancienneté 
du nom éveille chez un homme qui a la conscience de ce que 
représente ce mot si émouvant, si grave : un héritage. Sïl le 
perd, cet héritage, il en est exilé. Mais peut-il le perdre? Oui, 
dans le fait. Il n'aura plus le domaine des ancêtres, leurs jardins, 
leurs parcs, leurs terres. 11 ne pourra plus, ce sont les termes 
mêmes dont se sert l'auteur de la Famille Vivaroise, a rester 
attaché au sol natal, fixé au foyer ancestral dans le domaine 
héréditaire soigneusement administré et régulièrement agrandi, 
avec la solidité et l'influence que donnent l'assiette territoriale 
et la clientèle traditionnelle. » 11 pourra toujours préserver 
l'héritage moral et pratiquer le conseil que donnait, en 1720, à 
ses enfans Cérice-François de Vogué, l'arrière-grand-père du 
grand-père d'Eugène-Melchior, en commençant ses Mémoires : 
« Je fais peu de cas de la noblesse, lorsqu'elle n'est pas sou- 
tenue par la vertu ; j'aimerais bien mieux laisser des exemples 
à mes enfans que de vains titres qui ne serviraient qu'à les 



EUGÈNE-MELCHIOR DE VOGUÉ. 247 

déshonorer s'ils n'y répondaient par leurs sentimens et par leur 
vertu. )> Cette vertu de la noblesse se résume dans un seul 
mot bien émouvant lui aussi et bien beau : servir. 

Il 

Eugène-Melchior de Vogiié ressentit plus que personne ce 
généreux, cet irrésistible besoin de servir, comme avaient fait ceux 
de sa race. Le secret de son génie et de son cœur tient tout entier 
dans ces formules de Bonaid, qu'il aurait pu faire siennes : « Le 
mot de servir appliqué aux plus hautes fonctions, inconnu dans 
ce sens aux peuples anciens, est dans toutes les langues des 
peuples chrétiens, de l'Evangile qui dit : « Que celui qui veut être 
« au-dessus des autres ne soit que leur serviteur, » et qui de- 
mande : « Qui est le plus grand, de celui qui sert ou de celui qu 
« est servi? » Et le peuple n'élait-il pas servi par ceux qui étaient 
voués exclusivement et héréditairement à sa défense par les lois 
et par les armes? L'orgueil tic voit dans ce service que des dis- 
tinctions et des sffpériorités. La raison, la conscience, la poli- 
tique ny voient que des devoirs. » Plus que personne aussi Vogiié 
connut la tragédie que ce besoin de servir représente pour un 
homme d'un vieux nom dans notre démocratie révolutionnaire. 
Il ne s'en est jamais plaint, mais sa physionomie seule la racon- 
tait, cette tragédie, par le tourment dont elle restait empreinte et 
l'espèce de ferveur tendue dont tant de ses pages sont encore 
souffrantes. Dans le monde moral comme dans le monde de 
l'action, nos blessures sont nos titres de gloire. Quand la mort 
a pris Vogiié, il rêvait d'écrire un livre sur Chateaubriand. 
C'eût été une confession, la seule que sa fierté se fût permise, 
car les mêmes causes produiront toujours les mêmes effets : 
l'héritier des seigneurs de Combourg a traversé les mêmes 
épreuves que celui des seigneurs de Gourdan, — moins fortes 
peut-être, le corps social français étant moins malade. En même 
temps qu'un Chateaubriand, qu'un Vogiié, grandes âmes sorties 
d'une grande race, entendent résonner en eux, au plus pro- 
fond de leur être, cette voix impérieuse qui leur dit : « Tu dois 
servir, « une autre voix s'élève qui répond : « Mais comment? » 
La première de ces voix est celle de ces morts qui parlent, 
— que de choses de lui Vogiié a mises dans ce titre! — La 
seconde est celle du Siècle, do cette société où la destinée les a 



248 REVUE DES DEUX MONDES. 

fait naître. Cette société est reconstruite au rebours de tout 
ce qu'aimèrent, de tout ce que voulurent les lignées dont ils 
descendent. Leurs morts ont vécu, ils se sont dévoués au nom 
du Roi. Le Roi est proscrit. L'autorité paternelle, le mariage 
indestructible de la race et du sol, l'hérédité des privilèges qui 
n'est qu'une forme de Thérédilé des charges, — rien ne subsiste 
de ce qui faisait la donnée ou, si Ton veut, le champ d'action 
de la famille, et cependant la famille survit, représentée dans 
le jeune homme: ici, un voyageur de vingt ans qui trompe sa 
mélancolie en contemplant les paysages vierges du Nouveau 
Monde et des horizons sans passé, — là, un autre voyageur, 
« assis sur le slylobate des colonnes alTaissées de Baalbeck et de 
Byblos»(l) et il leur demande... quoi?» Le secret de l'histoire?» 
Il le croit, comme l'autre croit qu'il va reconnaître le détroit de 
Behring el doubler le dernier cap septentrional de l'Amérique. 
L'un et l'autre, en réalité, égarent, à travers le décor de l'Amé- 
rique et de l'Asie, une pareille inquiétude, celle de la voie où 
employer utilement les puissantes facultés qu'ils sentent s'agiter 
en eux. Quand Chateaubriand trouve, dans une cabane de la 
Floride, un journal anglais avec cette phrase : « Flight of the 
King, fuite du Roi, » ce cri jaillit de sa conscience de gentil- 
homme : « Retourne en France. » Et il ajoute : « Les Bour- 
bons n'avaient pas besoin qu'un cadet de Bretagne revînt d'outre- 
mer leur otTrir son obscur dévouement. J'aurais pu faire ce que 
j'aurais voulu, puisque j'étais seul témoin du débat. Mais, de 
tous les témoins, c'est celui aux yeux duquel je craindrais le 
plus de rougir. » C'est pour obéir à un ordre pareil qu'Eugène- 
Melchior s'était engagé dès le début de la guerre de 70. Dans un 
essai consacré à un des romans d'Emile Zola,/« Débâcle, il s'est 
décrit, au soir de Sedan, prisonnier perdu dans la foule des 
autres prisonniers, sur les pentes des coteaux qui vont de 
Bazeilles à Douzy, et regardant les bivouacs des vainqueurs 
étoiler de leurs feux la vallée de la Meuse. « Du champ des 
œuvres sanglantes, »continue-t-il, «où campaient ces cent mille 
hommes, » alors qu'on les croyait endormis, harassés de leur 
victoire, une voix puissante monta, une seule voix sortie de ces 
cent mille poitrines. Ils chaulaient le Choral de Luther. La 
grave prière gagna tout 1 horizon et emplit tout le ciel, aussi 

(1) Syrie, Palestine, Mont-Athos. 



EUGÈNE-MELCHIOU DE VOGUÉ. 2i9 

loin qu'il y avait des feux, des hommes allemands. » Et il ajoute, 
sans se désigner autrement : — mais de qui parle-t-il, sinon de 
lui-même? — « Plus d'un qui était bien jeune alors et peu mûri 
à la réflexion, vit clairement, dans celle minute, quelle force 
nous avait domptés. Ce n'était pas la ceinture des bouches 
d'acier et le poids des régimens. C'était l'âme supérieure faite 
de toutes ces âmes, trempée dans la foi divine et nationale... » 
Reconnaissez-vous, à ce frémissement, le traditionaliste-né, 
l'héritier d'un long passé qui porte en lui une âme collective, 
qui sent le prix de la longue addition des efl'orts? Et il le dit : 
« l'âme résignée et obstinée vers un seul but, depuis trois 
générations, depuis cinquante ans, depuis léna.-. . » Pensant, 
cette douloureuse parole est encore de lui, « à ce qu'avait été 
la France, » le prisonnier oublie un instant son mal « pour 
subir l'émotion maudite. » Et comment ne la subirait-il pas en 
la maudissant ? Cette affreuse victoire, c'est la mise en œuvre 
des vérités sociales que pratiquait cette ancienne France dont 
les siens furent de bons ouvriers. Cette nation victorieuse, 
elle est construite d'après le type qui fut, dix siècles, le nôtre. 
Dans cette France d'autrefois, la place du gentil homme qui 
défile ainsi sous la capote de simple soldat était toute marquée. 
Il n'a plus, dans celle d'aujourd'hui, que celle qu'il saura se 
faire. Laquelle? Par quel biais accommoder ses forces à une 
société hostile, mais dont il veut être, où il veut agir, car c'est 
la France, et, à aucun prix, il n'acceptera d'être un émigré? 

11 semble bien que les circonstances plus que le choix aient 
dirigé Eugène-Melchior dans son second effort pour servir. Le 
premier avait été le départ volontaire pour l'armée, lors de la 
guerre. A-t-il pensé, un moment, à y rester et à faire carrière 
d'officier? Ce n'est guère probable. Les conditions d'avancement 
par le bas étaient trop contraires à ses facultés. Le chef de sa 
maison occupait alors l'ambassade de France en Turquie. C'était 
une occasion d'entrer dans la diplomatie par la grande porte, et 
d'y être utile dans le chemin traditionnel. Et puis, l'Orient 
tentait secrètement l'artiste qui s'ignorait encore, il y a un 
impérieux et obscur appel de notre faculté maîtresse auquel 
nous obéissons avant même de la comprendre. Si Vogiié avait 
eu, dès lors, la large indépendance qui ne lui vint qu'au soir de 
ses jours, j'imagine que cet appel eût pris une autre forme, 
peut-être. Parce qu'il était de génie cévenol jusque dans ses 



250 REVUE DES DEUX MONDES. 

fibres les plus intimes, Eugène-Melchior eût pu être un magni- 
fique écrivain de terroir. Pour cela il eût fallu résider. C'est un 
service encore que la présence. Un gentilhomme du xviii" siècle, 
protestant et persécuté comme tel, disait à son neveu (des notes 
de ce neveu nous gardent ce texte admirable) : « Cette terre vous 
reviendra, un jour, et vous verrez alors que, sans emploi dans 
l'État, on peut encore servir utilement sa famille et sa patrie. 
Je l'ai peut-être mieux servie, en souffrant ici, en silence, et en 
donnant les conseils et l'exemple de la soumission, aux protes- 
tans qui sont restés dans ce pays. J'ai entretenu et amélioré ma 
fortune. Je mourrai sans reproche. » Mais quand on ne pos- 
sède plus le domaine? Mais quand la fortune a disparu? C'est 
un autre épisode de la tragédie du noble que le res angusla 
domi avec un certain nom. Ce motif aussi acheva d'incliner 
Vogué vers une carrière qui assurait à la fois l'emploi de ses 
talens et la dignité de sa vie. Il l'exerça un peu plus de dix ans. 
Je n'étonnerai aucun de ceux qui l'ont approché si je dis 
qu'il fut un excellent agent. Il ne s'est jamais chargé d'une 
besogne qu'il n'y ait aussitôt appliqué toutes ses facultés. A 
Gonstantinople et à Saint-Pétersbourg, il apprit à fond la poli- 
tique européenne. Les pages qu'il écrivit sur Nigra, sur Ig'natief, 
sur l'empereur Guillaume F'', portent à toutes leurs lignes la 
marque d'une compétence et d'une lucidité supérieures qui ne 
s'exerçaient pas seulement d'une manière rétrospective. Quand 
M. d'yEhrenthal, il y a six ans, arriva au pouvoir, Vogué fut le 
premier parmi nous à prédire que le ministre autrichien, son 
ancien collègue à Saint-Pétersbourg, ferait figure de grand 
homme d'État. Devenu administrateur de Suez, sa connaissance 
précise des choses d'Egypte lui permit d'être un des plus utiles 
serviteurs de la Compagnie. Il avait été un efficace prépa- 
rateur de l'alliance entre la France et la Russie, ayant deviné, 
avant tous, la portée de cette nouvelle distribution des forces 
et des influences. Autant de preuves qu'il n'avait pas traversé 
la carrière en amateur. Il pouvait, en se rappelant sa jeunesse 
de diplomate, se rendre cette justice. Il n'y persévéra guère 
pourtant. Dès l'époque où je le connus, il méditait de démission- 
ner. Il ne se décida pas à cette résolution sans effort. Mais l'écri- 
vain était né en lui. Au cours de ses voyages de diplomate, en 
Syrie et en Palestine, il avait pris des notes, « au hasard de 
l'heure, sous la tente, sur une table d'auberge, sur un pont de 



EUGÈNE-MELCHIOR DE VOGUÉ. 251 

bateau, sur le pommeau de la selle et le bât du chameau. » Mis 
bout à bout et publiés dans la Revue des Deux Mondes, ces feuil- 
lets de route révélèrent aux connaisseurs un maître accompli, 
Ëugène-Melchior avait, dès cette époque, et portées à un degré 
véritablement étonnant chez un homme de son âge, les qualités 
d'artiste visionnaire et réfléchi qu'il conserva intactes jusqu'à 
son dernier jour : l'élégance nerveuse et fière du style, une pré- 
cision ferme et sobre dans les descriptions, un don prestigieux 
d'ouvrir tout à coup d'immenses perspectives et de dégager la 
haute signification du fait quotidien, de l'incident banal pour 
tout autre. Le volume intitulé : Syrie, Palestine, Mont-Athos, 
dans lequel ces articles sont réunis, durera comme le monu- 
ment de cette précoce maturité. Vogué lui a donné ce sous- 
titre : Voyage aux pays du passi', et, dans la lettre-préface à 
Henri de Pontmartin que j'ai déjà citée, il ajoute à cette for- 
mule ce commentaire significatif : « La pratique attentive de 
l'Orient contemporain a confirmé ma foi dans cette idée: 
pour l'ensemble de la famille humaine, les phases de l'histoire 
ne sont pas successives, mais bien plutôt synchroniques. En 
cherchant judicieusement autour de lui, dans ce vaste monde, 
l'historien peut toujours trouver, chez les races attardées, les 
lypes vivans des sociétés disparues. C'est avec ces élémens que 
la Science recomposera, un par un, les anneaux qui forment la 
chaîne de l'histoire et la déroulera sûrement jusqu'à ces ori- 
gines humaines dont la connaissance peut seule apaiser la 
grande angoisse de ce siècle. » Telle était la conception que se 
faisait de la littérature ce jeune homme de vingt-cinq ans. 
Quand il dit: « l'angoisse de ce si-ècle, » lisez : u l'angoisse de la 
France. » De quel accent il parle, dans cette môme préface, de 
« ce pays troublé, afl'olé de regrets, de craintes et d'espérances ! » 
Comme on sent frémir en lui le désir de lui apporter un peu 
de vérité et de lumière ! Le service était là, dans une besogne 
dont une élite seule est capable, — il se sentait de cette élite, 
— et non pas dans les chancelleries où beaucoup d'autres pou- 
vaient le remplacer aux postes subordonnés qu'il devrait 
occuper longtemps encore. 11 alla où l'appelait la voix. 

Je me rappelle. Au cours de cette soirée chez M""" Adam où 
je le connus, il me parla longuement d'un essai sur Alexandre 
Dumas fils que je venais de publier dans la Nouvelle Revue, 
Cet article contenait des pages sur l'amour qui inquiétaient 



252 REVUE DES DEUX MONDES. 

Vogiié. Il avait cru voir, dans ce morceau de simple analyse, un 
nihilisme moral dont il me fit aussitôt des reproches avec une 
si évidente sincérité de conviction, en les accompagnant d'ail- 
leurs de tels éloges littéraires, que mon amour- propre ne 
pouvait guère s'en offenser. Je l'entends encore me dire le rôle 
qu'il entrevoyait pour la littérature dans la France d'après la 
guerre, et me citer les noms de Tolstoï et de Dostoïewsky. Je les 
connaissais l'un et l'autre par Tourguénief que je voyais quel- 
quefois chez Taine. C'est une de mes belles impressions de.'jeu- 
nesse que la généreuse impartialité du vieux romancier russe 
rendant ainsi une haute et large justice à de plus jeunes 
rivaux. Seulement, Tourguénief, préoccupé surtout d'esthé- 
tique, ne nous avait révélé d'eux que leur original génie de 
conteurs. 11 avait la religion de l'art du roman. Il y voyait 
tout l'avenir de la littérature moderae, et les détails de facture 
l'intéressaient à la passion. C'est dire combien il admirait, chez 
Tolstoï, le don prodigieux de la présence, chez Dostoïewsky, 
celui de créer, autour de ses personnages, une atmosphère 
psychologique. Vogiié n'avait pas, à cette époque, ces soucis 
professionnels. Je ne les lui ai vus qu'à la [in, quand il se mit 
lui-même à composer des romans. Encore ne s'y est-il donné 
qu'un peu à contre-cœur. Je n'ai guère connu, en France, que 
Taine et Maupassant, Barbey d'Aurevilly quelquefois, qui aient 
considéré la technique du roman avec la même curiosité atten- 
tive que l'auteur des Reliques Vivantes, et qui aient aperçu 
dans un récit la valeur de la composition. Le dialogue, le portrait, 
la description, le choix du sujet, la crédibilité, la transcription 
du temps, la perspective des épisodes et celle des personnages, 
autant de problèmes que nous agitions indéfiniment clans la 
chambre meublée de la rue Rousselet où vieillissait pauvrement 
Barbey, dans le logement encore bien modeste de la rue Dulong, 
aux Batignolles, où Maupassant commençait Iiel-A?ni, dans 
rapparlemcut bourgeois où Taine écrivait les premiers volumes 
des Origines de la France contemporaine. C'était au fond de la 
cour, dans une vieille maison du boulevard Saint-Germain, 
aujourd'hui détruite. Le cabinet de travail du philosophe don- 
nait sur la façade grise de Saint-Thomas-d'Aquin. Que de fan- 
tômes ! C'en est un aussi, hélas! que le Vogué de 1883, tout 
remué denthousiasme et comparant l'ampleur morale des ro- 
manciers russes dont il allait être l'annonciateur à ce qu'il 



EUGÈNE-MELCHIOR DE VOGUÉ. 253 

appelait, bien justement, les maigreurs de notre naturalisme 
d'alors. Il incriminait chez nos conteurs, et pas seulement chez 
eux, mais chez nos auteurs dramatiques, nos critiques, nos 
poètes, nos chroniqueurs, un appauvrissement de la vie inté- 
rieure et un rétrécissement de l'horizon intellectuel. Il estimait 
que cette littérature s'étiolait faute de se retremper aux sources 
profondes, dans la sensibilité nationale, d'une part, dans la 
haute culture, de l'autre. Un Gogol, un Tolstoï, un Dostoïewsky 
avaient su communier avec l'àme populaire de la Russie, un 
Tourguénief s'assimiler l'Allemagne, la France, l'Italie, l'An- 
gleterre. Celui-ci comme ceux-là avaient apporté, à la sève sen- 
timentale et morale de leur pays, un enrichissement, parce 
qu'ils n'avaient pas été de purs lettrés, des mandarins du suprême 
bouton, mais des hommes vivans écrivant pour des hommes 
vivans. Je crois bien employer les expressions mêmes qui ve- 
naient aux lèvres de Vogiié dans cet entretien. Ouand il causait, 
les idées lui arrivaient si précises, si abondantes qu'il prenait à 
peine le temps d'achever ses phrases. H y avait comme du halè- 
tement dans sa voix, et cela faisait une espèce d'éloquence, pre- 
nante ou irritante, suivant que l'on acceptait ou non ses idées. 
Mais personne n'a jamais causé avec lui qu'il ait laissé indif- 
férent. 

Il m'apprit, au terme de cette conversation, qu'il allait sans 
doute rentrer à Paris. Je prévis alors quelle sorte d'œuvre il 
allait tenter et aussi à quelles difficultés il se heurterait. Si 
étrange que la chose puisse paraître au premier abord, la litté_ 
rature d'après 1870 commença par continuer celle d'avant le 
désastre, exactement comme si \a funeste année n'avait pas 
marqué, pour notre race, la plus redoutable des étapes. Il y 
eut certes des exceptions. Pour la majorité des écrivains, ou 
bien la défaite sembla, une fois la première surprise passée, ne 
pas compter, ou bien elle devint une matière à observation tout 
comme une autre. Los nouvelles réunies dans to volume : 
Les Sairers de Médan, toules remarquables, et dont une au 
moins, Boule-<lc-Siiif\ est un clief-d'œuvre, riHèlent cet état 
d'esprit, l^^lles procèdent, comme les divers romans do cette 
époque, des Ibéories professées par les maîtres qui ilorissaient 
sous le second Empire : Taine, — le Taine d'avant les Origines, 
— les frères de Goncourt, Flaubert. Entre le Parnasse de 1876 
et celui de 1860, aucune dilTérence d'inspiration. C'est toujours 



2o4 REVUE DES DEUX MONDES. 

le même néo-romantisme dont Gautier, Baudelaire et Leconte 
de Lisle avaient été les plus brillans initiateurs. Le sentiment 
de la profonde blessure nationale ne s'éveilla que peu à peu. 
Le temps seul nous révéla que la défaite n'avait pas été un 
épisode, mais qu'elle continuerait, que nous serions battus et 
tous les jours indéfiniment, jusqu'à l'heure où nous aurions 
restauré le patrimoine français dans son intégrité. J'oserai dire 
qu'aujourd'hui, après quarante ans, la vérité nationale est plus 
évidente aux nouveaux venus et qui n'étaient pas nés à l'époque 
de Sedan qu'à ceux qui vécurent ces cruelles heures. Elles 
avaient passé si vite qu'elles leur apparurent d'abord comme un 
accident, formidable sans doute, mais la vie, à Paris par exemple^ 
avait si vite repris son cours, et si pareille dans son décor ! 
Pourquoi eût-elle été différente dans son expression intellec- 
tuelle? C'est bien aussi le péril que Vogiié avait diagnostiqué 
de l'étranger. Comment le conjurer, ce péril? Est-il possible 
de détourner, dans un autre sens, le courant d'une littérature? 
Vogué le crut, comme le croyait, à cette même date, Ferdinand 
Brunetière. Rien d'étonnant si cette communauté de foi les unit 
d'une amitié dont la dédicace des Morts qui parlent perpétue le 
témoignage. 

Le Roman Russe, paru en 1886, marque la première cam- 
pagne, — cette métaphore s'impose de nouveau ici, — du Vogué 
délivré de toute attache officielle et venu à Paris pour y accom- 
plir la mission qu'il s'était donnée, ou, mieux, qu'il avait 
reconnue être la sienne. Sauf une incursion dans la politique 
active, il ne devait plus être jusqu'à la fin qu'un homme de 
lettres, dans le sens le plus haut de ce noble terme, usurpé 
par tant d'indignes. Quand il s'applique à un Vogiié comme 
à un Brunetière, il reprend sa véritable valeur. 11 représente 
une des grandes formes de l'action civique. J'aime à réunir ces 
deux amis, qui furent aussi les miens, dans une égale vénéra- 
tion pour ce que je ne crains pas d'appeler leurs vertus de 
métier. Ce trait encore leur fut commun : ils devaient faire leur 
œuvre en faisant leur vie. Le secrétaire d'ambassade n'avait 
plus assez de fortune pour que son travail littéraire fût un luxe 
de sa pensée. Il eu+ le courage de l'organiser avec une ])atience 
et une régularité de ooii ouvrier, — encore un terme si noble 
dès qu'il est traduit dans sa vérité profonde! — Il accepta, des 
années durant, de donner, à la Revue des Deux Mondes, un 



EUGÈNE-MELCHIOR DE VOGUÉ. 255 

arti-île tous les mois. Il écrivait également une Lettre de Bussie 
pour le Journal des Débats. La mort l'a pris, engagé avec le 
Figaio dans une collaboration régulière, et jamais, au cours de 
ce labeur qu'il eût été en droit de considérer comme un escla- 
vage, sa plume n'a tracé une phrase qu'il n'ait méditée et rédigée 
comme eût fait le grand seigneur du château de Gourdan com- 
posant ses livres à son aise. La pièce qui lui servait de cabinet 
de travail n'avait rien dans ces années-là, de commun, par ses 
dimensions exiguës, avec la vieille bibliothèque de là-bas dont 
il parlait à Pontinartin avec un regret tendre. Quelques tapis rap- 
portés d'Orient en étaient la parure, et aussi d'anciens portraits, 
la plupart de gens de guerre qui regardaient leur descendant 
les continuer à sa manière. Le hasard voulait que les fenêtres 
de ce modeste logis donnassent sur les jardins attenant à un 
hôtel qui avait été celui de Villars. Un des ancêtres d'Eugène- 
Melchior avait épousé la sœur du maréchal, et il en avait hérité. 
Les portraits avaient été enlevés de l'hôtel quand on l'avait 
vendu. Ce détail donnait pour moi une poésie singulière à ce 
coin de Paris où Vogïié a passé tant de nuits, penché sur son 
papier ou ses épreuves, comme Balzac. Il ne s'interrompait 
d'écrire que pour allumer une de ces cigarettes de tabac russe 
dont l'arôme lui rappelait les libres chevauchées de l'Orient, ou 
bien les visites à ces îles qu'il voulut revoir, lors de son der- 
nier voyage à Saint-Pétersbourg. Quelques minutes de rêve et 
de nostalgie sans doute, et le bon ouvrier reprenait sa tâche. 
Ainsi furent composés, après le Roman Busse, ces volumes qui 
s'appellent : Spectacles contemporains, Regards historiques et 
littéraires. Heures d Histoire, Souvenirs et Visions, Cœurs Russes, 
Devant le siècle, f Exposition du Centenaire. Relisez-en les som- 
maires ; vous serez étonnés de l'extraordinaire variété des sujets. 
Relisez-en quelques pages au hasard. C'est l'unité de la pensée 
que vous admirerez. Choses d'Allemagne et choses d'Italie, his- 
toire byzantine et histoire coloniale contemporaine, questions 
rétrospectives et questions actuelles, Talleyrand et Chateau- 
briand, le maréchal Xey et Hippolyte Taine, Hyde de Neuville 
et Renan, Ravenne et la revue de la flotte anglaise, lors du 
jubilé de la reine Victoria, l'empereur Alexandre II et le pape 
Léon XIII, — tels sont quelques-uns des thèmes traités par 
l'écrivain, et un même esprit circule à travers ces pages, 
extrayant, de ces matières si diverses, un même enseignement, 



256 REVUE DES DEUX MONDES. / 

provoquant, suscitant la réflexion nationale. L'abondance des 
renseignemens déconcerte. Le foisonnement des idées étonne. 
Que de lectures, derrière de tels essais! Quelle tension acharnée 
de l'être intérieur ! Dumas fils disait à Vogiié : « Voué faites 
un article avec la substance d'un volume. » Et c'était vrai, et 
c'était tragique. Nous pressentions la fatale échéance, nous les 
témoins de la vie de Vogué, qui le voyions multiplier pe& tours 
de force d'invention, se renouveler à l'âge où Ion doit se 
reposer, se créer romancier de toutes pièces, comme il s'était 
créé essayiste. Jean d'Agrève, les Morts qui parlent, le Maître 
de la Mer sont de 1898, de 1899 et de 1900, — et Vogiié devait 
nous quitter au mois de mars 1910! 

III 

Cette mort est venue, brutale et inattendue, arracher la 
plume à la main du grand écrivain. 11 avait commencé un 
nouveau roman : Claire. Il méditait, je l'ai dit, une longue 
élude sur Chateaubriand. Il semble qu'il ait eu le pressentiment 
que les jours lui étaient comptés. Il m'écrivait, le 9 mars 1910, 
moins de deux semaines avant sa fin : « Je passe mes jour- 
nées dans la retraite, avec mon deuil. Elles sont remplies par 
des tâches secondaires : lot ordinaire des vieux arbres qui ont 
poussé un fouillis de branches désordonnées où s'accrochent 
un tas de choses et de gens qui les tirent vers la terre, qui 
empêchent le fût de croître en hauteur vers la lumière... » Il 
n'ajoutait pas que, ces choses et ces gens, il les subissait par 
charité intellectuelle. Vogué avait la passion du talent des 
autres. Dès qu'un livre lui était signalé comme contenant une 
promesse, il le lisait de la première page à la dernière. Il écri- 
vait à l'auteur. Il le recevait. 11 causait avec lui indéfiniment. 
S'agissait-il d'une candidature à l'Académie qu'il considérait 
comme nécessaire au maintien du prestige de la Compagnie, — 
ainsi celle de l'éloquent cardinal de Montpellier, — il préparait la 
présentation des titres avec un scrupule in fmi de documentation 
et de rédaction. Tous ceux de ses confrères qui ont assisté à la 
séance où il témoigna ainsi pour Mgr de Cabrières, se rappellent 
quel portrait il nous parla. Sa correspondance était immense et 
toujours efficace, je veux dire que ses lettres comme sa conver- 
sation s'associaient à l'activité de ses amis pour les réchautrer, 



EUGKNE-MELCHIOR DE VOGUÉ. 25" 

pour les susciter. Aucune prédication, aucun pédantisme, mais 
une virile communication d'esprit à esprit. J'ignore si cette 
correspondance sera jamais réunie et publiée. Si elle l'est, elle 
prendra place à côté de celle de Taine, et elle achèvera de 
caractériser la ligure morale d'un des meilleurs Français que le 
pays ait eus pour le servir, dans ce dernier tiers de siècle. Je 
viens involontairement d'employer de nouveau la môme expres- 
sion, que mon excuse soit la phrase de Pascal qu'Eugène- 
Melchior m'a citée souvent : « Quand , dans un discours, se 
trouvent des mots répétés, et qu'essayant de les corriger on 
les trouve si propres qu'on gâterait le discours, il les faut 
laisser. C'en est la marque. » 

Quel a donc été le service rendu par Eugène-Melchior de 
Vogué? Aujourd'hui que son œuvre se tient devant nous, je ne 
dirai pas complète, mais terminée, nous pouvons répondre à 
cette question. Dans la préface qu'il a mise en tète du Roman 
llus.'ie., il montrait la jeunesse d'alors « travaillée d'inquiétude, 
et cherchant, dans le monde des idées, un point d'appui nou- 
veau. » Nous apercevons, à la distance de ces vingt-cinq ans 
(1886-191 1), qu'une réaction commençait contre Tintellectna- 
lisme excessif de la génération précédente. Les puissances de 
sentiment, auxquelles ce même Pascal faisait déjà, contre le ratio- 
nalisme de son temps, un appel désespéré, avaient été trop 
méconnues par une époque dont le maître le plus écouté défi- 
nissait l'homme, « un théorème qui marche. » « Il faut mettre 
notre foi dans le sentiment, » est-il dit dans les Pensées. Et 
encore : « Tout notre raisonnement se réduit au sentiment. » 
Sommes-nous donc vraiment acculés à cette alternative qu'il 
nous faille concevoir la vie ou mécaniquement ou mystique- 
ment, sacrifier ou la Science ou la Foi, la déduction logique ou 
la croyance? Quand on essaye de synthétiser le mouvement 
accompli, durant ces vingt-cinq ans, par la pensée française, 
on reconnaît que tout son effort, obscur souvent, parfois égaré, 
douloureux toujours, a consisté dans la recherche passionnée 
dune via média entre ces deux extrêmes. L'intellectualisme, 
quand il est absolu, produit inévitablement le pessimisme. Au 
terme de la Science, il montre à l'esprit l'inconnaissable, et sa 
vue uniquement déterministe du monde accable la volonté sous 
la nécessité. Elles sont bien les caractéristiques de la génération 
à laquelle s'adresse la préface du Roman Russe. Vogué a 
lOMK vn. — 1912. 17 



258 REVUE DES DEUX MONDES. 

dénoncé avec beaucoup de sens, comme l'aboutissement de 
cette erreur, ce Don Quichotte de la bêtise, Bouvard et Pécu- 
chet. « Ecce homo! Bouvard, voilà Ihomme tel que l'ont fait le 
progrès, la Science, les immortels principes, sans une grâce 
supérieure qui le dirige ; un idiot instruit qui tourne dans le 
monde des idées comme un écureuil dans sa cage. » Soit, mais 
la Science n'en est pas moins la Science, et les lois qu'elle a 
dégagées n'en sont pas moins des lois. Bouvard peut penser 
médiocre, penser impuissant ; il ne pense pas faux, s'il pense 
d'après la Science. Celle-ci n'a pas fait, elle ne peut pas faire fail- 
lite, tant que l'homme lui demande seulement ce qu'elle a pro- 
mis : fixer les conditions suffisantes et nécessaires de certains 
phénomènes. Elle n'est outillée ni pour fournir une explication 
totale de l'univers, ni pour donner le pourquoi de la vie humaine. 
Elle n'épuise pas le Réel, et d'ailleurs elle n'en a jamais eu l'inten- 
tion. Même ce mot de Science, au singulier, n'est pas scienti- 
fique. Il y a des sciences, chacune avec son objet, toutes domi- 
nées par un principe commun : la soumission au Réel. C'est 
donc le Réel qui est leur épreuve et leur mesure. C'est lui qui 
détermine la méthode à suivre. L'erreur de l'Intellectualisme 
réside précisément dans l'application à des phénomènes d'un 
certain ordre, de méthodes qui convenaient pour d'autres. 
Employer, comme l'ont fait les philosophes du xvin'^ siècle et 
de la Révolution, pour les phénomènes sociaux, la méthode de 
déduction excellente en mathématiques, c'est manquer à l'es- 
prit scientilique. C'est y manquer que d'étudier, comme un 
Strauss, l'histoire des phénomènes religieux avec les méthodes 
valables pour l'histoire des mœurs ou des législations. C'est, au 
contraire, penser scientifiquement que d'admettre un domaine 
et une méthode propres au fait religieux, au fait moral, au fait 
social et politique. Il y a une expérience religieuse, une expé- 
rience morale, une expérience politique, puisqu'il y a des 
religions vivantes, des moralités vivantes, des sociétés vivantes, 
et que la vie n'apparaît, ne s'épanouit, ne dure que si elle se 
conforme à des lois. Pour découvrir ces lois, ce ne sont pas 
des constructions logiques qu'il faut dresser, ce sont des obser- 
vations qu'il faut recueillir, ce sont des mystères qu'il faut 
constater et comprendre comme tels. Il ne s'agit pas de rejeter 
la physique et la chimie, les mathématiques et la biologie, pour 
ne plus en appeler qu'à l'instinct. Il s'agit d'admettre que les 



EUGÈNE-MELCIIIOR DE VOGUÉ. 259 

problèmes religieux, moraux et sociaux ne sont des problèmes 
ni de physique, ni de chimie, ni de mathématiques, ni de bio- 
logie. Voilà l'idée, si simple, croirait-on, et si neuve, qui ouvre 
la via média. Elle a créé ce mouvement du traditionalisme par 
positivisme dont l'influence régénératrice suscite aujourd'hui 
les plus fortes manifestations françaises, en littérature aussi 
bien qu'en sociologie, dans l'apologétique religieuse et dans la 
politique. La réconciliation de la Science et de la Foi, celle des 
énergies prolétariennes et de l'ordre national sont en puissance 
dans cette doctrine. 

De tels développemens de psychologie collective ne s'ac- 
complissent pas sous une seule influence. Parfois même ceux 
qui les ont déterminés avec le plus d'efficacité n'en prévoyaient 
pas exactement la direction. Taine s'est-il jamais douté que son 
grand livre d'histoire s'ajouterait à ceux de Bonald, de Joseph 
de Maistre, de Le Play et deviendrait un des bréviaires de la 
jeune école monarchiste et catholique ? Eugène-Melchior de 
\ ogi'ié, lui, était bien un traditionaliste par le plus intime de 
son être, mais il avait cet autre trait en commun avec Chateau- 
briand : il croyait disparues pour toujours les conditions où 
s'était élaborée sa tradition à lui. Gomme Chateaubriand, il fai- 
sait volontiers crédit à la nouveauté. Il y avait entre eux cette 
diiTérence : chez l'auteur de René, cette attitude n'était trop 
souvent qu'un ménagement de sa double gloire. II voulait 
qu'on dît de lui: « Il a été par honneur le serviteur fidèle d'une 
cause vaincue, mais il l'a été, désabusé, parce que son génie 
comprenait toutes les aspirations du monde moderne. » Chez 
Vogiié, au contraire, cette complaisance à des formes de société 
contraires à ses hérédités provenait du plus généreux scrupule. 
Il semble qu'il ait toujours appréhendé cette paralysie de l'ac- 
tion par le préjugé, l'une des misères des castes dépossédées. 
J'explique ainsi son recul devant certaines conclusions et son 
indulgence pour certaines chimères. Le secret amour avec le- 
quel il a peint, dans les Morts qui parlent, la figure du mar- 
quis de Kermaheuc, révèle de quel côté allait tout son cœur. 
Il a redouté, s'il y cédait, de se sentir, comme le vieux gentil- 
homme qu'il nous montre, à Versailles, « fini dans les choses 
finies. » Peut-être vaut-il mieux qu'il ait eu cette appréhension, 
de même qu'il vaut mieux que Taine se soit cru, simplement, 
un entomologiste considérant la France comme un insecte. Etant 



260 REVUE DES DEUX MONDES. 

d'une bonne foi absolue dans ce qu'ils croyaienl être la limitation 
de leur tâche^ leur prise a été plus forte sur des esprits cfui se 
seraient cabrés, s'ils avaient deviné où ces maîtres les menaient. 
Que lauteur du Roman Russe eût attaqué l'intellectualisme au 
nom de la tradition, il n'eût pas conquis les innombrables pen- 
sées qu'af teignait sa propagande de sympathie, d'humanité, 
d'enrichissement moral, par la recherche « des dessous, de 
l'entour de la vie, » — c'est une de ses formules, — son sens 
du mystère et des sources cachées. Il y a dans ll^^vangile de 
saint Jean, celui qu'on lit à la fin de toutes les messes, un 
texte qui devient bien remarquable, si l'on déplace un peu la 
ponctuation : « Quod factnm est ni ipso vita eral. Tout ce qui 
a été créé était déjà une vie en Dieu. » Vogiié avait au plus 
haut degré et il communiquait à ses lecteurs la vision d'un 
élément vital, arrière-fond et support de tout phénomène, et 
qu'il faut sentir pour comprendre ce phénomène. Qu'il s'agisse 
d'une œuvre d'imagination comme celle de Gogol ou de Tolstoï, 
d'une cité comme Rome, Paris ou Jérusalem, d'une person- 
nalité historique comme celle de Tempereur Guillaume, phi- 
losophique comme Taine, militaire comme Gallifîet, d'une 
inauguration do chemin de fer comme à S;imarcande, en 1888, 
ou d'une revue navale comme à Spithead, en 1897, il le dé- 
gage, cet élément vital. Il donne à l'accident local de quelcjucs 
heures sa signification éternelle et universelle. Il a été un de 
ceux qui ont réappris à une génération épuisée, desséchée d'a- 
nalyse, la valeur de l'intuition. Cet enseignement seul le clas- 
serait au premier rang des Maîtres de l'heure, pour emprunter 
une expression juste à l'un de ses meilleurs portraitistes, 
M. Victor Giraud. 

11 ne nous a pas légué seulement une influence. Prosa- 
teur aussi réfléchi qu'il était brillant, il a renouvelé deux 
formes d'art, ou, si le terme paraît exagéré, il a marqué 
fortement, de sa personnalité, les deux genres auxqtiels il 
s'est appliqué : l'Essai et le Roman. L'Essai, d'abord. Car 
l'Essai est bien un genre. Il est, au grand livre d'histoire ou 
de critique, ce que la nouvelle est au roman, et à l'article de 
journal, ce que la nouvelle est au conte. Le définir n'est pas 
très aisé. C'est un morceau de moyenne longueur qui constitue 
un tout, le résumé des impressions et des idées d'un esprit 
sur un objet qu'il ne connaît pas assez pour l'épuiser^ dont il a 



EL'GÈNE-MELCUIOR DE VOGUE. 



261 



une perception assez nette pour cfu'il vaille la peine de les dire. 
Un tel travail suppose une forte culture, — tant vaut l'essayiste, 
tant vaut l'essai, — un choix heureux du sujet; — si la matière 
traitée n'est pas importante, à quoi bon ces trente ou quarante 
pages? — un point de vue surtout et de la portée. Il y faut 
l'art de la composition courte, le plus difficile; le talent de 
discerner l'essentiel dans les questions et dans les personnes; 
enfin un style qui supplée par sa vertu d'intensité aux sacri- 
fices qu'impose une dimension trop serrée. Aussi le nombre des 
essayistes qui ont réussi ce difficile tour de force est-il assez 
restreint, et ils ne l'ont pas réussi toujours. Taine, Renan, Mon- 
tégut, Planche, à l'occasion à^ Adolphe, Sainte-Beuve avant les 
Lundh, Brunetière, tels sont, pour ne parler que des morts, 
quelques-uns des maîtres du genre. J'allais oublier J.-J. Weiss, 
ce génie si mal dirigé et si remarquable. Aucun d'eux n'a sur- 
passé Vogiié par la richesse et la variété de la culture; peu 
l'ont égalé par l'ordonnance de l'ensemble, l'art de la gradation 
et la qualité d'une langue si svelte, si nerveuse dans la force, 
d'un goût si sin- dans l'éclat. Je viens de prendre et de rouvrir, 
au hasard, un de ses recueils : Heures d' Histoire. Je suis tombé 
sur un morceau intitulé Images Romaines. Je l'indiquerai non 
pas comme son chef-d'œuvre, mais comme un exemplaire 
très réussi de son procédé : un début très simple, presque 
familier, qui précise avec une parfaite netteté le point de 
vue auquel va se mettre l'auleur, une définition très nette de 
l'objet qu'il se propose d'examiner, une vérité générale énoncée 
tout de suite et qui marque quelle sorte de démonstration il va 
tenter. Puis le développement commence, disert et souple, pour 
aboutir à deux ou trois pages qui font somuiet : une descrip- 
tion d'un tombeau à Sainte-Marie-du-Transtévère, dans la pre- 
mière partie ; dans la seconde, une évocation de la colonne 
Trajane. Ce tombeau est celui du cardinal Armellini. Il y est 
représenté endormi sur un livre qui emprisonne un de ses doigts. 
« Quelle fatigue d'avoir tant lu!... » dit Vogiié. El c'est tout 
notre siècle dont il voit le symbole dans ce savant lassé jus- 
qu'à l'agonie, et qui a voulu avoir pour épitaphe : Cerli- homo 
huila est. Certes l'homme n'est qu'une bulle d'air? Un baptême 
a lieu près de ce tombeau. « La frêle loque rouge gémissait de 
toute sa force naissante. Je n'entendis pas le nom que le prêtre 
lui donnait. Qu'importe? Je le savais, ce nom. Lorsque Dante 



262 REVUE DES DEUX MONDES. 

approche de la funeste ville de Dite, un malheureux se cram- 
ponne à sa barque ; au voyageur qui lui demande son nom, il 
répond : Vedi che soi im che piango ; tu vois que je suis un qui 
pleure... » Et il continue : « Plus tard, quand cet enfant sera 
blessé, et ce sera souvent, il reviendra ici, car, pour ceux de sa 
sorte, il n'y a pas d'autre asile où porter ses larmes... Vous 
pouvez attacher un instituteur primaire à la personne de chaque 
citoyen, vous ne remplacerez pas cela. Vous serez récompensés 
de vos soins, c'est probable, et les fruits le montrent assez, par 
le mot de Galiban à son maître : Vous m'avez appris ,à parler et 
le profit que j'en retire, c'est de savoir maudire. » Voyez comme 
la pensée s'est faite consubstantielle à la description, comme la 
vision et l'idée se trouvent amalgamées, la plus simple réalité et 
le plus haut symbolisme. C'est tout le bienfait de Rome que 
Vogiié vient de rendre perceptible dans ces vingt lignes, comme 
plus loin, toute l'histoire, dans vingt autres lignes sur la 
colonne Trajane. J'en citerai seulement la fin. Aucun commen- 
taire ne démontrerait mieux son incomparable talent d'essayiste, 
(( Lentement, sûrement, allant où il ignore, comme ceux qui 
gravissent les lacels d'une montagne sans jamais prévoir le 
tournant prochain, le peuple-roi monte en déroulant son 
triomphe, il pousse devant lui son César, ses légions, ses captifs, 
les foules rassemblées et fondues de la Breta^aie à l'Adiabène, 
de la Scythie à la Cyrénaïque ; toutes les forces, les gloires, 
les peines de cet ancien monde rampent le long des flancs du 
fût de marbre, elles vont s'offrir et se perdre aux pieds de 
l'apôtre, du pauvre tendeur de filets exhaussé sur cette gran- 
deur ; il la foule du talon en même temps qu'il l'absorbe, pour 
nourrir son auréole, pour mieux justifier sa prise des deux clés, 
celle du passé, celle de l'avenir. Symbole de Rome, et symbole 
(le la démocratie, le plus expressif, le plus noble qu'elle puisse 
sou Imiter : l'univers vaincu portant aux nues le plus humble 
de ses enfans... » 

On le voit : il y avait an poète dans Vogué, à côté de l'histo- 
rien, du critiqne, du philosophe et du diplomate. Or, si ductile 
que soit l'Essai, si capable qu'il soit de se plier aux allées et 
venues les plus capricieuses de l'esprit, cette forme a ses limites. 
A maintes reprises, dans les essais de Vogiié, on sent qu'il les 
Louche, qu'il s'y heurte, qu'il s'y meurtrit, qu'il a besoin d'une 
réalisation plus concrète, d'un mouvement plus vivant encore. 



EUGÈNE-MELCHIOR DE VOGUÉ. 263 

Goethe disait avoir hérité de sa mère : « Lust zum fabulieren, la 
passion d'imaginer des fables. » Cette passion, Eugène-Melchior 
en fut toujours tourmenté. A plusieurs reprises, il avait été près 
d'y céder, témoin les Histoires Orientales, témoin surtout ce 
curieux fragment : le Testament de Silvamis. Placé dans le 
même recueil que le célèbre morceau sur les Cigognes et trai- 
tant au fond le même thème, il nous fait assister à la transfor- 
mation de l'essai en nouvelle, à son animation, si l'on peut dire, 
et il accroît notre regret que Vogiié se soit si longtemps défié 
de ses aptitudes de conteur. Moins illustre, il eût peut-être osé 
plus tôt cette tentative toujours redoutable : débuter en pleine 
gloire dans un genre absolument nouveau. C'est une partie à 
jouer devant laquelle les plus courageux reculent. Il s'y décida 
pourtant, et cela dans sa quarante-septième année. Ve^n d'Agrève, 
coup sur coup, les Morts qui parlent, le Maître de la Mer 
vinrent prouver, une fois de plus, et la merveilleuse vitalité de 
son génie et l'extraordinaire largeur de ce genre du roman qui 
va à' Adolphe à Madame Bovary, de Volupté aux Parens pauvres, 
de Dominique à Colomba. Toutes les intelligences peuvent 
s'exprimer par lui et toutes les sensibilités. 

Jean d'AgrèveéiaW plutôt un poème en prose. Le romancier, 
dans Yogiié, prit conscience de sa pleine originalité avec les 
Morts qui parlent et surtout le Maître de la Mer. Ce dernier 
livre est, je crois bien, unique dans la littérature contempo- 
raine. Vogiié seul, avec sa vaste expérience de voyageur et de 
diplomate, sa connaissance de la politique intérieure et exté- 
rieure, sa culture internationale et pourtant si française, pouvait 
concevoir et mener à bien ce roman mondial. On m'excusera 
de cette formule. Elle seule convient à ce drame où s'agitent, der- 
rière les personnages, les idées et les intérêts qui gouvernent, à 
l'heure présente, les rapports de peuple à peuple, de civilisation 
à civilisation. Il faut remonter à Disraeli pour rencontrer une 
peinture analogue, et cette évocation d'une société européenne 
qui n'a rien de commun avec le cosmopolitisme banal des 
Palace-Hotel et des villes de plaisir. C'est le roman des hommes 
d'Etat que Vogiié a conçu et dont il a créé un modèle. Le pro- 
grès de la facture est bien remarquable dans ce dernier livre. 
L'artiste achève son apprentissage. Ses héros bougent et vivent, 
respirent et parlent. L'action est ménagée, nouée, dénouée. 
Toutes les qualités de l'essayiste sont là, mais vêtues de chair. 



26 i REVUE DES DEUX MONDES. 

Pareille force de coup d'oeil, pareille abondance de renseigne- 
mens, pareille portée d'esprit. Le don de création s'y ajoute. 
Pourquoi si tard? Même des ouvriers les plus laborieux et qui 
ont le plus énergiquement accompli leur tâche, et pendant un 
long espace de vie humaine : grande 7nortcdis œvi spatium, 
disaient un Ancien, on peut répéter, avec un Ancien encore : 

... pendent opéra initrnipla... 

S'il avait vécu, Eugène-Melchior de Vogiié aurait certaine- 
ment ajouté à son œuvre de romancier. Il l'aurait amplifiée 
et développée. Nous avions le droit d'espérer que le temps lui 
serait donné. Il restait si jeune d'aspect et si jeune d'esprit, si 
ouvert et si vibrant, si actif et si neuf aux impressions. Il com- 
mençait seulement d'être touché par l'Age, et nous l'imaginions 
nous ses amis, continuant longtemps d'être un bienfait vivant 
par son seul exemple. Ne représentait-il point parmi nous cette 
réussite trop rare de la nature sociale : un grand lettré issu 
d'une grande famille, et prolongeant, dans l'ordre de la pensée, 
l'action de sa lignée dans l'ordre des faits? Le duc Albert de 
Broglie avait été cela aussi, à la distance d'une génération. Si 
différens par la tournure desprit, par les circonstances de 
leur destinée, par l'âge, ces deux hommes se ressemblaient 
en ce point : ils étaient l'un et l'autre le moment intellectuel 
d'une race de guerre. Ils le savaient et ils acceptaient cet 
emploi de leurs facultés comme une consigne héréditaire, sim- 
plement, fermement. Je ne leur ai jamais connu le senti- 
ment frelaté qu'Alfred de Vigny a traduit dans des vers sou- 
vent cités, mais d'inspiration si médiocre. Vous vous les 
rappelez : 

J'.-ii mis sur le cimier doré du gciililhomme 
Une plume de fer qui n'est ]ias saus beauté. 

Et encore : 

Daus le caveau des morts plongeant mes pas nocturnes, 
J'ai compté mes aieux, suivant \ruv vieille loi... 
C'est en vain que d'eux tous le sang m'a fait descendre, 
Si j'écris leur histoire, ils descendront de moi... 

Deux orgueils également déplaisans, celui de la naissance et 
celui du talent, me gâtent ce poème de ï Esprit pur, oh se ren- 



EUGÈNE-MELCIIIOR DE VOGLÉ. 265 

contrent pourtant des touches dij:!;nes de son auteur. Mais quelle 
aberration de célébrer l'ancienneté de ses ancêtres pour se 
préférer à eux! Quelle pauvreté dans cette conception de la 
gloire littéraire considérée comme l'apothéose de l'Esprit! A ce 
manque de goût se reconnaît ce qui fut la tare de l'admirable 
poète de Moïse, de Samson, de la Mort du Loup et de la Maison 
du Berge?'. Il y avait chez lui de la fatuité. Pour un Albert de 
Broglie, pour un Eugène-Melchior de Vogilé, la littérature fut 
un service, — j'y reviens, — après un autre. « Tout homme, » 
a dit Blanc de Saint-Bonnet, « est l'addition de sa race... » Il 
ajoutait : « Les pères ont des enfans qui ressemblent au fond de 
leur pensée... » Je ne sais pas si le romancier des Morts qui 
parlent a connu ces deux profonds aphorismes du philosophe 
lyonnais, mais il les a pratiqués. Et pour achever de caracté- 
riser son œuvre, c'est encore à V Histoire d'une famille Vivaroise 
que j'emprunterai une devise. « On dit proverbialement en 
Vivarais » écrivait, en 1807, une dame de Vogiïé : (f Probe 
« comme un Vogiié; » l'auteur de cette Histoire s'adresse, ainsi, 
à ses enfans : « Vous resterez attachés à cette terre qui nous 
a faits ce que nous sommes, où s'est élaborée la fortune ances- 
trale, où s'est constitué, à côté du patrimoine territorial qui a 
disparu, le patrimoine moral dont nous vivons... Cette terre où 
est née, du libre suffrage de l'opinion populaire, cette devise 
que je reproduis ici, en terminant ce livre, comme l'épigraphe 
qui en résume les enseignemens : Probité de Vogiïé. » C'est 
bien l'épigraphe qui convient à toute l'œuvre d'Eugène-Melchior. 
Elle en ramasse, dans une définition intime, toutes les vertus 
de conscience : recherche ardente du vrai, effort constant vers 
la bienfaisance, sentiment sérieux du mystère du monde, foi 
absolue que le mot de ce mystère est en harmonie avec les plus 
hautes exigences de l'intelligence et du cœur. Oui, ces trois 
mots, c'est vraiment toute l'àme de son œuvre, et l'éloge que 
son cœur fier eût souhaité par-dessus tous les autres : Probité 
de Vogiié. 

Paul Bourget. 



MADELEINE JEUNE FEMME 



0) 



QUATRIEME PARTIE (2) 



X 

Ce que j'ai à dire de moi me confond. Mais j'écris l'histoire 
de ma vie : quelle raison d'être pourrait-elle avoir, si ce n'est la 
fidélité? 

Je m'approchais de Chinon, avec mes deux enfans, j'allais 
revoir mon pauvre grand-père qu'on me disait mourant, j'allais 
retrouver ma chère maman et ma grand'mère, mon mari que 
je n'avais pas vu depuis plus de six semaines; et une idée 
dominait toutes celles qui se formaient le long de cette pers- 
pective : c'était qu'en quittant Fontaine-l'Abbé je n'avais rien dit 
à M. Juillet ! 

A Tours où nous changions de train, mon mari nous atten- 
dait sur le quai de la gare, afin d'arriver en même temps que 
nous à Chinon. Je fus plus contente de le retrouver que je ne 
l'avais imaginé. Il faut dire que j'avais été' tourmentée pendant 
le trajet à la pensée qu'il pouvait y avoir eu malentendu dans 
nos échanges de télégrammes : quel embarras s'il ne se trouvait 
pas là, à l'heure convenue ! Il était là, et j'avais une véritable 
joie de le revoir !... Et puis, ma joie était formée aussi du grand 
bonheur qu'il éprouvait à embrasser ses enfans. En nous in- 

(1) Copyright by Calmann-Lévy, 1911. 

(2) Voyez la Revue des l'', 15 décembre 1911 et du l"' janvier 1912. 



MADELEINE JEUNE FEMME, 267 

stallanttous ensemble dans le compartiment du train de Ghinon, 
je goûtai l'impression heureuse d'être au complet, d'être en 
famille : papa, maman, les deux petits, la nounou dont le plus 
jeune ne saurait se passer, et les bagages comptés plutôt trois 
fois qu'une 1 Impression bourgeoise entre toutes, humaine 
aussi, je le crois volontiers, et bien plus profonde et plus stable 
que mainte autre d'un ordre évidemment plus relevé, mais qui 
ne demeure pas comme elle. Et sur cfe modeste bonheur sain, 
passa, comme le vol d'un sombre oiseau, le souvenir de ma 
dernière entrevue avec M. Juillet. « Je ne lui ai rien dit!... » 
Mais qu'est-ce que j'aurais pu lui dire ? 

Faillir à mes devoirs était une éventualité qui ne m'effleu- 
rait pas; et cela, non par oubli, non par négligence, indiffé- 
rence, mais par suite d'une inaccoutumance absolue à l'idée 
que commettre une faute, — surtout de cet ordre, — m'était 
chose possible, à moi. 

Je me faisais si peu de scrupule que, de ma liaison encore 
inqualifiable avec M. Juillet, j'étais fière, et tout en écoutant 
mon mari qui me parlait de la Dordogne d'oii il arrivait, du 
château dont il allait chaque année surveiller une aile con- 
struite par lui, et des pâtés de foie gras qu'il avait mangés, je 
songeais que, depuis que j'avais fait ce même trajet de Tours à 
Ghinon, avec lui, — car^ n'est-ce pas? on compare toujours, — 
ce qu'il m'était arrivé d'essentiel, eh bien ! c'était d'avoir gagné 
un ami, un ami infiniment cher, un ami avec qui il n'existait 
aucun sujet de l'ordre le plus haut qui ne pût être abordé, 
et un ami qui consentait à aborder ces sujets-là avec moi; et 
toute la partie orgueilleuse de moi se gonflait de cette acqui- 
sition et s'efforçait de la retenir, de l'accaparer pour la conserver 
pure à mes yeux en la faisant intellectuelle. Bien des fois, déjà, 
au couvent, on m'avait fait reproche sur un ton singulier qui 
semblait admettre une indulgence cachée : a Vous êtes une 
orgueilleuse! » Tous et toutes, chez nous, nous étions, au 
fond, des orgueilleux. Et mes maîtresses, qui croyaient devoir 
me blâmer de ce sentiment, savaient bien que le détruire en 
nous est impossible, et que c'est à nous en servir qu'il nous faut 
apprendre; et elles savaient probablement que, ce sentiment-là 
nous manquant, c'était l'armature même de nos vieilles mœurs 
qui s'ébranlait. En attendant, ce sentiment-là était en train de 
me jouer un singulier tour. 



2G8 REVUE DES DEUX MONDES. 

Je trouvai, à Chinon, mon grand-père, en effet, très malade ; 
il ne quittait plus son lit; la vie s'était presque subitement 
retirée de lui; l'année précédente il nous étonnait encore par 
sa verdeur, et maintenant c'était un moribond épuisé. L'émotion 
s'étalait à ce point dans toute la maison et jusque dans le voi- 
sinage, que j'eus quelque honte de le remarquer, ce qui prou- 
vait que je n'étais peut-être pas à l'unisson. Etais-je devenue une 
étrangère? Est-ce que, par hasard, je n'aimais plus mon grand- 
père? Je ne pouvais m'empêcher d'observer que la mort de mon 
père, fauché en pleine maturité et à la suite de circonstances tra- 
giques, n'avait pas donné lieu à un si grand appareil douloureux : 
on avait paru lui en vouloir de quitter la vie au milieu de sa 
course, tandis qu'on s'inclinait sans arrière-pensée devant le cycle 
achevé du vieillard, mais alors, en s'adonnant à tout le déploie- 
ment de deuil qui était de rite dans nos familles. Et les rites 
sont faits pour les événemens normaux. Mon grand-père avait 
accompli toutes choses à leur heure et régulièrement, et il mou- 
rait au terme ordinaire de la vie. Mon père, lui, c'était un héros î 
il était mort à cinquante ans, des chagrins de sa cause perdue, 
et ayant déjà livré pour elle sa fortune ; c'était aussi un témé- 
raire. Et je m'imaginais que M. Juillet, s'il eût été là, m'eût 
dit: « Il est juste que les. symboles de l'ordre soient particu- 
lièrement honorés et qu'un secret instinct leur rende les hom- 
mages qui seraient dus aux astres, par exemple, dont le par- 
cours n'est jamais troublé ; et il est juste, en définitive, que 
l'insuccès ne soit pas récompensé, si belle qu'ait été la tenta- 
tive... etc. » Et il était, lui, comme mon père et comme moi, 
en ma nature première, partisan des tentatives , dussent-elles 
être malheureuses!... Pourquoi est-ce que j'imaginais des 
paroles de M. Juillet jusqu'en présence de mon grand-père 
mourant? Est-ce que les circonstances m'imposaient pour ainsi 
dire sa pensée, son opinion? Ou bien était-ce la pensée de lui 
qui me faisait ainsi interpréter les circonstances? 

Ma pauvre maman, dont on avait tant admiré le ferme cou- 
rage lors de la mort de son mari, — qu'elle aimait et admirait 
pourtant au delà de tout, — perdait la tête en prévision de la 
fin prochaine de son vieux père. Quant à ma grand'mère, elle 
représentait, à elle seule, toutes les terreurs que pourrait in- 
spirer la fin du monde. Il fut heureux que mon mari se trouvât 
là, pour que quelqu'un dans la maison eût son sang-froid, car 



MADELEINE JEUNE FEMME. 269 

au bout d'une seule journée, moi-même, la belle raisonneuse, 
jetais gagnée par la contagion, mes nerfs étaient secoués par 
le frisson commun, et mes larmes se mêlaient, sans répit, à 
celles de ma grand'mère, de maman, des domestiques et de la 
touchante procession de bonnes gens qui pénétrait librement 
par la porte ouverte. 

C'était un homme d'une intégrité absolue, qui disparaissait. 
Cette idée se présenta tout à coup à moi parce qu'elle fut émise, 
dans le corridor, par un monsieur quelconque, qui venait 
prendre des nouvelles et qui ne semblait pas attacher d'autre 
importance à un jugement pour lui sans doute quasi habituel. 
Mais un" jugement de cette sorte, je ne l'entendais plus jamais 
prononcer autour de moi, à Paris. Qu'il correspondit ou non à 
la réalité, il correspondait, dans la bouche du monsieur de 
Chinon, à un idéal communément admis par les mœurs du 
temps, et le prononcer était tenu par tous pour lo suprême 
hommage. Dans un certain monde, que je connaissais, on n'osait 
plus, fût-ce par flatterie, balancer autour de la dépouille d'un 
homme un encens de cette sorte-là. 

Et l'envie me prenait, malgré mes larmes et mon chagrin 
devenu le même que celui de mon entourage, l'envie me pre- 
nait de parler de cette bourgeoisie que les femmes de mon âge 
ont vue mourir et qui me semble avoir eu des vertus qu'on ne 
reconnaît pas assez. Je ne sais pas si mon grand-père eût 
inventé la poudre, le téléphone, la télégraphie sans fil ou 
l'aviation dont le monde s'est bien longtemps passé, mais je 
suis sûre qu'il se fût fait couper le doigt plutôt que de com- 
mettre une action douteuse. Que ces hommes-là n'aient pas fait 
de profonds ni d'utiles politiques, ce n'est pas à moi de le juger, 
et le goût de la probité mène à l'abstention; mais leur état 
d'esprit généralisé, c'était, j'imagine, une grande force au cœur 
de notre pays. 

Est-ce que c'était un tel sujet, s'imposant à moi, qui me 
faisait désirer de m'en entretenir avec M. Juillet? ou bien 
était-ce parce que j'avais le trop vif désir de m'entretenir avec 
M. Juillet, que j'imaginais et souhaitais un des sujets de cau- 
serie qui n'étaient possibles qu'avec lui?... 

Si j'eusse tenté de parler avec mon mari des qualités com- 
parées de la bourgeoisie d'autrefois et des classes qui aujour- 
d'hui occupent sa place, il m'eût clouée immédiatement en 



270 REVUE DES DEUX MONDES. 

m'opposant la multiplicité des communications, la vitesse des 
trains et les progrès dans l'art de distribuer les pièces d'un 
appartement. 

C'est ainsi que des motifs d'une qualité plausible s'unissaient, 
s'accumulaient et surgissaient jusque dans ma famille, jusque 
dans les circonstances que nous traversions, pour me faire 
regretter M, Juillet. 

Pour épargner aux enfans et à la nourrice qui s'en laissait 
affecter outre mesure, la vue des sinistres préparatifs auxquels 
toute la maison était vouée, je les envoyais passer la journée 
chez mes vieux amis d'autrefois, les Vaufrenard, dans le par- 
terre en terrasse et dans le clos du haut, où toute mon enfance 
et une partie de ma vie de jeune fille s'étaient écoulées ; et 
lorsque j'avais un moment de répit, je courais les rejoindre. La 
vue de ma petite fille en train de jouer aux endroits mêmes où 
j'avais été, moi, petite fille, m'attirait d'une façon toute parti- 
culière. Suzanne avait élu, d'instinct, comme moi autrefois, sur 
la terrasse, le balcon de fer d'où l'on apercevait entre les bar- 
reaux, à trois mètres en dessous, la vigne et la citerne;... la 
vigne du vieux père Sablonneau, maintenant courbé en deux, et 
la citerne au grand œil glauque, en face duquel j'avais tant 
rêvé... Une odeur de sureau, de tilleul, de cerfeuil et d'herbes 
arrachées, surchauffées et pourrissantes, s'exalait alentour. 
Ah ! mon cœur et ma tête !... C'était là que j'avais conçu tant 
d'espérances!... Peut-être, devant moi, ma fille commençait- 
elle déjà, les mains cramponnées au balcon, à imaginer des 
chimères?... Elle semblait captivée par les mouvemens des 
araignées d'eau, comme je l'avais été moi-même; elle avait, 
comme j'en avais eu, des réflexions d'une puérilité rassurante 
et cependant, quel monde d'idées n'était-il pas en formation 
dans cette petite tête?... N'était-ce pas moi qui, sous mes yeux 
mômes, reprenais mon élan, et de mon point de départ?... Le 
spectacle de la vie qui recommence est aussi tragique que celui 
de la vie qui finit. 

Derrière moi, de l'autre côté des persiennes toujours rabat- 
tues pour abriter le salon contre l'ardeur du jour, quelques 
notes isolées au clavier du grand piano, où M. Vaufrenard, 
encore aujourd'hui, essayait sa belle voix |de baryton, mainte- 
nant bien fatiguée... Mon Dieu ! quelle source d'émotions que 
la confrontation des divers momens de notre vie ! C'est à ce 



MADELEINE JEUNE FEMME. 271 

piano que j'avais éprouvé, après mes grandes joies religieuses, 
plus fortes que tout, l'enivrement de la musique, mêlé à celui 
de la dix-huitième année. Et une seule note : la... la... la..., et 
le timbre, hélas! un peu fêlé de mon vieil ami, me dilataient 
le cœur jusqu'à provoquer les larmes, comme jadis, un soir, à 
ce même endroit exactement, les grosses gouttes d'une pluie 
orageuse commençant à percer les feuillages. 

C'est à ce piano qu'était né mon amour imaginaire pour le 
jeune homme qui me tournait les pages... celui dont le sou- 
venir, à Fontaine-l'Abbé, s'était superposé à celui de M. Juillet. 

Assise sur un de ces vieux fauteuils rustiques, en bois de 
châtaignier, où il y avait toujours quelques pointes de fer 
rouillé dont on redoutait à la fois la tache et l'écorchure pour 
sa robe, je regardais le grand paysage de mon enfance à travers 
les barreaux de fer du balcon et les jarrets nus de Suzanne : la 
vigne... la citerne... la cheminée de troglodytes plantée comme 
une borne dans le champ d'asperges,... puis les toits d'ardoise, 
la plupart à pignons, des maisons du quai,... la Vienne,... les 
grandes toues si paisibles,... l'île et ses peupliers,... et puis au 
delà, la plaine bleue, qui, autrefois, me semblait immense... 
Oh ! si j'insiste, c'est que je ne peux me retenir de rappeler 
toutes ces choses... 

Qu'est-ce qu'elles ont donc, toutes ces choses? Ce n'est pas 
qu'elles soient en elles-mêmes si remarquables; ce n'est pas 
seulement parce qu'elles sont mon pays, car d'autres endroits, 
où je n'avais jamais vécu, m'ont donné des émotions proches 
de celles-ci... Ce que ces choses-là me rappelaient de particulier, 
c'était un temps de ma vie où il y avait sans cesse devant moi 
une espèce de lumière, intense et magnifique, vers laquelle il 
me semblait que je courais en m'élevant toujours!... Toute mon 
enfance, période religieuse, période musicale, période amou- 
reuse même, elle se résumait en une seule idée : il y a quelque 
chose de sublime vers quoi nous devons tendre. Il a pu se 
faire que j'aie confondu parfois ce sublime avec mes désirs et 
même avec mes appétits personnels, mais j'agrandissais ceux-ci, 
et peut-être que je les ennoblissais un peu, en pensant à mon 
sublime. Toute mon enfance, toute ma jeunesse soulevées par 
cet idéal puissant, c'est elles qui m'étaient reflétées par le 
paysage de Chinon, et qui me pénétraient par les sons du 
piano, par la voix de mon vieil ami, par l'odeur de la citerne, 



272 REVUE DES DEUX MONDES. 

par celle des herbes arrachées et du cerfeuil fraîchement coupé. 
Toutes les idées dont on avait nourri là mon enfance, insépa- 
rables pour moi des objets que je contemplais, elles se ramas- 
saient en une seule : ce qu'on m'avait appris, c'était la dignité 
de la personne humaine, notre vocation commune à atteindre 
un but plus élevé. 

Je me souviens très bien que cette conception avait pour 
moi, enfant et même jeune fille, une conséquence, entre autres, 
assez curieuse. L'idéal, quelque soin que l'on prît de nous le 
préciser par l'enseignement religieux ou par les formules de la 
morale qui ne portent souvent leurs fruits que plus tard, l'idéal 
demeurait dans mon esprit quelque chose d'assez vague, tout 
en étant quelque chose qui correspondait exactement à un 
besoin très exigeant de mon esprit. La seule pensée de l'idéal, le 
mot même m'exaltait, et me disposait à tout considérer avec je 
ne sais quel enthousiasme ou quelle frénétique passion. L'idéal 
fluctuait aussi ; il s'élevait, il descendait. Pendant tout un temps, 
l'idéal ne fut-il pas pour moi, tout simplement Paris ! Et le sou- 
venir de cette niaiserie de jeunesse me revenait d'autant plus 
piquant, sur la terrasse des Vaufrenard, que le contraste éclatait 
davantage, aujourd'hui, à mes yeux, entre ce que je savais 
maintenant de Paris et l'intelligence qui m'était venue du sens 
que renfermait l'enseignement de mon enfance. Encore me 
faisais-je une idée fausse, ou du moins bien incomplète, de ce 
quêtait Paris. Paris, c'avait été naturellement pour moi ce qui le 
différenciait le plus de ce que j'en avais imaginé; Paris, c'était 
bien plus le monde où mon mari m'avait introduite que le 
monde de M"® Du Toit et de la rive gauche. Paris, c'était le 
monde vers lequel Albéric Du Toit, malgré son éducation, sa 
docilité et l'autorité de son père, était entraîné par un courant 
irrésistible. Depuis, j'ai compris qu'il y a bien d'autres villes 
dans Paris, d'autres villes avec des mœurs et des états d'esprit 
les plus divers et les plus opposés; mais ce Paris vivant, mou- 
vant et cherchant à être le plus en vedette, ce Paris cosmopo- 
lite, le Paris de l'Exposition du Centenaire de 89, qui m'avait 
frappée d'une manière ineffaçable, c'était cela Paris, pour moi. 
Or, ce Paris-là me semblait être la ville la plus dénuée d'idéal 
qui pût être ; je n'y avais jamais vu que des gens préoccupés de 
leur bien-être et de plaisirs tout à fait terre à terre. Pour ce 
Paris-là, l'homme n'était rien de plus qu'un animal et n'avait 



MADELEIiNE JEUNE FEMME. 273 

rien de mieux à faire que d'assouvir ses instincls jusqu'aux plus 
bas. A l'époque dont je parle, ce Paris-là ne s'était pas étalé 
avec l'outrecuidance et l'officiel succès qu'on lui voit aujour- 
dhui; il n'avait encore l'allure que d'une entreprise privée. 
M. Du Toit prétendait que toute la littérature contemporaine 
secondait ce mouvement. Etait-ce exact? Le président et son 
entourage ne lisaient guère. Cependant, là-dessus, M. Juillet, 
((ui lisait, inclinait à partager l'avis de son oncle. Je l'avais 
encore entendu soutenir, ces dernières vacances,' une opinion 
dont chacun des termes m'était resté, à cause du dernier, qui 
avait résonné dans le salon de Fontaine-l'Abbé, au grand scan- 
dale d'une dame : « Nos auteurs ont découvert une mine bien 
facile à exploiter; ils vont prendre, un à un, tous les actes 
réprouvés par la morale évangélique, et s'employer à les réha- 
biliter, systématiquement. C'est un procédé enfantin qui fera 
passer des esprits très médiocres pour d'audacieux génies. Le 
procédé est d'ailleurs indiqué et le plan tout tracé chez un 
auteur de la tin du xv!!!"^ siècle dont le nom ne peut qu'être 
chuchoté : le christianisme ôté, imaginer ce que deviendra le 
monde, il y en a pour vingt-cinq ans à s'amuser à ce petit jeu. 
Après quoi, il y a chances pour que la société soit transformée 
en une étable à porcs. » Tel était le dernier terme un peu vif. 
Et, comme on s'exclamait et quelques-uns s'indignaient de cette 
conclusion à forme brutale, M. Juillet renchérit sur sa conclu- 
sion : «... En quelque chose de pire que cela ! dit-il, car le pour- 
ceau ignore qu'il est un animal et qu'il est vil, tandis que nous 
serons immondes et en tirerons vanité ! » 

Je ne savais pas si M. Juillet avait raison ou non d'afficher 
un si alarmant pessimisme, mais je lui savais gré de l'avoir 
fait, parce qu'il flattait le goût que j'ai toujours eu à croire que 
c< l'homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux... » Oh' 
je ne dis pas cela pour mettre de la dorure à mon portrait ou 
pour me nimber d'une auréole qui paraîtrait d'ailleurs fort ridi- 
cule à beaucoup ! Je dis cela comme une vérité que je sens au 
plus intime de moi, comme la seule vérité capable de me pro- 
curer la fierté, l'espoir et une sorte de contentement intérieur 
qui dépasse tous les plaisirs connus de moi. 

Ah! voit-on, voit-on jusqu'à quel point l'idée de M. Juillet 
me possédait? Je rappelle les petits événemens de ma vie, je 
rappelle mes heures de songerie et jusqu'à celles où je me 
TOME VII. — 1912. i8 



274 REVUE DES DEUX MONDES. 

remémorais mes plus anciennes songeries, et je trouve sa 
pensée partout. Elle est là, comme une présence réelle, lorsque 
je suis témoin des derniers momens de mon graud-père, pour 
m'inviter à faire de ces réflexions qu'elle seule, me semble-t-il, 
sait inspirer; elle est là lorsque j'évoque un passé auquel elle fut 
cependant tout à fait étrangère, comme si elle l'eût empli 
d'avance et à mon insu ; et toutes les fois que ma propre pensée 
tend à s'élever, c'est la pensée de M. Juillet qu'elle rencontre, ce 
sont les paroles prononcées par lui qui en fournissent la plus 
satisfaisante expression ! 

A mesure que les circonstances deviennent pour moi plus 
solennelles, à mesure que jo m'etl'orce davantage à la vie 
morale, plus sûrement je me butte au seul homme qui ait mis 
une touchante complaisance à me parler sérieusement des 
choses sérieuses, à ressusciter et à perfectionner en moi l'idéa- 
lisme de mon enfance, molesté et refoulé par les exemples de 
la vie matérielle. A ce moment de ma vie, ce n'est qu'en 
m'abaissant, que j'eusse pu peut-être courir la chance de ne pas 
rencontrer la pensée de M. Juillet. 

Loin de me détourner de lui, de me le faire oublier un peu, 
ou, tout au moins, de m'inspircr quelque scrupule d'une si 
constante assiduité imaginaire près d'un homme, mon séjour à 
Chinon me rapprochait encore de M. Juillet. Même au côté de 
mon mari, même au milieu de tous mes vieux amis d'enfance, 
même sous les yeux demagrand'raère et de maman, et jusqu'en 
face de la grave mort qui pénétrait dans notre maison, je por- 
tais avec une audace ou une innocence déconcertantes, — fran- 
chement, je ne sais pas encore aujourd'hui si c'était l'une ou 
l'autre, — je portais la pensée de M. Juillet. S'il était permis 
de la localiser comme un objet, je dirais qu'elle oscillait de 
mon cerveau à mon cœur. Je la sentais entre mes deux yeux, 
comme une contusion, et d'autres fois c'était une pluie d'été, 
tiède inliniment, qui me baignait la poitrine, et au dedans et au 
dehors. 

Pourtant, je n'en étais plus à ignorer ou à me cacher à moi- 
même la nature d'une obsession si charmante. Je savais fort bien 
que j'aimais. Oui, mais le mot n'avait pas été dit. Je n'en avais 
pas même, à part moi, prononcé les syllabes, qui donnent à la 
chose une sorte de sceau; enfin la beauté dont il se parait à 
mes yeux, son caractère élevé, le rangeaient tout à fait à part. 



MADELEINE JEUNE FEMME. 275 

L'amour, pour s'insinuer en nous, prend pour ainsi dire 
notre livrée, adopte nos couleurs. On ne sait pas jusqu'à quel 
point ni pendant combien de temps il peut être parfaitement 
inoffensif chez une femme. Et lorsqu'il se révèle en dévoilant 
tous ses attributs véritables, il peut impunément nous causer 
une terrifiante surprise ou nous arracher des lamentations : 
c'est trop tard, il est chez lui. 

Quelques jours après la mort de mon grand-père, la maison 
ne pleurait pas plus qu'avant l'événement, les larmes étant 
taries, mais une morne tristesse pesait sur toutes nos atti- 
tudes; grand'mère ne tolérait que des pensées pieuses, entre- 
mêlées tout au plus de souvenirs de famille relatifs au cher 
défunt; et je l'étonnais et l'édifiais beaucoup par le nombre et 
la précision des réflexions sur la mort que j'étais capable de 
citer. 

— Tu n'en savais pas tant, quand tu étais jeune lîUe, dit ma 
grand'mère, qui donc t'a appris tout cela? 

Mon mari croyait que j'avais lu les trois livres de sermons 
dont il m'avait fait cadeau un jour. Me voilà très mal à l'aise. 
Mon premier mouvement fut de nier : « Non, non, je n'ai 
seulement pas lu les trois petits livres... » En effet, malgré 
l'envie de les lire que m'avait donnée un jour M. Juillet, je ne 
les avais pas lus, et j'étais d'autre part plus fière de tenir ces 
belles sentences de M. Juillet que d'aucun livre; mais quelque 
chose me gêna dans l'aveu que j'allais en faire. Et cette gène 
persista et grandit. J'éprouvais un grand besoin de dire la vé- 
rité. Mon mari s'élant absenté peu après, j'avouai à ma grand'- 
mère : 

— Tu sais, ma science, elle ne provient pas des trois 
volumes, elle provient de ce que j'ai entendu dire à M. Juillet, 

Et ma grand'mère me demanda de lui parler de M. Juillet. 
Je lui parlai de M. Juillet le plus posément que je pus... Ma 
grand'mère m'écoutait attentivement, et tout à coup : 

— Tu t'excites, me dit-elle. Je reconnais bien là ta nature... 
Il faut de la modération, ma fille, ne l'oublie pas, même dans 
le goût du bien ! 

J'étais pourtant faite à comprendre, à demi-mots, les obser- 
vations de ma grand'mère, et j'aurais pu être accablée par 
celle-ci : mais pas du tout ! J'avais eu un si extraordinaire 
plaisir à confesser que j'étais ornée par l'enseignement de 



276 REVUE DES DEUX MONDES. 

M. Juillet, que celte joie ne se laissait pas traverser. Un instant, 
l'idée m'avait frôlée, qu'il y avait de ma part quelque inconve- 
nance à parler de M. Juillet à ma grand'mère et à maman ; 
mais soudain, une autre idée avait pris la place, l'idée que je 
purifiais ce sujet, au contraire, en y touchant en présence de 
ma grand'mère et de maman 1... Une habitude d'enfance, un 
rejet de responsabilité sur les personnes les plus dignes de ma 
famille... Un peu plus tard, je me serais dit, le cas échéant, pour 
cnlmer ma conscience si elle s'alarmait : « M. Juillet? mais je 
parle de lui à cœur ouvert avec ma grand'mère, avec maman ! » 
Sophismes, petites lâchetés, dont le caractère ne nous apparaît 
sduvent qu'après coup! 

Il y eut pis encore. N'osant plus m'exposer aux observations 
de ma grand'mère de qui la grande perspicacité m'effrayail, je 
pensai éprouver les mêmes etîets salutaires d'une expansion 
manifestée devant maman toute seule, parce que son esprit était 
beaucoup plus simple et ne cherchait pas le mal. Et, devant 
ma chère maman toute seule, je m'offris le plaisir d'élaler 
ce que j'avais retenu de plus édiliant parmi les paroles de 
U. Juillet. Maman, l'indulgence et la bonté mêmes, n'osait rien 
me dire, mais je m'aperçus qu'elle soulTrait, chaque fois que 
j'abordais ce sujet. 

Elle me fit cette observation : 

— Ma chère enfant, tu ferais mieux de penser avec plus de 
recueillement à l'âme de ton pauvre grand-père.. 

Cela, c'était une phrase qui n'était pas d'elle. Elle me la 
citait parce qu'elle ne trouvait rien à me dire elle-même, et 
parce qu'elle jugeait qu'il fallait absolument que quelque chose 
d'un peu sévère me fût dit pour me rappeler à l'ordre. J'en fus 
toute glacée. 

Il m'en resta une sorte de honte. Je me sentais diminuée dans 
l'esprit des deux femmes que je respectais le plus; et, bien que 
je voulusse que leur jugement lui trop prompt, leur jugement 
me parut comme une divination. Peut-être voyaient-elles en 
moi mieux que moi-même? Et peut-être prévoyaient-elles mieux 
que moi les suites de mon état présent? Leur sensibilité de 
femmes honnêtes me stupéfia; la finesse de leur flair me frappa 
d'une manière ineft'açable. « Pour avoir à un tel degré le sens 
dune déviation possible de la ligne droite, m'eût dit M. Juillet 
lui-même, — car il avait quelquefois abordé de pareils sujets 



MADELEINE JEUNE FEMME. 277 

ilevant moi, — quel long exercice, quel séculaire enlraînement 
de chasse au péché d'adultère fallait-il qu'elles eussent dans 
leurs chastes muscles!... » Oui, c'était là le genre d'une des 
belles phrases de M. Juillet; moi, je ne parlais pas si bien. 

Et ce l'ut la première fois que ma fierté native se sentit 
atteinte. C'était une mortification pour moi excessivement dou- 
loureuse. Elle eût peut-être enrayé la marche du démon qui 
me possédait, si mes deux chastes Dianes, pendant le reste de 
mon séjour à Chinon, ne m'eussent un peu trop étroitement 
persécutée. 

Ma granct'mère avait cru remarquer que je ne faisais pas 
montre dune grande piété à l'église, que je suivais mal les 
offices, regardais devant moi en ayant l'air de rêver; que 
Suzanne n'avait pas du tout l'attitude d'une enfant habituée à 
assister régulièrement à la messe ; — la nourrice n'avait-elle pas 
commis l'imprudence de dire, à la cuisine, qu'il lui arrivait 
quelquefois à Paris de manquer la messe ? — Maman elle- 
même, qui n'avait, certes, aucun esprit d'inquisition, s'avisa 
de me prendre en flagrant délit de négligence, un jour de 
jeûne! Et pendant une courte absence de mon mari, elle 
frappa à la porte de ma chambre un soir et me trouva bien tôt 
couchée : 

— Déjà ! dit-elle, tu ne fais donc pas ta prière? 

Je croyais, franchement, être restée très fidèle à tous mes 
devoirs religieux, — la prière du soir exceptée; — mais je pra- 
tiquais, c'est certain, une religion de Paris, ou du moins de 
beaucoup de Parisiens, un peu relâchée, une religion qui 
m'avait moi-même scandalisée à mon arrivée à Paris, mais qui, 
peu à peu, s'était rachetée, par contraste avec l'absence com- 
plète de religion chez la plupart des gens qui m'entouraient. 
Ab ! je savais par cœur cent textes moraux et édifians, oui, 
constataient grand'mère et maman, mais la pratique de ma 
religion, non, je ne la connaissais plus. 

— Et alors, qui donc, je te le demande un peu, l'enseignera 
à ta hlle ?... 

Elles avaient raison. Mais, outre que je voyais dans leurs 
remontrances une petite guerre engagée à un autre propos, 
j'avais, dans ce temps-là, la conviction de comprendre, moi, 
la religion mieux qu'elles, parce que je la contemplais des 
hautes altitudes et du point de vue savant où un homme 



278 REVUE DES DEUX MONDES. 

comme M. Juillet, ancien normalien, agrégé, docteur, etc., 
imbu de toutes les connaissances modernes, se plaçait pour 
proclamer hardiment et en plein Paris la vérité du catholi- 
cisme. La manière humble et docile de mes bonnes femmes 
assurément était la meilleure. Mais je vivais à Paris, où elles 
m'avaient envoyée, et j'avais l'esprit disloqué par des mondes 
où bien d'autres ont perdu complètement leur foi ; et je subis- 
sais, comme toute femme, des influences... Eli bien! qu'est-ce 
qu'elles auraient dit, si j'avais subi celle de mon mari et de sa 
famille?... 

De telles escarmouches, dont j'apprécie très bien aujour- 
d'hui l'intention généreuse et la lin excellente, mais qui n'étaient 
peut-être pas très adroites, m'irritèrent. Les procédés indirects, 
tout à fait contraires à mon tempérament, ont toujours pro- 
duit sur moi des résultats opposés à ceux qu'on en attend. Mais 
les procédés de maman et de ma grand'mère n'auraient rien 
été encore, s'ils n'avaient paru se mêler à un concert formé de 
toutes nos voisines et amies, qui s'éleva tout à coup pour célé- 
brer, au moyen de cent soupirs, réticences et expressions 
ambiguës, ce qu'on appelait « mon deuil élégant. » 

La vérité était que mon deuil ayant été commandé à Chinon, 
et bien que ce fût chez une couturière pour qui maman et grand'- 
mère ne tarissaient pas d'éloges, je m'étais toutefois un peu 
méfiée de son talent, et, afin de m'épargner l'achat d'une nou- 
velle robe de deuil à Paris, j'avais manifesté par trois visites 
chez la couturière mon souci d'avoir une robe bien faite. Ces 
trois malheureux essayages, au lendemain de la mort de mon 
grand-père, et, si je me souviens bien, deux retouches posté- 
rieures à la cérémonie des obsèques, avaient été très commen- 
tés dans le quartier. Ma robe n'était ni plus ni moins qu'une 
robe de deuil, sans^ la moindre fantaisie, sans la plus mince 
atténuation à la rigueur classique ; je ne pense pas nuire au- 
jourd'hui à la réputation de la couturière si estimée de ma 
famille, en disant que sa robe, malgré essayage et retouches, 
n'allait pas très bien; mais c'est le deuil même qui, paraît-il, 
m'allait bien, comme il va généralement aux blondes et parti- 
vîulièrement à celles dont les cheveux sont mal contenus sous le 
crêpe du chapeau. Mon mari, sans arrière-pensée, croyant plutôt 
être agréable à tous comme à moi-même, avait eu l'étourderie 
dédire : « Le deuil lui va à ravir... » On avait haussé les épaules, 



MADELEINE JEUKE FEMME. 279 

et il s'était attiré par là des remarques désobligeantes. La nour- 
rice avait entendu, sur le pas de la porte, d'une personne que 
nous connaissions fort bien, ce propos, appliqué évidemment à 
mon mari coupable d'encourager ma coquetterie : <c C'est un 
cornichon et à qui il n'arrivera que ce qu'il mérite. » 

Que tout cela fût de nature à me faire beaucoup rétléchir sur 
mon cas et sur les dangers particuliers qu'il comportait, je ne 
le nie point. Entendus d'un peu haut, les commérages de l'aspect 
le plus bête et le plus blessant peuvent faire penser aux commen- 
taires de ce chœur, du théâtre antique, qui jase sur ce qu'il voit 
et est doué d'une singulière prescience touchant la suite des évé- 
nemens. Mais je n'étais pas en situation pour les entendre de 
haut, et, commérages, avis détournés, souci trop zélé de 
mon bien, tout cela, se mêlant, n'aboutissait qu'à me piquer et 
à me détourner de la pensée de ma petite ville, des miens et 
de tout ce que mes souvenirs de jeuaesse ou d'enfance eussent 
pu oiîrir pour moi de salutaire. 

Le comble me fut servi par M""' Vaufrenard. 

M™* Vaufrenard, dont le mari avait jadis chanté à l'Opéra, 
qui avait habité cinquante ans Paris avant de venir à Chinon, 
et qui n'était pas exempte de péché, me glissa dans l'oreille, peu 
avant mon départ : 

— Jolie comme vous êtes, ah ! il faut profiter de la vie, 
mon enfant 1... 

C'était complet. Celle-ci, différente pourtant de toutes les 
autres, croyait, comme les autres, que j'étais appelée irrévoca- 
blemeut à manquer à mes devoirs, et elle m'engageait ouverte- 
ment à le faire. 

Eh bien ! si quelque avis avait dû contribuer à me retenir 
dans le droit chemin, c'eût été celui de M""* Vaufrenard ! 

Les autres m'avaient exaspérée, mais sèchement, en me 
laissant un goût secret de réaction contre leur puritanisme 
grincheux; celui-là me fit pleurer pendant une demi-journée, 
pleurer de découragement, de désespoir et de rage, en m'inspi- 
rant plus d'écœurement que je n'en avais jamais ressenti. 

Mes larmes furent à la fois bien et mal interprétées. 
Maman y vit, au moment de mon départ, une explosion un peu 
tardive, mais touchante, du regret de son pauvre père; grand'- 
mère y reconnut l'effet des sages conseils à moi si fréquemment 
prodigués, durant mon séjour, et qui opéraient enfin, en produi- 



280 REVUE DES DEUX MONDES. 

sant dans ma conscience une grande confusion. L'une et l'autre, 
en somme, furent satisfaites, d'elles-mêmes, tout au moins, plu- 
tôt que de moi, car, depuis que j'étais « parisienne, » comme 
elles disaient, il y avait bon gré mal gré un voile entre nous; 
elles le sentaient; je le sentais aussi ; ni elles ni moi ne voulions 
le voir, mais nos mains en se tendant s'empêtraient dans son 
tissu impalpable et pourtant réel. 

Etais-je donc si changée? Mais, lors de mes précédentes 
visites à Chinon, malgré mille nuances disparates, aucune ditl'é- 
rence essentielle ne nous avait séparées... Etais-je donc si 
changée?,.. 

XI 

Pendant le trajet du retour à Paris, mon mari me conlia un 
ennui dont il n'avait pas voulu m'entrelenir sous le toit de mes 
parens, « parce que les murs, dit-il, surtout en province, ont 
des oreilles. » Et sa confidence me fut une explication de la 
lettre alambiquée qu'Albéric Du Toit avait écrite à sa mère et 
que la bonne M""" Du Toit m'avait lue et relue dans le potager 
de Fontaine-rAbbé ; la lettre annonçant, à mots couverts, qu'il 
se passait à Dinard quelque chose « de triste ou de gai, c'est 
comme on l'entend, » et dont on reparlerait sans doute plus 
tard, la lettre qui avait fait croire à M"^ Du Toit qu'il s'agissait 
enfin d'une grossesse dTsabelle. Ah! non, il ne s'agissait pas 
d'une grossesse d'Isabelle; il s'agissait, hélas! de la malheureuse 
Emma, ma belle-sœur, qui avait traîné la maman Serpe, avec 
ses chiens, jusqu'à Saint- Lunaire,, tout proche de Dinard, et qui 
« s'exhibait, » m'apprit mon mari, chaque jour, sur la plage ou 
aux Petits Chevaux en compagnie <( d'une bande de gamins. » 
Les gamins, c'étaient des petits jeunes gens de dix-sept à vingt 
ans, la plupart « d'excellente famille, » selon l'expression consa- 
crée, et de si bonne famille que le père de l'un d'eux, un mon- 
sieur fort connu, était venu en personne arracher son fils à la 
compagnie, lui tirer les oreilles en public et non sans avoir 
laissé entendre quelques paroles peu llalteuses pour la belle qui 
le refpuait, parmi lesquelles le mot « (juadragénaire » était le 
moindre. C'est celte aventure qui avait fait tapage à Ditiard où 
la famille [du jeune homme était en villégiature; et c'est co 
potin de plage^ qu'Isabelle qualifiait de <( triste ou gai, c'est 



IMADELEIN'E JEUNK FEMME. 281 

comme on l'entend. » Les Voulasne, il est vrai, — mon mari 
l'avait exigé d'eux, — depuis heau temps ne voyaient plus 
Emma. Mais, incapables, à force de mollesse, de soutenir une 
attitude adoptée, si Emma se fût présentée chez eux, ils ne lui 
eussent opposé ni un mot, ni un geste pour l'inviter à rebrousser 
chemin. Emma, qui les connaissait bien, poussée d'ailleurs pro- 
bablement par quelque ami imberbe, mais ravie de faire une 
bonne niche à son frère, aborda, sur la plage de Dinard, 
le feu du scandale fumant encore, les Voulasne qui s'y pro- 
menaient avec leurs deux filles et leur gendre. Et les Voulasue, 
une lieure durant, leurs deux filles et leur gendre se prome- 
nèrent avec Emma sous 1 œil de la galerie, s'assirent à côté 
d'Emma, prirent le thé avec elle. Mon mari, qui trouvait bon tout 
ce qui venait des Voulasne, était outré cette fois, outré comme 
je ne le vis jamais. Il reniail ses cousins; il traitait Albéric de 
tous les noms. Déshonoré par sa sœur quant à lui, il se disait 
achevé par sa famille et jusque par « cette poule mouillée de 
jeune Du Toit. » Le plus remarquable de l'airaire se trouvait 
être que les amis des Voulasne à Dinard : Lestaiïet, Baillé- 
Calixte, et jusqu'à Kulm, le divorcé récent qui venait de lâcher 
sa femme avec deux grandes jeunes tilles, après vingt ans 
de mariage, enfin tous ceux que j'avais vus, chez les Voulasne 
et ailleurs, défendre la liberté des mœurs et proclamer la sainte 
loi de l'amour, se montraient les plus indignés de l'invraisem- 
blable indulgence des Voulasne. Et pour qu'ils fussent par- 
venus à faire sentir aux Voulasne leur indignation, de quelle 
façon n"avait-il pas fallu qu'ils procédassent!... Rétrospective- 
ment, mon mari s'écbauU'ail à la pensée qu'une semaine plus 
tôt il se fût trouvé à Dinard, lui, au milieu de ces événemens. 

— Mais, disais-je, vous les auriez prévenus ou atténués!... 

— J'aurais tué Emma ! faisait-il tout bas, en étranglant entre 
ses doigts ses deux genoux accolés, 

11 était consterné parce triste épisode de la vie désordonnée 
de sa sœur. Les Voulasne s'en trouvaient atteints; ils avaient 
encore une fille à marier, 

— Ne l'oublions pas! disait-il. 

J'essayais d'apaiser les idées de mon mari qui se soulevaient 
à ce propos, outre mesure, et je me rappelle que, ne sachant 
quel sujet de conversation opposer à celui-ci, je hasardai 
f[uelques réflexions sur les dames de Chinon qui formaient, en 



282 REVUE DES DEUX MONDES. 

effet, assez violente antithèse avec celles que nous inspirait ma 
belle-sœur. 

— Ces femmes-là ont leurs travers, leurs ridicules, dit-il, il 
en faut convenir; mais tout, voyez-vous, tout, plutôt qu'une 
femme sans pudeur!... 

Quand nous sommes attristés, il vaut mieux échanger notre 
sujet de tristesse contre un autre, que prétendre nous égayer. Je 
lui parlai de mon frère. Depuis mon mariage, je n'avais jamais 
tant vu ce pauvre Paul que, tout récemment, à l'occasion 
des obsèques, pendant les quarante-huit heures de congé qu'il 
obtint; et, de ces deux journées, j'avais gardé un souvenir dé- 
solé. Faute de pouvoir se procurer une situation sérieuse, Paul 
continuait à être un sujet d'alarme pour sa famille; de plus, 
on m'apprit qu'il avait à Tours une liaison et deux petits eni'ans 
sur les bras. Comment parvenait-il à soutenir une pareille 
charge? Depuis léchée de ses études de droit à Paris, on l'avait 
placé, sur «a demande, dans une maison de commerce où il 
ne recevait que des appointemens dérisoires, mais où du moins 
l'on n'exigeait de lui rien qui dépassât ses capacités, c'est-à-dire 
peu de chose. Ce qui m'avait le plus frappée et chagrinée, en 
revovant mon frère, c'était de l'avoir trouvé irrémédiablement 
déclassé. Ah, Dieu I si mon père eût vécu et vu cela! En sept 
ou huit années de ce régime, Paul avait perdu tout le fruit de 
son éducation; il était épais, ignorant, commun; c'était un 
grand gaillard, vigoureux, fort, avec des mains de manœuvre, 
des vêtemens d'ouvrier endimanché ; il était préoccupé unique- 
ment de faire de l'entraînement à bicyclette, nullement mal- 
heureux d'ailleurs, en apparence, mais pour moi plus pitoyable 
que s'il eût souffert de son sort. 

— Dans toutes les familles, dis-je à mon mari, vous voyez, 
il est bien rare qu'il ne se trouve au moins un membre à ne 
vous faire que peu d'honneur. 

— Oh! oh! disait mon mari, c'est qu'il y a partout quelque 
chose de relâché. 

Comme la plupart des hommes, mon mari dénonçait le 
« relâchement » toutes les fois qu'il en était directement atteint 
ou menacé de l'être. Hormis ces cas, il y voyait une sorte de 
progrès dans la douceur et la facilité des mteurs. Si Emma n'eût 
pas été sa sœur, ni les Voulasne ses cousins, il eût trouvé très 
« farce » l'épisode de Saint-Lunaire; si mon frère ne lui eût 



MADELEINE JEUNE FEMME. 283 

tenu d'assez près, il m'eût débité à propos de mon frère un 
petit discours dont je connaissais tous les termes : Paul était 
des premiers touchés par Fair nouveau d'une génération à 
laquelle ni ma famille ni moi ne saurions rien comprendre, 
d'une génération appelée à concentrer toute son activité, 
non sur des idées creuses, mais sur les sports qui créeront 
des industries insoupçonnées, d'une génération pas du tout 
plus dépourvue d'intelligence ou de mérite que les précédentes, 
mais radicalement différente, tout simplement, et qui ferait 
preuve de valeur et de courage, comme ses aînées, on le verrait 
avant peu; ne commençait-on pas à parler de voitures se mou- 
vant automatiquement? Quel bouleversement prochain dans le 
monde! Il y avait longtemps que mon mari prédisait ce boule- 
versement dont il semblait attendre que l'espèce humaine dût 
être changée bout pour bout, puisque c'était par de telles pro- 
phéties qu'il avait ébloui ma famille, ma famille si incapable 
de s'initier au caractère d'une telle révolution, et qui, en 
attendant, jusqu'ici, se lamentait de voir le spécimen de la 
génération neuve présenter un état d'esprit inférieur à celui du 
père Sablonneau, la troglodyte, ou à celui de Tondu, le vigne- 
ron du clos Vaufrenard, un état d'esprit tel, que mon grand- 
père avait dit, paraît-il, quelques mois avant sa mort : « Paul? 
il en est à ce qu'on l'envoie manger à la cuisine ! » Mais Paul 
tenait de près à mon mari. Et mon mari voulait bien juger 
que Paul était un paresseux du cerveau, qui n'avait jamais rien 
fait au collège, rien fait comme étudiant, qui n'était apte qu'à 
mouvoir les pédales d'une bicyclette, et, en conclusion, que 
ce qui avait manqué à Paul, c'était l'autorité énergique d'un 
père trop tôt disparu, de même qu'à l'éducation d'Emma, disait-il 
en soupirant avec une tristesse et une conviction véritables, 
« il a manqué la volonté d'un homme. » 

* 
* * 

J'avais envoyé, avant de quitter Chinon, un petit mot à 
Fontaine-l'Abbé, pour avertir M""* Du Toit qu'elle eût à me don- 
ner désormais de ses nouvelles à Paris. Nous n'étions pas ren- 
trés depuis deux jours, qu'à ma grande surprise on m'annonce, 
après déjeuner, la visite de M"*' Du Toit. Elle ne quittait ordi- 
nairement la campagne qu'à la Toussaint, nous n'étions qu'à la 
Un d'octobre. M"^ Du Toit m'embrassa, tout émue, en me par- 



284 REVUE DES DEUX MONDES. 

laiil de mon grand-père. Mais elle ne connaissait point person- 
nellement mon grand-père, et je crois qu'elle s'émouvait en 
songeant qu'elle venait me parler de l'aventure de Saint-Lunaire, 
de ses suites sur les trop faibles Voulasne, et sur Albéric, 
gagné par leur extraordinaire apathie. 

Et en eifet, aussitôt après les condoléances, cette triste 
afïaire déborda de toutes parts. Elle la tenait d'un témoin, d'un 
ami sûr. M. Du Toit, par bonheur, ignorait tout encore. Un 
espérait que, dans son entourage, le bruit serait étoufï'é. 

Nous ne nous privions point, habituellemeuf, M"'*^ Du Toit 
et moi, en échangeant nos tristesses de famille, de parler des 
chagrins qu'l^]mma causait à mon mari. 

— Je n'ai plus de fils, s'écria M""® Du Toit : il est digne de 
ses beaux-parens ! 11 a bien fait de ne pas venir à Fontaine- 
l'Abbé et de rester avec eux cacher sa honte!... FA que pense 
de cela votre mari, ma chère enfant? 

— Mon mari, il m'a dit (jue s'il eût été là, il eût tué sa 
sœur. . . 

— Oii est-il? où est-il? s'écria M""" Du Toit, en se levant de 
son siège, je veux le voir, je veux le féliciter... Il y a donc 
encore des hommes capables de faire respecter avec énergie les 
convenances!... Mais, dites-moi, et ses cousins Voulasne pour 
qui il a tant de complaisance?... 

— C'est la première fois que je le vois d'une juste sévérité 
contre les Voulasne. 

M"" Du Toit fut très satisfaite de l'entretien qu'elle eut avec 
mon mari. Ils échangèrent leurs vues sur la famille en généial 
et sur le cas présent. Elle connaissait peu mon mari; elle ne 
lui croyait point des opinions aussi saines. Ses cousins, sa sœur, 
et le fameux Grajat, je m'en doutais depuis longtemps, avaient 
beaucoup nui a mon mari chez les Du Toit, et dans la propor- 
tion même où ils m'avaient servie, moi, en me faisant, par 
contraste, si intéressante et nu peu victime. 

— 11 est très bien, tout à fait bien, votre mari! me dit-ollc, 
quand il nous eut quittées. 

Et elle ajouta : 

— Mon enfant, les oreilles ont dû vous tinter... 

— ... Me tinter?... pourquoi?... 

— Parce qu'on a joliment parlé de vous, à Fontainc- 
l'Abbé, après voire départ!... Oui. J'ai peut-être tort de vous 



MADELEINE JEUNE FEMME. 285 

dire cela; je ne vous le dirais pas si je ne vous savais la plus 
sérieuse et la plus honnête femme du monde;... et si je ne vous 
savais la femme de M. Serpe... Eh bien! dit-elle en souriant 
innocemment, je crois que vous avez laissé à mon mystérieux 
neveu une impression qui l'a, pour un temps, rehaussé dans 
mon estime... Admirer une femme comme vous, ma petite 
amie, cela prouve, chez un garçon, qu'il a encore quelque chose 
de sain dans le cœur... 

Ma gorge se serra. Mon cœur semblait vouloir faire éclater 
ma poitrine. Je me mis à rire pour faire diversion. 

— Ah! bien, dis-je, ce serait la première fois, je suppose, 
que je laisse une impression derrière moi!... 

— Oh ! oh ! dit-elle, c'est que vous n'avez pas la coquetterie 
de vous retourner... Mais, abandonnons cela. D'ailleurs, j'ai une 
idée, ajouta-t-elle en me menaçant du doigt, comme une enfant, 
si vous devenez dangereuse, je vous ferai désormais surveiller 
par votre mari... Ah çà ! dites-moi, M. Serpe viendra bien 
dîner à la maison, j'espère?... 

— lien sera très llatté, très heureux... 

— Vous comprenez, ma chère petite amie, ne pas vous 
avoir à dîner cet hiver après Tenchantement que nous a causé 
votre présence à Fontaine-l'Abbé, non, c'est impossible. 

Et, conlîdentiellement, en s'abritant de la main un coin de 
la bouche : 

— Un qui est amoureux de vous, savez- vous qui?... C'est 
M. Du Toit!... Je vous en fais la confidence. Je ne suis pas 
jalouse. 

Je dus rire de nouveau. Alors, croyant avoir assez fait pour 
donner quelque attrait pour moi à sa visite, elle se remit à me 
parler de son fils, et me parla de lui pendant une heure. Elle 
m'avoua qu'elle avait quitté la campagne parce qu'elle ne pou- 
vait y vivre sans le voir. 

Cette visite me laissa étourdie, et comme enivrée. 

Je me souviens qu'il faisait une splendide journée d'au- 
tomne; les persiennes étaient à demi fermées, l'air était doux; 
je me laissai tomber dans un petit fauteuil bas; je cou\ris mes 
paupières avec mes doigts, et je regrettai Fontaine-i'Abbé... 
J'entendis le murmure de l'eau, je vis la trouée dans les 
arbres, les pelouses inclinées, et l'allée couverte où il y avait 
depuis soixante ans un rouleau de pierre.,. De tout ce que 



286 REVUE DES DEUX MONDES. 

m'avait dit M""^ Du Toit, que demeiirait-il en moi? La pauvre 
femme m avait encore une l'ois prise à témoin de ses tristesses. 
Ordinairement, j'y compatissais... Allons! allons ! il faut avoir 
le courage de dire qu'aujourd'hui je plai^^nais ma chère vieille 
amie, mais que de toutes ses paroles mêlées, une seule demeu- 
rait et m'intéressait, celle qui m'avait produit ' l'effet d'une 
grande main vigoureuse pénétrant dans ma poitrine et me pres- 
sant le cœur : « Je crois que vous avez laissé à mon neveu 
une impression... » 

J'écartai mes mains de mes yeux ; je regardai la pièce où je 
me trouvais, les objets qu'elle contenait, et le beau jour doré 
qui entrait entre les lames des persiennes, et tout parut trans- 
formé pour moi. 

Pourquoi M""^ Du Toit m'avait-elle dit une chose pareille? 
Parce que, comme elle avait pris la précaution de l'exprimer 
elle-même, parce que j'étais « la plus sérieuse et la plus hon- 
nête des femmes, » parce que j'étais, moi, tellement insoup- 
çonnable, que l'on pouvait impunément, à moi, dire une chose 
pareille !... 

Et elle m'avait dit aussi sur un ton de badinage, il est vrai, 
que désormais elle mo ferait surveiller par mon mari. Cela 
m'avait, dans l'instant, un peu secouée, parce que le nom de 
mon mari prononcé à propos de M. Juillet, pour la première 
fois, communiquait une sorte de consistance à une chose qui 
pouvait n'avoir été jusqu'ici que rêverie en moi-même, en moi 
seule... Et cette idée de « surveillance » évoquait en moi celle 
de culpabilité, jusqu'alors étrangère... Quant au l'ait lui-même : 
que désormais mon mari m'accompagnât ou non chez M™^ Du 
Toit, en quoi m'importait-il? Je n'avais pas lintention de mal 
agir. 

« Les oreilles ont dû vous tinter? — Pourquoi? — Parce 
que... etc. » Oh! musique des mots qui font naître en nous 
une pensée douce! Quelle rumeur en moi à présent! Je n'avais 
rien éprouvé, rien, jamais, jamais, de comparable à cela. J'avais 
eu un amour, étant jeune fille, pour un homme qui ne s'en était 
pas douté et qui, lui, ne songeait nullement à m'aimer. Et 
puis c'était tout. Et il se pouvait qu'un homme eût reçu de moi 
une impression!... Oh!... Et quel homme!... lui!... 

Dieu! qui avez créé les malheureuses femmes avec un cœur 
si enclin à aimer, pardonnez-moi! 



MADELEINE JEUNE FEMME. 



287 



Je ne me fais pas meilleure que je ne suis ; je dis fidèlement 
par où j'ai passé... Mon Dieu, pardonnez- moi ! 

C'est une chose trop forte pour nous, que l'amour. Vous 
avez mis dans l'amour trop de douceur!... Douceur, douceur! ce 
mot me revient sans cesse... Nous en avons tant besoin!... Mon 
Dieu, pardonnez-moi! 

Je n'essaie pas de me justifier ni de m'excuser même, mais je 
me rappelle que jamais mon cœur n'avait été ému à la caresse 
d'une idée comme celle-ci : « Il y a un homme qui pense à toi 
tendrement. » On ne peut rien imaginer de comparable à cette 
idée-là. Quand elle pénètre en nous, c'est comme un fer rouge 
qui nous brûle la poitrine, et qui cependant nous fait crier de 
bonheur. Ou bien c'est un lluide sans nom qui nous parcourt 
en modifiant la nature de chaque parcelle do notre chair. Notre 
chair est toute changée. Nous ne nous reconnaissons plus. 
Mais notre àme s'échauffe et s'exalte pour les mêmes causes 
qu'auparavant;... ce qui nous leurre. Il se fait en nous un 
mélange de tout le connu avec l'inconnu... C'est une bien mer- 
veilleuse folie, mon Dieu! mon Dieu!... 

Ce ne fut qu'après une heure de véritable hébétude qu'une 
lueur de raison me revint. C'était en souriant que M™° Du Toit 
m'avait parlé de son neveu ; elle n'attachait pas la moindre 
importance aux quelques mots prononcés par elle; en les pro- 
nonçant, il est très probable qu'elle pensait à autre chose; elle 
pensait à Albéric; elle pensait qu'elle venait chez moi, encore 
et comme toujours, agir pour Albéric ou simplement parler 
d'Albéric... Si son neveu eût témoigné un sentiment sérieux 
en ma faveur, M™^ Du Toit était une femme d'un trop grand 
sens pour me le rapporter... Cela n'eût pas été conforme à sa 
manière. Il ne fallait tenir aucun compte de ce qu'elle m'avait 
dit à ce propos. En me résignant à cette interprétation, je sentis 
se dissiper mes dernières fumées; jéprouvai un soulagement, 
un allégement, la sensation de me vêtir de linge propre et 
frais. Mais je gardais le souvenir d'avoir passé par un état auquel 
je ne trouve point de nom. Je sortis avec mes enfans, comme à 
l'ordinaire. 

Je me crus même guérie. J'allais mieux qu'avant la visite 
de M"^ Du Toit. J'avais reçu une violente secousse, oui, mais, me 
retrouvant après coup sur mes deux pieds, je me sentais plus 
d'aplomb que jamais. 



288 REVUE DES DEUX MONDES. 

La première fois que je revis M"*'' Du Toil, elle ne me redit 
pas un mot concernant le sujet qui m'avait bouleversée. Mais, 
pendant tout l'entretien que j'eus avec elle, je ne cessai de 
remarquer qu'elle ne me parlait pas de ce sujet... Il est vrai 
qu'elle venait de recevoir une longue lettre d'Albéric et une 
aussi de sa belle-fille, « très gentille, » me dit-elle. Ils étaient à 
Rome, après avoir séjourné à Naples, visité Ischia, Capri, Sor- 
rente, Amalfi et les ruines des temples de Pœstum ; ils décri- 
vaient le Vatican, le Colisée, la campagne unique au monde. 
Enfin, ils pensaient à lui écrire. 

Après trois semaines de silence, après qu'elle avait pu 
croire son Albéric perdu pour elle à tout jamais, cette lettre 
longue, où Alhéric ne marquait même pas qu'il avait négligé 
d'écrire, et oii il était si apparent qu'il n'avait songé ni à écrire 
ni à s'excuser, la comblait de joie. Elle oubliait tout. Je crois 
qu'elle pardonnait aux Voulasne et d'avoir serré la main d'Emma 
et d'avoir enlevé Albéric, pour la seule raison qu'elle recevait 
aujourd'hui une longue lettre. Les choses de ce monde sont 
ainsi faites; elles favorisent les vauriens, trop souvent, consta- 
tons-le. Une grosse faute commise, et puis réparée, de combien 
de petites ne couvre-t-elle pas la trace? 

Les Voulasne n'étaient pas des gens à calculer les suites de 
leurs actions; ils agissaient d'instinct, sans motifs de qualité bien 
choisie, et ils avaient une chance que l'on prétend n'appartenir 
qu'aux ingénus. Bousculés, rudoyés môme par leurs amis, 
menacés d'une rupture complète avec les Du Toit, ils entre- 
prenaient assez lâchement ce voyage, puis le prolongeaient au 
delà du terme habituel de leur rentrée, laissant à leurs amis le 
temps de regretter la commodité de leur maison ; et il n'y 
avait pas jusqu'au naïf cynisme de leur conduite qui ne leur 
valût l'avantage d'être ménagés et, par exemple, dans la maison 
Du Toit. Lorsqu'ils revinrent, on les désirait, les uns pour eux, 
les autres pour le jeune ménage qu'ils captaient, et puis, 
n'avaient-ils pas en somme procuré un beau voyage à Alhéric! 

M. Chauftin, qui revenait d'Italie avec eux, leur fit donner 
dès les premiers jours de décembre une soirée dans le genre 
de celle qui m'avait initiée à leurs goûts, aux débuts de mon 
mariage. Mais, cette fois-ci, mon mari no monta pas sur le tré- 
teau de ses cousins. Il n'y monta pas parce qu'il était invité à un 
prochain diner chez les Du l'oit. Non, je n'eusse jamais cru, 



MADELEINE JEUNE FEMME. 289 

que Tin vi talion chez les Du Toit pût être d'un efTet si prodi- 
gieux sur mon mari! (Juelle que fût sa soumission à ses cou- 
sins Voulasne, — un peu moins aveugle toutefois depuis l'épi- 
sode de Dinar d, — quelle que fût sa vieille crédulité en un 
monde neuf qui avait la prétention de se créer autour de lui, 
et qui par cent côtés le retenait, rien, rien ne lui pouvait 
procurer plus d'orgueil que le fait d'être introduit dans un 
monde d'esprit traditionnel, rigoriste, ennuyeux même et d'une 
insoupçonnable honorabilité. 11 n'avait pas, aux premiers mois 
(h) son mariage, sacrihé à sa jeune femme la petite scène avec 
lo Kangouroo boxeur, mais il en sacrifiait une analogue aujour- 
d'hui à l'honneur de bientôt dîner chez le président Du Toit. 
M"* Du Toit, invitée à cette soirée, y vint avec son mari. 
Cette soirée, composée de pantalonnades qui n'égaieraient pas 
les enfans de nos jours, consacra d'une manière officielle l'oubli 
(le l'acte commis sur la plage de Dinard; elle nettoya le passé. 
M. Du Toit, demeuré ignorant de ces potins inscrits sur le 
sable, contribua par sa présence à ce lavage. Voulasne, gros, 
gras, pléthorique, doré comme un oignon par le ciel méri- 
dional, crevant sa peau de toutes parts, l'oeil d'un bébé, la 
bouche ouverte et bavant d'allégresse, rayonnant de sérénité, 
allait de l'un à l'autre, interrogeait : 

— Avez- vous lu le programme? 

— Mais certainement! Très curieux... plein de promesses... 

— Ta, ta, ta!... avez-vous lu entre les lignes? 

Et les femmes d'ajuster leur face-à-main, les hommes leur 
monocle. Le bon Gustave se tordait de rire : 

— - Cherchez bien! disait-il, entre les lignes il y a le clou!... 
Le clou est entre les lignes!... 

Henriette, boubille, étourdie, toujours jeune, souriante à 
tous, émerveillée que la vie fût si facile et les gens si bons, 
croyait à deux choses: elle croyait primo qu'il était impossible 
que l'on s'amusât nulle part aussi bien que chez elle, et secimrh 
que M. C h au f lin avait du génie. 

— Il y a un clou? lui demandait-on. 

— Chut! chutl... Mais ce que je puis vous dire, c'est que 
M. Chaulfm a eu une idée!... 

Le « clou » était planté dans le jardin d'hiver, cela semblait 
probable, car les portes en étaient tenues hermétiquement 
closes. 

TOMR VII. 1912. 19 



290 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Du clou, me dit M. Juillet, je crois avoir entrevu la 
tète!... 

— Et comment est-elle? 

— Ah! vous êtes prise! me dit-il, vous aussi, comme moi, 
Dire qu'il suffit de fermer une porte et de laisser soupçonner 
qu'elle s'ouvrira, pour intriguer les plus rebelles!... 

— Mais, la tète, la tête?... 

— Oh ! dit-il, c'est simplement que l'on attend le départ de 
mon oncle et de ma tante Du Toit pour ouvrir ces portes... 

— En ce cas, j'ai bonne envie de m'en aller en même temps 
qu'eux ... 

t — Je vous verrai donc toujours partir?... me dit-il, d'un 
ton qui m'invitait à achever sa pensée en y ajoutant le souvenir 
de Fontaine-l'Abbé, le souvenir de la voiture dans , la cour 
pavée, de la voiture s'éloignant par la route en lacets... 

Et il me sembla à ce moment que tout en lui confirmait ce 
que m'avait rapporté sa tante. Je ne parlai plus de partir, même 
quand M. et M"'° Du Toit se retirèrent. 

Lorsqu'on ouvrit les portes du jardin d'hiver, une exclama- 
tion d'enthousiasme s'échappa de toutes les poitrines. 

Au milieu de cette pièce, on avait creusé pendant les vacances 
une piscine, non pas très vaste, à la vérité, mais profonde. Le 
gargouillement de l'eau la signala à ceux qui, comme moi, ne 
virent tout d'abord que le dos et les épaules des plus pressés. 
Puis, tout à coup, un immense éclat de rire, suivi de « Oh ! » 
de « Ah!» de chuchotemens, d'appréciations, de commentaires 
à l'infini. Me faufilant, me haussant sur les pieds, je reconnus 
d'abord M. Chauffin, costumé en gardien du Jardin d'Acclima- 
tation et qui récitait un boniment; il désignait, d'une sorte de 
harpon, deux gros paquets, noirs et gluans, mobiles, apparus, 
disparus, barbotant dans la piscine à grand bruit. Ces paquets 
simulaient évidemment des otaries; ces otaries, c'étaient Gus- 
tave Vonlasne et sa tille Pipette!... 

Voulasne et sa fille Pipette, jambes accolées, chacun, dans 
une gaine terminée en queue de poisson, les bras plies, iixés 
aux tlancs sous un maillot de caoutchouc, les mains gantées 
de même matière, seules libres, en guise de nageoires, la tête en 
un bonnet de bain, le visage étouffé sous un masque d'arlequin 
noir et moustachu, plongeaient à qui mieux mieux, se redres- 
saient d'un fougueux élan, s'agrippaient le plus malaisément 



MADELEINE JEUNE FEMME. 291 

possible à la margelle, où tous les deux venaient s'ébrouer à 
Fenvi, soufflant, crachant, inondant les spectateurs dont on 
voyait les uns défendre avec rage leur plastron, et les autres, par 
galanterie, s'exposer à recevoir bénévolement l'haleine emperlée 
de l'intrépide et irresponsable Pipette, de Pipette qui livrait à 
tous curieux, sous le tissu plastique à l'excès, d'une part ses 
reins solides et souples, et de l'autre ses jeunes seins gracieux. 
Cbauffin, finalement, cela va de soi, jouait à tomber parlné- 
garde dans Peau, tout vêtu qu'il était, et, avec les deux amphi- 
bies, c'était un tumultueux et inénarrable combat marin 1 Le 
succès fut sans précédent rue Pergolèse. 

Albéric Du Toit regardait ce spectacle comme tout le monde. 
Je lui dis : 

— Est-ce que vous devriez permettre que votre petite belle- 
sœur se montre comme cela, voyons, x\lbéric? Vous êtes le seul 
proche parent de Pipette, qui ayez conscience de ce que vous 
faites et de ce qui est permis ou non à une jeune fille qui doit 
trouver un mari... Croyez-vous que cela ne puisse lui être 
désavantasreux ? 

Albéric me fit observer : 

— Est-ce que vous croyez que ce qu'elle fait là est à la 
portée de tout le monde ? 

Et le voilà à m'expliquer la difficulté de se mouvoir, en un 
si petit volume d'eau, sans le secours des bras ni des jambes : 

— C'est une afï'aire de reins, me dit-il avec admiration, 
uniquement de reins; il faut être une lière nageuse!... 

— Si l'on doit te mettre les points sur les i, lui dit un 
peu durement M. Juillet, Madame te prie de remarquer que 
l'exercice qu'on fait accomplir à M"" Voulasne est indécent. 

Albéric se tourna vers M. Juillet et lui dit : 

— A d'autres qu'à toi, mon vieux, de faire le Père la 
Pudeur !... 

Pourquoi disait-il cela à M. Juillet ?... 

M. Juillet me parla aussitôld'autre chose. Il sollicitait une 
mission du gouvernement en Afrique, afin, disait-il, de se faire 
prendre un peu au sérieux par sa famille. Il comptait bientôt 
partir; il me l'annonça ce soir-là. 

A la pensée qu'il allait disparaître de ma vue, il me sem- 
blait que mon cœur cessait d'être suspendu dans ma poitrine 
et tombait ; à la pensée qu'il eût pu ne plus être là dès aujour- 



292 REVUE DES DEUX MONDES. 

d'hiii, il me semblait que j'allais être submergée, asphyxiée 
dans cette mer de platitude et d'imbécillité que ce monde 
représentait pour moi. Lui parti, c'était un désert, un néant, le 
vertige, la mort. Non que nous eussions ensemble des conver- 
sations de nature à l'aire pâmer, mon Dieu! non; il n'abordait 
avec moi aucun sujet qui pût me donner à entendre que les 
paroles de sa tante fussent fondées, non ; mais il avait avec 
moi un certain ton où il n'était pas possible que manquât un 
peu de tendresse, et il avait des mots, de ces mots que je n'ai 
entendus jamais que de lui, qui s'enchâssaient dans la mémoire 
et devenaient prétextes, comme un vers de poète, à des songe- 
ries illimitées. 

Il allait bientôt partir... 

Et entre temps, la brutale réplique d'Albéric me revenait à 
l'esprit. 

Je retrouvai M. Juillet, à la Cm de cette même soirée ; il 
causait avec une femme assez jolie, M""" Le Gouvillon, qui se 
plaignait à grands cris des absences trop fréquentes de son mari 
obligé de voyager en province et à l'étranger. Lorsqu'il en re- 
venait, déplorait-elle, il était fourbu ; et avec cela, deux mala- 
dies en l'espace de six ans... « Eh bien ! et ma vie de femme, 
monsieur?... Non, je divorcerai ou je prendrai un amant. » Ma 
présence, d'ailleurs, ne la gêna en aucune manière ; elle me 
dit: « Oh! vous, vous avez un mari qui est un gaillard; vous 
avez de la veine!... » M. Juillet prit un certain air, que je 
lui voyais quelquefois, celui que j'aimais le moins en lui, où 
un dédain se mêlait à je ne sais quel malicieux plaisir, et qui 
n'était pas perceptible à tous. Et il abonda dans le sens de cette 
femme, parut s'étonner qu'elle eût pu supporter six années 
pareil sort et un homme qui avait fait deux maladies, s'il vous 
plaît!... Il lui cita le cas de George Sand à Venise, au chevet 
du pauvre Musset fiévreux : « Elle le trompait, madame, de 
l'autre côté de la cloison avec un médecin râblé !... » 

— Vous m'avez dégoûtée, lui dis-je, quand je fus un instant 
seule avec lui. 

Il sourit : 

— C'est le langage qu'il faut leur tenir, dit-il. 

Cela me faisait mal de le trouver à l'aise avec des femmes 
de ce genre. Je le voyais si beau ! J'aurais voulu qu'il trônât 
au-dessus de toutes ces comédies des sexes. 



MADELEINE JEUNE FEMME. 293 

Mais il avait celle maudite curiosité que je ne comprenais 
pas. Il fallait qu'il sût tout, qu'il comprît tout, qu'il s'assimilât 
tout. 

— Tout! lui dis-je un jour en me plaignant de cela, tout! 
quelle saleté que tout ! Tout, c'est le tas d'immondices... Il 
faut choisir. 

- — Mais, pour choisir en connaissance de cause, répliquait-il, 
il faut avoir touché à tout ! 

— Allons donc ! le choix est toujours fait d'avance. 

— Ah 1 dit-il, vous avez peut-être raison. 

Mais peut-cire ne donnait-il pas tort à M""* Le Gouvillon ! 

La mobilité d'expression de sa physionomie me déconcertait 
souvent. Je faisais des efforts pour discerner parmi ces images 
successives celle que je nommais « la vraie. » Car je croyais 
fermement qu'il n'y en avait qu'une qui fût vraie, et qu'il 
jouait quand il laissait se dessiner les autres. La vraie, c'était 
celle qui m'avait plu toujours en lui ; et quand je cherche ce qui 
la caractérisait, je trouve que c'était avant tout la joie qu'il 
manifestait en me voyant. C'avait été la même depuis le pre- 
mier jour, mais, à moins que je ne m'.ihuse, — et je n'ai jamais 
été portée à m'ahuser en ce sens-là, — le plaisir qu'il prenait à 
me voir augmentait depuis la saison à Fontaine-l'Abbé. Il ne le 
trahissait nullement par ses paroles. 11 paraissait les mesurer 
plutôt. Mais, à l'accent, une femme mise en éveil, comme je 
l'étais, ne se trompait pas. Dans une réunion oîi il pouvait être, 
je le cherchais, moi, je ne m'en cache pas, je le cherchais ; eh 
bien! quand je l'avais trouvé, il me semblait qu'il venait au- 
devant de moi, mais plus lentement que moi, avec des hésita- 
tions, des arrêts, des retours sur ses pas, que moi je n'avais 
certes point. 

Jamais il ne se permit avec moi le plus léger écart de lan- 
gage. Il était hardi jusqu'au cynisme avec un grand nombre de 
femmes. Il s'oll'rait un régal malin et cruel de scandaliser quel- 
quefois celles, chez sa tante, qu'il appelait des « mijaurées. » 
Avec moi, son respect était absolu, sa conversation, à part quel- 
ques innocens badinages, toujours grave, et remplie de ces 
imprévus que le plaisir seul inspire, et surtout le plaisir de 
posséder l'interlocuteur désiré entre tous. Et je me disais : a Si 
je suis, pour lui, momentanément, l'interlocuteur rêvé, ce n'est 
pas par ma qualité d'interlocuteur, car je l'écoute plus que je 



294 REVUE DES DEUX MONDES. 

ne lui tiens tête, et il ne peut me croire assez intelligente pour 
mériter de pareils frais de pensée ; c'est qu'il se leurre à mon 
sujet, c'est qu'il est un peu aveuglé sur ma qualité réelle, c'est 
qu'il a le bandeau, c'est qu'il... » Je n'osais conclure, mais je 
pensais malgré tout: « c'est que, peut-être, il m'aime !... » 

Du mois de décembre à Pâques nous dinàmes trois ou quatre 
fois chez M™" Du Toit avec mon mari. La présence de mon 
mari légitimait, à mes propres yeux, les entretiens que je pou- 
vais avoir seule à seul avec M. Juillet. Ces entretiens recherchés 
par moi, recherchés par M. Juillet, eussent, avec toute autre 
femme, été qualifiés de flirt. Jamais personne ne prononça ce 
mot à propos de mon amitié de prédilection. A Chinon, tout le 
monde concevait sur moi des soupçons; chez les Du Toit, ma 
réputation, établie une fois pour toutes, par une autorité 
constituée, était intangible. Jetais une femme bien trop sérieuse 
pour jamais m'adonner au jeu qu'on appelle flirl , — et l'on 
avait peut-être là-dessus bien raison ! — Ceux qui se permet- 
taient quelque plaisanterie disaient que j'étais attachée à 
convertir M. Juillet, qui passait pour être assez grand pécheur. 

Parfois je pensais : « Est-ce que je regrette qu'il ne me parle 
pas d'amour?)) Mais je chassais vite la réponse. Je ne voulais rien 
examiner de trop près, rien prévoir, presque rien savoir. Cette 
ignorance systématique était tout à fait contraire à mes habi- 
tudes. Et qu'ime chose en moi se trouvât à ce point contraire à 
mes habitudes, je voulais encore l'ignorer. Cependant, parfois, 
la question se présentait à moi : « Mais eniin, s'il me parlait 
d'amour, que ferais-je? » C'était lorsque, silencieux, un peu 
préoccupé, il se tournait soudainement vers moi et que son 
regard parlait avant ses lèvres... Les lèvres parlaient ensuite et 
ne continuaient pas le langage des yeux... 

Le ton de sa voix s'accordait quelquefois avec le regard. Le 
sens seul des paroles demeurait étranger. Mais moi, dont le 
cœur, le corps et toute la volonté fondaient à proximité de 
quelque chose de si doux, voilà que je n'entendais plus alors 
le sens des paroles... Et il vit bien, je crois, que ce n'était pas 
chez moi inattention, mais au contraire attention trop vive 
portée au seul point qui, dans sa causerie avec moi, comptait, 
avait de la valeur. La vérité m'oblige à dire qu'il en filt surpris 
désagréablement. Avait-il résolu de ne point me laisser aper- 
cevoir le sentiment qu'il pouvait avoir pour moi? Il me bouda 



MADELEINE JEUNE FEMME. 295 

un peu. Et je ne savais comment interpréter sa bouderie. 
N'était-elle qu'une méditation sur lui-même et sur son cas 
vis-à-vis de moi, qui, bon gré mal gré, — allons! il devait 
bien le remarquer ! — devenait brûlant? 

Ce fut une station pendant laquelle j'aurais pu, et j'aurais 
dû méditer, moi aussi, sur mon cas, qui en valait la peine. Mais, 
je ne voulais pas méditer, je ne voulais pas penser. Il n'y a pas 
une période de ma vie où je me sois fuie plus résolument. Je 
ne cherchais qu'à m'étourdir, à me donner le change. J'ai 
compris, à cette époque-là, nombre de pauvres femmes que 
j'avais auparavant accusées sans pitié. C'était le moment pour 
moi de m'ouvrir à quelqu'un de confiance, à mon confesseur, 
en tout cas... Oui! mais outre que ma dévotion attiédie m'avait 
fait perdre l'habitude de m'ouvrir à un confesseur, je me sug- 
gestionnais avec acharnement afin de demeurer dans la quié- 
tude la plus parfaite et dans la conviction qu'il n'y avait rien, 
qu'il ne saurait rien y avoir, enfin ({xy une femme comme moi ne 
saurait courir aucun danger de cet ordre. Mon orgueil hérédi- 
taire, et tout le contentement de moi qui me venait d'une 
conscience jusqu'ici irréprochable, contribuaient à m'illu- 
sionner. Quand nous sommes vis-à-vis delamour, nous devons 
nous méfier jusque même de ce qu'il y a de meilleur en nous. 
Tout lui sert. 

Est-ce que je n'allais pas jusqu'à me dire : « Il doit partir... 
Ne part-il pas bientôt?... Ce départ arrangera tout... » 

Peut-être pensait-il, lui aussi, à ce départ, pour tout arran- 
ger? peut-être même était-ce pour tout arranger qu'il avait pré- 
médité son départ, voulu et organisé cette mission, conforme 
à ses goûts, je le veux bien, répondant assez bien au prétexte 
qu'il lui donnait, oui, encore! et qui pourtant m'étonnait... 
Toujours est-il que lorsqu'il me parla pour la première fois, 
après sa bouderie, en rompant sa bouderie, et en m'expliquant 
sa bouderie, il annonçait son départ prochain, moi étant visi- 
blement à bout de nerfs, et lui,... lui, amené, par quels secrets 
détours? à faire ce qu'il fit... 

J'étais dans un état de trop grande surexcitation pour me 
souvenir avec exactitude de ce qui se passa, entre le moment où 
il m'annonça qu'il partait ^ dans dix jours » et le moment où il 
fit la chose. Il me faut essayer de rétablir aujourd'hui ce qui 
dut se passer le plus probablement. Je crois aujourd'hui, qu'il 



296 RRVUE DES DEUX MONDES. 

j l'avait pas liiilention de faire plus (|iie de m'annoncer son 
prochain départ, en ajoutant quelt[ues mots gracieux de regret. 
Il avait résolu cela, du moins, à la suite des réflexions faites 
durant la bouderie. Mais, je crois aussi que je maîtrisai mal, 
moi, l'émotion que la date précise de son départ me causait. 
Il la vit. Et soudain il crut s'apercevoir que notre marche l'un 
\ers l'autre, dans la pénombre et dans le secret, depuis des 
mois, nous avait rapprochés à ce point qu'un choc valait mieux 
qu'un recul avec toutes les civilités, bref, que son départ sans 
une parole eût été un peu tenu par moi comme une désertion. 
Alors, un déclanchement inopiné se produisit dans ses plans : 
il joua son va-tout! 11 me fit une déclaration! 

Mais une déclaration en règles, ce qui s'appelle une déclara - 
lion : la plus bourgeoise, la plus empesée, la plus lourde, la 
plus comuiune, la plus cinglante déclaration ; une déclaration 
conforme à la formule, soumise aux exigences du cliché, 
dépourvue du ton émouvant et jusque même du regard qui don- 
naient tant de prix à la moindre de ses paroles ordinaires. Pour- 
(|uoi faisait-il cela? Etait-ce parce que précisémeni il était trop 
ému? était-ce parce qu'il n'avait jamais parlé d'amour à une 
femme comme moi? Etait-ce parce qu'il s'imaginait qu'à une 
femme comme moi, il fallait, jusque pour le dérèglement, une 
[)roposition régulière?... Je ne me demandai rien de tout cela 
>ur le moment. Juger quoi que ce fût, et fût-ce l'acte le plus 
extravagant, venant de lui, métait chose impossible. J'eus sim- 
plement la sensation, presque physique, de recevoir une volée 
de coups, une giboulée de grêlons; et je frissonnai dans toute 
ma moelle. Et, instantanément, simultanément, je me dis : 
'( Voilà l'amour... il est nouveau pour moi, déconcertant, ter- 
i-iblel )' Et je ne fus pas du tout offensée du caractère banal 
vÀ maladroit qu'avait revêtu une déclaration adressée à moi 
[)ar M. Juillet. J acceptais la formule, comme une jeune fille 
accepte celle par quoi un monsieur qui va ia demander en 
mariage, se déclare... 

Le regret qu'elle n'eût pas été autre ne me vint pas. Je 
fus, je le confesse, tout heureuse et toute fière de l'avoir reçue. 
C'était quelque chose d'extraordinaire et d'inouï, qui, enfin, 
venait !... C'était cela... Que béni fût cela !... 

Mais, en même temps, et d'une source étrangère à ma 
conscience, mais non pas pourtant étrangère à moi, monta tout 



MADFXEIINE JEUNE FEMME. 297 

le long de mon corps, m'environna, s'appliqua sur tous m« s 
membres et sur mon visage, avec l'exactitude d'un linge 
mouillé, quelcfue cli ose comme une réplique de moi, quelque 
chose d'aussi moi que moi, et que, cependant, je repoussais 
comme mon propre fantôme aperçu, hostile, armé contre moi. 
Oh! cela n'avait rien de fantastique ni de surnaturel; c'était 
une attitude qu'adoptait soudain mon corps tout entier, une 
attitude que je sentais saisie avidement par chacun de mes 
membres, par chacun de mes traits, et une attitude en contra- 
diction tlagrante avec mes sentimens véritables, une attitude 
de catastrophe, de malheur public, une attitude d'appel déses- 
péré à toutes les énergies sociales et privées !... Je dus inspirer 
plus d'effroi que je n'éprouvais moi-même de stupeur. Je me 
sentais comparable à la chatte qui, de vivante caresse, se mue 
par un coup d'échiné en le plus horri liant des monstres. 

M. Juillet, qui me regardait, prit, lui, la ligure d'un homme 
qui vient de commettre la plus irréparable bévue. L'impression 
fut courte et définitive. Je vis tous ses traits se déchirer, ses 
yeux, si expressifs et si beaux pour moi, se ternir, et la chair 
de ses joues, entre le nez et la lisière de la barbe, comme un 
sable humide, miné par la main d'un enfant, s'atTaisser soudain. 

Mon attitude avait dû être pire que je ne me l'imagine, et, 
sans aucun doute, i elle] était à la déclaration une réponse caté- 
gorique et sans appel. ^r*^>^ 
1*§I1 me dit, — oh ! je me souviendrai toujours de ses pauvres 
lèvres subitementj desséchées, d'où tant de paroles enchante- 
resses étaient auparavant tombées pour moi ! — il me dit : 

— Pardon! pardon! Je suis un sot, une brute immonde, 
pardonnez-moi ! J'ai piétiné la fleur que j'aimais à contempler 
si pure... Ma vie est à vos pieds pour implorer de vous l'oubli 
de ce que j'ai fait !... 

Cela se passait dans le salon de sa tante. Deux mètres ne 
nous séparaient pas de personnes qui, si elles nous eussent 
entendus, fussent demeurées sur place, et pétrifiées. 

Cette dernière idée, — l'étendue du scandale que la moindre 
de nos paroles causerait si elle était surprise, idée qui s'alliait si 
bien à l'entreprise de défense de ma « seconde nature, » — 
m'empêcha d'ajouter un mot à ceux que M. Juillet m'avait dits. 
Je l'avoue devant Dieu et devant les hommes : le mot que j'au- 
rais ajouté eût crevé la digue à un torrent de tendresses refoulé, 



298 REVUE DES DEUX MONDES. 

qui eût inondé le salon de M""^ Du Toit, et nous cul tous sub- 
mergés, comme un déluge. Mon cœur débordait; peut-être 
n'aurais-je pas pu prononcer le mol ; des larmes ou un geste 
amoureux de mes bras, voilà le langage cfui cul répondu à 
M. Juillet. Peut-être fut-ce le caractère excessif de la démons- 
tration, que je sentais le seul capable de traduire la vérité de 
mes sentimens, qui m'empêcha de répondre un seul mot !... 
Je hasarde des hypothèses. Je ne sais pas. Je devrais constater 
uniquement le fait. Le fait est que j'éprouvais cette intensité 
d'émotion et de désir, et que quelque chose me paralysa complè- 
tement; le fait est que je ne répondis rien. Nous fûmes mêlés, 
M. Juillet et moi, presque aussitôt, à des groupes différens. 

Je crois bien, par exemple, que je n'aurais pas eu le courage 
de demander à mon mari de m'emmener, car, à la fois et 
presque avec égale force, je souhaitais et je redoutais que 
quelque chose de nouveau vînt s'ajouter à ma situation vis-à- 
vis de M. Juillet; mais mon mari me vit si pâle et si défaite 
qu'il me proposa lui-même de partir, et je n'opposai aucune 
résistance. Dans le fiacre, je fus parcourue de frissons, puis un 
grand tremblement m'agita tous les membres ; mes dents cla- 
quaient ; mon mari en entendit le bruit; il quitta sa pelisse pour 
me couvrir; il me passait un bras dans le dos, qui me faisait 
l'effet d'une armature de fer, glaciale, et il disait : « Nous voilà 
bien! Vous allez nous faire une maladie!... » Il me porta, en 
s'arrètant pour souiller à chaque palier, jusqu'à notre cinquième, 
car il n'y avait pas d'ascenseur dans la maison que nous habi- 
tions; et il me mit au lit. Je ne pouvais ni me tenir debout, ni 
faire quoi que ce fût avec mes doigts. Il réveilla la nourrice 
pour me garder, s'il devenait nécessaire d'aller chercher un mé- 
decin. Mais au bout de vingt minutes, mon tremblement s'apaisa. 
Je me sentais anéantie et je m'endormis. Le lendemain, je 
n'étais pas malade; mais alors ce furent des larmes, sans répit. 
En pleurant, je demandais pardon à mon mari de tout le mal 
que je lui avais donné; je le remerciais en pleurant d'avoir 
quitté sa pelisse, de m'avoir montée dans ses bras ; il était 
touché de mes excuses et de mes remerciemens, et moi, de le 
voir touché, je pleurais de plus belle. 

L'impression qui domina en moi, ce jour-là, fut que j'avais 
eu de la chance d'avoir été empêchée de répondre à la déclara- 
tion de M. Juillet; car, pensais-je, quelle honte je souffrirais 



MADELEliNE JEUNE FEMME. 299 

aujourd'hui en face de mon mari ! x\ntérieurement à tout cela, 
j'avais bien essayé de m'imaginer ce qui se passerait, après, si 
un jour M. Juillet me parlait; mais je n'avais pas imagine que 
mon mari me couvrirait, après, de sa pelisse et me porterait 
dans ses bras jusqu'au cinquième étage. Impression rudimen- 
taire,un peu puérile, d'ailleurs, et qui en amena toute une série 
d'un meilleur ordre. C'était la première l'ois, depuis qu'un grand 
trouble m'était venu de M. Juillet, que je pensais aux qualités 
de mon mari, à ses réelles et grandes bontés pour moi, à ce 
que je lui devais, somme toute, à mes devoirs envers lui. Je n'y 
avais jamais pensé parce que j'avais toujours assez lâchement 
reculé la possibilité même de commettre quelque acte positif 
contre lui. Des rêveries, des sentimens, des désirs, sous le pré- 
texte que cela est vague, cela nous semble sans valeur; mais 
qu'un acte est donc vite accompli ! Si j'avais répondu un mot, 
un seul mot, à M. Juillet, au lieu de le méduser avec ma figure 
de matrone oiVensée, ça y était ! Oh ! oui, car ce mot, chez une 
femme comme moi, inaccoutumée au langage galant, ignorante 
des demi-sentimens, ce mot eût été franc, entier, et tout mon 
cœur y eût passé. 

Il fallut cette alerte pour me tirer de l'engourdissement 
moral où je gisais paresseusement depuis des mois, comme par 
l'effet d'un philtre. Ce n'était plus l'heure de faire la petite 
fille, l'innocente. Je voyais très bien désormais où cela pou- 
vait me conduire. Il y a un moment, où, là comme à l'autel, il 
faut prononcer le « oui. » Etais-je une femme, moi, à pronon- 
cer deux <( oui » contradictoires ? Je passai une matinée dans 
l'épouvante de ce que cette matinée aurait pu être si un souffle 
était sorti de ma bouche, la veille au soir... 

Je pris les plus sincères résolutions. J'avais une telle peur 
de moi, que j'allai me jeter aux pieds d'un prêtre, dans un 
confessionnal de l'église Saint- François-de-Sales, le premier 
venu. Il m'exhorta, mais d'une façon trop anonyme, — c'était 
de ma faute: que ne recourais-je à lui plus souvent! — et sur- 
tout trop indulgente : il avait l'air de trouver que je n'étais pas 
une grande pécheresse, puisque j'accourais à lui aussitôt après 
la première alerte. Il devait en entendre d'autres qui n'y met- 
taient pas tant de façons ! J'aurais voulu, moi, qu'il me terro- 
risât. Son indulgence me laissa plus sévère pour moi-même. 
Je me jurai, durant tout le jour, de déraciner de moi l'idée de 



300 REVUE DES DEUX MONDES. 

M. Juillet et d'arracher de la mémoire de mon cœur k regret 
où j étais de ne lui avoir pas répondu lorsqu'il m'avait déclaré 
qu'il m'aimait. 

Le lendemain, je vis M"'^ Du Toit qui, entre autres choses, 
et sans attacher à celle-ci plus d'importance, me dit que son 
neveu était parti pour Marseille le matin même. 

— Ah ! dis-jc, mais il reviendra avant son départ définitif? 

— Non, non, il est parti. 

Et elle me parla d'autre chose. 

Je sentis toutes mes' forces m'abandonner comme si mon 
sang se fût échappé sous mes pieds par deux rigoles ; ma tête 
se vida, tout mon buste, et mes jambes. Comment ai-je pu 
contiuuer de parler à M'"" Du Toit? Je n'en sais rien. Je mo 
souviens de lui avoir dit que je craignais continuellement des 
syncopes, que je n'allais pas bien depuis quelque temps, el 
qu'elle me demanda : 

— Seriez-vous enceinte?... 

— Je ne le crois pas, lui dis-je. 

M""" Du Toit n avait pas le plus léger soupçon de mon étal. 

M. Juillet parti, le danger éloigné, je ne pensai plus qu'à 
M. Juillet, à sa déclaration, à mon altitude extraordinaire en- 
vers lui, qui en eût découragé maint autre! Je ne pensai plus 
qu'à lui, je ne pansai plus qu'à la cruauté que je lui avais té- 
moiguée. Ce ne fut plus le remords de mon sentiment qui me 
tortura, ce fut le dépit de mon attitude en face de la déclara- 
tion ; mon attitude m'apparut grotesque; je la maudis jusque 
dans ses plus lointaines origines. L'idée de la première chose 
que j'avais à faire fut, naturellement, extrême : je résolus 
décrire à M. Juillet. Kt je commençai une lettre. Mais la rédac- 
tion m'en fut d'une insurmontable dilTiculté. Prononcer le 
« oui » en face de la bouche qui vous dit : « Je vous aime, » 
— ce qui me semblait, le matin même, comme la veille, infai- 
sable, — je l'aurais fait, à présent, peut-être; mais l'écrire!... 
(( Mais! me disais-je, si je me décide à ce « oui, » c'est parce 
que mon ami est parti; s'il était resté là, je serais demeurée, 
moi, dans mes dispositions de ce matin ou dans ma paralysie 
d'hier soir. Ce « oui » n'est possible qu'écrit. » Je ne terminai 
pas ma lettre; à la vérité, je n'en écrivis que deux ou trois 
lignes ; je l'enfermai à clef dans mon petit bureau. Et ces trois 
lignes enfermées là, ce corps que j'avais donné à mon secret et 



MADELEINE JEUNE FEMME. 301 

qui pouvait, à la rigueur, le révéler, le trahir, c'était comme 
la faute accomplie, extériorisée, visible et tangible. Je sentais 
lo fou dans ce tiroir. Mais pour m'affirmer que je n'étais 
pas tout à fait une sotte pusillanime, je le gardai là tout le 
jour, je le laissai là quand je sortis avec les enfans : si 
m.>n mari se méfiait de moi, par hasard, il pouvait forcer ce 
meuble, il lirait les trois lignes!... Une domestique indiscrète 
en pouvait faire autant. Je jugeais cela un commencement 
d'audace. 

Quand io rentrai, personne, apparemment, n'avait forcé le 
pclit meuble; mon mari nous avait rejoints dans l'escalier; 
je u'albiis tout de même pas pousser l'audace jusqu'à écrire ma 
lettre sous ses yeux! Elle demeura réduite à ses trois lignes, 
dans mon tiroir. 

Le lendemain ou le surlendemain tout au plus, mon mari 
eut la fantaisie d'aller au Théâtre-F'rançais. Au vestiaire, nous 
nous trouvâmes côte à côte, dans la mêlée, avec un couple que 
j'avais vu chez les Voulasne et dont je ne savais pas seulement 
le nom. Saints, aménités conventionnelles; comme je ne savais 
absolument pas quoi leur dire, c'est de la façon la plus désinté- 
ressée que je hasardai cette phrase quelconque : 

— Mais où étiez- vous donc? nous ne vous avons pas aper- 
çus... 

— Dans la loge des Le Gouvillon qui viennent de partir 
pour l'Algérie. 

Je ne savais ni où était la loge des Le Gouvillon, ni si 
lesLe Gouvillon avaient une loge; je fis : « Ah!... ahl... » à plu- 
sieurs reprises, en mettant mon manteau. 

Alors, quelque chose comme une fléchette me pénétra entre 
les deux yeux et s'y ficha. J'appelai cela une coïncidence 
curieuse. 

Curieuse la coïncidence, et rien de plus. 

Peu après, un bon et un mauvais côté de la coïncidence se 
présentèrent à moi. Le mauvais : il voyageait peut-être avec les 
Le Gouvillon... Le bon : mais s'il avait avancé son voyage de 
huit jours, quest-ce qui l'avait poussé à cette résolution fébrile? 
La confusion de la maladresse qu'il croyait avoir commise en 
me faisant une déclaration. Partir si précipitamment, c'était me 
montrer son chagrin, son repentir, son émotion. 

Une entente entre lui et une M""' Le Gouvillon?... Chose 



302 REVUE DES DEUX MONDES. 

impossible!... Lui! lui! et une femme qui traitait la question 
de l'amour comme une courtisane!... Du bon côté, je rangeais 
encore l'hypothèse qu'il eût voulu, mais bien grossièrement, il 
faut l'avouer, se venger de mon apparent dédain et me piquer 
au vif, — mais par quelle étrange aberration! — en ayant l'air 
de se consoler de ma perte par la compagnie d'une M"" Le 
Gouvillou... 

Dans l'instant même où j'admettais la pire hypothèse, mon 
sentiment pour M. Juillet ne subissait aucune atténuation. Le 
déchirement produit en moi par la seule annonce de son départ 
précipité, avec ou sans compagnons, avait rouvert ma plaie 
dans toute sa profondeur. En outre, il s'était passé, désormais, 
entre lui et moi quelque chose, quelque chose de positif qui 
avait à présent sa sanction dans un départ précipité, dans une 
autre intrigue même, si l'on veut! mais quelque chose s'était 
passé entre lui et moi, qui ne me permettait pas de ne plus pen- 
ser à lui, qui rendait pour ainsi dire légitime à mes yeux la 
songerie constante à ce qui s'était passé, à ce qui eût pu se 
passer entre lui et moi, à ce qui se passait ou ne se passait pas, 
ailleurs, avec d'autres. 

Et j'avais tellement besoin d'une interprétation favorable, 
que j'ai refoulé quelque temps le souvenir qui s'imposait pour- 
tant, le souvenir de la toute récente réplique d'Albéric, si sin- 
gulière, au bord de la vasque où Voulasne et sa fille faisaient 
les, otaries, et le souvenir de certains mots de M. Juillet, qui 
m'avaient tant ahurie à Fontaine-l'Abbé, sous l'allée cou- 
verte... Je ne voulais pas, je ne voulais pas ! Cela était en 
opposition trop violente avec le caractère que M. Juillet m'avait 
constamment découvert... Et puis, enfin, enfin! la déclaration 
était là, adressée à moi, à moi, à nulle autre!... Oui donc 
l'obligeait à me l'adresser ?... Et je refoulais la réponse: « Moi! 
mais moi-même, et sans que je m'en fusse aperçue !... Moi! en 
ayant Lair de l'attendre, celte déclaration, et presque de l'im- 
plorer!... » Et je refoulais ce souvenir tendant à une inter- 
prétation si défavorable : « Aussi, quelle singulière déclara- 
tion! quel Ion! quel bégaiement! quel emploi d'expressions 
insolites en sa bouche ! et combien peu il semblait avoir envie 
de me la faire, sa déclaration!... ■» Je refoulais cela. Mais cela 
s'amassa et fit obstacle devant moi peu de temps après... pour 
m'obliger à ne penser qu'à M. Juillet, pour justifier ma tour- 



3IADELEINE JEUNE FEMME. 303 

mire d'esprit obstinée et exclusive : ah çà ! voyons, ne fallait- 
il pas débrouiller tout cela ? 

Et à mesure que je débrouillais tout cela, à mesure que mon 
interprétation se tournait du « mauvais côté, » mon sentiment 
pour M. Juillet, en se compliquant, devenait plus intense. Il se 
pouvait faire que le pauvre garçon eût des penclians opposés à 
sa belle intelligence et aux nobles sentimens qu'il voulait 
avoir !... A de tels contrastes chez un homme, n'avait-il pas fait 
allusion maintes fois? et précisément, sous l'allée couverte de 
Fontaine-l'Abbc, n'était-ce pas cela qu'il entendait exprimer, 
avec ce soupir rageur et désolé? Je le jugeais à plaindre d'être 
ainsi fait; <<■ il est malheureux,» me disais-je, et là, encore, je 
trouvais le moyen d'innocenter mon obsession en lui fournissant 
un motif charitable!... Son jugement était haut, serein et pur; 
il eût aimé sans doute être l'homme qu'il se montrait avec 
moi ; il n'était pas tout entier cet homme-là ; il l'était, et il était 
aussi un autre ; l'un s'élevait au-dessus de l'autre ; peut-être 
m'aimait-il réellement quand il était l'homme d'en haut ; lors- 
qu'il s'abaissait, d'autres attraits s'emparaient de lui, c'était 
possible ! Queje le plaignais ! Que j'eusse voulu lui dire : « Je 
sais... mon malheureux ami !... » Une pensée, un peu présomp- 
tueuse peut-être, fondée sur le peu de connaissance que j'avais 
des hommes, me venait aussi : n'était-ce pas faute d'une femme 
comme moi qu'il était attiré par des femmes comme M"^ Le 
Gouvillon ?... Est-ce qu'une tendresse délicate et sans bornes, 
jointe à ce commerce spirituel qu'il aimait, ne l'eût pas 
satisfait, comblé, retenu à jamais?.,. M"'^ Du Toit, sa tante, 
ne m'avait-elle pas dit en me parlant de lui, et en se frappant 
le front : (< Il aurait tant besoin d'une femme digne de sa 
« caboche ! » Elle pensait certainement, à ce moment-là, — 
sans pensera mal, — qu'il aurait eu besoin d'une femme comme 
moi*^ Et j'en venais, j'en venais à faire la chose pour moi; la 
plus insolite : des comparaisons... et de physiques !... entre une 
M""* Le Gouvillon et moi !... Et ceci, s'il vous plaît, avec une 
grande ignorance des choses de l'amour... L'amour, chez 
l'homme, me paraissait bien exiger de la femme une certaine 
beauté, qu'un tendre dévouement devait achever de rendre 
agréable ; et c'était tout... Malheureuse ! Il n'y avait qu'une 
idée, une seule, qui ne me vint pas, c'était que je portais sur 
mon visage le masque de la femme honnête, de la femme dont 



304 REVUE DES DEUX MONDES.. 

on l'ait une épouse, une mère, non pas une maîtresse ! Mnis, 
dans mon ignorance, je ne songeais pas, non plus, qu'au 
moment même de mes plus vives ardeurs pour M. Juillet, ce 
n'était pas l'amant que j'appelais en lui : je tressaillais seule- 
ment, jusqu'au fond de moi, pour avoir trouvé en lui l'image 
du mari qui m'eût convenu ! 

11 est possible, il est probable même qu'il m'eût volontieis 
acceptée comme femme; il est certain, je le sais aujourd'hui, 
qu'il ne me souhaitait pas comme maîtresse. Pour le com- 
prendre et pour m'en convaincre, il a fallu que j'en vinsse à 
l'humiliation de me l'entendre dire. 

* 

* * 

J'avais conservé dans le tiroir de mon petit bureau le com- 
mencement de lettre à M. Juillet, les trois lignes, de ma main, 
qui eussent suffi à m'accuser et à me confondre à tout jamais 
aux yeux de qui les eût découvertes. L'ébauche de mon aveu, 
arrêtée en son premier élan, incomplète, mais déchiffrable et 
claire pour le premier venu, elle était Jà, sous une mince lame 
de citronnier, défendue par une serrure vulgaire que deux clefs 
étrangères au meuble, parmi celles de mon trousseau, ouvraient ; 
qui eût cédé, par conséquent, à combien d'autres ! J'éprouvais 
un amer plaisir à cet enfantillage. C'était mon feu qui était là ! 
C'était aussi tout mon pauvre romanesque, à moi, qui était 
là!.. . Lorsque j'ouvrais mon tiroir, je constatais la présence de 
la feuille pliée en quatre et maintenue, comme presse-papier, 
par l'argent du ménage : billets de banque, petite pile d'or ou 
grosse tour penchée de pièces de cinq francs par-dessus... Elle 
pouvait venir avec le papier-monnaie sous ma main, se déplier, 
se laisser lire... C'était insensé, odieux même, peut-être. 

Cette ébauche de réponse, l'hésitation, la défaillance, l'in- 
terruption qu'elle représentait pour moi, c'était aussi tellement 
l'image de ma situation vis-à-vis de M. Juillet!... 

Les mois passèrent. M. Juillet ne reparaissait pas. 

Les Le Gouvillon revinrent et point M. .luillet. Les Le Gou- 
villon furent sur ^1. Juillet très sobres de paroles: ils s'étaient 
rencontrés, oui, ils s'étaient quittés aussi. Les intentions de 
M. Juillet? Ils les iguoraient. (Jui donc connaissait jamais les 
intentions de M. Juillet? 

Et la mission?... Une femme ne pense pas à la mission ! 



MADELEINE JEUNE FEMME. 305 

L'été vint, M"'' Du Toit s'y était prise de fort bonne heure 
pour me faire jurer de retourner à Fontaine-I'Abbé; mon mari 
fut invité ; il y viendrait du moins quelques jours, car il avait 
pendant les vacances des travaux ici ou là, en province ; mais 
nous étions assurés d'avoir cette année Albéric et sa femme. 
M. Du Toit informé, finalement, — c'était inévitable, — des 
scandales de l'année précédente à Dinard, étant monté sur ses 
grands chevaux et ayant menacé de cesser toute relation avec 
son fils si celui-ci ne demeurait, les prochaines vacances, 
ou chez soi, dans tel endroit où il lui plairait de louer, ou au 
Manoir. Des motifs d'économie et un autre, dont je vais avoir à 
parler, déterminèrent le jeune ménage à venir « échouer » à 
Fontaine-I'Abbé, 

L'autre motif était que la jeune sœur, Pipette, allait aussi 
se réfugier à Fontaine-I'Abbé. Comment!... Pipette à Fontaine- 
I'Abbé! Oui. Rien de plus imprévu; rien de moins vraisem- 
blable ! Assurément. C'était ainsi. La vie des Voulasne créait sans 
cesse des circonstances extravagantes. L'absence complète, chez 
eux, de toute loi, le défaut de toute autorité, de tout comman- 
dement, l'appréhension de tout obstacle à leurs jeux de gamins, 
la mollesse vis-à-vis de toute entreprise étrangère, avaient favo- 
risé, sinon provoqué la demande en mariage la plus burlesque. 
Celui que l'entourage des Voulasne nommait ITntendant des 
Plaisirs, M. Chauffin, vieil ami de la famille tant qu'on voudra, 
mais pique-assiette, en somme, vieux sot, oisif décavé et ridicule, 
et dont l'assiduité excessive près du ménage Voulasne passait, 
à tort d'ailleurs, mais enfin passait pour suspecte, avait demandé 
la main de Pipette, et les parens n'avaient à cela trouvé rien à 
redire. Ils avouaient, dans leur bonhomie, qu'ils eussent préféré 
que Chauffin fût plus jeune et plus fortuné , mais la chose, 
disaient-ils, si elle agréait à leur fille, aurait du moins cet 
avantage de ne rien modifier aux habitudes de la maison, et 
de n'introduire dans leur milieu aucune famille rabat-joie,.. 
C'était bien cela qu'avait escompté Chauffin. Toutefois, à quelque 
chose malheur est bon ; les Voulasne n'étaient pas débon- 
naires à demi : si leur fille résistait, ce n'était certes pas eux 
qui la contraindraient à accepter Chauffin. 

Or, Pipette regimba. Elle n'avait rien de la jeune fille 
docile que j'étais, moi, avant le mariage. Elle était une « enfant 
gâtée,» accoutumée à suivre ses caprices; elle avait, comme 

TOME VII. — 1912. 20 



M06 REVUE DES DEUX MONDES. 

ses parens, le goût des plaisirs; elle tira à son papa et à sa 
maman une langue longue comme la main, puis, l'ayant 
rentrée, leur parla son langage expressif, où un seul mot suffi- 
sait; elle leur dit : « Flûte!... » 

Mais Ghauffin ne se tint pas pour battu ; Ghauffin était amou- 
reux, et résolu, disait-il, à se faire aimer, avec la permission des 
parens. Les parens étaient bien incapables de refusera Ghauf- 
fin la permission de se faire aimer : que fussent-ils devenus sans 
lui? Ce que voyant, Pipette ne fit ni une ni deux; elle se laissa 
conduire chez sa sœur Isabelle par sa gouvernante et dit à celle- 
ci : « Vous pouvez rentrer et dire à papa et à maman que je 
ne rentre pas. » Une affaire! croira-t-on. Point du tout! Ghez 
les Voulasne, aucun événement ne pouvait tourner à l'affaire; 
le genre dramatique ne se jouait pas dans leur maison". 
Pipette refusait obstinément de rentrer; mais Pipette était 
chez sa sœur, à l'abri, ne manquant de rien, tout au plus 
incommodant Isabelle. 

Le bon Gustave, à l'annonce de la fugue, ne dit mot, 
paraît-il, et parut sur l'heure assez déconfit. Que pensait-il et 
qu'allait-il dire? Aussitôt qu'il parla, il dit : 

— Eh bien ! et la soirée chez Happy? Est-ce que Pipette va 
laisser perdre sa place ? 

Jamais les Voulasne et leurs enfans n'avaient fait défaut à 
la soirée annuelle chez Happy, un homme du monde, fort 
connu, chez qui des amateurs donnaient une véritable séance 
de cirque. 

Les Voulasne aimaient beaucoup leur fille ; elle allait man- 
quer à leurs agrémens, mais non pas autant que leur eût 
manqué Ghauffin. Il n'y eut pas un mot prononcé qui fût 
amer; pas un geste menaçant, pas un symptôme de mauvaise 
humeur; Henriette Voulasne vint voir sa fille cadette chez sa 
fille aînée et parla devant elle de la soirée au cirque Happy 
où ils avaient assisté la veille et où Ghauffin, dans un rôle de 
clown, avait eu du succès. Voulasne lui-même, entrant sur ces 
entrefaites, et embrassant sa fille comme si de rien n'était, lui 
demanda : 

— Tu n'as pas voulu venir avec nous chez Happy, pour- 
quoi? 

Et il parla du succès de Ghauffin comme l'avait fait Hen- 
riette, non par malice, non pas même par la sottise qui eût 



MADELEINE JEUNE FEMME. 307 

consisté à faire valoir devant elle les talens de son prétendant 
détesté, mais par ignorance absolue des susceptibilités morales. 
Pipette d'ailleurs n'en était pas autrement choquée. Elle ne 
voulait plus être en butte aux assiduités de Ghauffm, mais, 
habituée qu'elle était à le tenir pour excessivement drôle, elle 
prenait plaisir à entendre parler de ses succès chez Happy. 

Albéric était enchanté d'avoir chez lui sa petite belle-sœur, 
qui mettait de la gaîté dans le ménage. Mais, qui fut heureux? 
qui crut voir en l'aventure une bénédiction de la Providence? 
qui saisit l'occasion aux cheveux pour parvenir à ses fins? Ce 
fut M"'" Du Toit. Ayant appris les dispositions, inouïes à la 
vérité, des parens Voulasne, mais conciliantes à l'extrême, on 
peut le dire, elle s'en était aussitôt emparée, afin de « sauver, » 
disait-elle, la pauvre petite Irène, — qu'elle se refusait à appeler 
Pipette, — et pour ramener à soi, du même coup de filet, le 
ménage Albéric. Puisque les Voulasne complaient sur le temps 
pour arranger les choses, que ce temps s'écoulât pour leur 
jeune fille comme pour Isabelle, ces prochaines vacances, à 
Fontaine-l'Abbé! Elle le leur proposa. Les Voulasne ne s'alar- 
mèrent, à cette proposition, que d'une chose: M""" Du Toit 
paraissait donc supposer que d'ici une quinzaine de jours, date 
de leur départ pour la mer. Pipette n'aurait pas consenti à 
reprendre sa place au foyer paternel ? 

— Elle la reprendrait dès ce soir, leur dit M""* Du Toit, si 
vous consentiez à éloigner d'elle l'homme qui l'a fait s'éloi- 
gner de vous... 

— Mais pourquoi? demandait naïvement Voulasne. 

— Il ne l'épousera pas malgré elle!... ajoutait Henriette. 
En conscience, M""^ Du Toit, quoique tremblant un peu qu'ils 

la comprissent, avait essayé de leur faire comprendre la raison. 
Elle échappait certainement à Voulasne; Henriette la soupçon- 
nait peut-être; mais éloigner Ghauffin était au-dessus de leurs 
forces. 

Et la quinzaine écoulée, Pipette n'ayant pas cédé, les parens 
consentaient à ce qu'elle allât à Fontaine-l'Abbé : « à la maison 
de correction, » disait Albéric. 

Le départ pour la Normandie fut même un peu avancé, à 
cause de la jeune Voulasne, tant M'"° Du Toit avait peur qu'elle 
ne lui échappât. Et, à cause de la jeune Voulasne encore, la 
composition des hôtes de Fontaine-l'Abbé fut entièrement 



308 REVUE DES DEUX MONDES. 

remaniée. M"'^ Du Toit avait son plan : il consistait à marier 
Pipette, à la marier vite, si cela se pouvait, à la marier très bien, 
toutefois. Cela pouvait présenter quelques difficultés à cause 
des parens Voulasne ; mais quoi ! esl-ce que les Du Toit eux- 
mêmes n'avaient pas donné leur fils à une Voulasne? Et puis 
la fortune était belle. En conséquence, nous eûmes de la jeu- 
nesse à Fontaine-l'Abbé, jeunes gens et même jeunes filles, 
inutiles celles-ci, il est vrai, au projet de M™^ Du Toit, mais si 
l'on convoquait les frères, le moyen de laisser les sœurs de 
côté? Quiconque ne possédait même pas un jeune homme à 
marier fut exclu, du moins ce premier mois : adieu M. Frou- 
lette, le vieux beau du temps des « Guides de l'Impératrice! » 
Il était à craindre que Pipette scandalisât ces familles, sinon ces 
jeunes gens et qu'il résultât de cet assemblage beaucoup de mal 
pour la maîtresse de maison: tant pis! M"" Du Toit triomphait; 
elle remportait, cette année, une grande victoire sur les Vou- 
lasne; elle possédait leurs deux filles, elle possédait son fils, et 
elle espérait fermement conserver le tout pour elle. 

Quant à moi, que la compagnie fût jeune ou vieille, turbu- 
lente ou morose, Fontaine-l'Abbé demeurait le lieu de mes 
plus douces émotions ; c'était le lieu de mon ensorcellement ; sur 
ses pelouses, sous ses beaux arbres, au bord de ses fossés d'eau 
vive, j'avais bu le philtre qui faisait aujourd'hui mon tour- 
ment... Quand je repassai sous ses châtaigniers, quand le châ- 
teau me réapparut, quand j'entendis, en mettant le pied dans 
la cour pavée, le grand frisson qui secoue le soir le feuillage 
des platanes, je ne pus me priver de dire à M"* Du Toit : 
« Ah! que j'aime votre maison!... » Cri travesti de mon cœur! 
duperie de moi-même par moi-même ! Etait-ce donc tant la 
maison que j'aimais?... 

René Boylesve. 

{La cinquième partie au prochai?! numéro.) 



AU 



COUCHANT DE LA MONARCHIE 



U) 



VII 



LA SUCCESSION DE TURGOT (2) 



I 

Le renvoi de Turgot marque la date la plus considérable du 
règne de Louis XVI, avant l'époque de la Révolution. L'ancien 
régime, un instant menacé, opère alors un retour offensif. Si 
l'on veut oublier les questions personnelles, — rancunes, ven- 
geances, intrigues de Cour, — pour considérer en lui-même 
l'événement du 12 mai 1776, on y reconnaît avant tout l'échec 
définitif de ce que le jargon du temps nomme « le système 
physiocratique, » c'est-à-dire du corps de doctrines chères aux 
économistes, l'échec du vaste plan de réformes sociales lentement 
élaboré au cours du dernier demi-siècle. Composé de penseurs., 
d'hommes réfléchis, instruits et bien intentionnés, ce parti, 
depuis des années, constituait pour la France une sorte de 
réserve. Nombre de gens, dans les hautes classes et dans la 
bourgeoisie, s'accrochaient à l'espoir de trouver dans cette 
grande école les formules efficaces qui remédieraient aux abus 
et guériraient les plaies invétérées, la magique panacée qui pro- 
curerait la rénovation du royaume. Maintenant, ce rêve s'était 

(1) Copyright bij Calmann-Lévy, 1911. 

(2) Voyez la Revue du 1" novembre 1909. 



310 REVUE DES DEUX MONDES. 

enfui. Turgot parti, croulait la foi dans la vertu curative des 
principes, dans la puissance des théories, dans les bienfaits de 
la logique. C'en est fait, désormais, jusqu'en 1789, de la philo- 
sophie appliquée à la politique, des idées générales présidant à 
la direction des affaires de l'Etat. Le grand médecin ayant 
échoué, il ne restait plus, pensait-on, qu'à essayer des empi- 
riques. La chute d'une généreuse et tenace illusion ne pouvait 
manquer de produire, dans toutes les couches de la nation, un 
douloureux et profond ébranlement. 

A un point de vue plus étroit, la défaite de Turgot, par une 
conséquence naturelle, est la victoire du Parlement, ennemi 
né des innovations, refuge de toutes les traditions, conservatoire 
de toutes les vieilles routines. Dès le lendemain du geste de 
Louis XVI congédiant son ministre, on voit cette victoire s'affir- 
mer par des déclarations publiques, par une attitude orgueil- 
leuse, au détriment de la puissance et du prestige du trône. 

Enfin, et pour les mêmes raisons, c'est également la revanche 
de Maurepas. Son horreur des complicatioQS, l'insouciante 
légèreté qui lui fait sacrifier d'instinct à la tranquillité présente' 
tout progrès obtenu au prix d'une lutte ou d'un effort, son 
égoïsme de vieillard qui ne prétend qu'à jouir en paix de ses 
dernières années, reçoivent une satisfaction éclatante par le 
départ de l'homme dont le hardi programme bouleversait im- 
placablement des institutions séculaires. Il se croit assuré de 
faire prévaloir à l'avenir la politique qu'il préconise, la poli- 
tique de ménagemens, qui temporise, ajourne et remplace par 
des expédiens la solution des difficiles problèmes, méthode plus 
commode que glorieuse, mais, il faut bien le reconnaître, sin- 
gulièrement conforme à la secrète humeur du Roi. Cet espoir 
du Mentor ne sera point déçu, u Le règne de M. de Maurepas, 
constate l'abbé Georgel (1), commence réellement à dater du 
renvoi de Turgot. » — « Le crédit de M. de Maurepas, écrit de 
son côté la marquise du Deffand (2), non seulement se main- 
tient, mais il se fortifie ; il en jouira toute sa vie... Il est vrai, 
ajoute-t-elle avec philosophie, que, comme il se fait vieux, il 
y a de la marge dans l'avenir. » 

On eut de cette faveur une preuve irrécusable dans la décla- 
ration royale qui, la semaine suivante, attribuait à Maurepas 

(1) Mémoires de l'abbé Georgel. 

(2) Lettre du 24 juin 1776. Correspondance publiée par M. de Lescure. 



AU COUCHANT DE LA MONARCHIE. 311 

remploi de c Chef du Conseil des finances, » sans titulaire 
depuis six ans. C'était, en quelque sorte, une place intermit- 
tente, que le Roi supprimait et rétablissait tour à tour, selon 
qu'il désirait ou non distinguer l'un de ses ministres et le mettre 
au-dessus des autres. Le dernier occupant avait été le duc de 
Praslin; mais celui-ci n'en avait guère eu que le titre, sans 
presque exercer la fonction. L'intention de Louis XVI, en don- 
nant ce poste à Maurepas, fut, au contraire, qu'il y jouât un 
rôle effectif. Le règlement qui intervint en est le témoignage. 
A dater de ce jour, on vit, en effet, chaque ministre venir, 
avant d'en référer au Iloi, discuter chez Maurepas les affaires 
principales de son département. Au sortir de cet entretien, on 
rédigeait un court mémoire, résumant les vues échangées, mé- 
moire que Ton adressait à Louis XVI. Cette procédure, quelque 
peu lente, avait pour objet essentiel de contenir et de refréner 
ce que Maurepas, d'un terme dédaigneux, qualifiait d' « esprit 
de système, » c'est-à-dire d'arrêter, par un examen préalable, 
les réformes trop radicales, les innovations trop hardies, de 
mettre obstacle aux vastes entreprises qui avaient provoqué le 
renvoi de Turgot. 

Demeurer dans les routes frayées et restreindre les hori- 
zons, tel est à présent le mot d'ordre; tel est le sûr moyen de 
conserver les bonnes grâces du Mentor. Non pourtant que Mau- 
repas fût persuadé, dans le fond de son cœur, de l'excellence 
des vieux erremens, ni qu'il fût incapable d'envisager et de 
comprendre une politique plus large; comme le dit un con- 
temporain, <( il aurait admiré les conceptions profondes du 
génie, parce qu'il avait dans l'esprit de la justesse et de la 
pénétration, mais il ne les aurait pas adoptées, parce qu'il vou- 
lait éviter les secousses (1). » 

L'ordonnance qui fit "de Maurepas, sinon un premier mi- 
nistre de nom, du moins en fait le ministre prépondérant, fut 
sans doute également, dans l'intention du scrupuleux Louis XVI, 
une espèce de compensation, de satisfaction d'amour-propre 
accordée au vieillard, pour lui faire oublier la petite mortifica- 
tion qu'il essuyait au même moment : j'entends par là le choix 
du nouveau contrôleur général des finances fait sans sa partici- 

(1) Mémoires de l'abbé Georgel. 



V 



312 REVUE DES DEUX MONDES. 

pation, sans même qu'il eût été ni consulté ni averti d'avance. 
Et cependant, en bonne justice, du procédé qui le froissait? 
Maurepas n'eût dû accuser que lui-même. En travaillant à ren- 
verser Turgot, il n'avait pas songé à s'assurer d'un successeur. 
Tout entier à sa haine et emporté par sa passion, il n'avait vu 
qu'une chose : satisfaire sa rancune et se délivrer d'un rival. 
La chose laite, étourdi d'an si rapide succès, il était, le jour 
même, parti pour Pontchar train, afin d'y goûter un repos bien 
gagné et d'y savourer sa vengeance. Rien ne pressait, d'ailleurs, 
se disait-il. Bertin, l'homme à tout faire, prenait, selon les 
rites, l'intérim des finances. On avait tout le temps de réfléchir 
sur la situation. 

Mais il avait compté sans les intrigues de Cour et les ambi- 
tions en éveil, sans la hâte des partis, sans la faiblesse du Roi. 
Dans le petit coup de théâtre qui se produit presque au lende- 
main du départ de Maurepas, on reconnaît encore la main 
cachée, l'infatigable main de Choiseul et de sa séquelle. Jean 
Etienne Bernard de Clugny, intendant de Guyenne (1), qui, le 
21 mai, fut subitement porté au contrôle général, passait, non 
sans raison, pour un ami du duc et, plus encore, de son cousin 
de Praslin, sous les ordres duquel il avait servi autrefois au mi- 
nistère de la Marine (2). Les grands acteurs, toutefois, restèrent 
dans la coulisse, et l'instrument direct de cette élévation fut un 
personnage secondaire, le sieur d'Ogny, intendant des postes 
royales, dont l'influence occulte était grande sur Louis XYI. 
Ennemi personnel de Turgot, duquel il se montrait jaloux, 
c'était d'Ogny, autant qu'il y paraît, qui avait invente et ma- 
chiné naguère le stratagème des lettres fausses, dont on s'était 
servi pour perdre dans l'esprit du Roi le ministre réformateur. 
Il eut recours, dit-on, à une supercherie pareille pour con- 
vaincre le jeune souverain des talens de Clugny, de sa haute 
supériorité, pour lui faire croire, en plaçant sous ses yeux des 
pièces et des documens fabriqués, que son ami, l'intendant de 
Guyenne, jouissait de la confiance de ses administrés et possé- 
dait, dans sa province, une popularité réelle. Pour mieux assu- 
rer le succès, il mettait dans son jeu Thierry, le valet de 
chambre du Roi, qui avait l'oreille de son maître. C'est par 

(1) Il avait auparaviiat exercé les fonctions (J'intendanl de la généralité de 
Perpignan. 

(2) Journal de Hardy, 13 et li mai ITÎC. 



AU COUCHANT DE LA MONARCHIE. 313 

raccord secret de ces deux subalternes, médiocres tous les deux, 
tous les deux intrigans, que fut résolu brusquement, et comme 
à l'improviste, le grave et difficile problème de la succession 
de Turgot (1). 

Dans son château de Pontchartrain, où il jouissait des dou- 
ceurs du printemps, Maurepasfut informé par un billet du Roi 
de la décision prise. Il accourut sur-le-champ à Versailles, où 
tout son ctlort se borna à rabattre l'orgueil des amis de Ghoi- 
seul, enflés d'une apparente victoire. Il y réussit sans grande 
peine. Le soir même de son arrivée, le Roi, s'adressant à Mau- 
repas, disait tout haut, en présence de la Cour : « J'apprends 
que M. de Choiseul est à Paris. Que n'est-il à Chanteloup ? 
Quand on a le bonheur d'avoir une terre, c'est la saison d'y 
être. » Un grand silence accueillait ces paroles. Le duc, dès le 
lendemain, repaitait pour Chanteloup. 

II 

L'élévation de Clugny au contrôle, dans la situation pré- 
sente, n'était pas seulement, pour tout dire, un acte d'étrange 
légèreté, mais un lamentable scandale. Non qu'il fût dépourvu 
d'intelligence et de capacité ; mais il traînait derrière soi un 
passé qui faisait présager ce que serait l'avenir. A Saint-Do- 
mingue, où il avait fait ses débuts dans l'administration royale, 
on se rappelait encore avec horreur les exactions, les abus de 
tout genre qui avaient marqué son passage. On racontait même, 
à Paris, que le Conseil supérieur de la colonie avait exigé son 
renvoi, après l'avoir « menacé de la corde (2). » A Perpignan 
et à Bordeaux, pendant son intendance, il s'était signalé par sa 
vie dissolue, son immoralité publique, — vivant avec trois 
sœurs, dont il avait fait ses maîtresses, — non moins que par 
une âpreté au gain et un « goût de l'argent, » qui confinaient à 
l'indélicatesse. Son nom patronymique étant Nuis de Clugny, 
ses administrés, disait-on, en avaient tiré l'anagramme : indi- 
gnusluce, indigne de voir le jour. En outre, altier et dur, opi- 
niâtre dans ses idées, ce n'était guère l'homme qu'il fallait pour 
manœuvrer parmi d'innombrables écueils, pour apaiser tant do 

(1) Journal de l'abbé de Véri. — Mémoires d'Augeard. — L'Espion a iifjlais, etc.. 
etc. 

(2) Journal de Hardj-, 28 mai n"6. 



314 REVUE DES DEUX MONDES. 

vanités ombrageuses qu'avait naguère froissées la brusque 
honnêteté de Turgot. Pour ces raisons diverses, l'avènement de 
Clugny fut accueilli à la cour de Versailles avec une réserve 
méfiante, dans le public bourgeois avec une stupeur ré- 
voltée (1). 

Louis XVI lui-même fut prompt à reconnaître son erreur. 
Quinze jours après l'entrée de Clugny aux affaires : « Je crois 
que nous nous sommes encore trompés ! » disait-il avec un soupir. 
Comme il était malhabile à dissimuler, cette inquiétude se tra- 
duisait par une froideur à l'égard du nouveau ministre, une 
antipathie silencieuse, dont le contrôleur général se plaignait à 
Maurepas. « Faites-nous du beau et du bon, répondait ce dernier 
avec une bonhomie railleuse, et le Roi reviendra de ses préven- 
tions. » A quoi Clugny répliquait cynique,ment : « Ma foi, je 
crois que le plus habile ne saurait comment s'y prendre; mais, 
puisqu'il faut faire parler de soi, jo puis toujours culbuter d'un 
côté ce que M. Turgot a culbuté de l'autre (2). » 

La politique de réaction cachée sous cette boutade, c'était 
justement celle que désirait le Parlement, c'était celle dont 
Nicolay, président de la Cour des comptes, réclamait le retour, 
tout en enveloppant sa pensée dans la vague phraséologie de 
la rhétorique officielle, quand, lors de la prestation du serment, 
il accueillait Clugny par ces mots significatifs : « Monsieur, 
le Roi vous élève au ministère des Finances pour le bonheur de 
ses peuples. On vous propose pour modèles et pour guides les 
ministres habiles et sages qui, toujours amis de la propriété, 
de l'ordre et de l'état des personnes, n'eurent jamais d'ambition 
que d'être utiles. Ils firent le bien sans faste, sans étonner par des 

(1) Le public parisien, mal instruit des intrigues qui avaient entraîné la nomi- 
nation de Clugny, s'en prenait à Maurepas de ce choix singulier, comme en 
témoigne ce passage du Journal de Hardy : « On ne pouvait pnrdonnor au comte 
de Maurepas d'avoir abusé de la confiance de son Roi, au point d'oser lui dési- 
gner pour deux places de la dernière importance deux hommes si peu propres à 
les remplir, en la personne du sieur de Clugny et du sieur Amelot. Était-il conce- 
vable qu'un ministre de soixante-quinze ans, appelé auprès d'un monarque de 
vingt ans, sans aucun vice et rempli de bonne volonté, loin de chercher à coâtri- 
buer à la gloire de son jeune maître et au bonheur des peuples, pût s'oublier 
jusqu'à ne s'occuper que des intrigues de Cour, tandis qu'il traitait les afl'aires les 
plus sérieuses avec une coupable légèreté? Et pouvait-on s'étonner d'entendre 
dire qu'à Versailles le cri général était que le dit comte de Maurepas radotait et 
qu'avant six semaines il serait invité à se retirer de la Cour et remplacé peut- 
être par le duc de Choiseul? » — Jeudi 6 juin 1710. 

(2) Lettre de l'abbé Barthélémy à la duchesse de Choiseul, du 12 juin 1T76. — 
Correspondance secrète de Métra. 



AU COUCHAÎST DE LA MONARCHIE. 315 

opinions nouvelles, sans alarmer par des spéculations hardies. 
Leur méthode, conforme aux principes, eut la justice et l'éco- 
nomie pour bases; ils furent fidèles aux engagemens, ils rani- 
mèrent le commerce, ils firent fleurir l'agriculture... La nation 
espère de vous, monsieur, tout ce qu'elle a droit d'en attendre. >» 

L'attente du Parlement ne devait pas être déçue. Le premier 
acte de Clugny fut pour donner satisfaction, sur le point qui 
avait soulevé les protestations les plus vives , aux tenaces pré- 
ventions de la magistrature. Le 11 août, un édit de Louis XVI 
rétablissait solennellement le système des corvées, un édit dont 
le préambule désavouait le langage contraire tenu, six mois 
auparavant, quand Tuijgot dirigeait la plume. « La nécessité de 
réparer les grandes routes avant l'hiver, faisait-on dire au Roi, 
nous a engagé à examiner les moyens d'y pourvoir, et nous 
avons reconnu qu'il était impossible de mettre en usage ceux 
qui sont ordonnés par notre édit du mois de février dernier. 
Nous avons cru, d'ailleurs, devoir donner une attention parti- 
culière aux représentations de nos Cours... Nous avons donc 
jugé convenable de rétablir par provision l'ancien usage observé 
pour la réparation des grands chemins. » 

Tout en imposant à Louis XVI cette palinodie humiliante, 
Clugny n'osait pourtant aller jusqu'au retour complet du vieil 
état de choses, dont il savait l'immense impopularité. Il fut 
permis aux inlondans, quand ils le jugeraient à propos, de sub- 
stituer à la corvée une taxe perçue en argent, qui viendrait 
s'ajouter à l'impôt de la taille. Quelques intendans, peu nom- 
breux, eurent assez de courage pour user de cette faculté, no- 
tamment Dupré de Saint-Maur, intendant de Bordeaux, qui 
s'attira ainsi les violentes colères du Parlement de sa province. 
En certains lieux, comme dans l'Orléanais, les paysans refusèrent 
net de travail 1er à la réparation des routes, en s'appuyant sur la 
première déclaration du Roi ; il fallut .employer la force et 
emprisonner les syndics de quatre gros villages. Un an après le 
rétablissement des corvées, si l'on en croit une des gazettes du 
temps, sur les trente-deux généralités du royaume, on n'en 
comptait encore que quatre où le nouvel édit fût intégralement 
appliqué (1). 

(1) L'Espion anglais, t. VI. 



316 REVUE DES DEUX MONDES. 

J'ai dit, dans une récente étude, la douleur de Turgot en 
assistant à la destruction de son œuvre. Mais, si une mort pré- 
maturée ne l'eût privé des revanches de l'avenir, il eût eu la 
consolation de reconnaître une fois de plus qu'une bonne 
semence, dans un terrain soigneusement préparé, finit tôt ou 
tard par germer et par produire des fruits. Le successeur immé- 
diat de Clugny, Necker, se risquait bientôt à son tour sur ce 
terrain brûlant. Ses idées étaient, sur ce point, fort voisines de 
celles de Turgot: « Cette question, disait-il au Roi, n'est, en 
dernière analyse, qu'un début entre les pauvres elles riches. » 
Toutefois, prudent par caractère, temporisateur par calcul, il 
jugeait préférable de confier la réforme à ces administrations 
provinciales dont il faisait alors l'essai, de laisser aux corps 
électifs le choix de l'heure et des moyens. Chaque assemblée 
régla la question à sa guise, dans le sens de la liberté, et la 
mesure fut généralisée lors de l'assemblée des Notcibles. Quand 
survint la Révolution, la corvée avait disparu de toute la sur- 
face du royaume (1). 

Quelques jours après les corvées, c'est le tour des jurandes. 
L'édit rendu le 19 août rétablissait six grands corps de mar- 
chands et, pour certaines industries spécifiées, des commu- 
nautés d'arts et de métiers. Ici encore, le préambule dicté par 
Clugny à Louis XVI affecte le ton et l'accent d'une amende 
honorable envers le Parlement : « Notre amour pour nos sujets 
nous avait engagé de supprimer les jurandes et communautés 
de commerce, arts et métiers. Toujours animé du même senti- 
ment et du désir de procurer le bien de nos peuples, nous avons 
donné une attention particulière aux différens, mémoires qui nous 
ont été présentés à ce sujet, et notamment aux représentations 
de notre Cour de Paris... » Suivent les raisons qui engagent le 
souverain à abroger, dans ses articles essentiels, l'édit rédigé 
par Turgot. De cet édit subsistent seules les dispositions acces- 
soires qui détruisent des abus crians, comme l'exclusion des 
femmes de certaines professions convenant spécialement à leur 
sexe. Et la liberté du travail est également laissée aux humbles 
industries exercées par de petites gens, «■ savetiers, oiseleurs, 
vanniers, cardeurs de laine et faiseurs de lacets. » Pour tous 

(1) Les Finances de l'ancien régime el de la Révolution^ par René Stourm, t. I* 



AU couchajst de la monarchie. 317 

les grands corps de métier, on revenait à l'ancienne réglemen- 
tation. 

Ce retour en arrière ne se fit pas sans résistance. Les tra- 
vailleurs, quelque temps affranchis, ne reprirent pas le joug 
avec docilité. Des conflits renouvelés mirent de ce jour aux 
prises artisans et patrons. Des incidens surgirent, que les gens 
réfléchis n'envisageaient pas sans effroi. C'est ainsi que l'on vit, 
dans une manufacture, les ouvriers, formés en tribunal, con- 
damner à l'amende ceux d'une fabrique voisine, pour n'avoir 
pas pris le parti de leurs camarades congédiés, et menacer de 
l'interdit tous ceux qui refuseraient de reconnaître la sentence. 
Devant de tels symptômes, en présence de ces mœurs nou- 
velles, de l'état d'esprit qu'elles décelaient, les sages se deman- 
daient combien de temps pourrait tenir une politique de con- 
trainte et de régression. 

Les destructions opérées par Clugny furent cependant moins 
critiquées encore que certaines de ses créations, parmi les- 
quelles il faut noter surtout l'institution de la « Loterie royale 
de France. » C'était chez nous une chose nouvelle. Sans doute, 
malgré les nombreux règlemens qui proscrivaient tous les jeux 
de hasard, quelques loteries particulières, établies en faveur 
d'œuvres utiles ou bienfaisantes, comme l'Ecole militaire ou des 
communautés religieuses indigentes, étaient tacitement tolérées, 
à cause de leur objet. Mais Clugny osa davantage. En vue de 
procurer une ressource au Trésor, il s'avisa de supprimer 
toutes les loteries partielles, pour fonder une vaste loterie, 
fonctionnant au profit du Roi, administrée sous son autorité 
par des commissaires officiels (1). La lettre où il annonce cette 
audacieuse innovation expose avec un cynisme candide les 
motifs qui l'inspirent et le but qu'il poursuit : « Sur ce qu'il a 
été représenté au Roi que les différentes loteries établies jus- 
qu'à présent dans le royaume n'avaient pas pu empêcher ses 
sujets de porter leurs fonds dans les pays étrangers..., il a paru 
qu'il ne pouvait y avoir d'autre remède que de leur procurer 
une nouvelle loterie, dont les différens jeux, en leur présentant 
les hasards qu'ils veulent chercher, soient capables de satis- 
faire et de fixer leurs goûts. » Ce langage, succédant à celui de 

(1) Arrêt du Conseil du 30 juin 1776. 



318 REVUE DES DEUX MONDES. 

Turgot, ne pouvait manquer d'exciter une indignation assez 
vive. La note nous est donnée dans ce passage d'une des 
gazettes du temps : « Par cette érection infâme, y lit-on (1), le 
Roi s'établit en quelque sorte le chef de tous les tripots de son 
royaume, leur donne l'exemple d'une abominable cupidité et 
semble vouloir faire de ses sujets autant de dupes ! » 

Mais le plus grand scandale fut provoqué par la conduite 
privée et les façons d'agir du nouveau ministre du Roi. A peine 
installé au pouvoir, son premier soin était de renouveler tous 
les baux de finance, pour en tirer des pots-de-vin, pour extor- 
quer des « croupes » qu'il distribuait, sans nulle vergogne, à 
ses maîtresses et à ses complaisans. « Glugny, témoigne Mar- 
montel, parut n'être venu que pour faire le dégât aux finances, 
avec ses compagnons et ses filles de joie, » et se livrer « à un 
pillage impudent dont le Roi seul ne savait rien. » — « Le 
contrôle, renchérit Augeard, était réellement devenu un mau- 
vais lieu et le rassemblement des fripons et des catins de 
Paris. » Après trois mois de ce régime, la défiance devint telle 
dans le monde financier, que toutes les affaires languissaient,, 
toutes les bourses se resserraient, les banques les plus solides 
refusaient leur crédit, et les effets royaux tombaient « avec une 
précipitation effrayante, » si bien que, pour certaines valeurs^ 
la dépréciation atteignait vingt pour cent. 

Maurepas, malgré sa légèreté, commençait à s'épouvanter. 
11 mandait son ami Augeard, lui confessait ses craintes, lui 
proposait à brûle-pourpoint la place d'intendant du Trésor, pour 
mettre un terme à cette gabegie et relever un peu le crédit de 
l'État. Augeard, comme bien on pense, se refusait à être, selon 
son expression, « le partenaire ou le jockey d'un être diffamé, n 
Maurepas, toutefois, ne se tenait pas pour battu; apprenant que 
Glugny souffrait d'une forte attaque de goutte, il renouvelait et 
précisait son ofl're : « Que Glugny crève ou non, disait-il à Au- 
geard, je partage le contrôle général en deux. Je vous donne le 
Trésor royal, et la partie contentieuse àTaboureau, » 

La nature arrangea les choses et se chargea du dénouement. 
A peine débarrassé de son accès de goutte, Glugny, plus que 
jamais, se replongeait dans sa vie de débauches ; les premiers 

(1) L'Espion anglais, tome IV. 



AU COUCHANT DE LA MONARCHIE. 319 

jours d'octobre, une crise nouvelle se déclarait, compliquée de 
<( fièvre miliaire, » et le bruit courait aussitôt que sa vie était 
en danger. « M. de Clugny est toujours très mal, écrivait 
M""^ du Dell" and (1) ; on n'en désespère pas absolument, mais 
chacun lui nomme un successeur. » Une visite que Maurepas 
crut devoir faire au contrôle général, pour y chercher les pièces 
nécessaires aux affaires courantes, acheva de fixer l'opinion :il 
était venu, disait-on, « apporter au malade les derniers sacre- 
mens. » Glugny lui-même était sans illusion. A son ami de 
Vaines, qui, pour le rassurer, lui citait l'axiome populaire : « Un 
contrôleur général ne meurt jamais en place (2), » il répondait 
froidement : « Eh bien ! je ferai mentir le proverbe. » Un 
changement de médecin et de nouveaux remèdes procurèrent 
un mieux passager ; mais bientôt la poitrine se prit et, le 
18 octobre, il rendit le dernier soupir, au milieu des « cinq 
femmes » qui entouraient son lit et qui « remplirent de leurs 
<;lameurs )> l'hôtel du contrôle général : c'étaient, dit un récit 
du temps (3), « M'"" de Clugny, son épouse, M""^ de Glugny, sa 
belle-sœur. M™" Tillorier, sa maîtresse favorite, et les deux 
sœurs de cette dernière, qui la suppléaient tour à tour. » 

La nouvelle de cette mort fut accueillie dans le public par 
un soupir de soulagement. « Vous jugez, s'écrie un gazetier (4), 
de la joie qu'on a reçue d'être délivrés de ce fléau, de ce 
monstre ministériel, très propre à ramener les calamités 
encore récentes de l'abbé Terray ! » On composa cette cruelle 
épitaphe : 

Ci-gît Clugny, de qui la fin 
De sa vie est digne, sans doute. 
Il aimait tant les pots de vin, 
Qu'il devait mourir de la goutte. 

III 

Le passage de Clugny au contrôle général peut être regardé 
comme un court accès de folie entre deux périodes de sagesse. 
Pendant ces quelques mois s'étaient amassées bien des ruines : 

(t) Lettre du 13 octobre 1776, — Correspondance publiée par M. de Saiïite- 
Aulaire. 

(2) La chose, eflectivenient, ne s'était jamais produite depuis Colbert. 

(3) Lettre du sieur Rivière au prince Xavier de Saxe. — Archives de ïVoyes. 

(4) L'Espion anglais, tome IV. 



320 BEVUE DES DEUX MONDES. 

un déficit de près de vingt- quatre millions, le crédit public 
ébranlé, la confiance du peuple détruite, un commencement de 
soulèvement profond contre les réactions, tant religieuses que 
politiques, dont on croyait discerner la menace. La situation 
extérieure ajoutait à ces inquiétudes une cause grave de soucis. 
La révolte de l'Amérique contre la domination britannique, 
l'appui non déguisé que Topinion française prêtait aux Insur- 
gens, Tirritation qu'en éprouvait le peuple d'Angleterre, lais- 
saient prévoir, à bref délai, l'éventualité redoutable d'un conflit 
maritime, et l'obligation s'imposait de renforcer la flotte de 
guerre, nouvelle source de grosses dépenses. Comment, dans 
l'état du Trésor, faire face à cette charge écrasante ? Le mot 
sinistre de banqueroute courait déjà sur bien des lèvres. On se 
rappelait les procédés sommaires et déshonnêtes des dernières 
années de Louis XV. Des gens bien informés assuraient 'qu'il 
était question du rappel de l'abbé Terray. 

Maurepas, mieux que personne, était au fait de ces diffi- 
cultés. Malgré sa frivolité légendaire, il en était profondément 
troublé. Sa défiance instinctive de tout génie qu'il sentait supé- 
rieur au sien, le goût qu'il professait pour les médiocrités, 
étaient prêts à fléchir sous la pression des nécessités du mo- 
ment. Il admettait surtout que l'état des finances exigeait un 
rapide, un énergique secours. Dans cette perplexité poignante, 
un expédient s'offrit à son esprit, propre à concilier, pensait-il, 
l'intérêt du royaume avec ses répugnances à se donner un 
maître. Ne pourrait-on couper par le milieu le département des 
finances, regardé par beaucoup comme trop vaste pour un seul 
homme, le partager en deux districts, gouvernés par deux chefs 
distincts et indépendans l'un de l'autre? La partie administra- 
tive, la comptabilité, le contrôle des dépenses, toute la partie 
technique enfin, seraient confiés à un spécialiste éprouvé ; tan- 
dis que le Trésor royal, la direction supérieure des finances, la 
partie du service qui confine à la politique, recevraient l'im- 
pulsion d'un homme de plus large envergure, et que la barre du 
navire en détresse serait mise en des mains plus fortes. Ingé- 
nieuse conception, où Maurepas, écrit l'abhé Georgel, crut dé- 
couvrir « une innovation admirable. >' L'idée, dit-on, lui en fut 
suggérée par l'ancien ami de Turgot, le sieur de Vaines (4), ce 

(1,1 Voyez Au coiichanl de la Monarchie, tome I, p. 31-2. 



AU COUCIIAINT DE LA MONARCHIE. 321 

brouillon ambitieux, qui, convoitant le contrôle pour lui- 
même, mais n'osant pas encore publier ses visées, comptait se 
voir choisi pour le second emploi. 

Quant au premier poste, en effet, le titulaire était comme 
désigné d'avance. Louis-Gabriel Taboureau des Réaux, d'abord 
membre du Parlement, puis intendant de Valenciennes, au- 
jourd'hui conseiller d'Etat, était de ces hommes probes, con- 
sciencieux et modestes, auxquels on songe, dans les temps 
difficiles, pourj remettre de l'ordre au sortir du chaos et cal- 
mer par leur seule présence l'inquiétude des bons citoyens. 
Dans les dernières années du règne de Louis XV, u dès 
qu'il y avait un ministère vacant, dans quelque genre que 
ce fût, le public le nommait (l). » Ces velléités, cependant, 
n'avaient jamais été suivies d'effet, soit que l'on eût insuf- 
fisamment insisté, soit qu'il se fût alors dérobé à l'honneur. 
Dans tous les cas, sans ambition, un peu timide, de santé 
délicate, et « dénué de cette énergie qui enfante également 
les belles actions et les grands forfaits, » si Taboureau sou- 
haitait un poste dans l'Etat, ce n'était assurément pas le con- 
trôle général, « surtout dans la crise actuelle, exigeant ou 
l'heureux génie d'un patriote zélé ou l'àme atroce d'un scé- 
lérat intrépide (2). » Malgré le désir de Mau repas et la pres- 
sion de ses amis, malgré l'intervention du Roi, qui lui disait 
affectueusement: « Non seulement je le veux, mais le public 
le veut aussi (3), » il hésitait à charger ses épaules d'un far- 
deau si pesant. Même, assure-t-on, impatienté un jour par 
l'insistance indiscrète du Mentor, il se laissait aller jusqu'à lui 
adresser une mortifiante réponse; comme il alléguait sa santé 
et que Maurepas lui objectait qu'il était encore jeune : « Mon- 
sieur le comte, répliquait-il au ministre septuagénaire, quand 
on a passé cinquante ans, on n est plus guère propre aux affaires 
publiques. » 

Pour triompher de ses refus, il fallut la promesse formelle 
qu'on le doterait d'un puissant auxiliaire, que l'adjoint désigné 
aurait « tout le pénible et le périlleux de la place. » Encore 
n'accepta-t-il qu'à titre provisoire, se réservant de s'en aller, si 

(1) L'Espion anglais, tome IV. 

(2) Ibidem. 

(3) Lettre du sieur Rivière au prince Xavier de Saxe, du 23 octobre i776. — 
Archives de Troyes. 

TOME VII. — 1912, 21 



322 REVUE DES DEUX MONDES. 

ce duiim virât ne donnait pas les bons résultats attendus, en 
quoi il faisait preuve de sagesse et de prévoyance. 

Si l'avènement de Taboureau, escompté de longue date, ne 
provoqua dans le public ni enthousiasme ni surprise, on ne 
saurait en dire autant de r« adjoint » choisi par Maurepas pour 
« soulager » le contrôleur de la partie la plus difficile de sa 
tâche. Le nom de celui-là ne pouvait manquer d'éveiller une 
sensation qui, chez certains, allait jusqu'au scandale. Un étran- 
ger, un hérétique, un banquier qui, jusqu'à ce jour, n'avait 
jamais touché aux affaires de l'Etat, il n'en fallait pas tant pour 
piquer les curiosités et surexciter les esprits. Jacques Necker, 
né à Genève en 1732, d'abord simple commis dans la maison de 
banque de l'un de ses concitoyens établi à Paris, était rapide- 
ment devenu, par son activité, par son intelligence, par sa pro- 
bité scrupuleuse, par son mariage aussi avec la belle Suzanne 
Curchod, par sa fortune enfm, aussi grosse qu'honnêtement 
acquise, un personnage en vue, un personnage considérable 
dans la société de ce temps. Syndic de la grande Compagnie des 
Indes, puis résident de la République de Genève à Paris, il 
avait ainsi pris contact avec les financiers, avec les gens de 
Cour, avec les hommes d'Etat. 

Les circonstances l'avaient servi ; il en avait tiré parti avec 
un habile à-propos. Au plus fort d'une crise financière, il avait 
provoqué un entretien avec Choiseul sur les affaires publiques, 
un entretien dont le ministre « avait été vivement frappé, » dont 
il avait toujours conservé le souvenir (1). De là datait l'estime 
que le duc professait pour le banquier genevois; de là l'appui qu'il 
lui donnera pour le faire monter au pouvoir. Quelques années 
plus tard, Necker eut l'occasion de rendre un service direct à 
l'État, par un prêt important consenti au Trésor dans un cas 
d'une extrême urgence. On a retrouvé l'autographe du billet 
que lui adressait l'abbé Terray, contrôleur général, en jan- 
vier 1772 ; le ton en est humble et pressant : « Nous vous sup- 
plions, y lit-on, de nous secourir dans la journée. Daignez 
venir à notre aide, pour une somme dont nous avons un besoin 
indispensable. Le moment presse; vous êtes notre seule res- 
source ! » Sur ces adjurations, Necker envoyait un million. Il 

(1) Notice d'Albert de Staël sur M. Necker. 



AU COUCHANT DE LA MOÎNARCHIE. 323 

renouvelait pareille avance au mois de février suivant. Tous 
ces souvenirs allaient se raviver à l'instant décisif où se décide- 
rait sa fortune. 

C'est à la fin de cette année 1772 que Jacques Necker, se 
jugeant suffisamment riche et voulant être mieux qu'un grand 
manieur d'argent, quittait sa maison de commerce et renonçait 
définitivement à la banque, pour se consacrer tout entier à la 
littérature et à la politique. Il avait à peine quarante ans; il se 
voyait dans la force de l'âge; il se sentait des facultés qu'il pré- 
tendait utiliser pour le bien de l'Etat, non moins qu'au profit 
de sa gloire, car, par une alliance assez rare, il était ambitieux 
et désintéressé. Le hasard fit qu'à ce moment l'Académie fran- 
çaise eût proposé un prix pour l'éloge de Colbert. Necker pensa 
l'occasion bonne pour faire connaître ses idées, qui, sur beau- 
coup de points, se rapprochaient de celles du ministre de 
Louis XIV. Il se mit sur les rangs, composa un discours, dont 
Voltaire déclara qu'il renfermait « autant de mauvais que de 
bon, aiitanl de phrases obscures que de claires, autant de mots 
impropres que d'expressions justes, autant d'exagérations que 
de vérités, » et qui, dans tous les cas, fut jugé le meilleur de 
tous ceux qui avaient été soumis au concours. Necker remporta 
donc le prix, et ce premier succès attira sur son nom l'atten- 
tion des lettrés. 

Deux ans plus tard, publication nouvelle et plus retentis- 
sante. Tiirgot venait d'arriver au pouvoir et de lancer son 
fameux édit sur les blés. Necker fit paraître ï Essai sur la légis- 
laiion Pt le commerce des grains, qui discutait les idées de 
Turgot et battait en brèche son système. C'était précisément le 
temps de la « guerre des farines, » et l'agitation de la rue 
avait gagné tous les esprits. Le traité de Necker, écrit, comme 
le dit un contemporain, avec « la plume d'un philosophe, » et 
où l'on admirait « une sensibilité exquise, une tournure répu- 
blicaine, une imagination brillante, » fit dans le public pari- 
sien une sensation profonde. On s'habitua dès lors, dans cer- 
tains cercles politi([ues, à parler de Necker comme de celui qui 
pourrait quelque jour succéder à Turgot, réparer « ses bévues, » 
et l'on fiinit avec approbation la phrase où l'auteur du traité 
avait paru se désigner lui-même, quand il souhaitait voir à la 
tête de l'administration royale « un homme modéré, tolérant. 



324 REVUE DES DEUX MONDES. 

d'un esprit moelleux et flexible. » Dans tous les cas, cette bro- 
chure éloquente fournissait une arme acérée aux ennemis de 
Turgot. Celui-ci en conçut une vive colère et un ressentiment 
tenace. C'est, sinon de chez lui, tout au moins de son entou- 
rage, que partiront plus tard les premières attaques dirigées 
contre le nouveau directeur de la finance du Roi. Mais cette 
hostilité, qui sera dangereuse par la suite, servait, à l'heure 
présente, la fortune du banquier genevois, en flattant les ran- 
cunes et les jalouses impatiences de Maurepas. La mortification 
qu'infligerait à Turgot l'arrivée aux affaires de son contradicteur, 
le dépit qu'il aurait à se voir remplacé par son plus grand rival, 
cette idée remplissait de joie l'àme malicieuse et vindicative du 
Mentor. Dans le jeu de Necker, ce sera un précieux atout. 

Appuyé à la Cour, sympathique à Maurepas, soutenu par le 
parti Choiseul, prôné par VEnci/clopédie, Necker, à la mort de 
Clugny, était donc vraiment l'homme en vue. Il eût été sans 
doute « ministrable » par excellence, sans deux graves objec- 
tions, dont la seconde surtout pouvait paraître insurmontable. 
Il n'était pas Français, et il n'était pas catholique. Sur la qualité 
d'étranger, les mœurs du temps pouvaient, à la rigueur, per- 
mettre de passer l'éponge. Dans les grands emplois militaires, 
nombreux étaient les hommes qui étaient venus du dehors 
apporter leur épée au service du royaume de France, et le nom 
de Maurice de Saxe était sur toutes les lèvres. Quant aux 
charges civiles, sans remonter à Mazarin, l'exemple de l'Ecos- 
sais Law, — encore que peu encourageant, — constituait cepen- 
dant un précédent illustre. 

L'état de protestant était un plus dangereux obstacle. Les 
durs édits de Louis XIV, adoucis en pratique par une tacite et 
croissante tolérance, demeuraient toujours suspendus comme 
une lourde menace, et les « frères égarés, » selon l'expression 
usitée dans les mandemens épiscopaux, n'avaient encore le 
droit ni de se marier publiquement, ni de donner à leurs enfans 
un état légitime. En quelques provinces éloignées, les derniers 
réformés sortaient à peine des derniers bagnes. Dans le Midi 
surtout, certains faits, rares sans doute, mais significatifs, 
venaient témoigner çà et là que le feu mal éteint couvait sour- 
dement sous la cendre. En 1769, le maréchal prince de Beau- 
vau, gouverneur de Provence, avait failli être mis en disgrâce 



AU COUCHANT DE LA MONARCHIE. 325 

pour avoir osé libérer quelques vieilles hérétiques détenues dans 
les cachots d'Aigues-Mortes. Et peu d'années auparavant, le 
Parlement de Toulouse n'avait-il pas fait supplicier, pour avoir 
« exercé les fonctions de son ministère, » un pasteur protestant 
nommé François Rochette?On l'avait vu, « tête nue, pieds nus, 
la hart au col, » marcher à l'échafaud, portant un écriteau où 
on lisait ces mots : Ministre de la reliqion prétendue réformêe{\). 
Presque au lendemain de si effroyables rigueurs, appeler un de 
ces réprouvés au poste le plus important, le plus éclatant du 
royaume, était un acte de hardiesse devant lequel on pouvait 
croire que reculerait l'âme timide de Louis XVI. 

IV 

Une légende fort accréditée explique d'assez étrange façon la 
détermination du Roi. Si le plus dévot de nos princes put faire 
taire ses scrupules et donner son assentiment à un choix qui 
devait cho,quer ses sentimens les plus enracinés, ses plus res- 
pectables principes, c'est qu'il y fut poussé, dit-on, par une 
influence mystérieuse, l'inlluence occulte d'un homme qui, au 
début du règne, joua certainement, dans les coulisses de la 
•scène politique, un rôle encore mal défini, indéniable toutefois. 
Si excessive que soit l'affirmation, elle renferme pourtant quelque 
parcelle de vérité. Dans tous les cas, elle trouva assez de créance, 
tant auprès des contemporains que de plus récens historiens, 
pour qu'il convienne de s'y arrêter un instant et de donner 
quelques détails sur ce singulier peisonnage. 

Comme Necker genevois d'origine, et fils d'un ancien 
directeur des finances du duc de Lorraine, passé plus tard dans 
l'administration française, Jacques Masson, plus connu sous le 
nom de marquis de Pezai (2), avait débuté dans le monde, en 
l'an 1756, en qualité d'aide de camp du duc de Rohan. Elégant, 
bien tourné, d'esprit ouvert, doué, comme écrit un homme qui 
l'a connu, « d'une rare facilité à se plier à plusieurs objets et 
d'activité pour les suivre, » il avait paru dévoré, dès sa première 
jeunesse, d'une ambition démesurée, dont il ne faisait point 

(1) Comte d'Hausson ville, le Salon de Madame Necker, tome II. 

(2) 11 naquit à Versailles en 1741. — Pour tous les détails qui suivent, j'ai 
consulté le Journal de l'abbé de Véri, les Mémoires de Bésenval, de Souiavie, du 
comte de Tilly, la Correspondance littéraire de la Harpe, la Correspondance 
secrète de Métra, l'Espion anglais, etc. 



326 BEVUE DES DEUX MONDES. 

mystère. A un ami qui lui conseillait le repos : « Je veux être, 
répondait-il, lieutenant général et ministre à quarante ans; 
ainsi je n'ai pas de temps à perdre. » Pour atteindre son but, 
il cultivait et il menait de front l'art militaire, la politique et la 
littérature. C'est dans cette dernière branche qu'il rencontra 
tout d'abord le succès. Des vers aisés, d'aimables et légers 
opuscules, des traductions d'auteurs latins et, mieux encore que 
tout cela, l'amitié du poète Dorât, dont il se proclamait dis- 
ciple, lui valurent de bonne heure quelque réputation dans les 
cénacles littéraires. A son nom roturier, il ajouta bientôt celui 
d'une terre de sa famille, et il ne signa plus que a marquis de 
Pezai. » Dès lors, il se sentit lancé dans la grande route de la 
Fortune. 

On souriait bien un peu de son audace et de ses prétentions. 
La Harpe notamment, son ancien condisciple sur j^les bancs du 
collège d'Harcourt, ne se faisait pas faute de lui décocher des 
sarcasmes : « Il n'est pas gentilhomme, et il se fait appeler 
marquis; il ne sait pas la syntaxe, et il écrit des volumes ; il ne 
sait pas le latin, et il le traduit. » Des épigrammes couraient, 
dont voici la meilleure : 

Ce jeune homme a beaucoup acquis, 
Beaucoup acquis, je vous assure. 
En deux ans, malgré la nature, 
Il s'est fait poète et marquis. 

Le nouveau marquis laissait dire et poussait hardiment sa 
pointe. Il avait pour premier appui sa sœur, M™^ de Cassini, 
une jolie femme, active, intelligente, ambitieuse comme son 
frère^ peu scrupuleuse sur les moyens, qui tenait dans la capi- 
tale une manière de bureau d'esprit, et à qui sa liaison, publi- 
quement affichée, avec le comte de Maillebois, donnait un pied 
dans le monde de la Cour. Il fut lui-même assez heureux pour 
obtenir la main de M"' de Murard, peu dotée, mais fort belle et 
d'excellente naissance, ce qui contribua également à ouvrir 
pour lui bien des portes. Enfin, pour ne négliger aucune 
chance, il devint peu après l'amant de la princesse de Montba- 
rey (1), cousine de M""* de Maurepas, sur qui elle exerçait une 
réelle infiuence. Ëtayé de la sorte, Pezai se vit, à trente-deux 

(1) Thaïs de Mailly, mariée à l'âge de treize ans, en 1753, au comte, depuis 
I^rince, de Montbarey. 



AU COUCHANT DE LA MONARCHIE. 327 

ans, colonel dans l'état-major, ce qui ne Fempèchait pas, dit La 
Harpe, « de se plaindre tout haut qu'on ne fît rien pour lui. » 

L'avènement de Louis XYI surexcita ses espérances, fouetta 
son imagination . Il résolut de risquer son va- tout. Le moyen 
dont il se servit était d'une singulière audace. Il réussit à gagner 
le « garçon » préposé au service « des petits appartemens » de 
Versailles et s'assura sa connivence. Tout fut combiné de façon 
qu'un beau matin Louis XVI, sur la table du cabinet où il rédi- 
geait ses dépèches, trouvât une lettre non signée dont le contenu 
piqua fort sa curiosité. On lui proposait dans cette lettre, conçue 
en termes respectueux, de lui fournir secrètement, à date fixe, 
de sûres informations sur toutes les affaires de l'Etat, sur les 
choses et sur les personnes, sur toutes questions politiques et 
mondaines dignes de l'attention royale. Cette première lettre, 
habile, intéressante, répondait fort bien au programme. L'au- 
teur ne réclamait d'ailleurs nul salaire pour ses peines. Servir 
son maître avec zèle et franchise serait son unique récompense. 
Surpris et amusé, le Roi lut jusqu'au bout. D'autres lettres sui- 
virent, qui rencontrèrent le même accueil; et Louis XVI, peu 
à peu, prit goût à cette correspondance, qui demeura quelque 
temps anonyme. 

Le jour vint cependant où Sartine fut chargé de découvrir 
le nom du mystérieux informateur, ce qui fut d'autant plus 
aisé que Pezai ne cherchait qu'à se faire reconnaître. Un entre- 
tien qu'il eut avec Sartine le convainquit de i'indulgence du 
Roi (1). Il écrivit donc de plus belle, et la correspondance s'éta- 
blit de la sorte, régulière, abondante, variée, tantôt divertis- 
sante, tantôt instructive pour le prince, qui daignait même 
parfois faire, de sa main, quelques mots de réponse (2). Mau- 
repas, mis au courant et prévenu par sa femme en faveur de 
Pezai, ne fit nulle objection à ce commerce épistolaire et, selon 
sa coutume, tourna la chose en plaisanterie. A quelque temps 
de là, dans un grand dîner qu'il donnait au duc de Manchester, 
celui-ci, désignant Pezai : « Quel est donc, interrogeait-il, ce 
monsieur en habit vert-pomme, veste rose et broderies d'ar- 
gent, qui est assis au bout de la table? — C'est le Roi, répon- 

(1) Si l'on en croit Bésenval, Louis XVI, quand lui fut révélé l'auteur, renvoya 
à Pezai une de ses lettres, après y avoir ajouté cette annotation : « J'ai lu, >> ce 
qui ne pouvait manquer d'être pris pour un encouragement. 

(2) Journal de l'abbé de Véri. 



328 REVUE DES DEUX MONDES. 

dait Maurepas. — Gomment? — Oui, c'est le Roi, vous dis-je^ 
et je vais vous en donner la preuve : il gouverne ma cousine, 
M™^ de Montbarey, qui gouverne M""^ de Maurepas, qui fait de- 
moi tout ce qu'elle veut. Or je mène le Roi. Vous voyez bien que 
c'est ce monsieur-là qui règne (1) ! » Sans attacher à cette bou- 
tade plus d'importance qu'il ne convient, on ne peut nier que,, 
pendant quelque temps, Pezai ne jouît auprès du Roi d'une 
sérieuse influence. « Il s'était créé, dit Véri, par sa correspon- 
dance avec le maître, comme un ministère clandestin. » 

Il n'existe aucun doute que ce singulier personnage ne fût,, 
depuis plusieurs années, en relations suivies avec Necker. 
Celui-ci lui trouvait de l'agrément dans les manières et de la 
souplesse dans l'esprit. Il rencontra bientôt en lui l'intermé- 
diaire commode qui ferait parvenir directement au trône ses- 
idées sur la politique et sur les finances de l'Etat, et i\ en pro- 
fita dans une certaine mesure. Il inspira probablement, — si 
même il ne tint la plume, — certains mémoires où Pezai expo- 
sait au Roi tous les embarras du Trésor et y proposait des- 
remèdes, mémoires clairs, substantiels, remplis d'aperçus ingé- 
nieux, dont Louis XVI fut frappé et qu'il fit lire à M. de Mau- 
repas. x\insi s'expliquent les insinuations de Turgot, quand il 
écrit à Condorcet (2) : « Je crois que M. Necker a envoyé ou 
donné à M. de Maurepas différents mémoires, soit pendant,, 
soit depuis mon ministère, mais aucun ne m'a été renvoyé, du 
moins sous sonnom. » Louis XVI et son vieux conseiller con- 
nurent plus tard cette collaboration et ils rendirent justice au 
véritable auteur des notes dont ils avaient apprécié le mérite.. 



Là se borne sans doute la part prise par Pezai à l'élévation 
de Necker. On a pourtant été plus loin. On a raconté que Pezai 
avait désigné le premier à l'attention du Roi son ami, son com- 
patriote, qu'il avait vivement insisté pour que le financier 
genevois fût mis à la tête des] affaires; et Sénac de Meilhan, 
cité par Soulavie, aurait vu de ses propres yeux « le superbe 
Necker, enveloppé d'une redingote, «^attendant anxieusement, 

(1) Mémoires du comte de Tilly. 

(2) Lettre du 'j9 novembre 17~G. — Correspondance publiée par M. Charles 
Henry. 



AU COUCHANT DE LA MONARCHIE. 329 

« au fond de la remise d'un cabriolet, le moment où le favori 
devait revenir de Versailles, pour savoir ce qu'il avait fait en 
sa faveur (1). » 

Nul témoignage autorisé ne confirme cette assertion, qui 
émane, disons-le, d'un notoire ennemi de Necker. Tout au con- 
traire, les archives de Coppet contiennent des lettres de Pezai 
adressées à Necker pour le complimenter de son avènement 
au pouvoir, lettres d'un ton fort déférent, qui ne font aucune 
allusion à des services rendus. Et cela seul suffit à rendre 
l'anecdote douteuse (2). D'ailleurs Necker, à cette époque, 
n'avait réellement pas besoin d'un semblable auxiliaire, ni d'un 
porte-parole pour prôner ses mérites. Depuis quelque temps, 
en effet, il était en rapports directs avec le conseiller du maître 
et lui adressait des mémoires sur les affaires publiques. Il avait 
même avec Maure pas de longs et fréquens entretiens, que pro- 
longeait une correspondance amicale, et Maurepas consultait 
Necker sur la plupart de ses projets. Lorsqu'il imagina sa 
fameuse division dans les services du contrôle général, c'est à 
Necker qu'il sen ouvrit d'abord, ce fut à lui qu'il demanda 
conseil. 

La réponse qu'il reçut mérite d'être citée; elle est curieuse à 
plus d'un titre. Necker constate, en commençant, que la nou- 
velle de la combinaison projetée s'est répandue plus vite qu'on 
n'aurait cru et qu'<( on en a parlé la veille chez M"" du Def- 
fand ; » il proteste n'être pour rien dans cette divulgation, tout 
en disant que la mesure est généralement approuvée ; puis, 
abordant de front les questions personnelles et le choix de 
celui qu'on adjoindrait à Taboureau : « Il ne m'est venu, 
^crit-il (3), aucune idée sur la personne propre à cette fonc- 
tion. Il arrive souvent qu'on ne peut indiquer les hommes qu'on 
connaît, par cela même qu'on les connaît. Ce que je désire par- 

(1) Mémoires de Soulavie, tome IV. 

(2) Notons aussi que Necker, une fois au pouvoir, refusa à Pezai la succes- 
sion, qu'il convoitait, de Trudaine aux Ponts-et-Ghaussées et que la disgrâce du 
marquis suivit de près le ministère de son prétendu obligé. Pezai, se croyant 
assez fort, avait eu l'imprudence de glisser, dans ses lettres au Roi, quelques cri- 
tiques et persiflages au sujet de Maurepas. Celui-ci en fut informé, très probable- 
ment par Louis XVI, et se vengea du personnage en le faisant nommer « inspec- 
teur des côtes-maritimes, » ce qui l'éloignait de Paris. Pezai en fut si vivement 
affecté, que ce renvoi, dit-on, amena sa fin précoce. II succomba à Blois, le 
6 décembre 1777, à l'âge de trente-six ans. 

(3) Brouillon conservé dans les archives de Coppet. 



330 REVUE DES DEUX MONDES. 

dessus tout, c'est que vous mettiez la main sur quelqu'un qui 
vous aime, parce que ce sentiment sera un point de réunion 
immanquable. Je désire aussi que ce soit toujours moi que 
vous aimiez le plus... » 

L'invite est claire. Elle fut comprise; la lettre qu'on va lire 
montre que, peu de jours après, une olTre positive était adressée 
à Necker. Celui-ci, tout d'abord, y remercie Maurepas d'un 
billet affectueux qui sera, déclare-t-il, « sur son cœur toute sa 
vie ; » il poursuit en ces termes : « Vous m'aimerez encore 
davantage, quand je pourrai, dans une carrière commune, vous 
rapporter tous mes senti mens et toutes mes pensées. Ne crai- 
gnez donc point de déployer toute votre force ; je vous donne 
ma parole d'honneur que vous n'y aurez point de regrets... Si 
je puis bien faire, il faudra bien qu'on soit content. Si je ne le 
puis, par des circonstances que j'ignore, je ne serai pas embar- 
rassé, car je m'en irai bien vite (1)... » 

Enfin, du bref billet suivant résulte que Necker eut, à ce 
même moment, une audience privée de Louis XVI, où, pour la 
première fois, il fut admis auprès du maître qu'il servirait pen- 
dant de longues années : « J'ai été, écrit-il (2), si intimidé en 
présence du Roi, que je n'ai pu exprimer toutes mes pensées. 
Je prie M. de Maurepas de bien vouloir lui communiquer le 
mémoire dont il a eu connaissance et que je joins ici. » 

C'est au cours de ces pourparlers que s'évauouirent les der- 
nières objections soulevées contre le futur directeur général. 
Les craintes et les répugnances du clergé à voir nommer un 
hérétique durent elles-mêmes désarmer devant la nécessité im- 
périeuse de rétablir l'ordre dans les finances. Contre ceux qui 
luttaient encore, Maurepas se fit hautement le champion de 
Necker. A un prélat qui l'accablait de doléances et de protesta- 
tions : « Je vous l'abandonne volontiers, disait-il avec ironie, 
si vous voulez bien vous charger de payer les dettes de l'Etat. » 
Le 22 octobre 1776, la Cour étant à Fontainebleau, Louis XVI 
signa la pièce, « en forme de brevet, » dont je donne ici la 
teneur : « Sa Majesté, ayant jugé convenable au bien de son 
service, en nommant le sieur Taboureau des Réaux pour rem- 

(i) Lettre citée par M. le comte d'Haussonville^dans le Salo7i de M°" Necker, 
tome II. 

(2) Archives de Coppel. 



AU COUCHANT DE LA MONARCHIE. 331 

plir la charge de contrôleur général, de se réserver la direction 
du Trésor royal, a cru ne pouvoir confier un détail aussi impor- 
tant à personne qui en fût plus digne que le sieur Necker... Sa 
Majesté l'a nommé et le nomme, pour exercer sous ses ordres 
la direction de son Trésor, avec le tilrc de conseiller des 
finances et de directeur général du Trésor royal... Louis. » 

La « qualité de protestant, » comme s'expriment les con- 
temporains, nécessita pourtant certains arrangemens de détail, 
certaines dérogations aux règles ordinaires. Ainsi fut-il convenu 
que Necker serait dispensé de prêter le serment d'usage à la 
Chambre des Comptes (1). Il « travaillerait avec le Roi, » le 
plus souvent en présence de Maurepas, mais ne signerait pas les 
actes, le Roi devant seul se charger de cette formalité. En 
acceptant ces conditions, Necker en formulait une autre, quil 
devait maintenir fermement tout le temps de son ministère : 
il ne toucherait pas d'appointemens, sous quelque forme que ce 
fût. Il alla même encore plus loin, en refusant les menus avan- 
tages que la coutume attribuait aux ministres, comme les loges 
gratuites au spectacle. Ce désintéressement, connu, commenté 
du public, produisit dès le premier jour une avantageuse 
impression. Jusque dans les lointaines provinces, des légendes 
s'établirent, représentant le nouveau directeur comme un pro- 
dige d'austérité et de simplicité de vie, dédaigneux de tout 
faste, « se nourrissant uniquement de mets préparés de la main 
de sa vertueuse épouse. » 

L'opinion, au surplus, lui était nettement favorable et l'on 
attendait ses débuts avec une curiosité sympathique. A peine 
perçoit-on çà et là quelques murmures vite étoufîés, échos de 
déceptions ou d'inimitiés personnelles. C'est ainsi que le sieur 
de Vaines, — l'inventeur, comme on sait, de la division du 
contrôle, dont il comptait bien profiter, — prétend avoir été 
« dupé » et demande sa retraite, sous prétexte qu'il ne veut 
pas « travailler sous M. Necker (2). » On note aussi quelque 
méchante humeur dans la famille de Taboureau, laquelle déclare 
que cet excellent homme est victime d'une « intrigue de Cour, » 
qu'il n'aura que le « simulacre » d'un emploi dont Necker sera 
le réel occupant. A clabauder ainsi autour de Taboureau, on 

(1) Lettre du sieur Rivière au prince X. de Saxe, passiin. 

(2) Il renonça à la pension à laquelle il disait avoir droit, mais réclama et 
obtint en échange des lettres de noblesse. 



332 REVUE DES DEUX MONDES. 

obtient de lui la promesse qu'il « essaiera pendant six mois 
seulement » d'exercer son office et Cfue, passé ce terme, s'il se 
voit impuissant à faire prévaloir ses idées, il quittera le pou- 
voir, « avec plus de plaisir sans doute qu'il ne s'est résigné à la 
volonté de son maître. » 

Enfin, ce qui est plus sérieux, on remarque également un 
assez vif mécontentement parmi les amis de Turgot. Certains 
vont jusqu'à fulminer, rappelant l'attitude de Necker lors de 
l'affaire des blés, l'accusant d'avoir pactisé avec les émeutiers, 
le taxant de démagogie. « Attendons-nous à voir se renouveler 
les scènes des Gracques ! » s'exclame d'un ton tragique le che- 
valier Turgot, frère de l'ancien contrôleur général. Turgot, moins 
violent, est amer et sceptique; il plaisante un peu lourdement : 
« Je ne sais, écrit-il (1), si le public sera émerveillé de la tra- 
duction que M. Necker nous donnera bientôt de ses grandes 
pensées; mais j'ai peur qu'il ne fasse des miracles qu'en qualité 
de saint, ce qui suppose au préalable sa conversion au catho- 
licisme. » Condorcet, d'une plume plus alerte, apprécie comme 
il suit la nouvelle administration des finances de l'Etat : « M. de 
Maurepas exerce notre foi, et le gouvernement sera aussi mys- 
térieux que la théologie. Ce mystère-ci est une véritable^Trinité. 
La finance sera gouvernée comme le monde. Le chef du Conseil 
(M. de Maurepas) a tout à fait l'air du Père Eternel. Taboureau 
représentera l'Agneau, dont il a la mansuétude. Pour M. Necker, 
c'est assurément le Saint-Esprit, et il faut lire les Actes des 
Ajjôtres ^oviv avoir idée du fracas qui accompagne sa venue! » 

VI 

Sans parler de son origine et des circonstances politiques où 
il arrivait au pouvoir, la personnalité même du nouveau direc- 
teur du Trésor était bien faite pour éveiller et pour retenir 
l'attention. Il n'était jusqu'à son physique qui ne pouvait passer 
inaperçu. Très grand, le corps massif et vigoureusement char- 
penté, il portait haut la tête, que surmontait un toupet relevé. 
Le visage long, ai^ vaste front sans ride, au menton avancé, 
charnu, aux lèvres épaisses et serrées, avec un « arc de sourcil 
fort élevé, » dominant des yeux bruns, intelligens et vifs, avait, 

(1) Lettre du 29 novembre 1770. Correspondance '])\\h\\vQ par IM. Charles 
Henry. 



AU COUCHANT DE LA MONARCHIE. 333 

dit un contemporain, « une forme extraordinaire. » Le fameux 
Lavater, qui se livra à l'étude détaillée de sa physionomie, 
prétendait découvrir dans « la couleur, la coupe et l'enfonce- 
ment de l'œil un indice de sagesse, de noblesse, de gravité mêlée 
de douceur, » de même que « le teint d'un jaune pâle » décelait 
un caractère « foncièrement uni et paisible (1). » La voix, 
timbrée et musicale, ajoutait du charme aux paroles. Ce qui 
frappait surtout, c'était un air d'autorité répandu sur toute la 
personne, un maintien imposant, une attitude de tranquille 
assurance, qui ne déplaisait pas, parce qu'on la sentait fondée 
sur un réel mérite. « Si j'avais vu M. Necker sans le connaître, 
dit encore Lavater dans le morceau que j'ai déjà cité, je ne 
l'aurais jamais pris pour un homme de lettres, ni pour un 
militaire, ni pour un artiste, ni pour un négociant. Il était dans 
l'âme prédestiné ministre. » 

Son défaut dominant était incontestablement l'orgueil; mais 
cet orgueil était une force, parce qu'il se mêlait à des intentions 
droites, à un réel amour du bien, à un grand respect de soi- 
même, le préservant ainsi de toute bassesse, de toute compro- 
mission. « Les hommages mêmes qu'il se rendait, l'engageaient, 
a-t-on dit finement, à en rester digne à ses propres yeux. Il se 
considérait, lui, sa femme et sa fille, comme d'une espèce pri- 
vilégiée et presque au-dessus de l'humanité; mais il en résultait 
qu'il aimait à remplir quelques-unes des fonctions de la Provi- 
dence, et qu'avec des formes superbes, il faisait beaucoup de 
bien (2). » Comment d'ailleurs eût-il pu douter de lui-même, 
encensé comme il fut, pendant tout le cours de sa vie, par ses 
amis, par sa famille, dont il était l'idole? Sa femme, dans son 
propre salon, lui lira un jour son portrait qu'elle vient de com- 
poser, où le mot de « génie » revient presque à chaque para- 
graphe, où. elle le compare tour à tour à un « lion, » à un 
« volcan, » à un « Apollon, » à une « colonne de feu. » Et 
le comte de Grillon dira à M. d'AUonville : » Si l'univers et 
moi professions une opinion, et que M. Necker en émît une con- 
traire, je serais aussitôt convaincu que l'univers et moi nous 
nous trompons! » Faut-il donc s'étonner que, vivant au milieu 
de telles adulations, il ait quelque penchant à glorifier, à vanter 

(1) Portrait de M. Necker par Lavater, publié dans les Mémoires de Soulavie. 

(2) Portrait de Necker par Benjamin Constant, retrouvé dans les papiers de 
M""^ Récamier et communiqué par elle à M"" Louise Colet. 



334 REVUE DES DEUX MONDES. 

ses mérites et que faisant, vers la fin de sa vie, son examen de 
conscience, il écrive sans broncher ces lignes surprenantes : 
« A mon grand étonnement, je cherche en vain à me faire un 
reproche? » 

« Cette conviction d'impeccabilité qui caractérise le doctri- 
naire s'alliait toutefois avec une bonhomie réelle (1). » Sainte- 
Beuve le dit ; tous les témoignages le confirment. Dans la vie 
ordinaire et au milieu de ses intimes, il se montrait facile, 
gai même au besoin, d'une vraie simplicité d'allures. Mais, si le 
cercle était Jiombreux, et fût-ce en son logis, il était, au con- 
traire, grave, compassé, gourmé et comme distrait, ne se 
mêlant à la conversation que pour laisser tomber çà et là quel- 
ques mots, d'ailleurs bien dits et bien pensés; après quoi, il 
rentrait dans son hautain mutisme. « Il manque à M. Necker, 
remarque M"* du Delïand(2), une des qualités qui rend le plus 
agréable, une certaine facilité qui donne, pour ainsi dire, de 
l'esprit à ceux avec qui l'on cause. Il n'aide point à développer 
ce qu'on pense, et l'on est plus bête avec lui que l'on est tout 
seul. » Mais cette réserve même, cette froideur, ce silence, 
seyaient bien à son personnage, lui composaient une physiono- 
mie dédaigneuse qui impressionnait fortement. Il devait à cette 
attitude une bonne part de son ascendant. On regardait avec 
admiration cet homme qui parlait peu et qui semblait juger les 
autres. Ce qu'il perdait en sympathie, il le regagnait en pres- 
tige. 

Avec ces dehors imposans, était-il doué de fermeté, d'éner- 
gie dans le caractère? Il semblerait que, par nature, il fût plu- 
tôt, sinon réellement indécis, du moins lent à prendre un parti. 
Meister en donne pour preuve qu'il l'a vu quelquefois rester 
(( un quart d'heure dans un fiacre, » hésitant vers quel lieu il se 
ferait d'abord conduire. Sa fille, M™' de Staël, ne nie pas cette 
légère faiblesse, dont la cause était, assure-t-elle, sa conscience 
scrupuleuse. Quoi qu'il en soit, il est certain que, pendant son 
premier ministère, il fil preuve plus d'une fois de résolution et 
d'audace. Mais c'est qu'il se sentait alors soutenu par l'opinion 
publique, dont il fut, toute sa vie, le dévot serviteur et qu'il 

(1) Sainte-Beuve, Causeries du Lundi. 

(2) Lettre du 20 mai 1776, à Walpole. — Correspondance pul^liée par M. de 
Lescure. 



AL' COUCHANT DE LA MONARCHIE. 335 

considérait comme une '( reine infaillible. » Cette extrême dé- 
férence, cette espèce de superstition, lui ont été amèrement 
reprochées, et il est vrai que prendre l'opinion pour règle, 
c'est se donner un guide fugitif, mobile et trompeur. Remar- 
quons cependant qu'en cette fin du xviii^ siècle, l'opinion, 
dirigée par des hommes supérieurs, formée dans des milieux 
où dominaient le savoir et l'esprit, contrainte par la force des 
choses à surmonter force barrières, à lutter contre cent 
obstacles, — ordonnances de police, arrêts du Parlement, man- 
demens épiscopaux ; — l'opinion, dis-je, pour ces raisons 
diverses, était plus éclairée, plus contrôlée, et par conséquent 
plus puissante qu'à aucune époque de l'histoire. Si, malgré tout 
cela, lui obéir aveuglément fut, comme il paraît, une faiblesse, 
jamais faiblesse, du moins, ne fut plus excusable. 

Les idées de Necker, ses tendances et ses conceptions por- 
taient la triple empreinte de son lieu d'origine, de son édu- 
cation et de sa profession première. Né citoyen d'une libre 
république, il concevait mal le pouvoir absolu. Habitué dès 
lenfance à la plus stricte économie, il avait le goût et l'instinct 
de l'ordre et de la régularité. Enfin, pendant vingt-cinq ans de 
sa vie adonné aux affaires de banque, il connaissait les ques- 
tions de finance; mais c'étaient, en réalité, les seules qu'il 
connût bien. En matière d'administration, il avait beaucoup à 
apprendre; et c'est pourquoi, au début de son ministère, nous 
le verrons se confiner, avec une sage prudence, dans les ré- 
formes financières, pourquoi aussi, même quand il sera, par la 
suite, mieux au fait des rouages compliqués de l'administration 
française, il n'abordera les réformes d'ordre politique et social 
qu'avec une grande circonspection, tâtonnant avant de mar- 
cher, cherchant toujours plutôt à améliorer qu'à détruire, à 
corriger les abus de détail qu'à bouleverser l'ensemble du 
système. 

Il faut encore noter une autre circonstance dont l'influence 
sur son esprit ne saurait être contestée. Quelques années avant 
de prendre le pouvoir, il avait fait en Angleterre un assez long 
séjour, il avait observé et étudié sur place la constitution bri- 
tannique : de cette étude il avait rapporté une vive admiration 
pour le régime parlementaire et représentatif et la conviction 
arrêtée de la nécessité du contrôle national, pour enrayer le 



336 REVUE DES DEUX MONDES. 

gaspillage des deniers de l'État, pour fonder le crédit public 
sur la confiance du peuple. De cette idée fondamentale procède 
en grande partie la politique financière de Necker. 

On voit par là combien et en quoi il didere des physiocrates 
en général et, plus spécialement, do Turgot. Ce dernier, tout 
imbu de formules et d'axiomes, hardi à briser les vieux cadres 
pour reconstruire d'après des plans nouveaux, d'ailleurs ferme- 
ment persuadé que l'intérêt individuel, loyalement éclairé, 
aboutit forcement à servir tôt ou tard l'intérêt collectif, ne se 
confie, pour délivrer ces forces inconscientes, qu'à l'autorité 
absolue et prétend concentrer toute la puissance réformatrice 
entre les mains du Roi. Un programme radical réalisé par un 
vertueux despote, tel est, en résumé, l'idéal de Turgot. Necker, 
à l'opposé, croit fermement que, sans bouleverser l'édifice, on 
peut l'aménager et le rendre habitable ; il pense que, chez les 
hommes, l'intérêt personnel a besoin d'être dirigé, modéré par 
des freins solides, et qu'en attendant les leçons amères de l'ex- 
périence, il y faut suppléer par une sage réglementation. Pour 
réaliser les progrès, il voudr.iit ajouter à la bonne volonté du 
prince l'appui, l'encouragement de la nation elle-même, appelée, 
dans une certaine mesure, à faire connaître son avis sur quel- 
ques questions primordiabis ; et la résurrection des Etats pro- 
vinciaux, participant d'une manière efficace aux innovations 
désirables, lui semble le plus sûr moyen d'opérer les réformes. 
Necker tend donc à décentraliser, tandis que son prédécesseur 
inclinait à tout faire converger vers le centre. Plus conserva- 
teur que Turgot, il est aussi plus libéral. 

Cette divergence de vues tient à une grande dissemblance de 
natures. Là où Turgot envisage surtout des principes, Necker 
tient compte essentiellement des circonstances et des nécessités. 
Il cherche à s'adapter aux conditions actuellement existantes et 
il ne prétend s'attacher qu'à des progrès immédiatement et 
entièrement réalisables. Pour tout dire en un mot, il fait la 
part des exigences de l'heure et de la résistance des hommes. Il 
n'est pas, comme l'a dit sa tille (1), « de ces esprits absolus qui 
croient tout perdu lorsqu'ils doivent faire quelque concession à 
la nature des choses et que la moindre colline ferait douter de 

(1) Notice sur M. Necker, par M"" de Staël, passim. 



AU COUCHANT DE LA MONARCHIE. 337 

la rondeur de la terre. » Moins profond penseur que Turgot, 
Necker est donc un meilleur politique. Il possède mieux le ma- 
niement des âmes, la pratique des affaires, l'habitude de ré- 
soudre les mille petites difficultés qui journellement se dressent 
à rencontre des grands problèmes, le sentiment de la mesure, 
même dans ce qui est juste et bon. 

Sans doute, pour ces raisons diverses, eût-il été à désirer 
que le ministère de Necker eût précédé lavènement de Turgot. 
La souple habileté du premier aurait déblayé le terrain, facilité 
d'avance la réalisation des hautes conceptions du second, et le 
rétablissement de l'ordre financier eût sans doute rendu moins 
ardue l'exécution^des réformes sociales. Mais le Destin qui mène 
les événemens se soucie peu de la logique et, sourd aux raison- 
nemens des hommes, il poursuit hautainement sa marche impi- 
toyable. 

VII 

En Jace d'une personnalité aussi marquée, aussi originale 
que celle dont je viens de tracer l'esquisse, la physionomie un 
peu pâle de l'honnête Taboureau ne pouvait guère que s'effacer 
et bientôt disparaître. Il advint, en effet, ce quon pouvait pré- 
voir sans être grand prophète, ce que le comte de Lauraguais 
avait prédit du premier jour, en ces termes humoristiques : 
« Je yous remercie de l'avis que vous me donnez du mariage 
de M. Taboureau avec M. Necker. Je connais ce dernier pour 
mauvais coucheur, et je crois qu'ils ne tarderont pas à faire lit 
à part. » 

Ce furent d'abord, dans le département du contrôle général, 
entre les deux services arbitrairement disjoints, de petits con- 
flits de détail, constamment renouvelés, mettant les vanités, les 
ambitions aux prises, puis ensuite des froissemens plus person- 
nels et plus intimes. Les femmes mêmes s'en mêlèrent, l'amour- 
propre assez chatouilleux de M"* Taboureau ayant peine à souf- 
frir l'évidente supériorité, physique, mondaine, intellectuelle, 
de l'épouse de Necker et l'éclat du salon tenu par sa rivale. 
Envenimée par ces discussions, surgit bientôt une querelle plus 
sérieuse. Les six « intendans des finances, » auxquels l'inamo- 
vibilité de leur charge conférait, d'après les usages, une large 
indépendance, firent mille difficultés pour travailler avec Necker 

TOME VII. — 1912. '-2 



338 REVUE DES DEUX MONDES. 

et prétendirent enfin n'avoir affaire qu'à leur supérieur immé- 
diat, le contrôleur général Taboureau. Las d'une lutte éner- 
vante, le directeur général du Trésor se décidait alors à provo- 
quer la suppression d'un rouage plus encombrant qu'utile et 
arrachait au Roi cette mesure radicale. Sur quoi, fureur des 
intendans, réclamations auprès de Taboureau, protestations de 
ce dernier, débat ouvert entre les deux grands chefs de la 
finance publique, qui l'un et l'autre, au même moment, offrent 
leur démission au Roi. 

« M. Taboureau, lit-on dans une lettre datée du 26 juin 1777, 
qui avait dimanche dernier renvoyé son portefeuille, a récidivé 
ce matin dimanche Sa famille a exigé qu'il renonçât à jouer 
un rôle peu honorable et trop subordonné (1). » Un gazetier 
écrit, le même jour, en style plus familier : « M. Taboureau, 
cul-de-jatte dans son ministère, ne pouvant remuer pied ni 
patte, puisqu'il n'avait point la destination de l'argent, s'est enfin 
lassé de son rôle absolument passif (2). » Necker, de son côté, 
allait trouver Maurepas, lui dépeignait en paroles éloquentes la 
position périlleuse du Trésor, lui expliquait la nécessité impé- 
rieuse, pour celui qui serait chargé de remédier à tant de maux, 
d'être sûr de tous ceux qui le seconderaient dans sa tâche, 
affirmait qu'il se retirerait, si on ne le laissait « maître de sa 
partie (3). » 

Le choix du Roi était fait à l'avance. Taboureau, pris au mot, 
obtenait sur l'heure sa retraite, dont adoucissait l'amertume 
l'octroi d'une assez grosse pension sur la cassette royale; Necker, 
par ce départ, devenait l'unique chef du département des 
finances, sans néanmoins, pour cause de religion, être admis 
au Conseil, ni porter le titre officiel de contrôleur général. 
Voici le texte du brevet qui fut signé par Louis XVI, à Ver- 
sailles, le 29 juin 1777 : « Le Roi, ne jugeant pas convenable 
de nommer à la place de contrôleur général de ses finances, 
vacante par la démission du sieur Taboureau des Réaux, croyant 
cependant nécessaire de réunir entre les mains d'une seule per- 
sonne les fonctions relatives à l'administration des Finances, et 
voulant donner au sieur Necker une preuve de la satisfaction 

(1) Correspondance secrète, publiée par M. de Lescure. 

(2) L'Espion anglais, t. IV. 
43) Ibid. 



AU COUCHANT DE LA MONARCFIIE. 339 

qu'il a de ses services, l'a nommé et nomme pour exercer 
immédiatement sous ses ordres la place de directeur général 
de ses finances (1). » 

Le matin du même jour, Taboureau écrivait à sa sœur, 
M""^ de Riancey : « Je sais qu'à quatre heures le Roi acceptera 
ma retraite, que je lui offris il y a huit jours. Je n'irai au con- 
trôle qu incognito, pour y prendre mes papiers. Je m'établis à 
Passy. » Et en effet, dès le lendemain lundi, Necker transpor- 
tait ses pénates à l'hôtel du Contrôle, situé rue Neuve-des- 
Petits-Ghamps. Après sept mois de stage et d'autorité mitigée, 
il avait enfin les mains libres. On allait le juger à l'œuvre.. 

Une année tout entière avait été perdue depuis le renvoi de 
Turgot. La France entrait maintenant dans la seconde période 
de rimmense entreprise, du succès de laquelle allait dépendre 
le salut de la monarchie séculaire. Elle y entrait avec moins 
d'espérance sans doute, moins d'enthousiasme, moins d'élan 
que trois années auparavant, à l'aube du nouveau règne, mais 
avec plus de réflexion, avec le calme et le sérieux qui naissent 
de l'expérience acquise, du souvenir d'un récent mécompte, 
avec une sorte de bonne volonté tempérée de mélancolie. Bon 
nombre de contemporains semblent avoir dès lors compris que, 
suivant l'expression célèbre, il n'était « plus une seule faute à 
commettre, » qu'une déception nouvelle conduirait immanqua- 
blement aux abîmes redoutés. 

Ségur. 

(1) Le Salon de iM"" Necker, par le comte d'Haussonville, t. II. 



LE MIRACLE HELLÉNIQUE 



I 

L'APOLLON DE DELPHES ET LA PYTHONISSE 



I. — LE NCEUD GORDIEN 

Le rôle de la Grèce dans l'évolution humaine se résume en 
l'idée maîtresse quelle a fait reluire sur le monde. Cette idée 
peut se formuler ainsi : V œuvre hellénique fut la plus parfaite 
réalisation du Divin dans l" Humain sous la forme du Beau. 
A travers elle, nous contemplons l'incarnation puissante de 
cette beauté divine et son expression harmonique dans la civi- 
lisation comme dans l'art. Nous vivons encore des débris de 
cette œuvre et des reflets de cette idée, mais en connaissons- 
nous l'origine et toute la signification historique? En d'autres 
termes, savons-nous rattacher d'un lien organique cette révéla- 
tion à celles qui la précédèrent et à celle qui la suivit ? A cet 
égard, la Grèce a une situation unique et un rôle capital. Elle 
marque la transition entre l'ancien cycle des religions poly- 
théistes et le christianisme. C'est le nœud gordien où s'enrou- 
lent tous les fils secrets qui courent de l'Asie à l'Europe, de 
l'Orienta l'Occident. Avons-nous débrouillé cette quenouille? 
Avons-nous seulement pénétré jusqu'au fond du sanctuaire? 
Malgré nos fouilles et nos découvertes, nous sommes trop 
loin de ce monde et de ses radieux mystères. Hélas ! le charme 
est rompu, le sourire des dieux épandu sur le monde comme 
une aurore pourprée s'est évanoui. Jamais depuis, aucun 
peuple ne l'a revu, jamais les hommes n'ont retrouvé ce mer- 
veilleux équilibre entre l'âme et le corps, cette exquise péné- 



LE MIRACLE HELLÉNIQUE. 3 H 

tration de l'esprit et de la matière, qui donnait des ailes aux 
athlètes d'Olympic comme à la parole de Platon. Aujourd'hui, 
les ombres sévères de l'ascétisme chrétien, le formidable écha- 
faudage d'une civilisation fondée sur le machinisme et les 
constructions laborieuses d'une science matérialiste s'entassent 
et se dressent, comme d'infranchissables chaînes de montagnes, 
entre nous et la lumineuse Arcadie vers qui se tend un si nos- 
talgique désir. Deux mille ans d'histoire nous cachent la 
Grèce sacrée, et nous avons perdu le secret de son ivresse 
divine, trempée de sagesse et de volupté subtile. D'autre part, 
nous sommes forcés de reconnaître qu'elle est toujours la moitié 
de nous-mêmes, puisque nous lui devons nos arts, nos philo- 
sophies et même nos sciences. Cela fait que le génie grec nous 
apparaît de plus en plus comme un prodige inexpliqué. Nous 
pouvons donc parler d'un miracle hellénique au même titre que 
d'un miracle chrétien, et rien ne symbolise mieux sa merveille 
à nos yeux que le mythe de Prométhée, l'audacieux voleur de 
la foudre, qui, en dérobant le feu du ciel pour l'apporter aux 
hommes, leur donna les arts, la science et la liberté. 

Jusqu'à ce jour, les historiens ont cherché l'explication du 
miracle hellénique dans le pays et dans la race des Hellènes. 
Ces deux facteurs en furent certes les conditions indispen- 
sables. Si l'Europe semble une ramification de l'Asie, la Grèce, 
terminée par le Péloponnèse et entourée de ses îles, semble la 
branche la plus délicate et le bouquet fleuri de l'Europe. Golfes 
et caps, vallées ombreuses et sommets nus, toutes les figures 
de la montagne et de la mer s'y profilent et s'y emboîtent dans 
une harmonie savante, avec une sobriété pleine de richesse. On 
dirait les cimes abruptes et neigeuses de la Thessalie sculptées 
par les Titans. N'ont-elles pas été taillées pour être le trône 
des Olympiens, et les grottes tapissées de lierre du Cithéron 
pour recouvrir les amours des dieux épris des femmes de la 
terre, et les bois de myrte et les sources de l'Arcadie pour 
abriter les dryades et les nymphes? Les plaines de l'Élide, 
d'Argos et de l'Attique n'attendaient-elles pas le galop des Cen- 
taures et les combats héroïques? Les Cyclades, semées sur la 
mer violette comme des coquilles de nacre ou des fleurs rosées 
avec leurs franges d'écume, n'appelaient-elles pas les rondes des 
Néréides? Le rocher de l'Acropole ne réclame-t-il pas tout seul 
le Parthénon avec la Vierge d'airain dont brille de si loin le 



342 REVUE DES DEUX MONDES. 

casque et l'aigrette? Enfin, le sombre entonnoir de Delphes, 
dominé par les cimes blanches du Parnasse, ce « nombril de la 
terre, >> ne semble- t-il pas le lieu prédestiné au trépied de la 
Pythonisse, qui frémit aux voix de l'abîme et aux souffles du 
ciel? Voilà sans doute des cadres merveilleux, mais le berceau, 
si beau soit-il, ne fait pas encore l'enfant. 

Les peuples divers, qui se sont rencontrés, croisés et fondus 
avec les vieux Pélasges dans l'Hellade, Thraces, Etoliens» 
Achéens, Lydiens, Eoliens, suffisent-ils pour résoudre, avec la 
beauté du sol, l'énigme de la religion et de la poésie grecques? 
A leur tête, j'aperçois les deux types qui synthétisent les qua- 
lités de toute la race, les Ioniens et les Doriens. Les Ioniens, 
venus d'Asie, sont ceux que les Indous appelaient les Yavanas, 
c'est-à-dire ceux qui adorent lona, la faculté féminine de la 
divinité et les puissances réceptives de la nature féconde. Ces 
peuples préféraient donc aux Dieux mâles les déesses, Cybèle 
la Terre-mère, la voluptueuse Astarté et la changeante Hécate. 
Ils représentent le côté féminin de l'âme grecque, la grâce, 
l'esprit délié, la versatilité avec une certaine mollesse, mais 
aussi la passion, le génie orgiastique et l'enthousiasme. Ces 
Ioniens se trouvèrent face à face, dans l'Hellade, avec les 
Doriens, race guerrière et rude, venue du Nord, des froides 
plaines de la Scythie, à travers les monts chevelus de la Thrace. 
C'étaient des barbares; leurs corps vigoureux avaient trempé dans 
les eaux glacées du Strymon, mais ils portaient dans leur cœur 
intrépide et dans leurs cheveux roux les rayons de cet Apollon 
hyperboréen, dont on conservait le souvenir à Délos comme à 
Delphes. Ils incarnent l'élément mâle du génie grec. Leurs Dieux 
sont ceux du ciel, Vulcain, Zeus, Apollon ; le feu, la foudre et 
la lumière. Leurs héros s'appellent Héraklès, le tueur de mons- 
tres, et les Dioscures, Castor et Pollux, dompteurs de chevaux. 
La lutte entre les Ioniens et les Doriens, qui s'exacerbe 
dans la rivalité d'Athènes et de Sparte et dans la désastreuse 
guerre du Péloponnèse, fait le fond même de l'histoire grecque 
et remplit toute sa durée de ses fastes sanglans. Mais suffît-elle 
pour expliquer la religion et la poésie de la Grèce ? D'où vient 
que celles-ci apparaissent dès l'abord comme un édifice harmo- 
nieux que la fantaisie et les licences des poètes n'ont point 
ébranlé? D'où vient l'unité du panthéon grec et sa splendide 
hiérarchie, rythmée comme le pas des Muses et comme le vol 



LE MIRACLE HELLÉNIQUE. 343 

d'Iris entre le ciel et la terre? Notez que cette hiérarchie se 
montre identique, dès le début, chez l'Ionien Homère et chez le 
Dorien Hésiode. De quelle autorité émane le tribunal des 
Amphictyons, siégeant à Delphes, qui donne une sanction à 
l'unité nationale au-dessus des dissensions intestines? Qui enfin 
a donné, dès les temps préhistoriques, la suprématie au mâle 
génie des Doriens sur la puissance passionnelle et orgiastique 
des Ioniens, sans la déflorer et l'écraser, mais en préparant au 
contraire son plus bel épanouissement par une culture savante? 

Les poètes grecs racontent que Jupiter, énamouré de la 
belle Europe, se changea en un superbe taureau et l'enleva sur 
son dos pour la transporter des molles rives de l'Asie dans l'île 
sauvage de la Crète à travers les flots azurés. Image suggestive 
des émigrations ioniennes et des innombrables enlèvemens de 
femmes de ces temps rudes et joyeux. Mais, pour suivre le 
mythe en son délicieux symbolisme, par quel charme Jupiter, 
ayant revêtu, dans une caverne du mont Ida, sa forme hu- 
maine à travers laquelle fulgurait le Dieu, par quel éclair de 
ses prunelles, par quelles caresses de feu métamorphosa-t-il la 
vierge naïve en la femme puissante, qui devait déployer tour à 
tour la séduction d'Aphrodite, l'impétuosité de Pallas et la 
gravité de Melpomène ? Cette Grèce-là ne nous retient pas 
seulement par son sourire, elle nous enchaîne et nous défie par 
la flamme profonde de son regard. D'où lui viennent cette force 
et cette magie? Voilà l'énigme, voilà le problème. 

Le sol et la race suffiraient à la rigueur pour nous expliquer 
la Grèce légère, spirituelle, rieuse et fine, que Taine et Renan 
nous peignent si bien, mais oii l'on ne sent ni la passion de 
rionie, ni la grandeur dorienne (1). Elle est charmante cette 
Grèce de marins et de bergers, de pirates aimables et de délicats 
artistes. Elle joue supérieurement avec la vie, les idées et les 
Dieux. Elle les savoure en s'en moquant un peu. Elle nous fait 
comprendre Théocrite, Aristophane, l'Anthologie et Lucien, les 
rhéteurs, les sophistes, la démagogie d'Athènes et la politique 
féroce de Sparte. Mais, à côté de cette Grèce profane et enjouée, 
il y en a une autre plus sérieuse et plus émue. C'est celle 
d'Homère et d'Hésiode, de Pindare et des grands lyriques, de 
Phidias et de Praxitèle, d'Eschyle et de Sophocle, d'Empédocle, 

[l) Voyez l'étude de Renan sur les Religions de l'antiquité dans ses Essais 
d'Histoire religieuse et la Philosophie de l'art en Grèce, par Taine. 



344 REVUE DES DEUX MONDES. 

d'Heraclite, de Pythagore et de Platon. Or l'âme grecque ma- 
nifestée en ces grandes individualités ne s'explique ni par le 
sol, ni par la race, ni par le moment, mais par les inspirations 
surhumaines qui vinrent la soulever. La Grèce décadente, 
qu'on nous donne trop souvent pour la vraie, n'est que celle des 
derniers temps, surface et poussière de son génie en décompo- 
sition. Gomme tous les grands peuples, la Grèce eut dans sa 
période préhistorique une révélation religieuse adaptée à sa 
nature et à sa mission, révélation qui a laissé sa trace dans sa 
légende et dans ses institutions, source de lumière et de vie 
qui alimente ses chefs-d'œuvre et ne tarit qu'après les avoir 
enfantés. En un mot, derrière la Grèce quon voit, il y a une 
Grèce quon ne voit pas. Seule celle-ci explique la première, 
car ce fut elle qui la créa et l'organisa. Son secret se dérobe à 
nous dans ses Mystères, que défendaient le serment du silence 
et la peine de mort édictée par l'Aréopage contre ceux qui le 
violaient. Cependant les fragmens orphiques, les allusions de 
Platon, les traités de Plularque (1), les indiscrétions des philo- 
sophes d'Alexandrie, les polémiques des Pères de l'Eglise, la 
topographie des ruines d'Eleusis et leurs inscriptions caracté- 
ristiques nous permettent de nous faire une idée de l'essence et 
de la symbolique de cette religion secrète (2). 

Entrons donc hardiment dans la pénombre des deux sanc- 
tuaires les plus vénérés de la Grèce, à Delphes et à Eleusis. Là 
nous apparaîtront deux divinités qui furent les deux pôles 
opposés de l'âme grecque et qui nous en donnent la clef, 
Apollon et Dionysos. 

Apollon, le Dieu Dorien par excellence, inspirateur de la 
sagesse et de la divination, maître de l'individualité consciente 
et disciplinée, est le verbe solaire de Zeus conçu comme le 

(1) Spécialement les quatre traités sur Isis et Osiris, Sur le E] du temple de 
Delphes, Sur ce que la Pythie ne vend plus maintenant ses oracles en vers, sur Ze* 
Sanctuaires dont les oracles ont cessé. 

(2) La meilleure description des Mystères d'Eleusis, j'entends non de l'initia- 
tion personnelle donnée aux élèves des Eumolpides mais des fêtes célébrées 
annuellement au sanctuaire, se trouve dans la Symbolique deKreuzer, traduite et 
augmentée par Guigniaut sous ce titre les Religions de l'antiquité. — Voyez 
aussi le très remarquable travail de M. Foucart : Recherches sur forigine et la 
nature des Mystères d'Eleusis, Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles- 
Lettres, XXXV, 2'" partie, publié à part chez Klincksieck, 1893, et l'exccllenle étude 
sur les Fouilles d'Eleusis, par M. Ch. Diehl dans ses E.vcursiotis archéoloyiques. 
— On trouve de vivantes descriptions de Delphes et d'Eleusis dans le récent et 
gracieux livre de M. André -Beaunier, le Sourire d'Alhéna. 



LE MIRACLE HELLÉNIQUE. 345 

Dieu éternel et infini et par lui le révélateur des xVrchétypes des 
choses. Quand Apollon parle, par la lumière ou le son, par l'arc 
ou la lyre, par la poésie ou la musique, il est la manifestation 
directe de son père, le langage de l'Esprit pur aux esprits. Mes- 
sager brillant de l'insondable azur et de la lumière incréée qui 
sommeille dans la nuit primordiale, salutaire à qui l'invoque, 
redoutable à qui le nie, impénétrable aux hommes, il plane au- 
dessus du temps et de l'espace dans une splendeur immaculée. 

Dionysos est l'autre verbe de Zeus, mais combien différent 
du premier, ce fils de la foudre et de Sémélé ! Nous trouvons en 
lui la manifestation du même Dieu à travers le monde visible, 
sa descente dans la matière, sa circulation dans la nature ter- 
restre, végétale, animale et humaine, où il se disperse et se 
morcelle à l'infini. Dieu de sacrifice et de volupté, de mort et 
de renaissance, d'incarnation et de désincarnation. Par sa dis- 
persion et son immersion dans les âmes du Grand-Tout, il 
déborde à la fois de joie et de douleur, il verse à fiols l'ivresse, 
la souffrance et l'enthousiasme. Il est terrible et doux, néfaste 
et sublime. Car s'il est fécond en créations, il l'est aussi en méta- 
morphoses, en soubresauts et en volte-face, et ce môme désirsans 
frein, qui l'a plongé dans l'épaisseur de l'abîme, peut le faire re- 
bondir d'an prodigieux élan au pur éther de Zeus, où des soleils 
lointains luisent seuls à travers les archétypes des mondes. 

Pour tout dire en un mot, Apollon est le Dieu statique de la 
Révélation <èi Dionysos le Dieu dynamique de l'Évolution. heurs 
rencontres, leurs conflits et leurs al I lances temporaires constituent 
l'histoire même de l'àme grecque, au point de vue ésotérique. 

Cette histoire a trois étapes : l'orphisme primitif, les mys- 
tères d'Eleusis et la tragédie d'Athènes. Ces trois points lumi- 
neux nous montrent chaque fois une victoire du principe apol- 
linien sur le principe dionysiaque, suivie d'une réconciliation 
entre les deux adversaires. Livré à lui seul, Dionysos déchaîne 
les passions ou se perd dans l'infini, mais sous la discipline 
d'Apollon il déploie des charmes et des puissances merveil- 
leuses. La Grèce marque donc ce moment unique de l'histoire, 
où les forces cosmiques, en lutte inégale chez les autres peuples, 
parvinrent à un équilibre parfait et à une sorte de fusion har- 
monieuse. Le pacte d'Apollon et de Dionysos est le chef-d'œuvre 
de la religion hellénique et le secret de la Grèce sacrée (1). 

(1) C'est ici le lieu de rendre justice à celui qui a découvert la signification 



346 REVUE DES DEUX MONDES. 

Ainsi nous apparaît, tordu et enchevêtré en un écheveau 
inextricable, par les puissances les plus mystérieuses de luni- 
vers, le nœud gordien du génie grec. Que n'ai-je l'épée 
d'Alexandre pour le trancher! J'essayerai du moins d'en dé- 
nouer quelques fils. Par la Grèce qu'on voit, tâchons de péné- 
trer dans celle qu'on ne voit pas. Après un coup d'oeil à- la 
façade polychrome du temple, resplendissante de statues et de 
trophées, nous entrerons dans le sanctuaire. Là peut-être ver- 
rons-nous à l'œuvre les puissances ordonnatrices des merve-illes 
que nous admirons du dehors. 

n. LA GRÈCE qu'on VOIT. l'aPOLLON DE DELPHES 

Du temps des vieux Pelages, Zeus-Jupiter régnait seul sur 
quelques sommets de la Thrace et de la Thessalie, où il possé- 
dait un sanctuaire à Dodone. Il en avait d'autres en Arcadie et 
en Crète, aux flancs du mont Ida. C'était un Dieu sublime, 
mais inaccessible et redoutable. Il avait pour ministres des 

transcendante d'Apollon et de Dionysos pour l'esthétique grecque. La Grèce elle- 
même, qui l'a si puissamment illustrée dans ses mythes et réalisée dans ses Mys- 
tères, ne l'a pas exprimée par la bouche de ses philosophes. Peut-être ne l'a-t-elle 
pas formulée parce qu'elle l'a trop vécue. Quant aux modernes, personne ne s'en 
est douté. Seul Nietzsche l'a devinée dans son génial essai : l'EnfnnteynenL de 
la tragédie par le génie de la musique {Die Geburt der Tragœdie ans dem Geisle 
der Musik). Ayant remarqué dans toute la littérature grecque l'antagonisme 
radical entre l'élément apollinien et VélémeiU dionysiaque, il caractérise le pre- 
mier comme le phénomène du rêve et le second comme celui de V ivresse. Le rêve 
amène les belles visions; l'ivresse produit une sorte de fusion de l'âme avec 
l'âme des êtres et des élémens. Pour cette raison, Nietzsche nomme Apollon le 
principe de l'individualion, de la noble individualité humaine, et Dionysos le prin- 
cipe de l'identification avec la nature, du retour au Grand Tout. De cette vue pro- 
fonde, il tire des déductions neuves et frappantes, d'abord sur le contraste entre 
la sérénité contemplative des rhapsodes épiques et la passion tumultueuse des 
lyriques grecs, ensuite sur la nature primitive du dithyrambe et sur l'origine de la 
tragédie, où les deux principes se fondent en se synthétisant. En somme, 
Nietzsche a parfaitement caractérisé les efî'ets psycho-phgsiologiques de la force 
apollinienne et de la force dionysiaque et montré leurs contre-coups dans l'art 
grec. Mais sa mentalité et sa philosophie ne lui permettaient pas de remonter 
aux puissances cosmiques dont le rêve apollinien et l'enthousiasme dionysiaque 
ne sont que des actions réllexes. Nadmetiant pas l'existence d'un monde spiri- 
tuel au-dessus du monde physique, la vision apollinienne des Archétypes ne pou- 
vait être pour lui qu'une hallucination poétique et l'extase dionysiaque qu'un 
retour au néant ou à l'inconscience des élémens. Sur sa rétine irritée par la 
philosophie de schopenhauer, la lumière d'Apollon et la flamme de Dionysos se 
changèrent en la tache noire du pessimisme. Gela ne rend sa découverte que plus 
remarquable. 11 fallait une intuition d'une acuité singulière pour parvenir jus- 
qu'au seuil des Mystères et soulever un coin de leur voile, sans la tradition éso- 
térique et sans l'illumination complète. 



LE MIRACLE HELLÉiMQUE. 347 

prêtres-rois, vivant sur des hauteurs fortifiées. Ces anaktes 
s imposaient par la force et la terreur, au nom du vainqueur 
des Titans, fils d'Ouranos et de la Nuit saturnienne. On obéis- 
sait à ses oracles sans les comprendre. On l'invoquait la. nuit 
dans les yeux innombrables du firmament, on se courbait sous 
sa foudre roulante, on l'écoutait gronder dans le frisson des 
chênes. Par les décrets de ses prêtres-rois, il réglait impérieu- 
sement les destinées des peuples, groupés pour la défense de 
leurs troupeaux autour de murs cyclopéens. Mais ce Dieu 
ouranien et cosmogonique s'intéressait à peine à la race misé- 
rable des mortels, il les tolérait plutôt qu'il ne les aimait. Sa 
puissance protège les foyers, les pactes, les sermens. Mais lui, 
qu'est-il, l'Inaccessible? Qui le verra jamais? 

Ce fut une véritable révolution quand les Doriens, vêtus de 
peaux de bêtes, armés de grands arcs et de longues flèches, 
suivis de leurs femmes rousses, sortes de druidesses qui invo- 
quaient Hélios à grands cris, dans un délire sacré, avant les 
combats, descendirent dans THellade. Le Dieu solaire qu'ils 
apportaient dans leurs yeux d'azur flamboyant, dans leurs car- 
quois et leurs hymnes, n'était pas un Dieu lointain, mais un 
Dieu partout présent. Le soleil n'était que son signe extérieur, 
son char céleste. Ce fils de Zeus parlait directement au cœur 
des hommes. Il parlait un nouveau langage, par les armes, par 
la lyre et le chant. Bientôt une immense vibration traversa 
l'àme hellénique, frisso-n de lumière et de mélodie. Que Jupiter 
tonne sur les sommets, Apollon so révèle dans les beaux corps 
nus et les hymnes de joie. On eût dit alors que le rythme des 
astres se communiquait aux membres humains, au nombre de 
la parole, aux cordes de la lyre, aux phalanges guerrières, aux 
théories des vierges, pour se cristalliser aux colonnes naissantes 
et aux architraves des temples. Le verbe solaire d'Apollon allait 
créer l'homme harmonique et la cité. Ce fut son premier miracle. 

De tout cela on trouve l'écho dans l'hymne homérique à 
Apollon (l). Le génie grec anthropomorphise et, localise ses 
Dieux, mais on surprend dans sa poésie l'écho de lointains 
événeinens cosmiques. 

« C'est par toi, ô Phoïbos, dit le rhapsode, que les chants 

(1) Les prêtresses hyperboréennes de Délos, les Vierges Déliades, dont parle 
déjà l'hymne tiomérique et dont M. Homolle a trouvé les tombeaux à Délos, en 
lurent une suite. 



348 REVUE DES DEUX MONDES. 

sont inspirés, soit sur la terre ferme qui nourrit les génisses, 
soit dans les îles. Les hauts rochers te chantent, et les 
sommets des montagnes, et les fleuves qui roulent à la mer, 
et les promontoires qui avancent sur la mer et les ports. » 
Ainsi la terre elle-même chante un hymne au Dieu, avec sa 
faune et sa flore, réponse vivante aux rayons qui l'embrassent. 
Le rhapsode célèbre ensuite la naissance d'Apollon. L'événe- 
ment capital de notre système planétaire, l'éclosion du soleil 
dans la nuit saturnienne, que les richis de l'Inde apercevaient 
sous son aspect cosmogonique réel, en vastes cercles d'ombre 
et de lumière, prend dans l'imagination grecque la forme d'un 
conte gracieux, où perce un symbolisme profond. C'est la pen- 
sée dorienne traduite par un rhapsode ionien. Léto, à genoux 
devant le palmier de Délos qu'elle embrasse, a enfanté le Dieu. 
« Toutes les Déesses hurlèrent de joie... Et sa mère ne lui 
donna point la mamelle à Apollon à l'épée d'or, mais Thémis 
(la Justice) lui off"rit de ses mains immortelles le nectar et 
l'ambroisie désirable, et Léto se réjouit parce qu'elle avait 
enfanté un fils, puissant archer. Phoïbos, après avoir bu le 
nectar, ne put se contenir, il rompit tous ses liens. Il dit aux 
Immortelles : — Qu'on me donne la kithare amie et l'arc recourbé 
et je révélerai aux hommes les véritables desseins de Zeus. 
Ayant ainsi parlé, l'Archer Phoïbos aux longs cheveux des- 
cendit sur la terre aux larges chemins et toutes les Immortelles 
étaient stupéfaites, et Délos se couvrit tout entière d'or et elle 
fleurit comme le faîte d'une montagne sous les fleurs de la 
forêt. » L'auteur de l'hymne peint ensuite les eff'ets prestigieux 
du culte d'Apollon à Délos. « Si quelqu'un survenait tandis que 
les Ioniens sont ainsi rassemblés par toi, il croirait que ce sont 
autant d'Immortels à l'abri de la vieillesse. Et il admirerait 
leur grâce à tous, et il serait charmé, en son âme, de contem- 
pler les hommes et les femmes aux belles ceintures et leurs 
nefs rapides et leurs nombreuses richesses, et par -dessus tout, 
un grand prodige dont la louange ne cessera jamais, les vierges 
Déliades, servantes de l'Archer Apollon. Elles louent d'abord 
Apollon, puis Léto et Artémis joyeuse de ses flèches. Puis elles 
se souviennent des hommes et des femmes antiques, et, cbantaut 
unhymne, elleschantent la race des hommes. Elles savent imiter 
les voix et les rythmes de tous les peuples et on dirait entendre 
une seule voix, tant elles accordent parfaitement leur chant. » 



LE aiIRACLE HELLÉNIQUE. 349 

Ne voit-on pas dans ce tableau l'éclosion de la religion nouvelle? 
Aux sons de la musique apoUinienne, les nefs arrivent de 
toutes parts vers l'île sacrée. Hommes et femmes montent par 
groupes au temple, au son des lyres. Et l'on sent ce que cette 
architecture humaine a de chaste et de grave. C'est l'empreinte 
d'Apollon sur la race ionienne. Sous ses pas, les cités grecques 
s'ordonnent en rythmes de beauté. Bien des siècles plus tard, 
lorsque, après la victoire de Platées, les Grecs élevèrent dans 
cette ville un autel à Jupiter Libérateur, ils voulurent que le 
premier feu y fût apporté du sanctuaire de Delphes qui n'avait 
pas été souillé par la présence des barbares. Un jeune homme, 
Euchidas, s'offrit pour faire ce parcours de plus de vingt lieues 
sans laisser le feu s'éteindre. Lorsqu'il l'apporta, pareil au 
coureur de Marathon, il tomba mort. Ce fut l'hommage de la 
jeunesse virile à son Dieu. 

Si Apollon préside à l'organisation de la cité, sa plus sub- 
tile et sa plus noble influence se manifeste dans l'inspiration 
poétique. De cette vague d'inspiration que le verbe solaire roule 
de l'Hellade à llonie, et qui reflue de l'ionie à l'Hellade en 
innombrables rhapsodies, sont sorties V Iliade et V Odyssée, 
l'épopée et la théogonie, Homère comme Hésiode, les cycles 
variés de la légende héroïque et de la mythologie, qui s'entre- 
croisent en grands cercles sans se confondre comme les rides 
d'une eau limpide. Quel est le caractère primitif et la nature de 
cette inspiration? Lucrèce a dit quelque part que les hommes 
aperçurent d'abord les formes sublimes des dieux pendant leur 
sommeil. Le début de la théogonie d'Hésiode confirme cette 
hypothèse. C'est près de la fontaine violette de l'Hippokrène, 
à l'ombre épaisse des grands chênes qu'Hésiode a sa vision des 
Muses. Dans son rêve, il les voit descendre du neigeux Olympos 
avec leurs pieds légers. <( Se précipitant enveloppées d'un air 
épais, elles vont dans la nuit, élevant leur belle voix et louant 
Zeus tempétueux et la vénérable Hère, l'Argienne, qui marche 
avec des sandales dorées, et la fille de Zeus tempétueux, Athènè 
aux yeux clairs et Phoïbos, Apollon et Artémis joyeuse de ses 
flèches. — Pasteurs qui dormez en plein air, crient-elles, race 
vile, qui n'êtes que des ventres, nous savons dire des mensonges 
nombreux semblables aux choses vraies, mais nous savons aussi, 
quand il nous plaît, dire la vérité. » Ainsi parlèrent les filles 
véridiques du grand Zeus, et elles me donnèrent un sceptre, un 



350 REVUE DES DEUX MONDES. 

rameau vert, laurier admirable à cueillir; et elles m'inspirèrent 
une voix divine, afin que je pusse dire les choses passées et 
futures. » S'éveillant de ce rêve, Hésiode a compris sa mis- 
sion. Il s'écrie : « Pourquoi rester autour du chêne et du 
rocher? » Le pâtre est devenu poète. 

Voilà la vision apollinienne dans son ingénuité et son 
authenticité primitive. Libre à la critique moderne de n'y voir 
qu'une froide allégorie ou un jeu de l'imagination surexcitée. 
La science de l'Esprit, dégagée de toute superstition scolastique 
ou populaire, y voit un reste de l'antique voyance, une inspi- 
ration supérieure qui s'adapte à l'esprit du voyant. Comme 
Homère, Hésiode appelle les Muses les filles de Mnémosynè, mot 
qu'il faudrait traduire par Sagesse de la Mémoire. Mnémosynè 
représente en réalité cette mémoire universelle de la nature, 
cette lumière astrale, élément subtil, éthéré, où flottent les 
images du passé. Les neuf Muses d'Hésiode apparaissent comme 
les messagères intelligentes de cette lumière, douces éveilleuses 
des plus hautes facultés humaines, semeuses subtiles des 
sciences et des arts dans les cerveaux humains. Il va sans dire 
que l'imagination libre des poètes, à commencer par celle 
d'Homère, a fortement travaillé sur ces données primitives. 
Mais, dans l'ensemble et par ses motifs essentiels, la source de 
la mythologie et de l'épopée grecque est bien cette vision 
astrale que les Grecs appelaient la lumière d'Apollon. 

Mais Apollon ne se montre pas seulement régulateur de la 
cité, modèle des beaux éplièbes, inspirateur de la poésie. Il est 
encore le dieu de la divination et de la sagesse. Ces deux der- 
niers attributs font de lui le dieu pan-hellénique par excel- 
lence, le chef spirituel du tribunal des Amphictyons, l'arbitre 
suprême des peuples grecs. Par ces fonctions, il intervient 
dans la destinée des individus et des nations. C'était son rôle 
le plus visible, le plus important. Par là, il se montrait présent 
et actif dans tout le monde antique. Car beaucoup d'étrangers, 
les tyrans de Sicile et de Lydie, et jusqu'aux pharaons d'Egypte 
venaient le consulter. Mais il ne rendait ses oracles que par 
ses prêtres et ses prêtresses dans son sanctuaire. Athènes était 
le cerveau de la Grèce, mais on ne trouvait qu'à Delphes son 
cœur palpitant. Allons donc à Delphes. 

Que nous voilà loin de la ville de Pallas, dont la citadelle 
domine librement la plaine de l'Attique, entre le sourire loin- 



LE MIRACLE HELLÉNIQUE. 3uf. 

tain de la mer et les pentes parfumées de l'Hymette. Delphes 
est un site grandiose et tragique. Dans la sombre gorge de la 
Phocide, au fond d'un gouffre de rochers à pic, la montagne 
d'Apollon se blottit contre la muraille verticale du Parnasse, 
comme un aigle effrayé par la foudre. De loin, elle paraît pe- 
tite, à cause des colosses qui l'entourent; de plus près, elle 
grandit peu à peu. A côté d'elle, entre le Parnasse et le mont 
Kirphis, le torrent du Pleistos sort d'une sinistre anfractuosité 
et gronde sous un chaos de rochers. Nul horizon; un sol fié- 
vreux, crevassé, et partout la menace de cimes surplombantes, 
d'où les tremblemens de terre font rouler des blocs énormes. 
Par ces sommets lancés au ciel, comme par ces profonds abîmes, 
la terre témoigne ici de sa puissance volcanique de création et 
de destruction. Pourquoi le Dieu de la lumière avait-il choisi 
pour séjour cet endroit terrible? Comme les voyageurs mo- 
dernes, les pèlerins antiques, venant en longues théories par la 
plaine de Krissa, souffraient de cette sensation oppressante. 
Mais elle s'adoucissait, elle s'éclairait de fières images et de 
sentimens nobles à mesure qu'ils approchaient du but. Le 
lointain étincelle ment des marbres et des bronzes leur donnait 
un premier éblouisse ment. Ils traversaient le faubourg de Mar- 
maria, ombragé d'oliviers et de frênes, et montaient la Voie 
Sacrée, Là ils saluaient le monument de Marathon avec ses 
combattans d'airain et les héros éponymes d'Athènes, et, en 
face de lui, le monument des Spartiates, en mémoire de la vic- 
toire d'Aigos-Potamos, placé là par les Lacédémoniens comme 
pour défier leurs rivaux, avec Zeus couronnant le roi Lysandre. 
Les pèlerins montaient, montaient toujours la large voie qui 
serpente en lacets entre les bouquets de lauriers et de myrtes. 
Les trésors des villes ennemies, forcées de se réconcilier devant 
le Dieu commun, leur donnaient des émotions diverses. Ils 
saluaient la colonne des Thyiades,le trésor des Rhodiens, le tré- 
pied de Platées, la Victoire messénienne et les gracieuses Caria- 
tides des Cnidiens. Lorsqu'ils avaient vu la fontaine argentée 
de Gastalie jaillir d'une échancrure du rocher de Phlemboukos, 
ils se trouvaient enfin devant le temple d'Apollon, couvert de 
boucliers et de trophées, temple unique, audacieusement posé 
entre les roches escarpées des Phaedriades (les Resplendis- 
santes) que le soleil couchant colore de teintes violettes et 
pourpres. Alors les pèlerins, secoués d'une commotion profonde, 



352 REVUE DES DEUX MONDES. 

entonnaient le péan. Ils songeaient au mythe, selon lequel 
l'aigle de Jupiter, chargé de trouver le centre du monde, vint 
planer sur les cimes du Parnasse et, plongeant dans le gouffre, 
se posa sur la montagne sacrée. Cet aigle, n'était-ce pas mainte- 
nant le temple lui-même, flanqué de ses deux roches, pareilles 
à des ailes dressées et flamboyantes et portant dans son cœur 
le verbe d'Apollon, évocateur de toutes ces merveilles? 

ni. — LA PYTHONISSE 

. Apollon prophétisait à Delphes par la Pythie. Cette insti- 
tution remontait dans la nuit des temps. Certains auteurs attri- 
buent son origine à reff"et troublant des vapeurs, qui sortaient 
jadis de la fente d'une grotte où se trouvait le trépied de la 
Pythonisse et où elle prononçait ses oracles au milieu de vio- 
lentes convulsions. Un berger réfugié par hasard en ce lieu se 
serait mis à vaticiner et l'expérience, renouvelée avec succès, 
aurait conféré la popularité au sanctuaire primitif. La chose est 
fort possible. Il est sûr que dès un temps immémorial on pro- 
phétisait à Delphes. Eschyle fait dire à la Pythie, au début des 
Euménides, qu'avant Apollon on rendait des oracles à Delphes 
an nom de trois autres divinités : la Terre, Thémis et Phoebé. 
Cela suppose des siècles pour chacun de ces cultes. Les Grecs 
donnaient le nom de Sibylla à la plus ancienne Pythonisse, 
prêtresse de Phoebé, et lui attribuaient ces paroles étranges : 
« Quand je serai morte, j'irai dans la lune et je prendrai pour 
visage le sien. Je serai dans l'air, comme un souffle. Avec les 
voix et les rumeurs universelles j'irai partout. » 

L'établissement du culte d'Apollon à Delphes marque une 
organisation plus savante de la prophétie. Les Pytlionisses sont 
choisies dès l'enfance par un collège de prêtres, élevées au 
sanctuaire comme des nonnes dans un cloître et tenues à une 
chasteté rigoureuse. Pour ces fonctions, on préfère les natures 
rustiques et simples, mais on cultive la réceptivité de leurs 
facultés psychiques, et c'est le pontife d'Apollon portant le 
titre de prophète qui interprète généralement leurs oracles. 
Mais la source de cette sagesse et la pratique de cet art 
demeurent un mystère impénétrable au public. Plutarque, 
prêtre d'Apollon à Chéronée et philosophe platonicien au second 
siècle de notre ère, laisse entrevoir le secret et pour ainsi dire 



LE MIRACLE HELLÉNIQUE. 353 

le mécanisme invisible de la divimition lorsqu'il dit : « Si le 
corps dispose d'un grand nombre d'instrumens, lame à son 
tour se sert du corps et des parties dont le corps est composé; 
enfin rdme est pour Dieu un insirument. Mais cet instrument 
est forcément imparfait. La pensée de Dieu doit se révéler sous 
une forme qui n'est pas la sienne et, en se produisant par un 
intermédiaire, elle se remplit et se pénètre de la nature de cet 
intermédiaire. Comme le Dieu agite cette âme, elle ne peut 
demeurer immobile et dans son assiette naturelle. Les mouve- 
mens qu'elle éprouve en elle-même et les passions qui la 
troublent sont une sorte de mer agitée, où elle se débat bruyam- 
ment et où elle s'embarrasse. » Quand Plutarque ajoute : « Le 
Dieu qui réside dans cette enceinte se sert de la Pytbie pour se 
faire entendre comme le soleil se sert de la lune pour se faire 
voir (1), » cela veut dire que l'oracle de la Pythie est un reflet 
très affaibli des visions qui passent devant son àme lucide avec 
la rapidité d'éclairs successifs aussitôt suivis de ténèbres 
épaisses. Si l'on veut se faire une idée de cette sorte de divi- 
nation, il faut lire la puissante description que nous donne 
Lucain dans sa Pharsale du délire prophétique de Phémonoée, 
prêtresse de Delphes consultée par Appius, au moment où le 
commandement de la République fut décerné à Pompée. 

« Le plus grand malheur de notre siècle, dit Lucain, c'est 
d'avoir perdu cet admirable présent du ciel. L'oracle de Delphes 
est muet depuis que les rois craignent l'avenir et ne veulent 
plus laisser parler les Dieux... Ainsi dormaient les trépieds 
depuis longtemps immobiles, quand Appius vint troubler ce 
repos et demander le dernier mot de la guerre civile... Sur les 
bords des sources de Castalie, au fond des bois solitaires, se 
promenait joyeuse et sans crainte la jeune Phémonoée ; le pon- 
tife la saisit et l'entraîne avec force vers le sanctuaire. Trem- 
blante et n'osant toucher le seuil terrible, elle veut, par une 
ruse inutile, détourner Appius de son désir ardent de connaître 
l'avenir... On reconnaît cette ruse, et la terreur même de la 
prêtresse fait croire à la présence du Dieu qu'elle avait nié. Alors 
elle noue ses cheveux sur son front, et enferme ceux qui 
flottent sur ses épaules d'une bandelette blanche et d'une cou- 
ronne de laurier de Phocide. Mais elle hésite encore et n'ose 

(1) Plutarque, Œuvres morales; Sur ce que la Pythie ne rend plus ses oracles 
en vers, 21. 

TOME VII. — 1912. 23 



354 REVUE DES DEUX MONDES. 

avancer ; alors le prêtre la pousse violemment dans l'intérieur 
du temple. La vierge court vers le trépied redoutable; elle s'en- 
fonce dans la grotte et s'y arrête pour recevoir à regret dans 
son sein le Dieu qui lui envoie le souffle souterrain, dont les 
siècles n'ont point épuisé la force. Maître enfin du cœur de sa 
prêtresse, Apollon s'en empare... Furieuse et hors d'elle-même 
la prêtresse court en désordre à travers le temple, agitant vio- 
lemment sa tête qui ne lui appartient plus ; ses ch'eveux se 
dressent ; les bandelettes sacrées et le laurier bondissent sur son 
front; elle renverse le trépied qui lui fait obstacle dans sa 
course vagabonde ; elle écume dans l'ardeur qui la dévore : ton 
souffle brûlant est sur elle, ô Dieu des oracles ! Le tableau qui 
se déroule devant elle est immense; tout l'avenir se presse pour 
sortir à la fois, et les événemens se disputent la parole prophé- 
tique... « Tu échapperas, dit-elle, aux dangers de cette guerre 
funeste et seul tu trouveras le repos dans un large vallon, sur 
la côte d'Eubée. » Le sein de la Pythonisse vient heurter la 
porte du temple qui cède à son efl'ort ; elle s'échappe ; mais sa 
fureur prophétique n'est pas encore apaisée : elle n'a pas tout 
dit, et le Dieu resté dans son sein la domine toujours. C'est lui 
qui fait rouler ses yeux dans leurs orbites et lui donne ce regard 
farouche, égaré; son visage n'a point d'expression iixe : la 
menace et la peur s'y peignent tour à tour : une rougeur en- 
flammée le colore et succède à la pâleur livide de ses joues, 
pâleur qui inspire l'effroi plutôt qu'elle ne l'exprime. 

« Son cœur battu de tant d orages ne se calme pas encore, mais 
il se soulage par de nombreux soupirs semblables aux gémisse- 
mens sourds que la mer fait entendre quand le vent du nord a 
cessé de battre les flots. Dans son passage de cette lumière divine 
qui lui découvre l'avenir à la lumière du jour, il se fit pour elle 
un intervalle de ténèbres. Apollon versa l'oubli dans son cœur 
pour lui ôter les secrets du ciel; la science de l'avenir s'en 
échappe et la prophétesse retourne aux trépieds fatidiques. 
Revenue à elle-même, la malheureuse vierge tombe expirante. » 

Mais la scène illustrée par Lucain ne représente que la dé- 
cadence de l'art prophétique. A l'époque où il fallait traîner de 
force la Pythie au trépied et provoquer artificiellement la 
voyance, la haute source de l'inspiration était tarie depuis 
longtemps (1). Dans le récit d'Hérodote, qui a trait à la 
(1) Plus que tous les autres arts occultes, la divination se prête au charlata- 



LE MIRACLE HELLÉNIQUE. 3oo 

bataille de Salamine, la Pythonisse apparaît encore dans toute 
sa majesté. C'est l'heure émouvante, le moment décisif des 
guerres médiques. Xerxès a franchi les Thermopyles et va 
envahir l'Attique avec son immense armée. Il s'agit de savoir 
pour les Athéniens s'il faut rester dans leurs murs ou aban- 
donner la ville à l'ennemi. Après les cérémonies d'usage, les 
députés d'Athènes prennent place sur leurs sièges dans l'inté- 
rieur du temple de Delphes. La prêtresse Aristonica sort de sa 
grotte, vêtue de blanc, les yeux hagards, pâle comme la mort 
sous sa couronne de laurier. Ses cheveux à moitié dénoués 
s'échappent de sa bandelette et tombent en désordre sur ses 
épaules. Un frisson d'épouvante secoue tout son corps. Elle 
clame, en scandant ses paroles solennelles comme des vers : 
« — infortunés, pourquoi vous asseyez-vous? Fuyez aux 
extrémités de la terre. — Abandonnez vos demeures et les 
hauts sommets de votre ville ronde, — car ni la tête ne de- 
meure solide, ni le corps, ni l'extrémité des pieds ou des mains 
ni rien des membres — ne subsistent; mais la destruction les 
efface; car sur le toit tombent — la flamme et l'impétueux Mars 
accompagnant le char syrien. Les immortels suent dans leurs 
temples- — et du faîte de leur toiture s'écoule un sang noir... 
— Sortez du sanctuaire... à vosafflictions opposez le courage... » 

Après cet oracle fatidique, la Pythonisse, effrayée de ses 
propres paroles, éclate en sanglots et se retire. Désespérés, les 
Athéniens se jettent à terre et demandent grâce. Un Delphien 
les décide à revenir avec des rameaux de supplians pour 
obtenir une réponse plus favorable. Cela dure un moment. Plus 
calme cette fois-ci, mais plus impérieuse, la Pythonisse sort de 
son antre et prononce : 

« Pallas ne peut apaiser Jupiter Olympien. — Je te dis à toi 

nisme et à la superstition. Malgré la discipline sévère et la piété reconnue des 
prêtres d'Apollon, ces vices ne manquèrent pas à Delphes. L'histoire dé Cléo- 
mène, roi de Sparte, qui parvint à corrompre la Pythonisse pour obtenir la des- 
titution de son collègue Démarate, est célèbre. L'intrigue ayant été découvert^, 
la prêtresse fut destituée. On cite d'autres faits analogues dans les annales del- 
phiques. Mais ce n'est pas une raison pour nier de prime abord la clairvoyance 
des Pythonisses et ne voir qu'une exploitation savante de la crédulité dans une 
institution qui jouit pendant plus de mille ans de la vénération du monde 
antique. 11 est à noter surtout que des penseurs de premier ordre comme Pytha- 
gore et Platon l'honorèrent de leur foi et qu'ils considéraient le délire divin 
((/.avia, 6pT|r|), en latin furor divinus, comme le mode de connaissance le plus 
direct et le plus élevé. Le scrupuleux, le positif Aristote lui-même reconnaît qu'il 
y a une philosophie ëpoptique, c'est-à-dire une science de la vision spirituelle. 



356 REVUE DES DEUX MONDES. 

pour la seconde fois sa parole inflexible. — De tout ce que ren- 
ferment les limites de Gécrops — y compris les cavernes du 
divin Cithéron, — rien ne résistera... — Une forteresse de bois 
sera seule imprenable. — N'attends pas l'armée ennemie, tu 
lui feras face un jour... divine Salaminc, tu seras funeste au 
fils de la Femme (1)! » On sait quel parti Ihabile et intrépide 
Thémistocle sut tirer de cet oracle et comment les vaisseaux 
athéniens, en détruisant la flotte perse à Salamine, sauvèrent 
la Grèce. Ici l'histoire atteint la grandeur d'une tragédie d'Es- 
chyle et son sens divin perce dans la voix de la Pythonisse. 

Tels les grands jours de Delphes et le rôle d'Apollon dans 
les destinées helléniques. Sa puissance était alors souveraine, 
mais sa science se cachait derrière un voile impénétrable, sa 
nature demeurait une énigme. Supposons qu'un peu plus tard, 
un jeune disciple de Platon, tîls d'eupatride, un Gharmide ou 
un Théagès, dans sa première ardeur de savoir, soit venu cher- 
cher une explication des mystères et une réponse à ses doutes 
auprès du prophète de Delphes. Que lui eût répondu le pontife 
d'Apollon? J imagine qu'à l'Athénien subtil et gracieux il eût 
assigné, pour cet entretien, une heure nocturne, où le temple 
reprenait son calme après le bruit des fêtes et des proces- 
sions. Alors, aux flèches brûlantes de Hélios succédaient les 
rayons caressans de Phoebé, qui, en plongeant dans la gorge 
assombrie, argentait le feuillage des oliviers et donnait à tous 
les édifices un air fantômal en les enveloppant de sa lumière 
élysécnne. 

Sous le péristyle du temple, le prophète montrait au visi- 
teur, au-dessus de la porte d'entrée, l'inscription : « Gonnais- 
toi toi-même, » et lui disait : « Fixe ces paroles dans ta mé- 
moire et penses-y souvent, car c'est la clef de toute sagesse. » 
Puis il le conduisait dans l'intérieur du temple à peiue éclairé 
par la flamme mourante d'un trépied. On s'avançait jusqu'à la 
statue archaïque du Dieu, placée dans la cella, mais invisible 
dans les ténèbres du sanctuaire. Sur son socle, le prêtre montrait 
au visiteur, à la lueur d'un flambeau, l'inscription mystérieuse 
en deux lettres : El, et il ajoutait : « Lorsque chacun de nous 
s'approche du sanctuaire, le Dieu, comme pour nous saluer, 

(1) Hérodote, ILvre VII. chap. 40 et 41. — llemarquons ici que pour la prêtresse 
dorienne du culte uiàle d'.VpoIIon, Xerxès était le représentant de tous les cultes 
féminins de l'Asie. C'est pour cela qu'elle l'appelle « Fils de la Femme. » 



LE ailRACLE HELLÉNIQUE. 357 

nous adresse le : « Connais-toi toi-même, » ce qui est une for- 
mule non moins expressive que le salut des amis entre eux : 
u Réjouis-toi ! (Xaîps.) Alors nous, à notre tour, nous disons au 
Dieu : TU ES, comme pour affirmer que la vraie, l'infaillible, la 
seule appellation qui lui convienne, et qui convienne à lui seul, 
c'est de déclarer « qu'il est (1). » Le pontife expliquait ensuite 
au postulant que tous les êtres, la terre, la mer, les astres et 
l'homme lui-même, en tant qu'êtres visibles et corporels, 
n'avaient qu'une existence mobile, éphémère et qu'ils n'étaient 
pas en réalité^ mais changeaient constamment pour naître et 
mourir sans cesse. Un seul être existe toujours et remplit 
l'éternité, c'est Dieu qui fait vivre toute chose de son souffle, 
mais qui réside aussi en lui-même. Voilà pourquoi Apollon dit 
à ses adorateurs : « Connais-toi toi-même. » Car le sage peut 
éveiller ce Dieu en lui-même, et si, ayant trouvé sa trace, il élève 
sa pensée vers ce Dieu inconnu et s'écrie en toute ferveur, en 
toute vénération et en toute foi : « Tu es ! » un éclair sillonne 
son âme et signale la présence du Dieu. Et c'est là le commen- 
cement de la sagesse. 

— très saint pontife, s'écriait l'Athénien ému, mais non 
convaincu, tu parles presque comme mon maître Platon, mais 
je voudrais en savoir plus qu'il ne m'en dit et plus que tu ne 
m'en dis toi-même. Dis-moi l'origine et la fin de l'ànie, le 
secret de la vie et ce qui vient après la mort, dis-moi l'origine 
et la fin des Dieux eux-mêmes que l'on dit immortels ! 

— Songes-tu bien à ce que tu me demandes, imprudent? 
répondait aussitôt le prophète. As-t"U réfléchi aux dangers que 
tu courrais, si je pouvais te l'accorder? As-tu oublié le sort de 
Sémélé, l'amante de Jupiter qui voulut posséder Zeus dans sa 
splendeur divine et qui mourut consumée par le feu céleste? 
Souviens-toi d'Icare qui voulut suivre le char enflammé d'Apol- 
lon dans sa course et qui fut précipité dans la mer. Souviens- 
toi du chasseur Actéon qui voulut voir Artémis nue dans son 
bain et qui, changé en cerf par la déesse, devint la proie de ses 
chiens. Tel serait ton destin si lu pénétrais sans préparation 
dans les mystères défendus. Ne peux-tu vivre heureux par la 
vertu dans ta cité, sous la lumière d'Apollon et l'égide de 
Pallas? Va combattre pour tes ancêtres et sache revivre dans 

(1) Ce passage est emprunté à Plutarque, dans son traité : Snv le El du 
temple de Delphes, 17. 



358 REVUE DES DEUX MONDES. 

tes enfans, en attendant avec courage que ia mort t'appelle et 
fasse de toi une ombre élyséenne. 

— Une ombre? murmurait le jeune homme, nous ne 
sommes donc que des ombres!... Cette pâle espérance ne peut 
me suffire. Tu veux donc que je vive pareil aux cigales des 
bords du Céphise, aux cigales qui meurent après l'été sans 
espoir de renaître, ou aux rossignols de Golone qui émigrent en 
Egypte sans savoir s'ils reviendront jamais? Toi qui sais, prête- 
moi ta lumière, je t'en conjure par les Dieux infernaux ! 

— Prends gardé d'outrager le Dieu de Delphes! répondait le 
pontife. Apollon n'aime pas les libations funèbres et n'a rien à 
faire avec les morts. Il hait le Styx comme Zeus lui-même et 
ne quitte jamais sa lumière ! 

Une poignée d'encens jetée par le pontife sur la cendre du 
trépied en faisait jaillir une gerbe d'étincelles, et, pour un 
instant, on voyait sortir de l'ombre la statue sévère de l'archer 
divin, le pied posé sur le serpent F*ython. 

— Puisque tu as tant d'audace, continuait le prophète à voix 
basse, va chez les prêtres d'Eleusis, chez les Eumolpides. Là, 
les grandes déesses, Déméter et Perséphone, te feront descendre 
dans le Hadès... et tu connaîtras les mystères de Dionysos... si 
tu es capable de supporter le voyage... 

— Pour ce voyage, disait le jeune homme ravi, accorde- 
moi l'oracle d'Apollon ! 

— Impossible. Apollon, et Dionysos sont frères, mais leurs 
domaines sont séparés. A-poWoii sait tout et quand il parle, c'est 
au nom de son père. Dionysos, lui, ne sait rien, mais ii est tout, 
et ses actions parlent pour lui. Par sa vie comme par sa mort, il 
révèle les secrets de l'Abîme. Quand tu les auras appris, 
puisses-tu ne pas regretter ton ignorance! 

Une dernièue lueur du feu couvant sous la cendre... un son 
métallique du trépied gémissant comme une voix humaine... un 
geste impérieux du pontife... et l'éphèbe, saisi de crainte, sor- 
tait du temple pour redescendre la Voie Sacrée. Les blanches 
statues des héros et des Dieux veillaient toujours debout sur 
leurs piédestaux, dans la clarté lunaire, mais ils semblaient 
devenus des fantômes et la voie déserte s'étendait silencieuse 
sous la froide lumière de Sélènè. 

• 

Edouard Sciiuré. 



L'ÉVOLUTION DU LOGEMENT 

DEPUIS SEPT SIÈCLES'*' 



Bien qu'il y ait quelque différence entre le « seigneur » 
d'aujourd'hui, qui descend d'automobile à sa porte pour gagner 
son appartement en ascenseur, et le riche propriétaire du moyen 
âge, devant qui se baissait le pont-levis lorsqu'il rentrait à 
cheval dans son donjon, il semble que le logement soit celui 
de nos besoins que les découvertes modernes aient le moins 
transformé dans sa substance. 

C'est en tout cas celui qu'elles ont le moins nivelé : visitez 
les taudis et les palais à Paris ou, dans les campagnes, certains 
châteaux et certaines chaumières ; allez, de chez ceux qui n'ont 
rien à perdre, chez ceux qui n'ont rien à souhaiter de ce qui 
constitue, dans l'opinion commune, le charme d'un foyer, vous 
vous demanderez si l'inégalité entre les hommes est jadis allée 
plus loin, et si la civilisation, au lieu de l'atténuer, ne l'a pas 
accrue en ce domaine. 

Il est bien vrai que nous ne constatons ici aucune de ces 
innovations capitales qui ont révolutionné la nourriture ou le 
vêtement, l'éclairage ou les transports : un champ est trois 
fois plus prodigue de blé qu'il y a cent ans, mais une carrière 
n'est pas trois fois plus prodigue de pierres; le tisserand fabrique 
dans sa journée vingt fois plus de mètres d'étoffes que jadis, 
mais le maçon n'édifie pas vingt fois plus de mètres de murs. 
Les privilégiés de la fortune ont pu payer tous les supplémens 

(1) Voyez la Revue des 1" et 15 septembre 1910. 



360 REVUE DES DEUX MONDES. 

de confort ou de luxe dont le temps présent a doté leur demeure; 
le peuple ne le pouvait pas. Il lui faut des progrès qui ne 
coûtent rien, ou peu de chose. Ce sont les seuls, dont ses res- 
sources limitées lui permettent de profiter. 

S'il en est ainsi, si nous n'arrivons pas à créer les maisons 
plus aisément, par conséquent à moindres frais, que nos pères, 
et que le coût du logement suive normalement le mouvement 
général des prix, personne ne pourrait être mieux logé sans 
débourser davantage; et comment la masse de la nation, qui vit 
do son travail, débourserait-elle davantage si la hausse des 
loyers est. égale à la hausse des salaires? 

Sommes-nous donc en présence d'une fatalité insurmontable? 
Car la Puissance Politique chasserait de leurs maisons une 
poignée de riches et confisquerait tous les immeubles à loca- 
taires dont les possesseurs tirent un revenu, que cela n'amélio- 
rerait en rien la condition de la généralité des Français; puisque 
ces logemens, sous la main de l'Etat, seraient ce qu'ils étaient 
la veille : ni plus vastes, ni mieux aménagés, ni plus nom- 
breux. Cela ne supprimerait même pas le loyer; parce que 
l'État et les villes devraient récupérer, sous forme d'impôts sur 
les occupans, les centaines de millions de taxes sur le capital 
et sur le revenu, directes ou indirectes, sur les ventes, dona- 
tions, successions, que la suppression de la propriété privée 
aurait fait disparaître. L'État aurait à se procurer aussi, par voie 
de contribution, de quoi entretenir les maisons existantes; 
quant à en bâtir de nouvelles, cela serait difficile faute d'argent. 
La population, dans son ensemble, ne serait pas mieux installée, 
et peut-être serait- elle moins à l'aise, vu le trouble apporté par 
une pareille spoliation. 

La Loi, qui répartit^ prétendrait en vain se substituer à la 
Science, qui enfante. La Loi peut détruire les palais, la Science 
seule peut embellir les chaumières. Si son œuvre n'a pas été, 
sur ce terrain de l'habitation, aussi efficace que sur d'autres, 
a-t-elle été vaine pourtant depuis six siècles, et comment la 



mesurer? 



I 

L'histoire des loyers ne suffirait pas à nous renseigner là- 
dessus. Le progrès réel ne dépend pas de leurs variations : les 



l'évolution du logement. 301 

loyers peuvent enchérir, sans que les habitations augmentent 
en confort ou en étendue ; au contraire, ils peuvent demeurer 
stationnaires d'une époque à l'autre, tout en correspondant à un 
gîte plus vaste ou plus étroit. Pour savoir si les loyers d'autre- 
fois, exprimés en mon?iaie actuelle comme tous les chiffres cités 
dans cet article, procuraient aux classes ouvrières ou bour- 
geoises un logis identique à celui dont elles jouissent de nos 
]OViT?>, pour le même prix, il faudrait rendre visite à ce boucher 
de Soissons qui paie au xui^ siècle 1 320 francs, à ce pelletier 
de Mézières qui paie 54 francs au xiv^ siècle, à ce forgeron 
de Nantes ou à ce blanchisseur de Limoges qui sont logés 
aux xv^ et xvi^ siècles, pour 97 et 161 francs. Il faudrait visiter 
les milliers d'autres artisans et marchands dont les loyers, 
dans une soixantaine de villes, nous sont connus,... mais 
dont les maisons du moyen âge sont détruites et ont été rem- 
placées par de nouvelles qui, plus tard, ont elles-mêmes 
disparu. 

Les villes sont vieilles, mais les maisons sont jeunes. A Paris, il 
n'en est pas une sur quinze qui compte seulement cent cinquante 
ans d'existence, — l'âge où, dans la futaie, on tue les chênes; — 
nous ne serions pas plus heureux en province si nous voulions 
comparer, avec les logis bourgeois d'aujourd'hui, les maisons du 
xvi*' siècle louées à Nîmes 513 francs à un médecin, àGreuoble 
668 francs à un professeur de l'Université, à Lille 647 francs 
au greffier de la Chambre des comptes. Nous savons bien que 
les loyers ont beaucoup varié suivant les temps et les lieux, 
qu'à la même époque, au xiv'' siècle, quatre cardinaux à Avi- 
gnon paient l'un 255 francs, l'autre 342, le troisième 1 490, et le 
quatrième 17 000 francs. Au xv" siècle, à Lille, les prix vont 
de 74 francs à 3 600 ; au xviu® siècle, à Bordeaux, ils oscil- 
laient de 330 francs à 13 700 francs ; à Lyon, de 315 francs pour 
une maison en pisé, habitée par un tourneur, jusqu'à 40000 francs 
pour l'hôtellerie du Parc, la plus fréquentée en 1787. 

La gradation des loyers nous donne bien quelque idée de 
leur importance respective dans une petite ville, comme Monté- 
limar au xv'' siècle, où un drapier tient le premier rang à 
578 francs ; l'Hùtel de Ville vient ensuite à 500 francs par an, 
puis le sénéchal 316 francs ; une auberge paie 138 francs, le 
régent de l'Ecole 117 francs, un boucher 80 francs. Mais à 
Lille, au xviii" siècle, nous ne pourrons tirer aucune induction 



362 REVUE DES DEUX MONDES. 

de ce qu'un conseiller à la gouvernance paie 740 francs et un 
menuisier 82o francs; pas plus qu'à Lyon, de ce qu'un fabricant 
de soie paie 1710 francs et un agent de change 8 500. Dans 
ces cités populeuses, des commerçans de même métier, des 
fonctionnaires de même titre, diffèrent profondément au regard 
de l'habitation, suivant leur degré d'aisance. 

Entassât-on des chiffres, ils nous apprendraient quels étaient 
les loyers d'autrefois comparés aux nôtres, mais non pas quelles 
étaient les maisons. Or ce qu'il nous importe de savoir, c'est 
surtout si les maisons ont changé. Nous nous formons quelque 
idée de ce que pouvaient être les immeubles de 300 ou 
400 francs de location, occupés par la bourgeoisie, en consta- 
tant les prix atteints dans les mêmes cités par les immeubles 
exceptionnels : soit au xviu^ siècle, à Dijon, où l'hôtel destiné 
à l'intendant de la province se loue 13 700 francs, soit aux 
temps antérieurs : 5 000 francs pour l'hôtel du comte d'Egmont, 
à Arras (1568), 4 300 francs pour celui du vice-chancelier 
d'Aragon à Perpignan (1461), 20 000 francs pour l'hôtel Hugues 
Aubryot à Orléans (1397). 

Mais ces exemples ne suffiraient pas à nous éclairer, parce 
qu'il se rencontre d'autres personnages en vue logés pour 
1 890 francs, comme M. de Surlaville, gouverneur de Boulogne- 
sur-Mer (^1768); pour 2 600 francs comme le duc de Gréquy 
gouverneur du Dauphiné, à (Grenoble (1632), et que la maison 
de « Madame Anne, » fille du duc de Bretagne, en 1480, est 
louée 9S0 francs à Nantes, alors qu'il existait dans cette même 
ville des maisons de 2 000 francs de loyer. 

Lorsque la contenance nous est connue, nous nous figurons 
plus exactement et l'immeuble auquel elle s'applique et les 
immeubles d'un prix inférieur. A Mézières, au xv*' siècle, où 
les loyers notés par moi vont de 18 à 210 francs, une maison de 
deux mètres soixante centimètres de façade^ sur 11 mètres de 
profondeur, est louée 90 francs. Quelle doit être, dans ces con- 
ditions, la surface des maisons d'un prix inférieur qui forment 
la majorité, celle d'un serrurier à 50 francs, d'un potier d'étain 
à 36 francs, d'un charpentier à 18 francs? Elles n'ont évidem- 
ment que la largeur d'un étroit cabinet, d'une alcôve ; à peine 
y pouvait-on placer un lit. 

Et ces dimensions invraisemblablement minuscules des 
« maisons » de petit prix nous sont confirmées par leur com- 



l'évolution du logeaient. 363 

paraison avec le loyer des simples chambres d'ouvriers qui 
ressort en moyenne à 50 francs par an, — de 25 à 80 francs, — 
à Troyes, à Orléans, à Nîmes, voire en de gros villages comme 
Rambervillers (Lorraine). S'il s'agit d^un local plus vaste, la 
chambre à tenir les assemblées d'échevins ou les écoles sera de 
459francsà Bourges(1468) et de 333 francs à Nantes (1517). Ces 
prix n'avaient pas augmenté aux temps modernes: une chambre 
d'étudiant se louait 34 francs à Rouen (1701), le même prix 
qu'une chambre de portefaix à Clermont-Ferrand (1695) ou à 
Mézières (1754) ; et l'on se demande ce que peut être celle qu'un 
sargetier paie 11 francs à Tulle (1664), lorsque à Nyons (Dau- 
phiné) celle du médecin de ville vaut 78 francs, que Romorantin 
donne 94 francs pour celle qui lui sert de mairie (1733) et qu'à 
Etampes un boulanger doit 101 francs pour la sienne, à laquelle 
sans doute est joint un four. 

Je ne parle pas des échoppes, « ouvroirs » ou logettes, parce 
qu'ici le privilège de situation et les chances de clientèle font 
payer 1 000 francs une boutique au Palais, à Paris, dans la 
salle des Merciers (1716); ou 1 026 francs à Lyon la boutique, 
avec chambre, d'un tailleur; tandis qu'une échoppe de serru- 
rier à Bordeaux se louait 126 francs (1679). Si les étaux de 
cordonniers ou savetiers valaient 44 francs à Orléans (1442), 
156 francs à Paris (1590) ou 83 francs à Clermont-Ferrand 
(1709); ou si les « bancs » et places des bouchers allaient de 
35 francs à Evreux, au xiv'' siècle, jusqu'à 500 francs à Bordeaux 
au xvii^, cela ne tenait peut-être pas au luxe de ces « magasins, » 
ni à l'espace plus ou moins vaste, — 6 à 7 mètres carrés en 
général, — dont ils disposaient. Il n'y avait pas ici de corrélation 
nécessaire entre le loyer et les frais de construction. 

Pour les maisons au contraire, si l'on fait la part du terrain 
et des vicissitudes historiques de hausses et de baisses que j'ai 
racontées précédemment (1), eii comparant au loyer, — c'est-à- 
dire à l'intérêt du capital qu'ils représentent, — le coût des maté- 
riaux et de leur mise en oeuvre, aux temps passés et aux temps 
actuels, nous arrivons à reconstituer en quelque sorte les mai- 
sons de jadis, puisque nous en dressons le devis. Cela nous per- 
met d'apprécier leur contenance et d'imaginer les conditions de 
vie de leurs habitans. 

(1) Voyez Découvertes d'histoire sociale, 1 vol., chez Flammarion. 



361 REVUE DES DEUX MONDES. 

Cette méthode, appliquée à un immeuble isolé, à une loca- 
lité distincte, à une époque précise, conduirait — pas n'est besoin 
de le dire — à des conséquences absurdes ; parce que les loyers 
urbains subissent diverses influences dans leurs fluctuations- 
Mais, sans se flatter d'une exactitude mathématique, à laquelle 
de pareilles recherches ne sauraient prétendre, il est clair qu'il 
existe un rapport nécessaire entre le coût des maisons et le 
prix des matériaux. S'il apparaît que ces matériaux ouvrés ont 
coûté depuis six siècles, dans leur ensemble, autant que de nos 
jours, nous serons fondés à conclure : que les maisons ne pou- 
vaient coûter moins cher qu'à la condition d'être plus exiguës; 
qu'à loyer égal leurs dimensions étaient sensiblement les mêmes 
et que les infimes loyers du temps passé procuraient des gîtes 
dont les pauvres aujourd'hui ne voudraient pas. 

La hausse contemporaine est tout entière, — sauf à Paris, 
— la conséquence d'un progrès effectif: ce ne sont pas les prix 
qui ont monté, ce sont les habitations qui ont changé. Il faut 
d'ailleurs, dans cet examen, tenir grand compte du taux de 
l'intérêt, si difîérent au moyen âge et aux temps modernes : une 
maison qui se louait 270 à 300 francs représentait une valeur 
de 3 000 francs au xiv^ siècle; elle représentait au xvui^ siècle 
un capital de ooOO à 6000 francs. Un loyer de 300 francs 
procurait donc un moins bon logement au xiv*^ siècle qu'au 
xviu*' en supposant que le terrain n'ait pas enchéri ; puisqu'il 
correspondait à une maison moins chère et par conséquent plus 
petite. 

Mais l'abondance croissante des capitaux, dont cette baisse 
du taux de lintérêt fut un indice évident, eut pour conséquence 
de supprimer le « bail à cens » et par conséquent la petite pro- 
priété urbaine. Au moyen âge, en vertu du « bail à cens, » 
l'ouvrier devenait le plein et légitime propriétaire de la mai- 
sonnette qu'il occupait, à la condition de payer un loyer perpé- 
tuel, immuable jusqu'à la consommation des siècles. Si la 
maison prenait de la valeur, il profilait seul de cette plus-value; 
si elle tombait en ruines, il pouvait toujours l'abandonner, en 
fait, sinon en droit. 

Un marché si avantageux au preneur, si onéreux au bailleur, 
ne peut s'expliquer que par l'absence de capitaux. Il disparut 
au XVI* siècle avec l'accroissement de la richesse publique, pour 
les immeubles nouvellement construits et, pour les vieux logis, 



l'évolution du logement. 365 

la hausse du terrain déposséda les ouvriers propriétaires. 
Cette dépossession fut toute volontaire : ils vendirent, à 
Paris, peu à peu, au cours des xvi® et xvii" siècles, leurs cabanes 
et leurs courettes de jadis, pour réaliser un bénéfice qui les 
enrichissait; comme ont fait depuis cinquante ans les proprié- 
taires d'une maison de campagne avec jardin, dans les quartiers 
de Passy ou de Monceau, parce que sa valeur nouvelle repré- 
sentait, dans leur budget, un loyer disproportionné avec d'autres 
jouissances qu'ils lui préféraient. 



II 



Aujourd'hui, malgré la révolution accomplie dans les trans- 
ports, les marchandises lourdes ou encombrantes voient facile- 
ment doubler leur prix initial par un trajet de quelque longueur 
sur voie ferrée. On devine qu'il en coûtait gros de véhiculer à 
grande distance des matériaux de construction en un temps où, 
sans parler des modes de locomotion modernes, la navigation 
fluviale était fort entravée et où ce qu'on appelait des « routes » 
n'étaient que des pistes naturelles, trouées de fondrières en hiver. 
De là grands écarts dans les prix, d'une ville et d'une région à 
l'autre, car ces matières premières voyageaient fort loin : un 
entrepreneur obtenait de François P*' (1534) la permission 
d'enlever, sans payer les droits de sortie, et de mener en Angle- 
terre mille mètres cubes de pierre de Saint-Leu, près Senlis, 
20 000 hectolitres de plâtre et 50 caisses de verre. 

En France, à la fin du moyen âge (150J), la pierre de Saint- 
Leu, brute, prise à la carrière, que le cardinal d'Amboise em- 
ployait pour son château de Gaillon, ne valait que 18 francs le 
mètre cube et celle de Vernon 38 francs; mais à Troyes (1488) la 
pierre de Tonnerre se payait, port compris, 90 à 100 francs le 
mètre cube. ACraon (Mayenne) un simple « parpain, » pierre d'en- 
coignure, valait 5 fr. 20, c'est-à-dire plus cher que de nos jours; 
une pierre pour seuil ou linteau de porte valait de 8 à 13 francs; 
à Perpignan, la marche d'escalier en pierre de Baiscas se vendait 
30 francs (1478). 

Aux temps modernes, la pierre de taille de Saint-Cloud, 
employée à Paris à la construction de la porte Saint-Denis (1678), 
revenait à 170 et 203 francs le mètre cube. Ce devait être un 



366 REVUE DES DEUX MONDES. 

libage de choix, puisque la pierre de Saint-Leu coûtait 64 francs 
seulement à Versailles, pour le château, et que les murs du 
Louvre ou des Tuileries se payaient 56 francs le mètre super- 
ficiel. Je n'ai pas remarqué, au xviii" siècle, pour le mètre cube, 
de chiffres inférieurs à ceux de Bordeaux (69 francs) ou de 
Tulle, en Limousin (80 francs), tandis que la même sorte de 
pierre était comptée 137 francs à Lyon (1748). 

La pierre de Conflans, destinée aux façades de la place de la 
Concorde, figure au devis (1760) pour 113 francs le mètre cube, 
non taillé, rendu sur le port. Or cette même qualité, cotée offi- 
ciellement 116 francs dans la plus récente série de la ville de 
Paris (1909) et vendue 'pratiquement 94 francs, d'après les 
rabais constatés au Moniteur de rEntreprise, se trouve être 
aujourd'hui meilleur marché que sous Louis XV. Quant au 
« banc tendre » ou « banc royal « de Saint-Leu, sa valeur est 
peu supérieure à ce qu'elle était sous Louis XIV. 

La pierre de taille, aujourd'hui usuelle pour les façades, était 
d'ailleurs un luxe très rare, même dans les bonnes villes; son 
prix importait peu au vulgaire. Mais le moellon n'était guère 
moins coûteux que de nos jours : à travers l'incohérence appa- 
rente des chiffres au moyen âge, depuis 1 fr. 20 et 2 francs, la 
« voiture » dans les Ardennes ou la Franche-Comté, jusqu'à 
8 francs à Paris ou Orléans, et 13 francs à Nantes; parmi des 
variations aussi brusques, aux xvii« et xvin^ siècles, de 1 franc 
la charretée à Rodez ou Clermont-Ferrand jusqu'à 5 francs à 
Nîmes, S francs à Bordeaux ou à Toulouse, il est aisé de discerner 
entre ces extrêmes que le prix moyen de la « pierre à maçon- 
ner, )) — aux environs de 4 francs le mètre cube, — était égal 
à ce qu'il est présentement sur l'ensemble du territoire français» 
soit que le transport, soit que l'extraction elle-même, plus oné- 
reuse avec des outils moins bons et la poudre de mine plus 
chère, aient compensé le taux ^minimum des anciens salaires. 

Il existait des briques à bon marché, — depuis 30 francs le 
mille, — mais si mauvaises et si mal cuites, que leur emploi 
n'offrait aucun avantage et, de fait, leur débit était insignifiant. 
La brique de bonne qualité valait de 80 à 100 francs le mille 
au moyen âge ; elle diminua aux temps modernes, surtout dans 
les ports, de Boulogne à Nantes, où était importée par mer la 
brique de Hollande. Paris faisait venir la sienne de Bourgogne 
et la payait une ciaquantaine de francs sous Louis XV. Dès le 



l'évolution du logement. 367 

règne de François P"" avait commencé la mode des murs en 
fonds de briques, avec encoignures et croisées de pierre blanche, 
qui caractérisèrent le « style Louis XIII; « mais cette construc- 
tion, propre aux châteaux, n'avait rien d'économique et ne fut 
jamais populaire. Elle exigeait un mortier trop fin. 

Or la chaux, la simple chaux grasse des campagnes, que 
repoussent nos architectes et que remplacent chaque jour 
davantage la chaux hydraulique et le ciment, se payait jadis le 
double de son prix actuel. Pour les bâtisses vulgaires, on se ser- 
vait exclusivement d'argile délayée dans l'eau. Dans les villes 
mêmes on se contentait souvent de « terre à maçonner » payée 
de 5 à 9 francs le mètre cube. Pour la chaux d'ailleurs, on con- 
state des écarts incroyables d'un lieu à un autre, depuis 1 fr. 50 
l'hectolitre à Tours et en Lorraine, jusqu'à 8 francs à Dun- 
kerque, Il francs à Nîmes et 22 francs à Marseille. Aux der- 
nières années de la monarchie, où la chaux était plus répandue 
et à bien meilleur marché qu'aux âges antérieurs, les prix 
variaient encore du simple au double à Paris et du simple au 
triple entre l'Auvergne et le Berry. 

A défaut de bons mortiers, on faisait les murs plus épais; ils 
tiraient la solidité de leur masse et, comme le mur de 1 mètre 
ou 1",50 n'exigeait pas deux ou trois fois plus de travail que 
deux ou trois murs de 0"\50, puisqu'il ne comportait que deux 
paremens,au lieu de quatre ou de six, on obtenait des maçon- 
neries à 6 fr. 2o le mètre cube en des localités oii les matériaux 
étaient en abondance et où la façon n'était pas comptée plus 
d'un franc le mètre. 

Les prix anciens de la maçonnerie dépendaient beaucoup de 
cette différence d'épaisseur : à Fontainebleau (1528) où les 
murs du château de 1"',45 de large, ne se payaient que 12 fr. 35 
le mètre superficiel, le mur des jardins, bien que qualité fois et 
dem ie moins épais, — 32 cen timètres, — valait cependant 4 francs ; 
chiffre d'ailleurs modique, puisque La Trémoïlle payait sur le 
pied de 6 francs la 'clôture de sa vigne, à la Ville-l'Evêque 
(1396), et Marie de Médicis 11 francs celle de son parc du 
Luxembourg (1625). 

Le prix courant, en bonnes pierres, était de 11 à 12 francs 
le mètre cube en province; à Paris (1703) les murs de, 55 centi- 
mètres seulement étaient cotés 12 fr. 50, presque aussi cher que 
nos entrepreneurs de la capitale demandent, en 1912, pour une 



368 REVUE DES DEUX MONDES. 

bâtisse de moellons ou de meulières avec mortier de chaux 
hydraulique. 

Il se faisait du reste fort peu de murs à Paris : « La con- 
struction des maisons particulières en pans de bois y est presque 
universelle, » dit le Mémoire des Intendans (1701). Pour les 
préserver du feu, on les recouvrait de 2 à 3 centimètres de 
plâtre, en dehors et en dedans; la charpente était à bon marché 
et le bon plâtre était fort cher, de sorte que l'économie par rap- 
port aux moellons était mince, mais le propriétaire gagnait 
ainsi du terrain ; or il y avait à Paris bien des maisons qui 
n'avaient pas 4 mètres de profondeur. C'est même à celles-là 
que l'édilité prétendit au xviii'^ siècle restreindre l'usage des 
pans de bois, tout en leur permettant de s'élever jusqu'à 
16 mètres de hauteur. 

Vers 1675 les plafonds recouverts de plâtre remplacèrent 
les grosses poutres apparentes, sans que pourtant le plâtre eût 
beaucoup baissé : l'hectolitre, dont le prix actuel est de 1 i'r. 70, 
coûtait sous l'ancien régime 4 à 6 francs et l'on ne s'en procu- 
rait pas toujours à discrétion : le Comte de Provence, qui en 
manquait pour son château de Brunoy (1781), s'adressait au 
lieutenant de police afin d'obliger les voituriers à marcher de 
force et payait 624 francs la maréchaussée qui escortait ces 
convois. 

Dans l'ensemble de la France, au moyen âge, le plâtre s'était 
en général vendu le triple de ce qu'il vaut de nos jours; mais 
le bois était à moindre prix. Suivant l'abondance des forêts 
dans la région, suivant sa qualité, son essence et l'usage auquel 
il était destiné, le mètre cube de bois d'œuvre pouvait dépasser 
100 francs ou descendre jusqu'à 20 francs. Il avait beaucoup 
diminué au xv^ siècle, par rapport aux prix antérieurs, — de 
60 à 40 francs, — pour remonter au xvi" siècle. Les fûts 
superbes, d'où l'on tirait ces charpentes de cathédrales ou de 
châteaux, encore intactes aujourd'hui, dont nous admirons le 
savant édifice, n'étaient pas si communs que la vaste surface du 
sol boisé permettrait de le supposer. La preuve, c'est le haut 
prix qu'atteignaient certaines forêts bien aménagées, comme 
celle de Clermont (Oise), où la coupe rapportait 3 000 francs 
l'hectare en 1533, chiffre qui passerait pour très avantageux 
de nos jours. Nous ne savons combien de terrain représentent 
les 100 pieds d'arbres que le cardinal de Bourbon obtient de 



l'évolution du logement. 369 

prendre dans la futaie de Coucy pour son château d'Anisy; 
pour la charpente des Tuileries, Catherine de Médicis se fit 
octroyer 10 hectares de la forêt de Neuville-en-Hez dans le 
Beauvaisis. 

Là où le bois ordinaire équarri valait seulement de 40 à 
50 francs, les grosses poutres de chêne montaient à 90 francs. 
Le bois d'œuvre demeurait toutefois le meilleur marché de tous 
les matériaux; son prix ne dépassait pas en moyenne la moitié 
de ce qu'il est de nos jours. Il en fut ainsi du moins jusqu'au 
dernier tiers du xvni'' siècle; car à Paris, sous Louis XVI, les 
poutres pour les constructions de luxe valaient 200 francs le 
mètre cube, les solives, les bois d'escalier et de lucarne de 
130 à 160 francs, c'est-à-dire un taux supérieur à celui de 1911. 



III 



Les autres élémens indispensables de la confection d'un 
immeuble, les autres chapitres d'un devis, même du devis le 
plus humble, étaient de valeur égale ou supérieure à ce qu'ils 
sont de nos jours. Je n'ose faire passer sous les yeux du lecteur 
de la Revue les prix de la toiture, de la menuiserie, serrurerie, 
vitrerie, plomberie ; j'ai scrupule de le rebuter par la longue 
énumération des chiffres, dont j'ai déjà peut-être abusé, et je 
préfère renvoyer les personnes soucieuses du détail aux tableaux 
où ces chiffres, classés et traduits en mesures et monnaies 
modernes, seront publiés i/i extenso, pour le logement, comme 
ils lont été précédemment pour d'autres dépenses (i). 

Suivant les révolu Lions de l'industrie ou des transports, les 
oscillations de ces chiffres furent parfois énormes : pour la toi- 
ture la plus courante jadis, celle de tuiles clouées sur lattes, 
les clous à lattes, au lieu de 3 ou 4 francs le mille, comme 
sous Louis XV, ou même 6 et 7 francs comme au moyen âge, 
ne coûtent que fr. 50 le mille, parce qu'ici la profusion du 
fer combinée avec le progrès du machinisme ont réduit à 
presque rien cette marchandise naguère précieuse. 

Les lattes ont elles-mêmes diminué, bien que le bois ait aug- 
menté, parce que son débit est plus économique. C'est ce que 

(1) Voyez V Histoire économique de la Propriété, des Salaires, des Denrées et de 
tous les prix de 1 200 à 1 800 (o vol. gr. in-8), Leroux, éditeur. 

TOME VII. — 1912. 24 



370 REVUE DES DEUX MONDES. 

l'on remarque aussi pour le chevron, qui valait au temps de la 
Renaissance le double du bois moins façonné, tandis qu'il coûte 
aujourd'hui le même prix ; sans doute à cause des frais minimes 
du sciage à la vapeur. Dans la menuiserie on ne saurait expli- 
quer comment nombre d'articles étaient aussi coûteux que de 
nos jours, sinon par ce fait que la part plus grande de main- 
d'œuvre compensait autrefois le bon marché de la matière. 

On est surpris de voir qu'au château de Fontainebleau (1531) 
les « planchemens faits sur les aires des salles, chambres et 
cabinets » se payent 18 francs le mètre carré, plus cher que 
nos planchers modernes à point de Hongrie les mieux soignés. 
A Paris, en 1714, d'après le tarif de l'Almanach Royal, les 
parquets avec leurs lambourdes étaient cotés 29 francs le mètre, 
et les planchers communs à Bordeaux, à Bourges, à Soissons, 
se payaient au xvin'^ siècle (^e 3 fr. 50 à 9 francs; prix qui ne 
sont pas inférieurs aux nôtres suivant l'essence des frises que 
Ton emploie. Le travail n'était d'ailleurs pas mieux exécuté, 
puisqu'un opulent seigneur, comme le cardinal de Richelieu, se 
croyait obligé de commander à Paris le plafond de bois du 
corps de garde, pour son château de Touraine, c parce que, 
dit-il, je désire qu'il soit beau et bien fait. » 

Il était naturel que Tonne couvrît guère en ardoises lorsque, 
même dans le voisinage d'un centre de production comme 
Angers, sur les bords de la Loire, à Nantes ou à Orléans, le 
mille d'ardoises valait moitié plus et, dans des localités moins 
favorisées, trois fois plus que de nos jours. Les riches cou- 
vraient parfois leur château en plomb, en lames de cuivre 
comme à Marnay (Franche-Comté), ou en pierres de liais de 
10 centimètres comme à Saint-Germain, dont la toiture ressem- 
blait à une pyramide. 

Ces particularités offrent peu d'intérêt pour l'histoire des 
classes moyennes et populaires qui nous occupe ici ; tandis qu'il 
est fort curieux d'observer que les toitures en chaume ont 
coûté depuis six cents ans, à peu de chose près, tout autant que 
de nos jours : au prix de 5 fr. 50 le quintal, année moyenne, les 
trente kilos de paille, au mètre carré, qu'absorbe ce genre de 
couverture correspondent aujourd'hui à 1 fr. 65 ; somme qui 
peut être regardée comme identique à celles que représenta 
d'ordinaire, du moyen âge au xix" siècle, le mètre de toit des 
chaumières françaises. 



l'évolution du logement. 371 

Suivant que tels ou tels matériaux ont baissé ou enchéri, leur 
usage s'est naturellement développé ou restreint : un officier de 
marine, médiocrement fortuné, ne pourrait sans doute plus 
s'offrir à Brest, ainsi que le commandant de Balleroy en 1781, 
des boiseries à 5 fr. 50 le mètre qui, aujourd'hui, vaudraient le 
double ; mais la peinture à deux couches de son cabinet lui 
coûterait beaucoup moins de 1 fr. 80 le mètre carré, que 
payait ce chef d'escadre sous Louis XVI, et surtout on ne lui 
compterait pas le vitrage à raison de 25 fr.60 par croisée. 

Au xvi" siècle, le petit carreau, de 32 centimètres, valait 
2 fr. 60 en verre blanc, quatre fois plus en verre peint et le 
panneau de verre neuf, en gros plomb, représentant des ar- 
moiries, devises ou « histoires, » coûtait environ 400 francs. 
Si les vitraux ont peu baissé depuis la Renaissance, les vitres 
sont devenues vulgaires; elles ne sont plus un privilège de 
l'aisance et l'on ne répondrait plus au bachelier de Limoges, 
qui demandait où il devait déposer des exemplaires de sa thèse: 
« Allez dans toutes les maisons où vous verrez des vitres aux 
fenêtres. » C'est une des conquêtes de la science que d'avoir fait 
pénétrer le jour dans les plus humbles demeures, dont les 
châssis de papier sacrifiaient jadis la clarté à la chaleur. 

Ce progrès n'est pas le seul et si, comme je crois l'avoir 
montré parles chiffres, il n'en coûterait pas plus de nos jours 
que jadis pour bâtir une maison analogue à celles de l'ancien 
type ; si, tout en doublant le salaire effectif des ouvriers du 
bâtiment, notre siècle est parvenu à ne pas augmenter les frais 
de la bâtisse elle-même, c'est que notre industrie guidée par la 
science a su réduire le coût des matériaux. Le bloc de grès, mé- 
caniquement découpé en tranches, poli au fil tordu, semble 
n'avoir plus rien de sa dureté indocile, lorsqu'on voit le perfo- 
rateur à couteau circulaire isoler dans son sein une colonne 
cylindrique qui laisse, une fois retirée, un trou vide à sa place 
Ces pierres, taillées ou dégrossies, tel gros marchand de Pans 
en fait venir, de trente-trois centres de carrières, deux millions 
de mètres cubes par an. 

La brique, par la compression et la qualité de la terre ; le 
plâtre, par la cuisson dans des fours coulans à feu continu; la 
chaux hydraulique et le ciment, par le perfectionnement de la 
mouture qui ramène les matières à une complète homogénéité ; 
l'ardoise, dont une seule maison d'Angers extrait et façonne 



372 REVUE DES DEUX MONDES. 

180 millions par an, sont devenus ou meilleurs ou moins chers. 
Dans la charpente où le fer depuis cinquante ans se substitue 
au bois, où le bois lui-même vient de l'étranger, — le sapin de 
Norvège, le chêne de Hongrie; — dans la menuiserie où les 
portes, découpées en masse, assemblées par des femmes, n exigent 
plus que quatre heures de travail au lieu de quinze, de nou- 
velles substances, une main-d'œuvre transformée, tendent à 
abaisser le prix de revient. 

Pour l'édification des murs, depuis les plans inclinés que 
montaient patiemment, la hotte au dos, les ouvriers du moyen 
âge, jusqu'aux treuils actuels, mus électriquement à Paris au 
moyen d'un branchement sur le secteur, quelle suite de révo- 
lutions accomplies! Pour transporter et ériger les deux blocs 
qui forment le fronton de la colonnade du Louvre, les cor- 
dages seuls coûtèrent 5200 francs. Et quoique, cent ans plus 
tird, l'architecte Soufflot au Panthéon eût employé, dit un 
contemporain, « la plus belle grue qui ait jamais été faite, 
capable de porter des pierres immenses, au moyen de deux 
hommes, à la plus grande hauteur, » l'usage des appareils 
élévatoires était encore bien peu répandu. 

Sous Louis-Philippe, pour monter chaque pierre, à la 
chèvre, on devait fixer dedans au préalable un anneau de fer, 
« la louve, » enfoncé de 8 ou 10 centimètres, longuement serré 
et scellé, dans lequel on passait le filin de chanvre. Il n'est pas 
besoin dêtro bien vieux pour se rappeler ces interminables 
échelles que gravissaient les limousins, 1' « oiseau, » — auge, — 
de mortier sur la tête, ou le long desquelles ils faisaient l.i 
chaîne, les moins vigoureux roulant les moellons sur leur poi- 
trine, les autres, à bout de bras, les haussant jusqu'à leur 
camarade. Avec les pratiques d'il y a cinquante ans, on mettait 
trois mois pour une façade que l'on monte aujourd'hui en 
quinze jours. 11 est vrai que ces innovations ne s'appliquent 
pas à la maisonnette rurale d'un étage et que l'on ne dispose, 
aux champs, d'aucune force électrique. 

Pour les métaux, l'abaissement de prix moderne n'est pas 
moindre des trois quarts : le plomb valait 150 francs les 100 
kilos, le cuivre 800 francs, le fer 80 à 100 francs à l'état 
brut. Façonné en « gonds à pendre huis, » en croisées ou bar- 
reaux de fenêtres, il se payait jusqu'à 200 francs. Aussi le 
paysan n'employait-il pas de fer et usait-il même de serrures en 



l'évolution du logement. 373 

bois, bien que la fonderie fût demeurée œuvre purement agri- 
cole etnon manufacturière, jusqu'à la tin du xviii^ siècle. C'était, 
en pays de minerai, une occupation d'hiver : le haut fourneau 
s'allumait à la fin des vendanges pour s'éteindre à la récolte des 
foins. Il suffisait à ime consommation insignifiante : le Rous- 
sit Ion, qui passait au moyen âge pour exportateur de minerai, 
expédiait en réalité, d'après les comptes du péage, une moyenne 
de 40 tonnes par an dans les provinces voisines. Sur le terri- 
toire qui correspond à notre ancien déparlement du Haut-Rhin, 
la vente du fer, qui constituait un monopole, était d'environ 
100 tonnes au début du xvn^ siècle. Dans la France contempo- 
raine, un district de même étendue en exige 150 fois davan- 
tage. 

Comme il fallait environ 1700 kilos de bois pour un rende- 
ment de 100 kilos de fer, une forge moyenne absorbait à elle 
seule la production de 2 000 hectares de forêts. A mesure que 
les défrichemens augmentèrent, beaucoup de hauts fourneaux 
disparurent. La main-d'œuvre contribuait à l'élévation des 
prix : Messarge, dans l'Allier, pour produire 150 tonnes de fer 
en 1794, employait, au dire du commissaire de la Convention, 
500 personnes ; le dixième de cet effectif serait aujourd'hui 
suffisant pour une pareille quantité. 



IV 



Puisque V histoire des matériaux nous apprend que les frais 
de construction n'ont pas augmenté, et que \ histoire des maisons 
nous montre qu'elles ont beaucoup enchéri, nous en tirerons 
cette conclusion naturelle que le substantif « maison » s'ap- 
plique de nos jours à des édifices fort peu ressemblans à ceux 
qu'il désignait au moyen âge ou même sous Louis XIV. Les 
(( maisons » diffèrent autant, dans la suite des siècles, que dif- 
fèrent aujourd'hui, de celles d'un village des Hautes-Alpes, 
celles qui sont mises en vente à la Chambre des notaires de 
Paris. 

De là cette autre conséquence : puisqu'on ne pouvait se bien 
loger avec peu d'argent, le bas prix des immeubles de jadis 
nous prouvera désormais leur médiocrité relative. Et ceci est 
vrai pour toutes les classes de la population : un diplomate 



371 REVUE DES DEUX MOiNDES. 

franc-comtois raillait en UJlt) les hobereaux de son pays qui 
(( s'accagnarJent de père en fils au foyer d'une chétive cabane; 
façonnée en château... et se contentent de Tabri d'une salle 
obscure et dôpavi'c où les rats font rage. » Les habitations 
urbaines n'étaient pas moins modestes jusqu'à la fin du xvi" siècle- 
à Poitiers, le logis des Herbert, famille puissante et grandement 
alliée de la bourgeoisie provinciale, se composait au rez-de- 
chaussée d'une mile unique de 7'", 20 sur 11 '",50, éclairée par 
deux croisées à meneaux faisant vis-à-vis à une cheminée mo- 
numentale. Au premier et au second étage, cette surface se divi- 
sait exactement en deux pièces de 5'", 05 sur 7'", 20 ; une tourelle 
polygonale, en saillie, renfermait l'escalier desservant les deux 
étages à Taide d'un couloir extérieur en bois. Et c'était tout. 
Par ses pignons élancés, couronnés de fleurons fièrement galbés, 
par ses ornemens multiples, culs-de-lampe et animaux divers, 
cet hôtel démoli en 4 887 était un morceau exquis d'architecture; 
mais ses dimensions et sa disposition, de môme les bancs en 
pierre qui garnissaient les embrasures des fenêtres et le carre- 
lage en terre cuite que supportait le bouzillage des planchers, 
révèlcnl les mœurs très simples des propriétaires. 

Albert Diirer, dans son Voyage aux Pays-Bas, dit n'avoir 
pas vu, dans toute V Allemagne, maison pareille à celle du 
bourgmestre d'Anvers qu'il appelle une demeure princière. Or 
cette maison n'avait vraiment de remar(|iiable que sa taille, 
alors exceptionnelle, aujourd'hui assez ordinaire à nos yeux. De 
fort piètres demeures suffisaient à des seigneurs qualifiés: à 
Nancy, l'hôtel des Ludres, sénéchaux de Lorraine, était une 
maison achetée en 1502 d'un marchand, dans la grand'rue, 
pour 7 000 flancs de notre monnaie. 

;( Il n'en coûte guère plus aujourd'bui, écrivait Voltaire 
(1751), pour être agréablement logé, qu'il n'en coûtait pour 
l'être mal sous Henri IV... A voir ce nombre prodigieux de 
belles maisons, bâties dans Paris et dans les provinces, on croi- 
rait que l'opulence est vingt fois plus grande qu'autrefois. » 
Voltaire n'avait pas compté avec les architectes ; la richesse 
s'était accrue en efl'et et si les maisons étaient mieux bâties 
et les appartemens mieux distribués, les loyers étaient plus 
chers. C'est même parce que le type avait changé beaucoup 
plus à Paris qu'en province, que Ton payait au faubourg Saint- 
(lermain, pour nombre d'hôtels, plus de 15 000 francs par an 



l'évolution du LOGEMEIVT. 87ÎJ 

et que les immeubles les plus exigus de la capitale rapportaient 
au minimum iOO francs, alors que l'on en trouvait encore de 
70 à 85 francs à Nantes, Limoges, Boulogne, Nîmes ou Soissons, 
de 36 à 47 francs à Meaux, EvTeux ou Clermont-Ferrand. Ceux-là 
étaient évidemment des masures ; ils consistaient en une simple 
chambrette. 

Au temps de Voltaire, M"* Deschamps, beauté célèbre et 
<( danseuse dans les chœurs » à l'Opéra, avait rue Saint-Nicaise 
10 pièces de plain-pied, consistant, d'un côté en salle à manger, 
antichambre et « pièces de compagnie, » dont un u salon à 
trois fenêtres, » le tout « orné de glaces ; » de l'autre en 
« appartement à coucher » avec les garde-robes et « cabinet de 
lieux à l'anglaise (1760), » 

Ce dernier local était alors une rareté ; tandis qu'on trouvait 
assez fréquemment dans les Petites Affiches Voiïre d' « apparte- 
mens ornés de peintures de Largillière, » en dessus de portes ou 
de cheminées; et cela pour des logis assez communs, situés le 
long de voies médiocres où deux voitures pouvaient à peine se 
croiser, comme la rue Geoffroy-Lange vin. Maintenant qu'un 
tableau de maître du xv!!!*" siècle se vend à plus haut prix que 
nombre de maisons du Marais, les peintures et sculptures d'art 
sont devenues un luxe à portée des seuls richissimes. Simple loi 
de l'offre et de la demande. 

Le bourgeois avait décoré sa façade de moulures à grand 
relief, de cordons superposés et de rinceaux de feuillage iTisés 
qui ne lui coûtaient pas cher, au temps où un « maître-tailleur 
d'images, » qui s'appelait Jehan Goujon, faisait une tête de ché- 
rubin pour 36 francs, et une statue de la Vierge avec les quatre 
Evangélistes « à demi-taille » pour 1 900 francs ; où Germain 
Pilon, autre « imagier, » recevait 240 francs pour trois sta- 
tuettes de marbre, et 2 500 francs pour huit figures d'un mètre 
de haut, en ronde bosse, sur marbre blanc (1559). 

Sous les Valois on pouvait, à bon marché, passer pour un 
protecteur des arts : la frise de festons, « composée de frui- 
tages avec petits enfans et oiseaux y entremêlés, » qui orne le 
second étage de la cour intérieure du Lou^Te, fut payée 
1 300 francs à Pierre L'Heureux et à trois de ses confrères. 
Deux autres artistes, pour 3100 francs, se cliargèrent d'une 
bonne partie des sculptures de la façade du Louvre, « du côté 
de la rivière, » telles que mufles de lions et festons de chêne, 



376 REVUE DES DEUX MONDES. 

K couronnés à l'impériale, enrichis de branches de lauriers, 
petits enfans nus et trophées d'armes antiques (1565), 

Sauf quelques étrangers auxquels il fallait, pour les attirer, 
faire des conditions avantageuses, — tels étaient alors par 
exemple les Florentins employés aux ouvrages de stuc, à raison 
de 320 francs par mois, — les « artistes, » peintres ou sculp- 
teurs, qui ont décoré les hôtels et les châteaux des derniers 
siècles, touchaient des salaires un peu plus que doubles de ceux 
des manœuvres. Leur nombre, par rapport à une clientèle res- 
treinte, ne leur permettait pas de monnayer plus haut leur 
talent. Aujourd'hui au contraire, la foule des amateurs million- 
naires qui achètent les tableau^: et les bustes, se refusent à 
commander des objets d'art immobiliers en bois, en pierre ou 
en bronze, parce qu'ils les jugent trop coûteux. Aussi ne s'est- 
il rien fait, au xix*^ siècle, qui puisse être mis en parallèle avec 
des boiseries comme celles de Ihôtel de La Vrillière, dans la 
galerie fameuse où se tient annuellement l'assemblée des action- 
naires de la Banque de France. 

La mode y est aussi pour quelque chose : nos contempo- 
rains sont plutôt bibelotiers que créateurs et, moins sûrs de la 
stabilité des situations acquises, ils sont plus pressés de jouir 
que leurs aïeux. Qui voudrait de nos jours mettre dix-huit ans 
à installer son salon, comme le maréchal duc de Groy sous 
Louis XV? Il avait loué rue du Regard un hôtel tout bâti, avec 
le droit de mettre son nom sur la porte. « Ainsi, dit-il, sans 
dépense, je me faisais un superbe Bôtel de Croi'/ à Paris, où il 
Il y en avait jamais eu. » 

Après avoir travaillé depuis 1752 à la décoration de son 
rez-de-chaussée, il se lélicite en 1770 que « son salon soit enfin 
Uni à la dorure près. Il était superbe, ajoute-t-il, de bon goût, 
et ce n'avait pas été sans peine ; car il avait fallu tâtonner pour 
si bien réussir, mon fils et moi, ayant été obligés de faire 
changer bien des choses. Les tableaux en bas-reliefs, les mé- 
daillons, les portes, furent des objets où nous eûmes honneur. 
La grande chambre à côté, différemment meublée et l'anti- 
chambre achevée, furent très admirée, étant à grande perfection. 
C'était du beau et du cher... » 

Ces confidences nous initient à la collaboration intime des 
grands seigneurs avec les artistes du xviii^ siècle, d'où sont sortis 
ces hôtels du faubourg Saint-Germain, déjà en grande partie 



LÉVOLUTION DU LOGEME^T. 377 

disparus, vraies merveilles de goût par l'harmonie des pro- 
portions, la somptuosité noble et discrète. Le confortable seul 
y manquait, mais les propriétaires ne s'en souciaient guère : 
« Mes en fans étaient très haut et pas trop bien logés, » dit 
Croy. 

Qu'importent ces détails à des courtisans, heureux de se 
replier eu des mansardes, s'ils « accrochaient du Roi » ce qu'ils 
appelaient un « appartement au château de Versailles. » Cette 
désignation pompeuse signifiait, pour les plus huppés, quelques 
chambres minables qu'ils faisaient peindre et dorer à leurs frais. 
— Le Roi donnait seulement les lieux clos et couverts. — 
Quelques frais qu'ils eussent faits, leur jouissance était pré- 
caire, malgré les « bons du Roi » et les « assurances » toujours 
révocables, s'il plaisait à Sa Majesté de changer quelque aména- 
gement dans son palais. Aussi ces « privilégiés » tremblent-ils 
de perdre le gîte exigu, souvent malsain et humide, mais qui 
(' fait tout mon bonheur, » dit l'un d'eux, parce qu'il resserre et 
maintient le contact avec le maître. 

Un besoin nouveau, né au xvui^ siècle, fut celui des cita- 
dins aisés de posséder une villa, une « guinguette » avec jardins 
extra muros. Vers la fin du rèsrne de Louis XIV les rives de la 
Seine, à 1 300 mètres de f^aris, étaient encore solitaires; on s'y 
trouvait comme dans un désert. Cinquante ans plus tard les 
bords du fleuve, presque jusqu'à Marly, étaient garnis de plan- 
tations et de maisons élégantes. 

Il se fit alors à Paris des appartemens de location, — spé- 
culation nouvelle, — assez grands pour offrir une douzaine de 
pièces de plain-pied, « la plupart parquetées. » Les parquets 
étaient l'objet d'une mention spéciale, comme les glaces et les 
cheminées de marbre, parce que le type ordinaire de maison 
neuve ne comportait encore que des logis carrelés et, sur l'âtre 
des cheminées, des tablettes de bois. La distribution intérieure 
demeurait assez barbare ; les occupans s'en accommodaient : 
une famille demande, par la voie des journaux (1762), un loge- 
ment qui ne dépasse pas 6 300 francs et spécifie qu'il devra se 
composer d'une « antichambre qui puisse servir de salle à man- 
ger^ d'une salle de compagnie, chambre à coucher, etc. » 



378 REVUE DES DEUX MONDES. 



V 



Les locataires actuels ont plus d'exigences, pour des loyers 
inférieurs: ils ne veulent dîner ni dans leur cuisine, ni dans 
leur antichambre, et ne se contenteraient plus, comme le 
bourgeois de Paris sous Louis XV, d'avoir dans la cour, à côté 
du puits à margelle, un « cabinet et siège d'aisance » adossé au 
mur et couvert en tuiles. La décence d'alors ne redoutait pas 
le plein air: dans les cabarets élégans, où la meilleure com- 
pagnie se donnait rendez-vous pour souper, les cliens qui « ont 
envie de quelque chose, » nous dit le comte de Gaylus, vont au 
jardin et, sans distinction de sexe, se rencontrent dans un coin 
au clair de la lune. 

Un détail assez digne de remarque est que les « privés », 
intérieurs, qui apparaissent vers la fin du xviiT siècle comme 
une nouveauté, sous le nom de « lieux à l'anglaise » que l'on 
ne manquait pas de mentionner dans les appartemens offerts 
avaient été usités durant tout le moyen âge et jusqu'au xvi^ siècle, 
Au château de Saint-Germain, il y avait des u retraits communs, 
avec sièges en maçonnerie de brique, » dédiés à la foule des 
courtisans qui d'ailleurs négligeait de s'y rendre, — il" avait 
fallu mettre des cloisons en plâtre, pour empêcher que « des 
galetas on ne puisse faire ordure au haut des escaliers à vis. » 

En outre, dans les appartemens du Roi, de la Reine et des 
personnages de distinction, étaient ménagés des retraits parti- 
culiers que nous décrivent les Comptes des Bâtimens : celui de 
Diane de Poitiers, contigu à sa garde-robe, consistait en une 
tranchée faite dans le mur, remaçonnée ensuite, et éclairée par 
une petite lucarne à treillis de fer. Celui de Catherine de Médi- 
cis n'était pas plus compliqué. L'entrepreneur insiste toujours 
sur ce que la maçonnerie a été bien étoupéeet le siège soigneu- 
sement « enduit tout à l'entour, afin d'ôler la senteur dudit 
retrait, » comme il est dit pour celui que « Monseigneur de 
Saint-André », — le maréchal d'Albon, — devait avoir dans sa 
chambre. 

Mais il est vraisemblable que ces « étoupemens » étaient 
vains, qu'ils n'ont jamais réussi à préserver les logis des Valois 
d'émanations insupportables, et que l'on regarda comme un 



l'évolution du logement. 379 

pi'ogrès^ sous les Bourbons, la suppression de ces « commodités » 
intérieures qui empoisonnaient les châteaux. La preuve, c'est 
cfu'elles disparaissent au xvn*= siècle dans les habitations les plus 
somptueuses ; Versailles n'en avait pas, non plus que Marly, et 
il est clair que, si les architectes avaient remplacé chez le grand 
Roi, par des centaines de « chaises » mobiles, les retraits 
empestés des âges précédens, ce n'est pas qu'ils reculaient 
devant la dépense, c'est qu'ils estimaient réaliser une amélio- 
ration . 

A ces meubles de garde-robe de l'ancien régime, les archi- 
tectes de Napoléon et de Louis-Philippe substituèrent des cabi- 
nets réellement «inodores, » grâce à l'aération des fosses fixes 
par l'invention du tuyau d'appel qui s'élève au-dessus des toits. 
Plus récemment, ces water-closets, àréservoirs de chasse d'eau, 
ont été multipliés en même temps que les salles de bains. Tel 
châtelain sut en introduire une vingtaine, annexés à presque 
toutes les chambres, dans un chef-d'œuvre de Philibert 
Delorme ; tel autre a trouvé moyen d'en instituer encore davan- 
tage dans la demeure historique d'un connétable de Montmo- 
rency. 

Avouons-le, chers contemporains : cette noble profusion est 
la marque distinctive de notre richesse. Aux périodes de force 
et de magnificence succède avec nous la période du confort. 
Notre style n'a guère chance de passer pour génial dans l'avenir 
et nos cages en fer vitré ne susciteront sans doute aucune 
admiration. Mais nous serons, dans les annales de l'architec- 
ture, le siècle des water-closets, des salles de bains et des calo- 
rifères. 

Les puissans d'autrefois ont eu les peintures, les dorures, 
les bronzes, les marbres, les sculptures ; mais ils gelaient dans 
leurs salles mal éclairées ; ils ne savaient comment traiter leurs 
cheminées capricieuses « pour les garder de fumer, » et ils 
n'avaient même pas de sonnettes. Avant cette invention qui 
datait de Louis XIV, il y avait chez les riches, derrière la porte, 
assises sur un tabouret, des demoiselles pour appeler les gens 
et faire les commissions. M""* de Maintenon, lorsqu'elle était la 
veuve Scarron, remplit cet humble office à l'hôtel d'Albret où 
elle logeait dans une « montée. » A la fin du xviu*' siècle, on 
mentionnait encore, sur les ofTres d'appartemens à louer, qu'il 
y avait « des sonnettes toutes posées. » 



380 REVUE DEh DEUX MONDES. 

Notre confort n'est pourtant pas un bien plus certain que ne 
l'étaient jadis la magnificence ou la force. C'est sans doute aussi 
une illusion, fondée sur la comparaison, sur l'habitude. Ainsi 
ce n'est pas le manque d'eau qui empêchait nos pères d'installer 
des canalisations intérieures dans leurs hôtels ou leurs châteaux, 
puisque les personnages opulens avaient, grâce à des machines 
hydrauliques, doté leurs parterres de fontaines qui « jetaient 
très haut et très gros, » parfois jusqu'à la hauteur des combles, 
et que rien, une fois la dépense faite d'élever ainsi ces eaux 
pour le plaisir, ne leur eût été plus facile que d'en introduire 
à l'intérieur un peu pour la propreté. Mais la propreté laissait 
à désirer, même chez les princes : « Sa Majesté, dit une ordon- 
nance de Henri III, veut que tous les matins, avant qu'elle soit 
éveillée. Ton fasse balayer et ôter les ordures qui sont dans la 
cour, sur les escaliers et dans les salles de son logis, sans quvi 
1/ ail plus (le faute. » 

Depuis la chute des civilisations grecque et romaine où les 
bains tenaient la place importante que l'on sait, leur usage avait 
été en diminuant. On voyait encore beaucoup d'étuves publiques 
au xiii^ siî?cle ; au xv*", bien des maisons, « en lesquelles soûlaient 
avoir étuves à hommes, )> n'en possèdent plus. Les 33 « bar- 
h'iQY^-étuvistcs » de la capitale, au xvii'' siècle, s'ils ne se con- 
tentent pas de « faire le poil, » aspirent, malgré les « barbiers- 
chirurgiens, )) à « s'entremettre en l'exercice de la chirurgie; » 
ou, s'ils exerçaient le métier de « baigneurs, » leurs établisse- 
mens avaient un rôle moins innocent que l'enseigne ne le ferait 
supposer. On trouvait chez eux, sur les bords de la Seine, des 
distractions de divers genres ; d'où peut-être le sobriquet 
du huissiers de la Samaritaine, » qui désignait les proxénètes 
au temps de la Fronde. 

Non que les bains fussent totalement tombés en désuétude : 
Catherine de Médicis avait des étuves au deuxième étage de son 
hôtel, près Saint-Eustache. Les baignoires étaient de « grandes 
cuvelles en bois, » comme il en est fourni, pour 133 francs, à 
la reine de Hongrie dans les Flandres (1533). Anne d'Autriche 
avait une « cuvette en argent à laver les jambes » du prix de 
2 300 francs, et l'on voit même à cette époque une grande cuve 
d'argent de 20 000 francs. Sous Louis XV c'était en cuivre rouge 
que se faisaient, chez les riches, la baignoire avec sa chaudière 
el ses robinets, dorés parfois d'or moulu. 



l'évolution du logement. :î8l 

Versailles, dans toute sa splendeur, n'eut sous Louis XIV 
qu'une baignoire honoraire, vasque immense en marbre du 
Languedoc, où personne jamais ne se plongea et qui, déménagée 
plus tard, sert aujourd'hui de bassin, au milieu d'une pelouse, 
dans la propriété de VEimilage au bout du boulevard de la 
Reine. A Chanteloup, chez le duc de Choiseul, en pendant à la 
chapelle, existait dans la cour un (( pavillon des bains ; »> c'était un 
rite nouveau, mais rarement pratiqué, faute d'eau à discrétion. 
Ce bien, aujourd'hui banal dans les plus modestes logis des 
grandes villes, fut ignoré de nos devanciers immédiats: les 
bains coûtaient 2 francs à Paris en 1825, le même prix qu'en 
152S sous François P'. Aussi en usait-on modérément : ils 
figurent pour 46 francs par an, sous Charles X, dans les comptes 
de ménage d'un maréchal de France qui payait en outre annuelle- 
ment 100 francs à son porteur d'eau. 

Sous Napoléon 111, le porteur d'eau coûtait 72 francs chez 
un grand médecin de la rue des Petits-Champs. A raison de 
10 centimes « la voie, » — prix usuel des fils de l'Auvergne 
pour les seaux qu'ils montaient sur leurs épaules, — ces 
72 francs représentaient 14 mètres cubes; à fr. 35 centimes le 
mètre cube, — prix actuel de la Compagnie des Eaux, — ils cor- 
respondent à 206 000 litres. 

Une gazette humoristique du temps de Louis XIII se diver- 
tissait de l'entreprise, amusante à ses yeux par excès d'invrai- 
semblance, d'un « soi-disant ingénieur qui avait installé un 
moulin à vent au haut d'une maison, en lîle Notre-Dame, pour 
fournir aux bourgeois un muid d'eau (268 litres) par jour. » 
Sa machine finie, il n'ose, dit le nouvelliste, la faire tourner 
parce qu'elle ébranle tout l'immeuble, « et l'on doit recoijrir 
comme auparavant à la porteuse d'eau. » Quelques pulls com- 
mençaient alors à être garnis « d'un artifice afin de tirer l'eau, » 
c'est-à-dire d'une pompe. Quant aux sources de Belleville, des 
Prés-Saint-Gervais et de Rungis (près Berny), canalisées jus- 
qu'au Louvre, elles ne servaient qu'à quelques grands person- 
nages, autorisés à établir sur la conduite des branchemens dont 
le diamètre variait avec leur dignité ou leur faveur. 

Vers la fin de la monarchie (1782) on construisit au bout 
du Cours-la-Reine la « grande machine à feu, » qui devait 
puiser l'eau dans la Seine et la refouler, par un tuyau de 
0"',66, jusqu'à un réservoir établi sur les hauteurs de Chaillot, 



382 REVUE DES DEUX MONDES. 

d'où elle serait distribuée dans tout Paris. « C'est bien de l'em- 
barras, dit un contemporain, et je doute que Paris prenne assez 
à la chose » pour que la compagnie concessionnaire puisse en 
tirer profit. 

VI 

La complication moderne des maisons, les jouissances mul- 
tiples que l'on paie désormais avec le logement, rendent bien 
difficile la comparaison des loyers de deux époques parce qu'ils 
ne s'appliquent pas aux mêmes choses : il en coûte plus de 
faire ou de réparer un ascenseur qu'an pont-levis. Il est admis 
que, par suite des charges, — impôts, concierge, assurances, 
eau, gaz, chauffage, etc., — le loyer actuel, le gros loyer surtout, 
n'entre que pour les deux tiers dans la poche des propriétaires ; 
le 3'^ tiers étant déboursé par eux en frais. Les constructeurs 
avisés avouent que ces débours sont très profitables : certains 
menus détails, certains perfectionnemens qui majorent le devis 
de 10 ou 15 pour 100, exercent assez de fascination sur le public 
pour permettre de louer les appartemens